CHAPITRE X
LES QUATRE CHAMPIONS
Un peu dans le pâté, je mis un moment à comprendre que ce qui m'avait réveillée : les vagissements des filles dans la chambre d'à côté. Je me dressai d'abord dans mon lit et observai avec abrutissement les murs de la chambre, à la recherche des lits de mes voisines habituelles de chambrée. Puis la journée de la veille me revint, et avec elle l'intuition de ce qui devait être en train de se passer à côté. Je me débattis avec mes couvertures, jetai un châle en laine beige par dessus ma chemise de nuit et sortis promptement de ma chambre pour voir qui on assassinait.
Jeanne et Mariella étaient déjà dans le couloir, aussi abruties de sommeil que moi. Nous nous dirigeâmes en titubant dans la direction de la chambre de Bianca, Elina et Fleur, d'où venaient effectivement les cris. Jeanne frappa à la porte, mais ses coups étaient inaudibles sous les cris indistincts qui s'élevaient à l'intérieur. Un peu alarmée, je me décidai à prendre sur moi d'ouvrir la porte quand celle-ci s'ouvrit brutalement sur une Fleur furax.
- Soit tu mets une muselière à ton fichu renard, soit je le fais empailler ! brailla-t-elle à l'adresse d'Elina, qui tenait Jakenri dans ses bras, dans une attitude de défense. Un chemisier en soie sauvage tout neuf !
Sur ce, elle quitta la pièce d'un pas furieux en nous bousculant au passage, un bout de chiffon taché et déchiré pendant mollement dans sa main. Mais j'avais eu le temps de d'apercevoir son visage crispé de colère ; pendant un moment, en voyant ses yeux flamboyants, je me rappelai les Vélanes bulgares de la Coupe du Monde, et je me réjouis que Fleur ne possède pas leurs pouvoirs – si j'en croyais ce que m'avait appris Cédric.
À ce moment-là, les garçons descendaient l'escalier en regardant de notre côté avec curiosité.
- Qu'esse qu'y s'passe ? bailla Daniel, qui avait enfilé son t-shirt à l'envers. Fleur a découvert que le Tournoi ne comporterait pas de concours de beauté ?
- Si tu touches à Jakenri, hurla Elina sans faire attention à nous, c'est moi qui utilise tes affaires pour sa litière !
- Même là elle ne gagnerait pas automatiquement, rétorqua Léopold en rejoignant Jeanne, debout à côté de moi, pour l'embrasser.
Jeanne, toute fatigue disparue, lui fit un sourire radieux et lui rendit son baiser, pendant qu'Elina claquait violemment la porte de la chambre et que Fleur continuait d'invectiver toute seule ses colocataires depuis le salon.
- Cela dit, continua Léopold en contemplant les cheveux ébouriffés et le pyjama froissé qui témoignaient du réveil en catastrophe de Jeanne, toi non plus tu ne gagnerais pas. Pas dans cet état-là.
Avec un reniflement offusqué, Jeanne le frappa à l'estomac et retourna dans sa chambre d'un pas rageur, le menton relevé, une Mariella baillant à sa suite.
- Elle est pas du matin, fit Léopold en haussant une épaule devant mon air ébahi et en se frottant l'estomac.
C'est dans cette ambiance ô combien festive que débuta notre première journée à Poudlard. Mme Maxime, alertée par les éclats de voix, dut sortir de ses appartements pour calmer une Fleur au bord de l'hystérie et empêcher Léopold de faire dégénérer la situation avec ses commentaires inopportuns. Personne n'était assez réveillé pour réussir à les trouver drôles, ou ne serait-ce qu'acceptables. En tout cas, le silence revint dans la chambre d'à côté – un silence glacial, limite meurtrier – mais du silence quand même, et Mme Maxime, déjà impeccablement vêtue et coiffée, contrairement à nous tous, put retourner à son courrier dans ses appartements.
Aussi épuisée que je sois, le réveil avait été trop brutal pour pouvoir songer à me rendormir. J'avais à peine fermé l'œil de la nuit, pour de multiples raisons : l'excitation de l'arrivée à Poudlard, la perspective de découvrir et fréquenter l'école de ma mère, et celle d'une année riche en événements et en émotions. Et les prédictions de Gaetan. Tout en me vêtant, je me repassai en tête mes conclusions de la nuit : nous ne pouvions garder cette histoire pour nous ; certains messages semblaient mettre en garde contre un danger – celui de Simon, en tout cas, car j'ignorais quels présages avaient reçu les autres. Mais ça suffisait largement. La Directrice saurait forcément quoi faire de tout ça. Je ressortis de ma chambre, déterminée à en parler avec Simon. Il avait évité la discussion hier, mais il n'y arriverait pas éternellement. C'était important.
Seules Jeanne et Mariella étaient dans le salon, occupées à bailler en attendant que tout le monde ait fini de se préparer pour le petit déjeuner. Au moment où je les saluai, des coups résonnèrent contre la porte du carrosse. C'était le professeur Hagrid, qui dissimulait derrière sa haute taille une petite troupe d'Elfes de maison portant de volumineux plateaux couverts.
- Le Professeur Dumbledore s'est dit que vous préféreriez peut-être prendre votre petit déjeuner ici, expliqua-t-il après nous avoir saluées.
Lorsque les filles et moi nous nous écartâmes, les Elfes entrèrent à la queu-leu-leu à la suite de l'immense professeur, et ils nous suivirent jusqu'au salon pour déposer cruches et plateaux sur la table. Entre temps, les garçons étaient descendus et les autres filles étaient enfin sorties de la salle de bain.
