Chapitre Dix : Perte de contrôle

Shinji était assis sur le lit, les jambes repliées sous lui en dépit de la douleur sourde qui continuait de courir le long de son faible corps. Il avait perdu conscience peu après que Jian entre dans le bloc d'appartements et ne savait pas ce qui s'était passé. Il s'était réveillé ici et les deux hommes qui gardaient la porte ne lui avaient rien dit. 'Ici' était une petite pièce dans un appartement du quartier chinois de la ville. Shinji entendait le bruit du trafic venant du dehors et des voix étrangères s'appeler. Il était au deuxième étage et la petite chambre ne contenait qu'un lit. Le matelas était dur et seule une couverture le recouvrait. Il n'y avait pas non plus d'oreillers. Un plateau était posé sur le sol près de la porte et contenait une espèce de plat de nouilles et un verre d'eau. Shinji avait bu mais avait refusé la nourriture. Son estomac se retournait à chaque fois qu'il pensait à Sho et à ce qui s'était passé. Il lui avait parlé poussé par la colère, et Shinji était encore en colère.

Il voulait que Kei parte. Il voulait que le vampire les quitte et les laisse vivre leurs vies. Pourquoi Sho ne pouvait-il pas voir qu'il était un poison ? Kei retenait Sho et Sho le laissait faire. Shinji savait pourquoi, il savait que Sho aimait Kei, mais il faisait erreur. Shinji essayait de se convaincre que les vampires n'étaient pas capables de ressentir une telle émotion, mais en vérité, il était terrifié à l'idée que Kei puisse un jour retourner les sentiments de Sho. Toute sa vie, Shinji avait voulu protéger Sho, et ce dernier ne le voyait pas. Puis il avait eu les drogues et la dépendance de Shinji avait détruit toute potentielle relation qu'il aurait pu partager avec Sho. Son frère était maintenant un étranger, et cela peinait Shinji plus que tout.

L'arrêt des drogues commençait aussi à le rattraper. Il désirait férocement le soulagement que les drogues lui offraient, mais en même temps, il les combattait plus que jamais. Il devait réparer ses actes, pour le bien de Sho plus que pour lui-même. C'était d'abord la faute de Shinji s'ils étaient dans ce pétrin, et, aussi profondément qu'il haïssait Kei, il espérait que le vampire avait été capable de sauver au moins Sho.

Un cri au-dehors ramena brutalement Shinji à la réalité et il releva les yeux tandis que des coups de feu s'ensuivaient. Quelques instants plus tard, la porte s'ouvrit à la volée. De l'autre côté se tenait la dernière personne qu'il s'attendait à voir.

« Son ? » Shinji ne connaissait pas tellement bien le Taïwanais, mais il pouvait dire en jugeant par son expression qu'il avait plutôt espéré trouver Sho.

Son masqua rapidement son semblant de déception et traversa la pièce pour aider Shinji à se lever. Même s'il détestait dépendre de quelqu'un, Shinji accepta son aide, tout en se demandant comment ce secours lui était venu.

Son ne prononça pas un mot jusqu'à ce qu'ils aient quitté l'immeuble. Il y avait quatre hommes au total, et Son les avait tous tués. Sa voiture était garée quelques rues plus loin, et Shinji fut stupéfait de voir que Yi-Che les attendait sur le siège du passager.

« T'as amené ta sœur ici ? » demanda-t-il, déconcerté.

« Je n'avais pas le choix », répondit Son, sur la défensive. « On est tous en danger. Toshi est parti chez Sho et Kei. Il va nous rejoindre chez nous. C'est plus sûr là-bas. »

Shinji acquiesça, tressaillant quand une nouvelle douleur lui traversa le corps. « Comment m'avez-vous trouvé ? »

« J'ai quelques contacts qui ont une dent contre le gang de Chan. Ils m'ont dit qu'ils t'avaient vu te faire traîner ici », répondit Son en démarrant la voiture. « Est-ce que tu sais où ils ont emporté Sho ? »

Shinji secoua la tête, se sentant à nouveau coupable.

Son fronça les sourcils mais dissimula rapidement son inquiétude : « On va rentrer à notre appartement et Yi-Che pourra jeter un œil à tes blessures. Comme je disais, Toshi est parti voir Kei. »

« Kei est vivant ? » demanda Shinji en faisant de son mieux pour garder un ton neutre.

