On m'a demandé combien de chapitres je comptais faire pour cette fiction et honnêtement, les filles, j'en ai aucune idée. All Adventurous j'avais une idée d'entre 20 et 25 et j'ai finalement arrêté l'histoire entre les deux – je serais incapable de dire si j'irai jusqu'à 25, au-delà, ou un peu en-dessous, mais en tout cas ce sera certainement 20 sinon plus.
Aussi on m'a demandé d'écrire une scène d'épilogue pour All Adventurous, avec Levi et Eren cohabitant ensemble et en parfaite harmonie (c'est ironique bien sûr) et je ne sais plus qui m'a demandé ça, mais j'avais posé une question en retour, du genre, qu'est-ce que tu voulais exactement dans cette scène ? Alors si la personne qui me l'a demandé passe par là, qu'elle me dise ce qu'elle voudrait que je fasse et je ferais de mon mieux.
Merci de suivre, les filles ! La semaine a été particulièrement fatiguante mais j'ai fini mes compositions ce midi et ce week-end j'aurai Dieu sait combien d'heures pour écrire. Miam.
Jean avait d'abord voulu le rattraper. Mais peu à peu il avait pris conscience que ce n'était pas la chose à faire. Alors Jean s'était tu à nouveau, victime du silence de son cœur qui ne battait plus. Il n'en parla à personne. Et le plus étrange était que la seule personne à qui il l'aurait peut-être dit, à qui il aurait certainement parlé d'une chose pareille, était justement la source de ses problèmes, et la dernière personne sur Terre qu'il souhaitait voir, même en photo.
Cela faisait déjà quatre jours. Quatre jours qu'ils s'ignoraient – ou plutôt, essayaient. Au début il y avait eu ce geste timide de la main ou du menton, indécis, hésitant, et petit à petit, il n'y avait plus rien eu. Mais si Jean avait mal au cœur de le voir détourner les yeux chaque fois qu'il le remarquait, Jean le haïssait du plus profond de lui-même, plus qu'il n'avait jamais haï quiconque. Il avait désobéi à toutes les règles qu'il s'était imposées, et peut-être Pixis n'avait-il pas parlé de ça, mais il avait consciemment choisi de tout foutre en l'air, tout comme Eren avait choisi de prendre ses distances.
Ça faisait mal. Mais c'était pour le mieux.
Mais un autre problème se profilait à l'horizon : Jean semblait avoir eu un coup de cœur pour ce gamin insolent et immature, mais c'était un fait Eren était un garçon. Jean n'avait rien contre l'amour du même sexe, il ne les jugeait pas – il s'en fichait plutôt. Mais jamais, au grand jamais, il n'aurait pensé qu'il en ferait partie, ne serait-ce qu'une minute. L'idée même le répulsait à présent, parce que sa fierté ne pouvait se retirer, et que d'une manière générale, il avait terriblement honte du crime qu'il venait de commettre. Et chaque fois qu'il se surprenait à penser à Eren et lui, tous les deux, il se mordait l'intérieur de la joue pour se vider la tête. La douleur, sur le coup, suffisait mais il en fallait peu pour que l'idée revienne. C'était inévitable. De la curiosité ? Non. Jean savait que ce n'était pas ça. Peut-être un peu ? Mais s'il était uniquement curieux il n'aurait pas eu si peur.
Et dire qu'il n'avait même pas réalisé ça avant de dire à Eren qu'il l'appréciait. D'un côté, il avait raté quelque chose et il le savait, mais d'un autre, il avait échappé au pire. Lui, un homo ? Vous voulez rire. Il avait toujours aimé les filles, aussi loin qu'il s'en souvienne. Même Mikasa, il la trouvait séduisante, sous ses airs intouchable et mystérieux. Mikasa était une fille chouette. Elle était classe. Jean l'aimait bien. Il aimait bien les filles. Alors quelle preuve lui fallait-il de plus pour s'en convaincre ? C'était tellement inconnu, nouveau pour lui… et Jean savait qu'il n'était pas de ceux-là.
Jean aimait les filles.
"Jean-" grogna quelqu'un à ses côtés, et il manqua de sursauter.