Un peu stupéfaits, nous observâmes l'activité fébrile des Elfes, tandis qu'ils installaient assiettes et couverts avec force prosternation chaque fois que l'un d'eux passait près de nous ou croisait notre regard – ce qu'évitait la plupart de la délégation, surtout Fleur qui s'efforçait de se trouver aussi éloignée que possible des créatures, et leur jetait de temps à autre un regard dégoûté. Pour ma part, même si je faisais partie de groupe qui discutait avec le professeur Hagrid, j'avais bien du mal à détacher mes yeux d'eux, et pas seulement parce que voir un Elfe ne me répugnait pas, contrairement à pas mal de sorciers : il y avait quelque chose dans ceux-là qui me paraissait étrange, mais impossible de mettre le doigt sur le pourquoi.
- Hé, s'exclama soudain Cédric, y'en a un qui est habillé !
Bouche bée, je vis immédiatement ce qui me faisait tiquer un peu plus tôt : de toutes ces créatures à l'air servile, aux oreilles en feuille de chou et aux yeux globuleux se détachait un Elfe, vêtu d'une chaussette. Il se tenait un peu moins courbé sous notre regard, un peu moins farouche. Lorsqu'il passa près de Jacques, il alla jusqu'à sourire en s'inclinant – même si le MaisonGrise détourna les yeux d'un air un peu dégoûté. Je n'avais jamais vu une telle attitude chez un Elfe de maison, surtout un Elfe confronté à d'autres personnes que ses maîtres. Si celui-ci avait été libéré, pourquoi travaillait-il ici ? Et comment pouvait-il avoir l'air aussi heureux ? L'immense professeur porta rapidement son regard sur les Elfes et sourit.
- Ah, ça c'est Dobby. Un bon Elfe de maison, expliqua-t-il avec un regard amusé.
Le Dobby en question s'avança hardiment vers nous.
- Un Elfe libre, monsieur, dit-il à Cédric en bombant fièrement le torse. Oui, Dobby est un Elfe libre, grâce à monsieur Harry Potter, monsieur !
J'écarquillai les yeux et échangeai un regard abasourdi avec le MaisonRouge.
- Harry Potter ? Répétai-je, sceptique, en me tournant à nouveau vers l'Elfe. Tu dis que tu as connu Harry Potter ?
- Oui, miss, dit-il en hochant vigoureusement la tête. Harry Potter est l'ami de Dobby, il l'a libéré de ses maîtres qui...
L'Elfe hoqueta soudain et se mordit les lèvres, comme pour ravaler des mots qui ne devaient pas sortir. De toute évidence, même libre et conscient de l'être, l'Elfe avait du mal à ne pas respecter la règle ancestrale qui empêchait les serviteurs de médire sur leurs propriétaires. Mais il semblait tout de même lutter pour s'arracher les mots et, après quelques secondes de tiraillement, il fit un pas en avant et mit sa main devant sa bouche comme pour éviter que ses paroles ne s'ébruitent trop :
- ... Ses maîtres qui n'étaient pas de bons sorciers, miss ; non, non, non, pas de bons sorciers.
Il jeta des regards furtifs sur les côtés, mais si les autres Elfes lui jetèrent un regard méprisant, aucun ne dit mot, et il finit par se redresser en inspirant profondément, comme s'il savourait son audace.
- Harry Potter ? S'étonna Cédric en levant les yeux vers le professeur Hagrid. Il déraille, non ?
Le professeur eut un rire qui fit vibrer les vitres de la pièce, et un sourire plein de fierté s'étira sur son visage.
- Non, Harry est bien élève à Poudlard, nous apprit-il. C'est un chouette gosse, et pour autant que je sache, Dobby dit bien la vérité quand il dit que c'est lui qui l'a libéré. Sinon, jamais les Malf... Euh... s'interrompit-il, embarrassé. Enfin, Harry s'est bien débrouillé, quoi.
- Attendez, attendez - Harry Potter ? Insista Cédric, incrédule. Comme dans Harry Potter-qui-a-tué-Vous-Savez-Qui-alors-qu'il-était-encore-bébé ?
- Lui-même ! Mais il vaut peut-être mieux ne pas en parler. Il n'aimerait pas beaucoup ça.
Malgré tout, il avait l'air content de son petit effet. J'échangeai un regard à la fois ébahi et consterné avec Cédric. Nom d'une chouette ! Harry Potter était élève à Poudlard ! Je tentai de rassembler mes souvenirs : quel âge pouvait-il bien avoir aujourd'hui ? Était-il en âge de concourir ? Je n'en avais pas la moindre idée, et Cédric non plus, à voir son air songeur. Je retins un gémissement ; entre Viktor Krum le finaliste de Coupe du monde et Harry Potter, sauveur du monde sorcier, le champion français, qui qu'il soit, ferait bien pâle figure ! Aucun héros ou star parmi nous !
Le professeur finit par prendre congé, non sans un dernier regard plein d'espoir dans les couloirs – en vain, car Mme Maxime était toujours enfermée dans ses appartements. Avant de partir, les Elfes avaient découvert les nombreux et copieux plats qu'ils nous avaient apportés, et une bonne odeur d'omelette et de bacon emplissait la salle. Fleur et ses amies contemplèrent les plats avec un air horrifié pendant que les garçons commençaient à s'empiffrer.
- Mais qu'est-ce que c'est tout ça ? demanda Elina, atterrée. C'est le petit déjeuner, non ? Où sont le croissants et les brioches ?
- C'est un petit déjeuner anglais, expliquai-je en emplissant mon assiette. Ils ne prennent pas la même chose que nous. Tu ne le savais pas ?
- Pas de salade de fruit ? s'effara Bianca. Pas de lait ou de pain ?