« Ouais », confirma Son, de toute évidence sans savoir que dire de plus. Shinji ne voulait pas non plus parler plus longtemps du vampire. Il semblait que ni l'un ni l'autre ne savait le rôle qu'il avait joué dans l'affaire, et Shinji voulait que la situation reste comme telle. Il maudissait silencieusement Kei pour s'être échappé pendant que Sho souffrait à sa place. La haine que Shinji ressentait envers le vampire embellit. Si quoique ce soit arrivait à Sho, Shinji s'assurerait que Kei souffre pour le payer.


« Ca ne t'arrive jamais d'être fatigué ? »

Kei tressaillit légèrement quand Luka se raidit, se tendant plus ou moins tandis qu'il considérait cette question. Les hivers à Yokohama étaient froids, même pour eux, et cela faisait des heures qu'ils marchaient dans la neige. Ni l'un ni l'autre n'avait besoin de se nourrir, et ils étaient juste sortis poussés par l'habitude, ou c'était du moins ce que Kei s'était dit. Ca ne lui importait pas vraiment. Il aimait leurs promenades nocturnes. Elles étaient rarement dépourvues de meurtres, du besoin de sang, et pour cette raison, Kei savourait chaque instant. C'étaient des nuits comme celle-ci dont il pouvait réellement profiter, car elles avaient une certaine innocence. Il était deux heures du matin passées, la neige tombait paisiblement, et il n'y avait personne dans les environs. C'était presque parfait, s'était dit Kei. Presque parfait… jusqu'à ce qu'il ait posé cette malheureuse mais inévitable question.

Kei était très jeune pour un vampire, et aurait été au début de la trentaine s'il avait toujours été humain. Comme tous les jeunes, il était conscient qu'il faisait souvent des erreurs et évoquait des choses qu'il valait mieux garder sous silence. Il apprenait encore, et Luka faisait souvent allusion au fait que son innocence se voulait attirante. Bien sûr, quand son mentor lui adressa un léger soupir et un sourire triste, Kei se demanda s'il n'avait pas encore eu la langue trop longue et mis les pieds dans le plat une fois de plus. Luka parlait rarement de son passé, et Kei ne savait pas exactement ce qu'il voulait éviter, il savait juste que ça le peinait et qu'il valait donc mieux que ce passé demeure un souvenir muet.

« Fatigué de quoi ? » Luka choisit finalement de lui accorder une réponse, et Kei la prit comme une permission de continuer.

« De vivre. Combien de siècles peut-on voir venir et passer avant d'être fatigué de tout ça ? »

Luka sourit à nouveau, un demi-sourire qui était tout ce qu'il se permettait, montrant son amusement en même temps que son affection pour le jeune vampire, et parfois Kei aurait préféré qu'il ne le fasse pas. Ca lui donnait l'impression d'être redevenu un enfant.

La question de Kei n'était pas tellement due au hasard. Il y réfléchissait depuis un moment déjà, et le récent changement de siècle l'avait laissé plus curieux que jamais.

« Le vingtième siècle verra de nombreux changements. » Luka affectionnait ses prédictions, qu'elles soient exactes ou non, et Kei aimait le taquiner, même s'il n'était pas lui-même si sûr de lui. « Tu ne veux pas voir ce que les humains peuvent accomplir ? Ni l'un ni l'autre de nous n'aurait pu voir de telles choses si nous avions vécus notre durée de vie naturelle. Nous ne nous serions même pas connus. »

Kei s'était souvent, quand il était encore humain, demandé ce que le futur apporterait. Un futur qu'il n'avait lui-même aucune chance de voir, jusqu'à présent.

Au lieu de répondre, Kei alluma une cigarette et ils marchèrent tous les deux en silence pendant quelques minutes jusqu'à ce que Luka parle à nouveau.

« Je m'attends à être fatigué un jour », dit-il en répondant la question de Kei. « Et quand ce temps viendra… »

« Quoi ? » demanda Kei quand Luka laissa sa phrase en suspens.

L'aîné des vampires secoua la tête, refusant d'approfondir. « Rien. Viens, nous ne devrions pas tarder à rentrer. »

Kei acquiesça, se sentant un peu troublé par ses paroles. Ce sentiment, cependant, ne dura pas quand Luka se pencha sur lui pour cueillir la cigarette de ses doigts.

« C'était ma dernière », se plaignit-il quand Luka la plaça entre ses propres lèvres. Cette protestation n'était pas sérieuse, puisque Kei n'y accordait aucune importance. Il aurait donné à Luka tout ce qu'il voulait, même s'il ne le lui dirait jamais – il y avait encore tant de choses entre eux qui passaient sous silence.

