Chapitre 11
Georgetown, usine désaffectée, mercredi 16:00
Goran Jokovic avait succombé aux arguments imparables de l'Officier David. Il avait confirmé les découvertes d'Abby à propos de l'usine de Georgetown. Il avait, de plus, révélé l'endroit exact où ses complices et lui s'étaient réfugiés dans l'immense bâtisse. Lui compris, ils étaient trois impliqués dans l'opération. Les deux autres, selon lui, n'étaient que des sous-fifres. Des petits truands américains, engagés pour la logistique : planque, armes, nourriture. Il était même probable qu'ayant découvert qui était la cible du Serbe, ils se soient retirés. Depuis le 11 septembre 2001, tout ce qui ressemblait à une attaque terroriste contre une Agence Fédérale fichait la trouille à tout le monde. Nul n'avait le désir de partir pour de longues vacances à Guantanamo.
Mais Gibbs avait procédé comme si ces types étaient aussi dangereux que les plus coriaces des terroristes Al-Qaida. Pas question de risquer qu'ils ne s'échappent. Pas après avoir attenté à la vie de Jenny Shepard. Même de loin.
- DiNozzo et McGee, à l'arrière. Ziva ! Avec moi.
Gibbs montra la serrure à la jeune Israélienne. Elle sortit ses petits outils de parfaite cambrioleuse. Un peu moins de trois secondes. Pas mal.
- Pas trop mal, Ziva.
Elle soupira, faussement vexée par le chuchotement ironique. Se retint de lui demander s'il aurait fait mieux. C'était une des nombreuses compétences qu'ils avaient en commun.
Ils entrèrent sans faire de bruit. Le reste ne fut qu'une formalité. Les deux hommes étaient assis sur de vieux matelas, ne sachant pas vraiment quoi faire, attendant des instructions qui ne viendraient jamais. Ils étaient restés sur place, moitié avec l'espoir de gagner encore un peu d'argent, moitié par stupidité. Leur interrogatoire ne donna rien. Ils confirmèrent ce qu'avait avoué Jokovic à Ziva.
Restait à soutirer à Jokovic le nom de son patron. Non qu'il ait résisté sur ce point à l'Officier David. Simplement, il s'était de nouveau évanoui.
Jenny Shepard n'était plus en danger.
Salle d'autopsie du Dr Mallard, NCIS, mercredi 18:00
Donald "Ducky" Mallard avait usé de toute son autorité médicale, de toute sa persuasion, de tout son charme britannique. Rien n'y avait fait. Jenny Shepard avait voulu descendre en salle d'autopsie. Voir l'homme qui avait tenté de la tuer. Avançant que, peut-être, ça l'aiderait à se souvenir. À bout d'arguments, il avait cédé. À condition d'attendre pour lui parler que Gibbs soit rentré. Il s'était montré intraitable sur ce point, malgré ses protestations. Et avait fini par lui mettre le marché en main.
- Ma chère où vous acceptez d'attendre Jethro ou ...
- Ou quoi, Docteur Mallard ? Après tout, je dirige cette Agence, non ?
Un fin sourire s'était dessiné sur la bouche du légiste.
- Ou vous vous débrouillez pour expliquer à l'Agent Gibbs pourquoi vous ne l'avez pas attendu.
- Je n'ai pas à le faire ! Et je n'ai pas peur de Jethro !
- Je n'en doute pas, Directeur.
Elle n'avait rien trouvé à répliquer à l'air doucement ironique du flegmatique Écossais. Elle attendait donc, juchée sur la seconde table d'autopsie, observant le moindre signe de réveil chez l'homme allongé sur la première table.
Les portes coulissantes laissèrent passer l'équipe de Gibbs au grand complet. Il suffisait d'observer les visages de McGee et de DiNozzo pour savoir que l'opération avait été couronnée de succès. Et, à noter l'air déçu de Ziva David, sans difficulté aucune. Quant à Gibbs, égal à lui-même, il était déjà totalement concentré sur la suite de l'affaire. Il s'approcha du Serbe, après un bref coup d'œil à Jenny Shepard. Léger haussement de sourcil. Mais aucun commentaire. Elle se détendit.
- Comment va-t-il, Ducky ? Il est inconscient ?
- Non, pas vraiment. En fait, il dort.
- Je m'en veux de troubler son sommeil !
Le rire un brin féroce de Ziva fit écho au sourire impitoyable de l'ex-Marine. DiNozzo et McGee levèrent les yeux au ciel, et le Docteur Mallard soupira discrètement. Jenny Shepard, elle, observait la scène, captivée.