En effet, son voisin de table, suffisamment loin pour qu'il se penche s'il voulait lui parler, avait l'air profondément irrité. Ah, Jean avait encore laissé ses pensées prendre dessus. Ce n'était pas la première fois. Tant pis, son voisin, Dennis Elbringer, avait l'habitude. Jean provoquait souvent une certaine crainte chez les gens, et si ce n'était pas de la crainte, c'était un malaise profond, l'appréhension de chacun de ses gestes ou chacunes de ses paroles. Jean parlait peu, cependant, et lorsqu'il parlait, il prenait soin de choisir les mots les plus tranchants. Dennis, lui, était quelqu'un d'assez bavard pour passer outre la réputation de Jean, ce qui lui valait souvent d'être englobé dans un binôme dit "bavard" alors qu'au fond, il ne faisait que faire semblant de l'écouter.
"Quoi ?" fit Jean, irrité, laissant à peine ses lèvres s'ouvrir pour parler.
Dennis fit un geste imperceptible, signe qu'il était soulagé de recevoir une réponse, et se pencha un peu plus près. De là où il était placé, il pouvait voir le piercing à son arcade sourcilière, s'élevant légèrement de manière presque hautaine, comme Jean le faisait si bien. Enfin, il n'en tint pas compte, et poursuivit, tant que le blond l'écoutait encore.
"Un type fait une fête ce week-end."
Il n'alla pas plus loin, à la plus grande surprise de Jean, qui soupira en lâchant un "et ?" exaspéré. Il fallait toujours pousser Dennis pour qu'il aille fond de sa pensée, quémandant sans cesse l'intervention des autres pour se sentir écouté. Un sourire satisfait naquit sur les lèvres du jeune et sa tête bascula vers l'arrière tandis qu'il se donnait un excité. Le silence couvrait la salle de classe, le professeur dictait inlassablement son corps en écrivant des choses inintelligibles au tableau, et même si quelques élèves se laissaient distraire en percevant vaguement les murmures venant de la table du fond, la plupart leur assuraient une intimité parfaite. C'était tout ce dont Jean avait besoin pour menacer son voisin si celui-là venait à le tenter de trop.
"Tout le monde y va. Il paraît qu'elle sera mémorable." Pause, encore. Dennis attendait sûrement la réponse de Jean, qui ne vint pas. Son expression joyeuse se décomposa. "Ben alors, tu viens ou pas ?"
Jean soupira et détourna les yeux, excédé. "Bordel, Elbringer, tu sais très bien que je ne vais à aucune fête. En tout cas, pas à celles de gamins dans votre genre."
Il pensait ce qu'il disait. Et d'une certaine manière, la dernière fois qu'il était "sorti", les choses s'étaient avérées différentes de ce à quoi il s'attendait. Il ne pouvait pas prendre le risque de voir une autre soirée gâchée. Au fond de lui, bien au fond, Jean se demanda si le brun allait y aller, mais y penser ne fit que le faire froncer ses sourcils un peu plus, si bien qu'il avait l'air sur le point de pleurer. En réalité, il retenait le soupir de rage qui s'était bloqué derrière ses lèvres fermées, et Dennis n'arrangeait rien.
"Oh, allez… On vient de commencer l'année et tu fais déjà le rabat-joie. Tu devrais-"
"Ferme ta putain de gueule, Elbringer, tu ne sais pas de quoi tu parles. Comment est-ce que tu saurais ce que je devrais faire ? Tu ne sais même pas comment approcher une fille sans qu'elle parte en courant."
Il avait peut-être parlé un peu trop fort, car les deux rangs qui les précédaient se retournèrent dans leur direction, tous intrigués, agacés, ou simplement surpris. Jean n'avait pas daigné tourné la tête en parlant, ça n'en valait pas la peine – surtout pas pour constater qu'au final, Dennis avait éclaté de rire.
C'était tout ce dont Jean avait besoin pour se renfrogner davantage. Dennis n'était pas méchant, mais il était profondément ignorant, inconscient, et sur certaines mesures, stupide. Ce n'était pas quelque chose qu'on pouvait lui reprocher, c'était à peu près le cas de tous les habitants de cette planète – mais Dennis avait la détermination d'Eren et c'était ce qui le rendait plus lourd qu'ennuyeux. Ah, Eren. Jean y pensa l'espace de quelques secondes avant de fixer la page vierge de son bloc notes, celle qui, chez les autres, était déjà presque entièrement remplie. Il n'écoutait même plus en cours. Il n'avait jamais vraiment écouté, cependant. Mais là, c'était à un point tel qu'un instant, il avait oublié où il se trouvait. C'était mauvais. Vraiment.