Je soupirai, puis décidai de m'éloigner. Je les avais assez entendues pour la journée. Y aurait-il un point ici qui trouverait leur approbation ?
Des chuchotements furieux attirèrent soudain mon attention. Mes pas m'avaient menée près de Daniel et Simon, sans que je ne m'en rende compte. Ils s'interrompirent brusquement en s'apercevant que je les observais. Daniel fronçait les sourcils, un peu rouge, tandis que Simon était tout pâle.
- Salut Laurène, réussit à dire ce dernier en forçant un sourire.
Je ravalai ma question sur le motif de leur dispute et m'apprêtai à les laisser tranquilles, mais Daniel s'empressa aussitôt de me prendre à partie :
- Laurène, dis-lui, toi ! Dis-lui qu'il faut qu'il parle à Mme Maxime de la prédiction !
- Euh, ben justement, je...
- Et qu'est-ce que tu crois qu'elle pourra y changer au juste ? m'interrompit Simon d'un ton sec sans quitter son meilleur ami des yeux. Je peux en parler à la moitié de la planète si ça t'amuse, mais les mots sur le parchemin seront toujours les mêmes.
- Mais on peut les empêcher de se produire, vociféra Daniel à voix basse. Mme Maxime saura sûrement quoi faire. C'est de l'inconscience de lui cacher ça. C'est important, nom d'une gargouille, tu dois pas garder ça pour toi ! Tous ceux qui ont eu une prédiction devraient lui en parler !
- Rien ne dit que ça se produira, rétorqua Simon. C'est toi qui l'as dit. Ça se peut que ça ne soit pas vraiment ce qu'on a compris, juste une sorte de métaphore.
La mâchoire de Daniel se crispa, et je crus qu'il allait nier – il hésita le temps de l'envisager, puis explosa finalement :
- J'ai dit ça uniquement pour que tu ne paniques pas, espèce d'abruti, tu le sais très bien ! Peut-être que tu aurais besoin qu'on te secoue un peu, finalement ! Effectivement, ça peut n'être rien, mais ça peut aussi être vrai ! Dans le premier cas, on aura juste été paranos, dans le deuxième on t'aura sauvé la vie ! Dans les deux, tu n'as rien à perdre. Arrête de faire l'imbécile ! Les prédictions ne sont peut-être pas très claires, mais cette partie, en l'occurrence, on l'a tous comprise !
- Pourquoi est-ce que tu ne veux pas en parler à la Directrice, intervins-je d'une petite voix, impressionné par leur air furieux à tous les deux – je ne les avais jamais vu ainsi.
Je m'attendais à moitié à ce qu'il tourne sa colère vers moi, mais il s'obligea à se calmer avant de me répondre.
- Elle me forcerait à renoncer au Tournoi.
J'attendais la suite de ses arguments – meilleurs que celui-ci, espérai-je – mais elle ne vint pas. Daniel se tourna vers moi avec un regard entendu, l'air de dire « t'as vu comme il est bête ? »
Malheureusement, encore une fois, Simon capta son expression et, les mâchoires serrées, il tourna les talons, nous plantant là pendant qu'il quittait la pièce. Je dus retenir Daniel de le suivre : visiblement, ils se disputaient depuis un moment déjà, et pour l'instant, rien ne pourrait améliorer la situation. Il fallait qu'ils se calment tous les deux.
- J'irai lui parler, m'entendis-je lui promettre. J'essaierai de lui faire entendre raison.
- J'aurais jamais pensé être un jour plus raisonnable que lui, soupira-t-il en se passant la main sur le visage.
Moi-même, j'étais épouvantée à l'idée que Simon songe sérieusement à écarter le risque dont le prévenait de toute évidence le présage de Gaétan. J'espérai de toutes mes forces ne pas avoir besoin de le dénoncer à Mme Maxime, mais j'y étais prête. Les paroles de mon camarade de MaisonBlanche me revinrent : la prédiction pouvait aussi bien parler d'un événement qui aurait lieu dans plusieurs années. Mais pouvait-on négliger le risque que représentait le Tournoi, quand on savait le nombre de morts qui l'avaient égrené au fil des siècles ? En plus, son présage et le mien se ressemblaient bien trop pour qu'ils ne nous lient pas ; et qu'est-ce qui pouvait plus nous relier que les quelques mois que nous devions passer ici ?
Mme Maxime, lorsqu'elle sortit à nouveau de ses appartements, fut ravie de voir l'attention du Directeur de Poudlard. Elle décréta cependant que nous ne pouvions abuser de son hospitalité, et qu'à partir d'aujourd'hui nous prendrions chacun de nos repas avec tous les autres, dans la Grande Salle.
Puis vint le moment. Mme Maxime annonça que nous allions enfin poser notre nom dans la Coupe. Elle nous distribua à tous un morceau de parchemin sur lequel nous devions également écrire le nom de l'Académie. Je ne pouvais m'empêcher de triturer le papier. J'avais l'impression qu'il me brûlait, mais ça, c'était toute l'excitation et le stress que je me forçais à refouler et qui menaçait d'exploser.
À la lumière du jour, Poudlard paraissait un peu moins sinistre. Un soleil pâle éclairait le large parc où le Professeur Hagrid était déjà attelé au soin des Abraxans. La veille, je n'avais pas pu voir que le carrosse et la maisonnette touchaient presque la forêt sombre et épaisse que nous avions survolée la veille en arrivant. Si j'avais eu mon mot à dire, le carrosse serait éloigné de là dès que possible. Le bois me paraissait aussi sombre que la veille alors qu'aujourd'hui, il était censé être le plus à son avantage, en pleine lumière – ce qui m'incitait à m'en méfier encore plus.