Les larges épaules de Gibbs lui masquant la vue, elle sauta de la table, grimaçant à l'élancement dans sa cuisse blessée. Elle contourna l'agent spécial, s'installa en face de lui, de l'autre côté de son agresseur. Situation idéale, vue imprenable.
Gibbs secoua presque gentiment l'épaule valide de l'homme qui grogna et ouvrit les yeux. Ses pupilles s'agrandirent démesurément quand il croisa le regard bleu acier. Une impression de déjà vu, associée à un sentiment de terreur, l'envahit.
- Je vois que tu me reconnais, Goran ! Parfait. Tu as été très coopérant à ce que m'a raconté ma collaboratrice. Elle est charmante, n'est-ce pas ? Je suis navré de ne pas avoir eu le temps de m'occuper de toi en personne. Mais tu sais, j'ai été très occupé.
Si cela avait été possible, le Serbe serait devenu plus pâle encore. L'homme aux cheveux gris était si près qu'il sentait son souffle sur son visage. Il déglutit péniblement, tenta de reprendre contenance. Fasciné par le regard clair et glacial et la voix chuchotante.
- Je voudrais juste une petite précision. Après je te laisserai te reposer. Promis. Qui est ton patron ?
- Marché.
Les deux syllabes avaient été articulées péniblement. Ce type ne manquait pas de cran. Ou alors il était totalement inconscient. Les témoins de la scène retinrent leur respiration, dans l'attente de l'explosion. Et l'homme étendu sur la surface froide et dure ne fut pas le seul surpris.
- Un marché ? Pourquoi pas ? Je vais même te proposer plusieurs options. Petit un, tu me dis ce que je veux savoir tout de suite et tu finis dans une de nos confortables prisons fédérales. Petit deux, tu me dis ce que je veux savoir mais tu te fais un peu prier et tu finis à Guantanamo. Le bon côté, c'est qu'il y fait chaud ! Petit trois, tu ne me dis pas ce que je veux savoir dans un délai raisonnable et...
Le canon du Sig Sauer était déjà collé contre la tempe du blessé avant que quiconque n'ait pu percevoir le moindre mouvement. Le Directeur Shepard ne put retenir un petit cri qui attira sur elle le regard terrorisé de son agresseur.
- Et tu finis exactement ici, sur cette table d'autopsie, dans les mains compétentes du Docteur Mallard. Mais ce sera long. Long et douloureux. Qui est ton patron ?
Gibbs appuya l'arme sur l'épaule intacte de l'homme, se pencha un peu plus vers son oreille et murmura quelques mots en serbe, ses yeux soudain brillants se perdant dans ceux de Jenny Shepard.
Tony DiNozzo lança un regard interrogateur et plein d'espoir à Ziva David. Elle secoua la tête : le serbe ne faisait pas partie des nombreuses langues qu'elle maîtrisait. Elle aurait parié que Gibbs le savait.
- Gjura ! Il s'appelle Bashkim Gjura.
Les relations familiales compliquées et les paroles hachées de Jokovic rendaient ses aveux difficiles à démêler. Mais il avait dit l'essentiel : un nom. McGee avait regagné l'espace de travail des agents spéciaux et pianotait déjà fébrilement sur son ordinateur, consultant le maximum de bases de données à sa disposition, prêt à en cracker d'autres si nécessaire. Ziva David, en face de lui, téléphonait à quelques contacts en Europe. Avec les deux Marines, DiNozzo s'occupait du transfert de Goran Jokovic.
Rihana Zemberi, la mère de Jokovic était la demi-sœur d'Amet Gjura, qui lui-même était le père de Bashkim Gjura, un très proche collaborateur d'Anen Kadarke, pressenti pour être le ministre de l'économie.
- J'ai du mal à saisir les liens dans cet imbroglio familial, Ducky !
- Le plus simple est de retenir que Gjura et Jokovic sont tous deux apparentés et qu'ils sont, comme beaucoup de leurs compatriotes d'origines diverses. Serbe, croate, albanais. Tu ajoutes à tout cela, un peu de religion et tu as un mélange...
- Explosif, oui ! Mais de là à faire massacrer les siens...
- Les histoires de loyautés et de fidélités à une cause sont parfois compliquées. Et l'extrémisme est souvent l'enfant du désespoir, Jethro.
- Je comprends ça. Mais tu as tort sur un point, la loyauté, c'est une question simple.