"Je maintiens que tu en as besoin, tu sais. De l'alcool et des filles te feront le plus grand bien."
Il haussa un souril convaincu et l'espace d'une minute, Jean l'aurait presque cru. Sauf que ce n'était pas vrai ; Jean n'avait pas envie d'alcool, et ce n'était définitivement pas de filles qu'il avait besoin. Jean déglutit. Ça, il ne pouvait pas le dire.
"Lâche l'affaire, tu veux," finit-il par dire dans un soupir pour camoufler le rouge qui déjà barrait ses joues.
Instinctivement, il les couvrit de ses mains en se donnant un air ennuyé, mais il ne pouvait ignorer la chaleur brûlante qui grandissait, écorchant sa peau chaque seconde un peu plus. Dieu merci personne ne le regardait. Quand il sentit Dennis hausser les épaules à ses côtés, et le dernier des curieux se retourner en direction du professeur, Jean libéra son visage et fit glisser ses longs doigts jusqu'à ses lèvres, celles qui avaient touché celles d'Eren il y avait peu. Il les caressa pensivement, comme s'il espérait capturer à nouveau la sensation de leurs lèvres scellées. Mais vite, sa main retomba contre la table dans un bruit qui n'échappa pas à la fille devant lui, et ferma ses paupières en signe d'abandon.
Les lèvres d'Eren lui revenaient comme un souvenir qu'il n'était plus sûr d'avoir vécu. Tout état si bizarre, différent, vide. Il devait rêver. Il allait bientôt se réveiller. Eren n'avait jamais existé, pas une seule seconde. C'était simplement un rêve plus long que les autres, plus intense, aussi, du genre qu'on n'oublie pas au réveil.
Et puis merde.
Finalement, l'occasion de laisser sortir sa rage se montra, peu après que le professeur Zoé ne l'ait interpellé dans le couloir, alors qu'il s'apprêtait à s'éloigner des salles de classe. Hanji Zoé sortait d'une d'elles, fermant maladroitement la porte de sa main droite, l'autre étant prise par des tas de porte-documents dont quelques feuilles insolentes dépassaient légèrement. Zoé n'était pas organisée ni trop disciplinée, elle avait cette nature ouverte et trop humaine qui rendait Jean mal à l'aise. À ses côtés, il se sentait inanimé. Figé dans l'ombre. Mort.
"Hey !" continua-t-elle une fois l'attention du blond captée.
Elle soupira de soulagement quand la porte fut fermée, et le cliquetement des clés disparut pour laisser place aux conversations et aux rires des élèves dans la cour intérieure et tout autour d'eux. Il n'y avait presque personne – en tout cas personne dans le large couloir dans lequel ils s'étaient tous les deux arrêtés, l'un devant l'autre, Hanji souriant plus encore que Jean ne fronçait les sourcils.
"Jean," entama le professeur, "le devoir que tu m'as rendu hier…"
Jean eut envie de soupirer mais se retint. Il s'était douté de ce qu'elle allait lui dire. Et même si d'habitude, il n'en aurait pas donné le moindre intérêt, aujourd'hui, il n'avait pas envie d'entendre ça.
"Tu as du potentiel," fit-elle, décidant de changer de phrase. Elle avait cette tendance à aller d'une extrémité à une autre, et d'une passion qu'il ne pouvait que lui envier. Elle était tellement déterminée à donner de la valeur à ses valeurs qu'il en avait presque honte de ne faire aucun effort. En tout cas, depuis une semaine, il n'en faisait plus. C'était à peine s'il trouvait la volonté d'ouvrir les yeux à l'aube. Si la réalité n'avait pas choisi à sa place, il les aurait sans doute gardés fermés. "Qu'est-ce qui t'arrive ?" Cette fois, elle avait l'air légèrement inquiète, mais son sourire jamais ne s'en allait.