Kei sourit, à nouveau à l'aise, tandis que la conversation s'allégeait une fois de plus. Cependant, il allait finir par découvrir ce que signifiait pour un vampire d'être fatigué de vivre, et ce que cela entraînerait pour l'un comme pour l'autre quand ce jour viendrait.

Quand Kei se réveilla, il fut d'abord désorienté. Rêver de Luka était toujours douloureux, et, considérant sa situation actuelle, cette souffrance était sublimée jusqu'à en être presque intolérable. Il n'avait même pas réalisé qu'il avait décroché jusqu'à ce qu'il soit ramené brutalement à la réalité en prenant conscience qu'il y avait quelqu'un dans sa chambre.

Il se redressa vivement, un grognement grave remontant le long de sa gorge avant qu'il ne puisse l'arrêter. Ses canines s'étendirent et ce ne fut qu'en entendant une voix familière qu'il fut à nouveau ramené à la réalité.

« Kei, désolé de t'avoir surpris. J'ai encore le double de la clé et je me suis permis d'entrer, j'espère que je pouvais ? »

Toshi… c'était Toshi…

Kei inspira profondément, se sentant à nouveau faible au son de la voix de son ami, et sa nature de vampire se tut à nouveau. Même si le ton de Toshi s'était voulu relaxé, Kei était conscient qu'il avait parlé un peu trop vite. La réaction de Kei lui avait fait peur.

« Non… » Kei porta une main à son front, se maudissant en silence et détestant ce qu'il était de plus en plus. Si Toshi n'avait pas parlé à temps, Kei aurait pu se jeter sur lui. Mais qu'est-ce qui clochait chez lui ?

« Non… ça va », expliqua-t-il calmement tandis qu'il relevait les yeux pour croiser le regard inquiet de Toshi. « Et toi, ça va ? »

Il était clair que Toshi était toujours mal à l'aise, et Kei resta assis, espérant le rassurer en restant là où il était.

« Tout va bien mais… On s'inquiétait pour toi, Son et moi. »

« Je vais bien. »

« Tu n'as pas l'air d'aller bien. » Toshi s'aventura un peu loin dans la pièce. « Ecoute, Kei… Je sais qu'on n'est pas aussi forts que toi, mais ça ne veut pas dire que tu dois te battre tout seul. Nous aussi, on veut aider Sho. »

Kei grogna intérieurement. Il n'avait pas la force de supporter une confrontation pour le moment. « Je sais. Toshi… »

« Je suis sérieux. Sho et Shinji sont ma famille. Ne me laisse pas dans l'ombre, Kei. Je sais que quelque chose se prépare. »

Malheureusement, Toshi avait tendance à se comporter comme un chien avec un os dans le sens où une fois qu'il avait une idée en tête, il était très difficile de la lui ôter, et Kei ne pouvait pas risquer de l'impliquer dans l'histoire. Ils n'avaient plus affaire aux petits camarades de Chan, ils jouaient dans la cour des grands maintenant, et Kei savait que Toshi ne ferait que se faire tuer lui ainsi que les autres si Kei lui permettait de participer.

« Je sais aussi peu que toi… » commença-t-il à dire, mais Toshi le coupa en vitesse d'un ton troublé que Kei ne l'avait encore jamais entendu utiliser.

« Tu mens. Pourquoi as-tu laissé Sho ? Tu étais avec lui quand je vous ai quittés. Pourquoi l'as-tu abandonné comme ça ? »

« Je ne l'ai pas abandonné », répliqua sèchement Kei.

« Alors où est-il, Kei ? »

« Je… » Kei abandonna, sentant le vampire recommencer à s'agiter. Il en avait assez de cette conversation avec Toshi, et Kei sentait son irritation flotter juste sous la surface une fois de plus. Si Toshi ne partait pas bientôt, Kei ne savait pas ce qui allait arriver.

« J'ai conclu un marché avec Jian », admit-il enfin, sachant que seule la vérité pourrait calmer son ami. « Si je lui fais une faveur, il laissera Sho vivre. »

« Et c'est quoi cette 'faveur' ? »

Kei hocha la tête. « Je ne peux pas te le dire, ça ne ferait que mettre Sho encore plus en danger. »

Toshi resta silencieux pendant un instant en considérant ses paroles, et quand il répondit enfin, Kei sentit que son ami était en colère contre lui. « Ok, mais si tu as besoin d'aide… »

« Ca ira », l'assura Kei.

Toshi partit assez rapidement après cet échange, et Kei en fut heureux. Il trouvait de plus en plus difficile de se concentrer, et quand il entendit la porte de l'appartement se refermer, il laissa échapper un souffle qu'il n'avait pas conscience d'avoir retenu.