Tandis que nous le dépassions, le professeur Hagrid salua Mme Maxime en bégayant et tomba presque dans une des cuves de whisky installées pour les Abraxans en s'y appuyant un peu trop. Moi qui, voyant que Simon restait résolument muet, avais résolu de parler à la Directrice, j'en fus pour mes frais : sitôt leur conversation engagée, plus rien ni personne autour ne semblait exister.
Pendant que leurs saluts n'en finissaient pas, j'en profitai pour approcher Simon, qui était debout, un peu à l'écart et l'air sombre. M'armant de courage, j'entamai la discussion à mi-voix :
- Daniel s'inquiète seulement pour toi, tu sais. Moi aussi.
- Il n'y a aucune raison, soupira-t-il.
- Vraiment ? Dis-je, en levant les sourcils.
- Non, c'est pas ce que je veux dire... Je crois juste qu'il exagère un peu.
- Ça parle de mort, Simon. Ça me semble difficile d'exagérer ça.
Il garda le silence, les yeux rivés sur la forêt.
- Simon, dis-je d'une voix lente, tâchant de trouver une formulation qui ne m'attirerait pas ses foudres. Le Tournoi est probablement lié à ta prophétie. S'il y a quelque chose qui mettrait ta vie en danger, ça ne peut être que ça. Alors peut-être qu'effectivement, tu devrais y renoncer, tu ne crois pas ?
Je faillis perdre patience devant son silence et son regard buté.
- Pourquoi est-ce que ce Tournoi est si important que tu sois prêt à risquer ta vie ?
- Je suis prêt à risquer ma vie comme tous ceux qui sont ici, Laurène. Et tu n'essaies pas de faire renoncer tous les autres !
- Tous les autres n'ont pas reçu un présage évoquant probablement leur mort ! Simon, ton présage parle d'un choix. Tu as le choix. Tu peux choisir de t'écarter de ce Tournoi, tu n'es pas obligé de... de...
- De mourir, acheva-t-il à mi-voix.
Je n'acquiesçai pas, trop effrayée par une telle perspective, mais ma crainte était visible dans mes yeux. Simon me dévisagea en silence pendant de longues de secondes. Quand Mme Maxime reprit finalement la route vers le château, il se remit en route après avoir dit à voix basse, le visage fermé :
- Très bien.
« Très bien » ? Qu'est-ce que ça voulait dire, « très bien » ? Je retins ma question, car il n'avait visiblement plus l'intention de poursuivre la discussion, mais je l'observai avec inquiétude à quelques mètres de distance. Lorsque Daniel me rattrapa pour m'interroger du regard je haussai les épaules, impuissante : je ne voyais pas quoi faire de plus pour convaincre son meilleur ami.
Lorsque nous arrivâmes dans le hall d'entrée où avait été placée la Coupe, quelques élèves se trouvaient déjà là. Des curieux, pour la plupart, trop jeunes pour se porter candidats, mais qui observaient avec intérêt la vieille coupe d'où s'échappaient petites flammes bleues. Ils devaient attendre là, leur petit déjeuner à la main, pour voir qui mettrait son nom dans la Coupe. Le silence se fit lorsque nous entrâmes. Mme Maxime arriva derrière nous, et les élèves s'écartèrent de la relique pour nous laisser la place. Une fine ligne dorée avait été tracée sur le sol autour du tabouret en bois sur lequel avait été posée la Coupe. La limite d'Age, supposai-je, en me rappelant ce qu'avait expliqué le Directeur Dumbledore la veille. Des élèves trop jeunes avaient-ils malgré tout tenté de présenter leur candidature ?
Mme Maxime, toujours à cheval sur l'ordre, nous fit nous mettre en rang avant de nous autoriser à approcher la Coupe. Jacques fut le premier à s'avancer, le menton relevé et les épaules raides. Il enjamba la ligne et posa dans le feu le parchemin avec son nom et celui de l'Académie. Le parchemin devint soudain écarlate, projeta de grandes gerbes d'étincelles, puis disparut dans la Coupe. Fleur se lança ensuite, la démarche bien plus assurée et le regard brillant. Je constatai avec un soulagement sans nom que Simon restait en retrait. Les mains dans les poches, il regardait la Coupe d'un air résigné, et lorsque Jacques lui signala que c'était son tour, il secoua la tête.
Je posai mon parchemin en dernier, avec une inspiration profonde, puis rejoignis les autres qui attendaient près de la porte pour retourner au carrosse. J'aurais voulu réconforter Simon, mais il ne m'en laissa pas l'occasion. Il marchait d'un pas rageur m'interdisant de le suivre, alors que tout le reste de la délégation parlait avec excitation du Tournoi. Je ne pus que le regarder de loin, immensément navrée pour lui, et épouvantée à l'idée qu'il puisse être en colère contre moi.
Madame Maxime nous avait déjà prévenus que nous ne profiterions pas de notre venue à Poudlard pour négliger un tant soit peu nos études. La preuve, sitôt rentrés au carrosse, nous dûmes regagner nos chambres et nous atteler à nos devoirs, chacun à notre bureau. N'empêche, j'entendais les bavardages surexcités des filles à côté – elles s'étaient réconciliées, apparemment.
En passant dans les longs et hauts couloirs pour nous rendre à la Grande Salle pour nous rendre au dîner, nous fûmes frappés par les changements qui s'étaient opérés depuis la veille. Les murs étaient ornés de guirlandes orange vif, et par endroits, des toiles d'araignées s'étalaient comme de la dentelle, contrastant joliment avec la pierre gris foncé. Ce n'était encore rien comparé à la grande salle. Des grandes tentures oranges avaient été placées le long des murs, et les nuées de chandelles avaient été remplacées par des centaines de citrouilles évidées et décorées qui flottaient dans les airs. Des fausses chauves souris voletaient de-ci de-là, apparemment pas gênées par la luminosité de la pièce. Évidemment, songeai-je : nous fêtions Halloween. Nous nous dirigeâmes avec enthousiasme à notre emplacement de la veille, pendant que Mme Maxime prenait place près du Directeur de Poudlard, de l'autre côté duquel était déjà assis le Directeur de Durmstrang.