Jean haussa les épaules, de la manière la moins irrespectueuse qu'il put. Blesser Hanji n'était pas dans son intérêt, pas maintenant, non. En même temps, Jean en profita pour chercher une réponse à sa question. C'était une réponse qu'il aurait bien aimé avoir. Pourquoi Eren le perturbait-il autant ? Il n'aimait même pas les garçons. Et pourtant… Pourtant Eren était particulier, comme s'il ne rentrait dans aucune des catégories données. Et dieu c'était perturbant.
Pendant un instant, Jean avait réussi à se convaincre que ce qu'Eren lui apportait – quoi que cela fusse – était acceptable, de toutes les manières, mais maintenant, il n'était plus sûr d'en vouloir. Eren, ses sourires, son absence, le moindre de ses mots. Les bons, les mauvais côtés – et le ton grave qu'il prenait quand les choses commençaient à mal tourner. Non il n'en voulait pas, pas si c'était pour se sentir encore plus vide qu'avant. Ce gamin lui avait déjà trop pris, et encore subsistait la douloureuse sensation qu'on lui arrachait les tripes.
Hanji resserra ses documents contre elle et inclina légèrement la tête. Cette femme avait sans doute la trentaine, peut-être passée, il n'en savait trop rien. Mais quoi qu'il arrive, elle gardait cette jeunesse dans son regard, qui lui ferait presque croire que cette dernière était éternelle une fois capturée. Comme s'il était condamné à lier chacune de ses pensées à Eren, Jean s'imagina Eren éternellement jeune et beau, alors que lui vieillissait au fil des jours. C'était déjà en train de se passer. Et d'une manière ou d'une autre, c'était bien réel, Eren resterait toujours comme il était. Intouchable. Jeune et fascinant. À l'abri de la cruauté du monde, pour qu'on ne l'effrite pas. Dans sa coquille, toujours. Un putain de trésor.
"Je suis désolé," lâcha Jean. Cette fois, il le pensait.
Hanji lui sourit amicalement. "Ne t'en fais pas. Tu sais, je t'aurais bien donné un autre examen à remplir mais ce ne serait pas juste pour les autres. Mais je tenais à ce que tu saches que je sais ce que tu vaux, et, j'espère que tu le sais aussi ?"
Silence. Ce qu'il valait ? Jean ? Il ne lisait jamais. N'écrivait encore moins – même si c'est vrai qu'il y avait pire. Sa culture littéraire était aussi restreinte que sa capacité à supporter les gens ; pire encore, elle frisait l'inexistance. Alors, lui, des capacités ? Certes, il avait l'impression d'enfin comprendre quelque chose, comme si on avait ouvert une porte restée fermée trop longtemps – mais ça ne voulait pas dire que parce qu'il n'avait pas d'aussi mauvais résultats que dans les autres matières, il était doué dans celle-là. Du moins c'était son avis.
"Les écoles font déjà leur choix d'étudiants. Tu as une chance d'entrer dans l'une d'elles, si tu le souhaites. Mais tu ne comptes pas le faire, n'est-ce pas ?" Jean s'apprêtait à répondre mais elle le stoppa gentiment. "Non, ne dis rien." Sourire. "J'ai appris à lire en mes élèves mieux que ceux-là ne savent lire en eux-mêmes. C'est pour ça que je suis certaine que des études littéraires t'iraient à merveille."
"Littéraires ?" répéta Jean, perdu.
"Tu sais, étudier l'histoire de l'écriture, faire tes propres pas dans celle-là, etc, etc." Elle sourit.
Honnêtement, Jean ne savait pas. Oui, écrire n'était pas désagréable, mais devait-il forcément croire ce que lui disait Hanji ? Être son professeur ne voulait pas dire que ses mots avaient toute la véracité du monde. En tout cas, il devait lui laisser le bénéfice du tout, alors il lâcha, non sans hésiter, "Je verrai." Et il disait vrai – il allait voir. Y réfléchir. (Dans le meilleur des cas, ils auraient peut-être une université loin, très loin d'ici.)
Doucement, Hanji hocha la tête, signe qu'elle notait ça quelque part. C'était la première à croire en lui depuis bien longtemps, mais Jean tentait de ne pas s'habituer à cette drôle de sensation. Il savait que ça ne durerait probablement pas.