Qu'est-ce qui cloche chez moi ?

Kei avait vraiment l'impression d'être au bord d'un gouffre au fond duquel il risquait d'être précipité à tout moment. Il ne savait pas si Toshi avait remarqué une différence chez lui, mais il était sûr que son ami ne doutait pas que Kei n'avait pas eu le contrôle de lui-même pendant quelques instants quand il venait de se réveiller.

Il avait essayé de se dire que ces changements étaient dus à l'équilibre entre le vampire et ce qu'il lui restait d'humanité. Autrefois, il avait essayé de repousser le vampire, quand il était encore relativement jeune, mais Luka avait toujours été à ses côtés et l'avait aidé à trouver à se nourrir, donc il n'était pas question qu'il s'affame et, à cette époque, il ne le voulait pas vraiment, au fond de lui. Kei comprenait que le vampire n'était pas une entité distincte mais qu'il se signalait par son instinct, et il faisait autant partie de lui que son côté humain. Les deux parties avaient besoin l'une de l'autre, mais à ce moment, son côté vampire essayait de prendre le contrôle sur son côté humain. Peut-être que vivre si longtemps sans se nourrir y avait été pour quelque chose, peut-être que ça avait renversé l'équilibre ? C'était la seule explication que Kei pouvait trouver. Il perdait rapidement le contrôle. Il s'était nourri, et pourtant le vampire à l'intérieur de lui voulait plus, il voulait tuer, boire le sang d'une victime vivante, et, dans une horreur croissante, Kei réalisa qu'il voulait Sho. Le vampire aimait Sho tout autant que son côté humain, mais les intentions du vampire étaient égoïstes. Il voulait unir Sho à lui, le faire rester aux côtés de Kei pour toujours. Le vampire voulait ôter l'humanité de Sho.

Cette prise de conscience révulsa Kei, et, comme elle s'ajoutait à la crainte, il se sentit encore plus faible.

« Je me contrôle encore », chuchota-t-il, plus pour se rassurer lui-même qu'autre chose. Il devait tenir bon assez longtemps pour tuer Chan, et là… là il ferait ce qu'il faudrait pour protéger Sho de lui-même, quoiqu'il en coûte.


Pendant le reste de la journée, Sho fit semblant de dormir. Il pouvait dire que le Dr Huang était toujours présent et il n'avait aucune envie d'essayer d'engager une conversation avec l'homme qui le forçait à rester ici. Quelques fois, d'autres gens étaient également présent. Sho supposait que ces hommes faisaient partie du gang de Jian, sans doutes venus pour voir comment il allait. Il tournait le dos au docteur, pensant que peut-être l'homme pourrait voir qu'il était réveillé s'il lui avait fait face. Sho avait déjà à plusieurs reprises essayé de faire semblant de dormir devant Kei mais le vampire avait toujours été capable de le percer à jour, et Sho n'était donc pas sûr d'être un très bon acteur. Il devait être prudent, en particulier en ce moment, alors qu'il était à l'affût d'une opportunité de s'échapper.

Jusqu'à présent, il n'en a avait pas eu. Le Dr Huang quittait rarement la pièce, et Sho ne parvenait pas à se décider sur une façon d'agir. Il voulait s'échapper et trouver un moyen d'aider Kei, mais il pourrait très bien mettre Shinji en danger s'il n'était pas prudent. Il y avait tellement qu'il ne savait pas, et cela le terrifiait presque encore plus. Après tout, Kei était déjà si faible… et s'il avait…

Sho frissonna mentalement, repoussant fermement une telle pensée de son esprit. Kei ne laisserait rien de tel arriver, pas alors que Sho était en danger et avait besoin de lui. Si les circonstances avaient été différentes, l'orgueil de Sho ne l'aurait pas laissé penser qu'il avait besoin que Kei le sauve, puisqu'il était plus que capable de s'échapper, mais à présent, il avait besoin de se raccrocher à quelque chose, de se convaincre que Kei allait bien.

Le son de la porte qui s'ouvrait une fois de plus tira Sho de ses pensées et il se tendit légèrement. Heureusement, ce petit mouvement passa inaperçu.

« Il dort encore ? » s'éleva une voix différente de celle du Dr Huang.