La table croulait sous les mets décorés aux couleurs d'Halloween, et de nouveaux plats apparurent lorsque nous nous assîmes. Encore une fois, notre délégation resta groupée quasiment en bout de table, mais aujourd'hui je me trouvais en bordure de notre groupe, donc non loin de quelques Serdaigles. Celui qui se trouvait le plus près de moi et ses amis nous firent un large sourire en nous souhaitant la bienvenue.
- Je m'appelle Matthew Cavendish, Septième Année à Serdaigle, se présenta mon voisin, un grand et fin jeune homme aux cheveux très blonds.
- Laurène Malmény, souris-je en serrant la main qu'il me tendait. Septième Année à Beauxbâtons.
- Et candidate au Tournoi, compléta-t-il.
- Et candidate au Tournoi, confirmai-je en souriant. Et toi, tu te présentes ?
- Oui, dit-il d'un ton ravi. J'ai posé mon nom dans la coupe ce matin. On sera peut-être concurrents à partir de ce soir.
Rien dans son expression n'indiquait une quelconque compétition, cependant. Il se contenta de me passer un pichet de jus de citrouille – excellent – et un plat de ragoût.
- Alors, comment est-ce que vous trouvez Poudlard ? Demanda-t-il pendant que je me servais.
- Froid, répondit en français Elina, assise face à moi.
- Moche, ajouta Fleur, juste à côté d'elle.
- Un cauchemar vivant, grommela Bianca en jetant un regard noir au fantôme d'une élégante aristocrate qui passait près de la table.
- Euh, fis-je en priant pour que Matthew n'ait pas compris un mot, à vrai dire, on n'a pas encore eu le temps de faire le tour, alors je ne saurais pas trop quoi dire. À part... grand, dis-je, optant pour le qualificatif le moins offensant auquel j'aie pu penser. Et intrigant, à vrai dire.
Le sourire de mon interlocuteur s'élargit.
- Et encore, même si vous viviez ici depuis des années, vous ne sauriez encore pas à quel point le château l'est, intrigant. Je serais ravi de te faire visiter, si ça t'intéresse. Mieux vaut ne pas se risquer tout seul dans les couloirs, ça peut être dangereux, quand on ne connaît pas.
Il parlait d'un ton si tranquille, tout en continuant à manger, que je me demandai s'il s'agissait d'une plaisanterie ou d'un fait. Je notai également qu'il n'avait pas proposé de nous faire visiter, et ses voisins en firent sûrement autant car des sourires entendus apparurent sur certains visages.
- Oh, ça va, grommela Matthew. Rien vous interdit de venir, si ça vous dit.
- Pour ça, il aurait fallu que tu nous laisses le temps de nous présenter, dit la fille en face de lui. Moi c'est Helen Salisbury, me sourit-elle.
- Et moi, dit le voisin de Matthew en se penchant pour me voir, c'est Lucas, Lucas Garside. On est tous dans la même classe.
Plus loin derrière eux, d'autres élèves tentaient visiblement de se présenter également, mais même s'ils n'avaient pas été trop loin pour rendre une conversation possible, je n'aurais rien perçu de leur paroles dans le brouhaha qui s'éleva.
- Enchantée, répondis-je à leur attention à tous, pendant que Matthew levait les yeux au ciel, visiblement un peu agacé par l'ingérence de ses amis.
- Alors, dit-il, est-ce que ça te dirait, une visite ? C'est le weekend, alors on aura tout le temps.
- Bien sûr, répondis-je avec enthousiasme, assez curieuse et pressée de visiter le château pour ne pas m'embarrasser des moqueries des autres élèves.
Nous continuâmes à bavarder tranquillement pendant tout le repas. De temps en temps, l'un ou l'autre de ses camarades intervenait avec une plaisanterie, mais de manière générale, le reste de la délégation ignora superbement les Serdaigles : les seuls qui auraient voulu faire davantage leur connaissance étaient soit trop loin, comme Cédric coincé entre Léopold et Jeanne d'un côté, Bianca et Elina de l'autre ; soit, comme Simon et Daniel, ils étaient trop préoccupés pour se mêler à quelque conversation que ce soit et boudaient chacun dans leur coin.
Des petites chauves-souris continuaient de voleter au dessus de la table. Je me demandais si c'était au goût de Mme Maxime. À Beauxbâtons, elle s'évertuait toujours à faire en sorte que le décor soit le plus joli et le plus en rapport avec la nature possible. À cette époque-ci, on fêtait la fin des beaux jours, et les bâtiments revêtaient les chaudes couleurs de l'automne. MaisonRouge, en particulier, semblait à l'honneur à ce moment de l'année. Le lierre qui recouvrait presque toute leur tour prenait sa plus belle teinte rouge, et ressortait de manière extraordinaire sur la muraille de pierre blanche contre laquelle le bâtiment était appuyé. À cette heure-ci, à Beauxbâtons, chaque Maison devait finir de préparer son festin et de mettre la main aux derniers détails de la soirée. Josie devait être en train d'achever de détruire sa voix et les oreilles de ses voisines de chambres, et...
- Comment se passe la Samain, chez vous, demandai-je pour couper court à mes pensées qui menaçaient de ne pas aller sur un terrain très joyeux.