Son professeur le salua gentiment tout en s'éloignant, et Jean se retrouvant seul, planté à l'endroit exact où Hanji l'avait laissé. Il regarda le vide un moment, comme si elle n'était jamais partie, puis pivota et regarda de l'autre côté, sans bouger. Il entendait les gens rire au loin, et toute cette vie, dans l'instant, il n'en voulait pas. Au fond il ne savait pas trop ce qui le retenait d'aller s'enfermer dans les toilettes, de crier jusqu'à briser sa voix, de taper dans la porte jusqu'à se briser les os. Il voulait ressentir l'intensité de ce qu'il y avait à l'intérieur de lui, et c'était infiniment frustrant de ne le sentir que dans sa tête ou dans son estomac. La douleur d'une gifle aurait été la bienvenue.
Jean soupira et commença à faire son chemin en direction de l'autre bout du lycée. Mais alors qu'il s'apprêtait à traverser la cour intérieure, quelque chose attira instinctivement son regard, et il se tourna à l'endroit où il avait trouvé Eren et son petit-ami, l'autre fois. Le coeur serré, il leva la tête – mais alors qu'il pensait faire face au vide et repartir toujours aussi amer, ce qu'il trouva lui fit l'effet d'un poignard dans le dos – et l'espace d'une seconde, juste une seconde, Jean se sentit vivant à nouveau, comme s'il venait de recevoir la preuve suffisante qu'il n'était pas encore mort.
Pas encore.
Là, contre le casier, Eren était adossé, et à ses côtés, un garçon parlait en mettant des cahiers dans le casier métallique qui lui faisait face. Eren avait les mains derrière son dos, et se tenait de manière à prouver qu'il s'ennuyait profondément, mais il semblait écouter d'une oreille distraite ce que l'autre disait. Puis, sans que Jean ait eu – la bonne – idée de s'enfuir et de disparaître, ou même de détourner les yeux, deux perles émeraudes croisèrent les siennes, plus brillantes que d'habitude – et paradoxalement, elles n'avaient jamais été aussi sombres.
Eren le regardait bien, avec toute la franchise du monde, mais Jean put lire l'étonnement évoluer sur ses traits car le garçon releva le menton sous l'étonnemment, avant de se décoller légèrement du mur, de s'appuyer sur ses deux pieds – il jouait avec l'une de ses chaussures depuis qu'il l'avait trouvé – et de laisser ses mains retomber mollement le long de son corps. Le type à ses côtés ne sembla pas remarquer – soit son récit était trop excitant, soit il était profondément concentré dans son échange de livres, tenant le sac serré entre la paroi métallique et son ventre, afin de jouir de ses deux mains.
Un instant, Jean se demanda quoi faire. Mais alors qu'il sentait son coeur aller un peu plus vite, il se rappela de ce qu'il avait décidé. Eren était un poison, un poison qui, déjà coulait dans ses veines. Il était contaminé et il ne voulait pas risquer de raccourcir ses jours davantage. Instantanément, le visage de Jean devint sombre et fermé – et encore une fois, il put lire l'étonnement pur sur le visage du brun, qui sembla froncer légèrement les sourcils en signe d'irritation. Quoi, Jean l'avait blessé ? L'ironie était puante.
"Att-" s'apprêta à dire Eren quand il sentait que Jean lui échappait, à trois mètres de là, mais il se passa quelque chose qui d'une manière ou d'une manière, rendit inutile toute intervention de sa part. Les dés étaient déjà jetés et le destin avait décidé pour eux : car quand le garçon ferma son casier et se retourna, Jean n'eut pas besoin de plus d'une seconde pour le reconnaître.
Et cette fois-ci, le pincement au coeur qu'il ressentait fit gicler du sang, avec une violence tellement intense qu'il le fit transparaître sur son visage, et Eren le remarqua. Presque paniqué dans le détail qu'il avait oublié – celui-là même, légèrement gênant, qui faisait qu'il n'était pas libre – il fit volte face en direction de son petit-ami, pour découvrir avec horreur qu'il avait ses yeux plantés sur Jean, et que celui-ci lui rendait volontiers la pareille.
Eren était de nature agile, rapide et fûtée, mais cette fois-ci, il ne put rien faire. Il n'avait même pas vu Jean bouger que l'autre était déjà férocement plaqué contre la paroi métallique, provoquant un claquement brusque et sauvage, qui, sans aucun doute, fit sursauter – et par la même occasion attira l'attention – les gens assis dans les alentours. Jean savait que ce qu'il faisait était profondément mal. Il n'en avait pas le droit – de même qu'Eren n'avait pas eu le droit de lui cacher une chose pareille, même si Jean préférait penser qu'il s'en fichait.