Une pause suivit, puis un « Oui. »

« J'ai reçu des nouvelles de Jian. C'est pour cette nuit. »

« Cette nuit ? Tu en es sûr ? »

« Jian avait l'air de penser qu'il voudrait en finir le plus vite possible, considérant ce qu'il y a en jeu. »

« Je vois. A-t-il donné des instructions pour la restitution ? »

« Pas encore. Jian veut s'assurer qu'il remplit bien son travail avant d'en venir à un quelconque accord. »

Le Dr Huang fut silencieux pendant un moment avant de répondre : « Et si les choses ne se déroulent pas comme prévu ? »

« Nos instructions sont de tuer l'un d'entre eux. »

Ils se déplacèrent plus loin, vers la porte, et Sho arrêta d'écouter tandis que la panique commençait à l'envahir. Ils parlaient de Kei, il en était sûr. Ils les utilisaient, lui et Shinji, pour forcer Kei à faire quelque chose et Sho avait l'intention de découvrir de quoi il en retournait.

Il s'obligea à rester immobile, d'attendre jusqu'à ce que le Dr Huang referme la porte et ce que le silence retombe, indiquant que l'homme était à nouveau seul.

Sho ne savait toujours pas si ses forces lui étaient revenues, mais il n'y avait qu'un seul moyen de le savoir, pensa-t-il gravement. Prenant le Dr Huang par surprise, il se redressa sur son séant, se déplaçant le plus rapidement qu'il le pouvait pour quitter le lit et plaquer le docteur contre le mur. Ce rapide mouvement n'était pas la meilleure solution, mais Sho avait la force de son élan avec lui et il faisait plusieurs têtes de plus que le Dr Huang, ce qui fut à son avantage.

D'une voix grave, il exigea de savoir ce qui se passait. Le Dr Huang hocha d'abord la tête et refusa obstinément de donner des explications sur la conversation que Sho avait entendue ; cependant, une pression précautionneusement appliquée sur la gorge du docteur l'obligea à reconsidérer la question.

Le sang de Sho se glaça dans ses veines en entendant le Dr Huang : Kei allait tuer Chan pour les protéger lui et Shinji de tout danger. Le Kei de ces dernières semaines et son état de faiblesse s'imposa à son esprit. Dans son état normal, Sho n'aurait pas douté que Kei puisse tuer Chan, mais les choses avaient changé. Kei était plus faible, et s'il était pris… Sho ne savait pas ce qui se passerait. Kei disait assez souvent, et assez amèrement, qu'il ne pouvait pas mourir de blessures de balles, mais s'il était trop faible pour guérir…

Sa décision déjà prise, Sho frappa le Dr Huang assez fort pour le rendre inconscient. Heureusement, il n'y avait pas plus de gardes dehors, et même s'il y en avait eu, Sho ne les aurait pas laissé l'arrêter. La lune se levait déjà et Sho savait qu'il allait vite manquer de temps.

Kei…

Toutes ses pensées étaient tournées vers le vampire et Sho s'éloigna en courant de l'hôpital, ne prêtant aucune attention aux protestations de son corps qui aurait eu besoin qu'il soit plus prudent pendant encore quelques temps ; Kei était tout ce qui importait pour l'instant.


Kei gara la voiture à l'écart du quartier chinois et, en dépit de ses doutes, décida de terminer le trajet en marchant. Jian l'avait approvisionné en détails sur l'hôpital où était Xiong et sur différentes adresses où Chan pouvait résider. Il s'était déjà rendu à l'hôpital et il se dirigeait à présent vers la maison de Chan.

A l'inverse de leurs jobs habituels, Kei était appréhensif puisqu'il y avait bien plus en jeu que juste de l'argent et qu'il puisse se nourrir. La vie de Sho dépendait à présent de Kei, et il n'avait pas l'intention de le laisser tomber.

Toujours à l'opposé de leurs jobs habituels, Kei était venu préparé. Même si ses canines étaient les armes les plus mortelles qu'il possédait, il ne voulait pas laisser de traces permettant de remonter jusqu'à lui et s'était donc également armé avec des armes mortelles. Les revolvers qui pendaient à sa taille venaient de la collection d'armes de Sho. Il avait également pris des recharges supplémentaires et avait caché un couteau sous une sangle à sa cheville gauche. Ne voulant pas prendre le risque d'être repéré, Kei ne portait que du noir et resta dans l'ombre tandis qu'il marchait. Il choisit également d'emprunter le plus de ruelles possible. Il n'avait pas chassé depuis longtemps, et n'avait jamais entrepris d'exécuter froidement un homme. Même si Chan était malfaisant, Kei ne pouvait pas s'empêcher de ne demander si ce qu'il faisait n'était pas tout aussi mal. Non, il hocha la tête comme pour mieux se convaincre lui-même. Il faisait ça pour Sho ; rien d'autre n'avait d'importance.