- La... Samain ? Répéta Matthew d'un air incertain.
- Oui, la fête... Aujourd'hui...
- Aujourd'hui c'est Halloween, dit-il, les sourcils froncés.
Helen poussa un petit soupir de dédain.
- La Samain, Matthew. Binns nous en a parlé en première année. C'est juste l'une des grandes fêtes sorcières... On ne fête pas à proprement parler la Samain, dit-elle en se tournant vers moi. Mais Halloween en est en quelque sorte la célébration un peu dérivée. Tous les ans le château est décoré, et il y a un grand festin dans la Grande Salle. Et comment est-ce que ça se passe, chez vous ?
Je refoulai ma déception. Pas de chants, pas de musique ? Comment pouvaient-ils ainsi mettre de côté une fête sorcière aussi importante ? Halloween faisait ainsi perdre bien du sens à cette célébration.
- Chez nous, pour la Samain, expliquai-je à Helen et Matthew, chaque Maison a sa propre fête. Les élèves se retrouvent sur le lieu de cérémonie correspondant, et il y a une petite célébration. Un ou plusieurs élèves sont chargés d'entonner les chants rituels, pendant que d'autres les accompagnent à la musique, encore une fois selon les instruments liés à leur Maison. D'autres encore, en général les filles, réalisent des danses sacrées. Et puis, il y a un banquet, aussi, souris-je. Enfin, en tout cas, c'est comme ça pour ma Maison. Je suppose que c'est ainsi également pour les autres, mais je n'y ai évidemment jamais assisté. On n'assiste qu'aux fêtes de notre Maison, et à vrai dire on n'en parle pas tellement avec les autres.
À ma grande stupéfaction, Matthew et Helen buvaient mes paroles avec une curiosité non dissimulée. Nous discutâmes tant et si bien que lorsque les plats de résistance disparurent, aucun de nous n'avait fini son assiette. Sans faire de difficulté, nous nous servîmes des différents desserts. Je leur recommandai la tarte tatin délicieusement odorante qui avait visiblement, comme la veille, été préparée en l'honneur de notre délégation. Un dessert, inconnu de nous tous, qui devait être bulgare attira notre attention. Après un peu d'hésitation devant l'aspect peu ragoutant du met, je goûtai et reconnus un goût de potiron et de noix. Finalement, nous achevâmes le plat à quatre, avec le voisin de Matthew. Il faudrait que je demande le nom de ce dessert.
Nous convînmes qu'ils me feraient visiter le château le lendemain – une demi journée n'y suffirait pas, m'apprirent-ils, et ils avaient une montagne de devoirs à terminer.
Nous nous séparâmes à la fin du repas, ravis, lorsque Mme Maxime vint une nouvelle fois nous chercher pour retourner au carrosse. Comme elle voulait s'occuper un peu de ses Abraxans, elle nous envoya travailler à l'intérieur pour quelques heures, puis nous fûmes libres de visiter le parc – la seule chose que nous pouvions faire seuls sans risquer de nous perdre pendant des heures. Fleur, ses amies et son cousin partirent de leur côté pendant que Jeanne et Léopold, également réconciliés – apparemment ce genre de brouille était assez fréquent pour ne pas porter à conséquence – partaient en amoureux. J'avais perdu de vue Simon et Daniel qui se faisaient la tête, et je ne tenais pas particulièrement à la compagnie de Jacques. Je déambulai tranquillement dans les jardins quasi déserts, soit à cause du manque de beau temps, soit que tous les élèves aient été surchargés de travail. Sans grande surprise, mes pas me menèrent près d'un immense lac. Contrairement à Beauxbâtons où il y avait toujours quelques élèves qui barbotaient dans l'eau claire dans lequel se reflétait le ciel bleu, ce lac-ci avait un aspect sombre et glacial. La surface en était totalement lisse, mis à part quelques endroits où elle se troublait, signe qu'elle abritait de la vie. Elle était trouble, pas du tout accueillante, et je ne me risquai pas à la toucher. Au centre du lac, l'immense bateau de Durmstrang mouillait tranquillement.
Lorsque je rentrai au carrosse, vaincue par le froid, je trouvai les filles en train de se remaquiller dans la salle de bain. Lorsque je pus enfin avoir mon tour et le temps que je sorte, tous les autres étaient déjà rentrés et attendaient dans le salon. L'ambiance n'était pas plus chaleureuse que la veille, mais heureusement, nous n'eûmes pas longtemps à nous interroger sur la façon de combler le silence : Mme Maxime sortit bientôt de ses appartements, signe que nous allions à nouveau nous rendre au château pour dîner.
C'était à se demander si le professeur Hagrid ne nous guettait pas, car lorsque nous sortîmes du carrosse, il était à côté de sa cabane, près d'une cuve. Ahuris, nous observâmes son visage, sa barbe et ses cheveux dégoulinants qu'il venait manifestement de plonger dans la barrique.
Incertains, nous attendîmes Mme Maxime, qui s'était lancée dans une discussion hachée et maladroite avec le professeur Hagrid. Ni l'un ni l'autre ne faisaient attention à nous, et ils se mirent en route vers le château sans même avoir jeté un œil de notre côté. Même le rythme auquel ils marchaient – celui naturel que leur permettait leurs immenses jambes – nous montrait qu'ils avaient totalement oublié notre présence ; nous dûmes quasiment courir pour ne pas nous laisser distancer.
- Tu crois que c'est sérieux, pour eux ? Chuchota Daniel en arrivant près de moi.
Je tournai la tête vers lui. Il observait la Directrice et le Professer marcher côte à côte tout en parlant avec animation. Je ne sais comment ils se faisaient mais, à nous, leurs propos nous étaient incompréhensibles, entre leur débit haché et leur accent à couper au couteau à tous les deux.