Jenny Shepard suivait l'échange entre les deux amis, un peu à l'écart. Ainsi cette histoire était réglée. Elle ne risquait plus rien. Le sentiment de décalage qu'elle éprouvait était très étrange. Bien sûr, elle était soulagée. Mais, en même temps, elle se prenait presque à regretter que tout soit fini. Étrange et perturbant. Elle haïssait le manque de contrôle sur sa vie, ses souvenirs qu'elle subissait depuis quelques jours. Elle détestait se sentir dépendante. De ses trous de mémoire, de la sollicitude attentive de ses collaborateurs. Et en même temps, elle aimait se sentir enveloppée d'un cocon de... de quoi au juste ? Sécurité ? Chaleur ? Tendresse ? Elle se secoua intérieurement. Arrête de te mentir ! Tu adores que Jethro te protège, qu'il fusille ce type des yeux parce qu'il a eu peur pour toi. Tu désires sentir ses bras réconfortants autour de toi. Tu as envie de t'abandonner, de le laisser prendre soin de toi. Et de bien plus encore... Elle rougissait de gestes qu'elle avait eus deux derniers jours, pas seulement liés au passé. Ce baiser dans son bureau... Il n'y avait pas vraiment répondu même s'il ne l'avait pas repoussée. Elle en avait été frustrée et peinée.
Les souvenirs lui revenaient par flots. Les années écoulées depuis la Serbie. Sa rupture avec Jethro. C'est elle qui l'avait quitté. Son poste de Directeur du NCIS. Le jour où elle était entrée en fonction. La main tendue de Jethro : tu m'as manqué, Jenny. La distance qu'elle avait crée et maintenue depuis. Le sentiment de solitude qu'elle ressentait. De par sa propre volonté - ou de sa propre faute ? Elle s'était isolée. La nature de sa fonction l'exigeait certes, en partie. Mais si elle était totalement honnête avec elle-même, était-ce la seule raison à sa prise de distance ? Tellement de questions, de confusion...
Attirés par le soupir profond qu'elle laissa échapper, les deux hommes se rapprochèrent.
- Tout va bien ?
- Ça va, Ducky. Merci.
Il fit semblant d'être convaincu et l'aida galamment à descendre de la table où elle s'était assise de nouveau.
- Les enfants, il faudrait que je remette un peu d'ordre ici. Vous devriez remonter. Et vous, Jenny, il faut ménager un peu cette cuisse. Et votre tête également.
- Je crois que Ducky nous met gentiment dehors, Directeur !
Il la laissa passer, pénétra dans l'ascenseur derrière elle. Elle ne le regardait pas, apparemment perdue dans la contemplation de la paroi métallique qui les reflétait tout en les déformant. Elle se dit que c'était adapté à la situation présente.
- La mémoire te revient, Jenny ?
- Comment ...
À quoi bon le lui demander ? Il avait toujours su la déchiffrer. Et même si elle prétendait pouvoir faire de même, elle savait que c'était faux.
- Parce que tu es ... distante.
Distante. Le mot même qu'elle avait utilisé plus tôt dans la journée avec lui. Elle leva la tête. Comme dans sa voix, il n'y avait pas d'accusation dans son regard. Cela aussi n'était pas surprenant. Dans le flot de ce qui lui revenait, elle ne trouvait pas un seul reproche personnel. Professionnels oui, et comment ! Fréquents, cinglants ! À raison, elle en convenait. Même les plus récents. La Grenouille, DiNozzo. Comment elle s'était servie - maladroitement et en vain - de leur passé commun pour échapper à ses avertissements. Tout, elle se rappelait de tout. Elle porta les mains à son visage sans pouvoir retenir un sanglot. Honte ? Regrets ? Remords ? Elle ne savait pas, elle ne savait plus.
- Viens-là. Profite un peu du passé avant le retour à la normale, Directeur.
- C'est ce que tu veux ?
- C'est ce que tu veux, toi.
Elle se sentit attirée doucement contre son corps dur et chaud. Elle se cala contre lui, le nez dans sa veste, reniflant sans retenue. Réconfortée et troublée à la fois par l'odeur familière de bois et de café.
Il caressait son dos et cela suffisait à l'apaiser. Elle glissa sa main sous sa veste cherchant davantage de chaleur. Si vraiment c'était la dernière fois...
- Ce que tu as dit à Ducky...
- Oui ?
- Tu le penses vraiment ? Que la loyauté est une chose simple ?
- Oui, pas toi ?
- Je ne sais pas.
- Je n'ai pas dit que c'était facile. Juste simple.
Il lut la question muette dans ses yeux.
- Sois juste fidèle à qui tu es.
- Semper fidelis ?
- A propos de Marines, nous avons rendez-vous avec le Colonel Green., à 20 h. J'espère qu'il n'y a pas de complications. C'est un peu tôt pour qu'Elsa soit déjà arrivée. En attendant, Ducky a raison, tu devrais te reposer un peu.