Sa nature de vampire s'était tue depuis qu'il avait commencé à se préparer. Satisfait par la perspective d'un meurtre, le vampire était complaisant à laisser le côté humain de Kei avoir le contrôle pour le moment.

Il alluma une cigarette en marchant, la nicotine calmant son anxiété. Kei avait horreur de sentir le contrôle lui échapper à ce point et avait ruminé la raison derrière ce problème pendant des heures à présent. Ca devait avoir quelque chose à voir avec son refus de se nourrir. Luka l'avait souvent mis en garde contre de telles choses, mais Kei n'avait pas suivi les conseils de son défunt mentor. Avant que Luka meure, Kei avait trouvé le défilement des années plus supportable. Lui et Luka avaient voyagé ensemble, et quand ils s'étaient séparés pendant un certain nombre d'années, Kei avait réussi à se débrouiller tout seul. C'était parce qu'il savait qu'il n'était pas seul, que Luka était quelque part au-dehors, lui aussi. Puis, quand ils s'étaient finalement retrouvés, Kei avait trouvé Luka changé. La vie éternelle n'avait plus aucun intérêt pour lui et il y mit donc un terme, en déchirant le cœur de Kei par la même occasion.

Même avec Sho, il lui était difficile de trouver la force de vivre. Vivre seul après que Luka soit mort avait été intolérable et Kei avait accueilli avec bonheur la façon dont Sho le faisait se sentir. C'était cependant une situation à double tranchant puisque Sho était humain et qu'un jour sa vie viendrait à sa fin.

A Mallepa, les vies avaient tendance à suivre leur cours bien plus rapidement, dû au dangereux mode de vie que la plupart de la population menait. Kei l'avait également accepté, ou du moins c'était ce qu'il pensait, mais il ne pouvait pourtant pas accepter que cela inclue Sho. Kei avait juré longtemps auparavant qu'il le protégerait, et c'est ce qu'il allait faire à présent.

La maison de Chan n'était pas comme Kei l'avait imaginée. C'était un bloc d'appartements d'apparence plutôt commune, dans l'une des meilleures parties de la ville. Malgré tout, il y avait des graffitis sur les briques, et des sirènes de police résonnaient dans le lointain. Essayer de faire respecter la loi à Mallepa tenait du domaine de l'impossible et Kei n'avait jamais envié ceux qui essayaient.

Il vérifia à deux reprises l'adresse avec celle que Jian lui avait donnée : elle était correcte. Jetant sa cigarette au sol, Kei examina l'immeuble à la recherche de la meilleure approche. Deux hommes, tous deux armés, gardaient l'entrée principale. Silencieusement, Kei se déplaça autour de l'immeuble jusqu'à l'arrière et vit qu'il était également gardé. Il aurait été stupide de penser que Chan ne prendrait pas de telles précautions ; en fait, elles rendaient le travail plus facile puisqu'il était à présent certain que Chan était à l'intérieur.

En sondant l'immeuble, Kei vit qu'il y avait une issue de secours au premier étage, et qu'une échelle de métal en pendait. Les deux portes, devina-t-il, seraient protégées par un code digital et, même en les menaçant, Kei doutait que les gardes seraient enclins à lui donner le code. L'autre problème était que Kei n'était pas sûr qu'il pourrait tuer les deux gardes sans faire un seul bruit.

En s'appliquant à rester dans l'ombre, Kei s'obligea à les observer pendant quelques minutes. Ils ne prenaient pas leur travail trop au sérieux. L'un d'entre eux était absorbé dans la lecture d'un papier tandis que l'autre fumait une cigarette et écoutait de la musique avec un lecteur mp3, et ne regardait pas dans la direction de Kei.

Reportant son attention sur l'issue de secours, Kei réfléchit à son prochain mouvement. Elle n'était qu'à quelques mètres de sa cachette et il devait être possible de… Il ne testait pas souvent sa furtivité depuis qu'il avait rencontré Sho puisque le jeune homme n'était pas du genre subtil et avait tendance à foncer dans le tas ; malgré tout, Kei était plutôt sûr de lui et du fait qu'il pouvait y parvenir sans être vu. Les lumières de l'appartement éclairaient l'échelle et la partie la plus proche des gardes ; Kei fut donc forcé de se déplacer jusqu'à l'autre côté. Il pouvait sauter plus haut qu'un humain normal, mais sauter si loin à partir du sol était quelque chose que même lui ne pouvait pas réussir.