- J'en sais rien, répondis-je du même ton. Ce serait bien, non ? Enfin... J'imagine.
- Ce serait trop bizarre... frémit-il.
- C'est la Directrice, grommela Bianca. Comment est-ce qu'elle peut se laisser approcher par... par ce...
- Ce professeur ? Suggérai-je d'un ton irrité.
- Il ne ressemble pas du tout à un professeur, répliqua-t-elle. Vous l'avez vu ? On dirait qu'il vit dans les bois. D'ailleurs, ce n'est sûrement pas pour rien qu'il habite à côté, contrairement aux autres professeurs.
- C'est parce qu'il est également garde chasse, rétorquai-je sèchement. Et c'est le professeur de Soin au créatures magiques. S'il vivait dans une tour, ce serait sûrement moins pratique, j'imagine...
Agacée, j'accélérai le pas. Pourquoi est-ce que les gens si désespérément dépourvus de logique et de bienveillance s'acharnaient à s'adresser à moi pour lancer leurs récriminations ?
Lorsque nous arrivâmes dans la Grande Salle, nous vîmes que la Coupe de Feu avait été placée sur la table des professeurs, devant le siège pour le moment vide du Directeur de Poudlard.
Nous nous rassîmes là où nous commencions à nous sentir à notre place – on ne nous avait pas réellement présenter la chose ainsi, mais après tout, on ne nous avait invité nulle part ailleurs. Les murmures qui s'étaient élevés à notre arrivée s'intensifièrent lorsque la délégation de Durmstrang se présenta à son tour, pour se diriger une nouvelle fois à la table derrière la notre. Les derniers élèves prirent place alors que les plats apparaissaient.
Nous avions déjà été épatés par les dîners de Poudlard, pensant qu'ils étaient particulièrement fournis en notre honneur – ce n'était encore rien par rapport à ce à quoi nous eûmes droit ce soir-là. Quand ils parlaient de « festin d'Halloween », ce n'était pas une blague. La table disparaissait presque entièrement sous les plats surchargés. Certains formaient de petites tours originales, d'autres étaient présentés dans des coupes au design improbable, et tous avaient été décorés de manière à rappeler la fête du jour. Dans l'immense salle, les conversations étaient plus enthousiastes que jamais : ce soir, nous connaîtrions enfin les noms des trois champions.
Je tournai la tête vers la table des professeurs au moment où le Directeur Dumbledore arrivait. Une nouvelle fois, son expression extraordinairement juvénile pour qu'elle d'aussi âgé me frappa. Contrairement aux autres Directeurs, qui ne quittaient que rarement la Coupe de Feu des yeux, comme si elle devait entrer en action d'une seconde à l'autre, celui de Dumbledore semblait simplement admirer le décor de la salle et se réjouir de la gaieté ambiante. Il tentait en vain de faire remarquer au Directeur Karkaroff le vol des chauves souris, et Mme Maxime refusa catégoriquement de goûter au gâteau en forme de crapaud qu'il lui proposait.
Je ne vis ni Matthew, ni Helen ou Lucas ; les élèves de chaque Maison étaient assez nombreux pour que certains soient invisibles à ceux assis à l'autre extrémité de la table. Et comme j'étais assise entre Mariella et Jacques, face à Fleur et compagnie, impossible de lier connaissance avec les voisins Serdaigles que mes propres voisins ignoraient superbement.
Contrairement à ce que j'aurais pensé, la nourriture appétissante réussit à vaincre notre stress et à nous dénouer l'estomac à tous. Les quantités gargantuesques de nourriture fondirent petit à petit, et des friandises vinrent remplacer les plats. Au bout de ce qui commença à nous apparaître comme une éternité, les friandises elles-mêmes disparurent, ne laissant plus que de la vaisselle éclatante de propreté sur les tables. Un frisson d'anticipation remonta ma colonne vertébrale : c'était pour maintenant.
Le Directeur de Poudlard se leva :
- Voilà, dit-il d'une voix forte. La Coupe de Feu ne va pas tarder à prendre sa décision. Je pense qu'il faudra encore une minute. Lorsque le nom des champions sera annoncé, je demanderai aux heureux élus de venir jusqu'ici et d'aller se regrouper dans la pièce voisine – il indiqua de la main une porte derrière la table des professeurs – où ils recevront leurs premières instructions.
D'un large mouvement de baguette, le vieux sorcier éteignit toutes les chandelles de la Grande Salle ; elle n'était plus éclairée que par les quelques citrouilles évidées contenant une bougie qui flottaient dans les airs, instillant une atmosphère presque mystique. Nous ne voyons presque plus que la Coupe, qui projetait de grandes flammes bleues. Tous les bavardages s'étaient tus depuis belle lurette, j'avais l'impression que toute la salle pouvait entendre le tambourinement de mon cœur dans ma poitrine – mais sans doute tous les autres élèves avaient-ils cette même impression.
Soudain, les flammes de la Coupe devinrent rouges, et des étincelles crépitèrent. Puis une longue flammèche jaillit, et un morceau de parchemin s'éleva au dessus de la Coupe. Le Directeur attrapa le parchemin, et je retins mon souffle. Il mit une éternité avant de prononcer :
- Le champion de Durmstrang sera Victor Krum.
Je relâchai mon souffle et mon cœur fit un looping. D'anticipation à l'idée d'un tel concurrent, de déception de devoir toujours attendre le nom du champion de Beauxbâtons.
- Évidemment, que c'est Victor Krum, fit Cédric en secouant la tête, amusé, pendant que toute la salle, nous compris, applaudissait à tout rompre.