Mal à l'aise, Kei jeta un œil vers les gardes, et ils lui tournaient à présent tous les deux le dos. Il devait prendre le risque, se dit-il. Même s'ils le remarquaient, il pourrait entrer et trouver d'abord Chan, ça voudrait juste dire que plus de sang serait versé, c'était tout. S'il essayé de passer par la porte, les hommes gardant celle de l'avant arriveraient en courant et le carnage alerterait Chan de la présence de Kei.

Hochant la tête pour lui-même, Kei jeta un dernier coup d'œil dans leur direction avant sortir de la sécurité de l'ombre. La course jusqu'à l'issue de secours lui donna l'élan supplémentaire dont il avait besoin. Agrippant les barres de métal, Kei se hissa rapidement et tomba sur le plancher en entendant des commentaires venir des hommes en dessous de lui. Même s'il avait bougé trop vite pour un œil humain, ils avaient senti un genre de mouvement, et ils promenaient à présent une lampe de poche à peu près dans sa direction. Bien sûr, aucun d'entre eux ne suspectaient que quelqu'un ait pu escalader l'issue de secours sans être vu, et ils ne pensèrent donc pas à l'éclairer. Kei resta allongé sans bouger, et après un petit moment, ils chassèrent de leurs esprits ce qu'ils avaient 'vu'.

Kei se mit lentement sur pieds, restant le plus près de l'immeuble possible, et découvrit que la porte coupe-feu, du côté extérieur, s'ouvrait également avec un code. Jurant dans un souffle, il se déplaça vers la fenêtre à côté de la porte. Le cadre était en vieux bois et avait un verrou, mais elle céda facilement sous la force du vampire. La glissant précautionneusement sur le côté pour l'ouvrir, Kei grimpa à l'intérieur.

Instantanément, il sentit des humains et il s'immobilisa pendant qu'il essayait de déterminer où ils se trouvaient dans l'immeuble. Heureusement, il n'y en avait aucun dans son entourage proche. Ils étaient à l'étage du dessus ; deux ou trois, estima Kei. Il n'y avait personne d'autre à part eux.

La porte de la pièce dans laquelle il se trouvait était ouverte, et Kei se glissa dans le couloir, l'examinant des deux côtés pour s'assurer que tout allait bien. Le couloir était éclairé, mais certaines des lampes avaient grillé et d'autres clignotaient de temps à autres. Cela dérangeait légèrement Kei, et il fut content d'atteindre les escaliers.

Quand il commença son ascension, il ressentit une vague de culpabilité momentanée en pensant à ce qu'il s'apprêtait à faire. La mort de Chan pouvait presque se justifier, mais l'autre odeur qu'il avait repérée était féminine.

C'est pour Sho, se dit-il fermement. Il devait le faire pour que Sho soit en sécurité. C'était la seule façon. Il devait le faire ; il n'avait pas le choix.

Kei atteignit le second étage bien plus rapidement qu'il ne l'aurait souhaité. Il pouvait à présent entendre parler dans une pièce au bout du couloir, et il voyait de la lumière sous la porte. Sa première hypothèse s'avéra correcte : il y avait trois personnes à l'intérieur. Cela compliquait les choses, puisque Kei aurait aimé avoir l'élément de surprise, mais à présent, il semblait qu'il allait devoir renoncer à ce luxe.

Il tira l'un des révolvers de sa ceinture et se déplaça rapidement le long du couloir. Une fois qu'il eut atteint la porte, Kei sentit un nouveau doute l'assaillir. Il le réprima cependant précipitamment et agrippa la poignée de la porte. Elle était verrouillée, mais le verrou sauta facilement sous la force qu'il y appliqua.

Kei ne perdit pas de temps en poussant la porte et il entra dans la pièce. Il y avait deux hommes assis sur le sofa : Chan et un autre homme, celui-ci plus jeune. La femme devait être endormie dans l'une des chambres adjacentes.