Avec un sourire ravi – m'interdisant de songer à la galère que ça allait être pour les autres champions d'affronter le célèbre de joueur – je me tournai comme les autres pour observer Krum se lever de table et se rendre dans la pièce désignée plus tôt par le Directeur. Il dissimulait sa joie, mais son Directeur en manifestait pour deux.
Lorsque le nouveau champion de Durmstrang eut disparu, un silence tendu et assourdissant s'abattit aussitôt sur la salle. Quel serait le prochain champion désigné ? Je n'étais pas sûre que mon cœur résisterait à un nouveau looping.
Le Directeur Dumbledore attrapa le nouveau parchemin qui jaillissait.
- Le champion de Beauxbâtons...
Je retins ma respiration.
- ... sera une championne...
Mes mains se crispèrent sur la nappe.
- ...Il s'agit de Fleur Delacour.
Je... Qu... Quoi ?
J'eus l'impression d'être foudroyée sur place. Comme au ralenti, je vis Fleur se lever, les yeux brillants de fierté, sous nos regards ahuris. Pendant que les applaudissements résonnaient dans toute la salle, elle se dirigea d'un pas tranquille et assuré à la suite de Krum et disparut derrière la porte. Lorsque les applaudissements se dissipèrent (sans que j'aie assez repris mes esprits pour m'y joindre, mais c'était le cas de tout le reste de la délégation), je constatai, bouché bée, que Bianca et Elina, face à moi, avaient posé la tête sur la table et s'étaient cachées entre leurs bras pour pleurer.
J'eus un hoquet et toussai violemment : je ne m'étais pas rendu compte que j'avais oublié de reprendre ma respiration. J'inspirai lentement et profondément en m'agrippant à la table.
- Fleur championne... souffla Léopold, les yeux écarquillés. On ferait aussi bien de repartir directement pour Beauxbâtons.
Je m'affaissai sur mon siège. Fleur ! De nous tous, c'était Fleur que la Coupe avait jugé la plus capable pour participer au tournoi ?
Toute la délégation était sonnée. Chacun s'était plus ou moins forcé à accepter le fait qu'il ne serait pas forcément le Champion de l'Académie, mais de là à devoir soutenir Fleur... je voyais dans les yeux de tout le monde que ce serait au dessus de nos forces – et, ce qui me sidéra, cela semblait devoir l'être encore plus pour ses meilleures amies. Un violent sentiment de déception m'étreignit la poitrine. Et voilà. Tout était joué. Je tournai involontairement la tête vers Simon. Son visage fermé était rivé à l'assiette dorée vide devant lui. Avions-nous réussi à changer son destin, à contrarier la prophétie de Gaétan ? À sauver sa vie ? Aurait-il été champion s'il s'était présenté ?
Pour m'éviter de me perdre dans mes pensées sans réponse possible, je me tournai à nouveau vers la Coupe au moment où le Directeur saisissait le troisième et dernier parchemin :
- Le champion de Poudlard est Cédric Diggory.
Un tonnerre d'applaudissements s'éleva de la table face à moi. Les élèves bondirent sur leurs pieds en hurlant et en gesticulant ; plus loin vers la porte d'entrée, plusieurs d'entre eux étaient pris dans une accolade, et un élève se dégagea, poussé par ses camarades. Le champion de Poudlard, manifestement. Un grand jeune homme brun, avec un beau visage et une silhouette sportive. Un autre champion idéal.
Un large sourire aux lèvres et le regard illuminé, il longea la table en recueillant les bruyants encouragement de ses camarades d'un petit signe de la tête. La joie assourdissante des élèves était contagieuse, et alors que j'aurais jugé la chose impossible quinze secondes plus tôt, je me surpris à sourire en même temps que mes mains se muaient automatiquement pour applaudir à tout rompre.
Le champion de Poudlard n'appartenait pas à Serdaigle, mais cela n'empêcha pas toute notre table d'applaudir avec vigueur, tout comme celle de l'autre table qui la bordait, aux couleurs rouge et or ; en revanche, la table derrière moi était relativement silencieuse et indifférente, en dehors des quelques représentants de Durmstrang.
Cédric Diggory disparut à son tour dans la salle cachée, et le Directeur, les yeux pétillants et un sourire ravi au lèvre tourna son visage vers nous.
- Excellent, dit-il lorsque la table des jaune et noir se fut suffisamment calmée pour qu'il puisse continuer. Nous avons à présent nos trois champions. Je suis sûr que je peux compter sur chacune et chacun d'entre vous, y compris les élèves de Durmstrang et de Beauxbâtons, pour apporter à nos champions tout le soutien possible. En encourageant vos champions, vous contribuerez à instaurer...
Il s'interrompit avec un imperceptible froncement de sourcils, et nous vîmes aussitôt pourquoi : devant lui, la Coupe s'était remise à crachoter des flammes rouges et des étincelles.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? Murmurèrent les élèves alentour. C'est fini, tous les champions ont été nommés...
Je compris tout de suite, en voyant une nouvelle flammèche recracher un morceau de parchemin, que quelque chose d'anormal se déroulait. Le Directeur leva la main pour le saisir. Et même si je n'avais pas déjà compris que quelque chose de terrible s'annonçait, son geste et son regard, plus solennels que ce que l'on avait pu voir chez lui jusqu'ici, auraient suffi à m'alarmer. Il lut silencieusement le parchemin, figé, d'une pâleur mortelle. Puis ses yeux papillotèrent et, les levant vers nous, comme s'il se rappelait soudain notre présence, il s'éclaircit la gorge et prononça, la voix un peu étranglée malgré son apparence stoïque :
- Harry Potter.