Sans hésitation, Kei abattit le jeune homme. La balle le toucha juste sous la cage thoracique et il glissa du sofa jusqu'au sol, son sang trempant rapidement le tapis. A ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et la femme sortit. Dès que leurs yeux se croisèrent, elle ouvrit la bouche pour crier. Dans un flash, Kei courut vers elle, bougeant en rien de plus qu'une tache floue. Il la frappa derrière la tête avec la crosse de son révolver, la rendant inconsciente. Un coup de feu retentit à l'instant où elle s'écroula et Kei grogna de douleur quand une balle atteignit le coté droit de son dos, se logeant dans ses poumons. Il haleta en le sentant et ses jambes se dérobèrent sous le coup de la douleur inattendue. Son arme échappa à sa prise et il s'effondra sur le sol. Il y resta allongé, momentanément abasourdi, pendant qu'il sentait son corps se réparer. Chan croyait de toute évidence que Kei était mort et il alla aux côtés de sa femme pour essayer de la réveiller. Voyant qu'il était distrait, Kei attrapa son couteau et le plongea dans le mollet de Chan. Le Chinois poussa un cri et tomba sur le sol tandis que Kei remuait la lame avant de la ressortir. Du sang jaillit de la blessure et Kei sentit quelques éclaboussures atteindre son visage. Il se releva et tendit la main pour prendre un autre révolver.

A ce moment, il fut soudainement plaqué au sol par derrière. Le jeune homme n'était pas mort, finalement. Ils s'écroulèrent tous les deux sur la petite table basse, le verre volant en éclat sous la force de l'impact. Kei laissa échapper un grognement quand des morceaux de verre s'enfoncèrent dans son épaule et il sentit ses canines descendre en sentant l'odeur du sang. Le jeune homme avait lui aussi une arme et il tira trois coups dans une succession rapide. Cette fois, Kei arriva à les éviter et il plongea sur l'homme terrifié. Il grogna en rentrant en contact avec le jeune homme, et son deuxième révolver fut jeté sur le côté tandis que l'instinct entrait dans la partie. Il immobilisa l'homme contre la table brisée et se baissa vers sa gorge.

Instantanément, ses sens explosèrent tandis que du sang chaud coulait de l'entaille dans l'artère de l'homme et dans la bouche de Kei. Ses yeux s'écarquillèrent brutalement quand une partie de lui se rendit compte de ce qu'il avait fait, mais à ce moment, il était trop tard pour s'arrêter. L'homme hurla tandis que Kei s'arrachait à lui, ses armes les plus mortelles déchirant la chair dans son mouvement.

Un nouveau grognement lui échappa et ses yeux plongèrent dans ceux de Chan. Le leader de gang avait même oublié sa femme et il rampait vers la porte, criant à l'aide. Pendant un bref instant, Kei se demanda pourquoi les hommes de l'extérieur n'étaient pas encore venus au secours de Chan. Ce fut cependant rapidement oublié puisqu'il sentit son côté vampire s'enflammer à nouveau quand Chan atteignit la porte : sa proie était en train de lui échapper.

Non…

Quelque part au fond de son esprit, Kei sentit son côté humain protester quand il se jeta sur Chan, l'attrapant par la chemise et le plaquant contre le mur du couloir. Des larmes coulèrent le long du visage de l'homme tandis qu'il demandait pitié. Les suppliques de Chan tombèrent dans l'oreille d'un sourd et le vampire frappa. Le poing de Kei rentra en contact avec la poitrine de Chan et ses cris atteignirent une nouvelle hauteur tandis que la main de Kei brisait de l'os. Puis, aussi soudainement qu'ils avaient commencé, il cessa de crier et le silence retomba. Les jambes de Chan se dérobèrent sous lui et Kei s'écarta, le laissant s'écrouler sur le sol.

Du sang… tout autour de lui, associé à l'odeur d'autres humains. Kei pouvait sentir la femme inconsciente dans l'appartement et il avança d'un pas vers la porte. Il y était presque quand il repéra une autre odeur. En grognant, Kei fit volte face en entendant quelqu'un l'appeler par son nom.

L'humain qui avait osé l'approcher ne tressaillit pas quand leurs regards se croisèrent, et quelque part au fond de lui Kei le reconnut, même s'il ne pouvait pas éveiller suffisamment son humanité pour se souvenir du nom de l'homme.

« Qu'est-ce que t'as fait ? » cria l'humain, visiblement écoeuré par le carnage.

Qu'est-ce que j'ai fait ?

A ces mots, Kei s'éloigna brusquement, envoyant le jeune homme contre le mur avant de prendre la fuite. Il courut le long du couloir jusqu'à ce qu'il atteigne la vitre qui le terminait. Le verre s'éparpilla autour de lui quand il sauta et des sirènes résonnèrent dans le lointain.

Kei en resta cependant inconscient. Dès que ses pieds touchèrent à nouveau la terre ferme, il commença à courir, échouant même à remarquer les quatre cadavres étendus devant le bloc d'appartements.

Quelque part au fond de lui, l'humanité se révoltait contre ses actes, mais pour l'instant le vampire avait entièrement le contrôle.