Pixis lui avait dit de choisir ; alors il avait choisi. S'il n'avait pas pu choisir Eren, en revanche, il avait au moins choisi de sauver le peu de fierté qu'il lui restait, après avoir découvert qu'il appréciait ce gamin plus qu'il ne le devait. La tête du brun valsa vers l'arrière et Jean serra fermement les pans de son col, dans ses mains, l'empêchant de se défaire de son emprise. D'ici, Jean était en position de force, mais ça n'empêcha évidemment pas l'autre de grimacer.
"Encore toi," grogna-t-il.
À leurs côtés, Eren les regardait faire, ébahi par ce qui venait de se passer. Non seulement Jean avait provoqué une bagarre, mais il l'avait provoqué, il en était certain, à cause de lui. À cause de ce qu'il avait pensé ne pas avoir vu, puis ce dont il avait nié l'existence, et ce, enfin, dont Eren avait confirmé la véracité en le repoussant.
Eren le vit, il le vit faire – il attrapa du regard la main de son petit-ami, prête à attraper l'épaule de Jean pour le balancer dans le vide. "Samuel !" s'écria le brun, et immédiatement, le type se figea, concentrant toute son attention sur Eren, yeux grands ouverts. Eren, en revanche, avait plissé les yeux et froncé les sourcils, d'un air sévère, presque comme s'il réprimandait un enfant. Sa réaction ne se fit pas attendre, puisqu'il sembla être davantage irrité – et Jean finit par tourner la tête en direction d'Eren.
Ils se regardèrent brièvement, assez longtemps en revanche pour que ce regard ait une signification, peu importe laquelle. De toute manière ils ne savaient pas. S'excuser ? Aucun d'eux ne semblait apte à s'excuser – même si Eren l'aurait peut-être fait, si 'Samuel' avait laissé le temps à Jean de disparaître sans rien dire. L'un en voulait à l'autre autant que ce fait était réciproque, et c'était une boucle infinie qui allait se répéter, il le savait. Il le sentait.
Les yeux d'Eren brillaient de stupeur et de colère en même temps, et Jean sentit son ventre se serrer douloureusement. Non, non, pas ça. Pas encore. Il détourna violemment la tête, l'inclinant près de son épaule pour s'en mettre à l'abri – et le regard d'Eren se posa à nouveau sur Samuel, qui semblait contenir toute sa colère. Inutile de dire que des élèves les regardaient faire.
La main de Samuel était toujours crispée sur la veste en jean, éternellement trop grande, de Jean, tout autant que les mains de Jean étaient crispées autour du col de Samuel. C'était à celui qui bougerait en premier, comme les combats de cow-boys dans lesquels tout était une question de bluff, de stratégie. Ici, c'était une question de nerfs. Mais Eren était là.
Le facteur imprévu.
La donnée qui changeait tout.
"Lâche-le," fit-il, et Jean se glaça, ne sachant trop à qui il parlait.
Il s'apprêta à tourner la tête pour croiser son regard et avoir la confirmation que l'ordre lui était bien destiné, mais la main qu'il sentait contre son épaule se détacha tout à coup et son coeur manqua un battement. Alors, Eren venait de demander à son petit-ami de le lâcher ? Non, c'était impensable. Jean crut qu'il allait ajouter quelque chose du genre "il n'en vaut pas la peine", mais il n'en fit rien. Eren n'ajouta pas un mot.
Jean n'avait pas le choix – il devait éviter la confrontation qui l'attendait. Si la bagarre avait été stoppée avec autant d'efficacité, inutile d'essayer de raviver la flamme. Eren semblait avoir suffisamment irrité son petit-ami pour que cela ne marche ; celui-là d'ailleurs avait l'air prêt à leur sauter à la gorge, à tous les deux. Samuel n'avait rien demandé, dans le fond. C'était la faute de Jean. Mais du point de vue d'Eren c'était la leur à tous les deux – et d'Eren surtout ; mais il tapait sur Samuel parce que bordel, il ne pouvait pas taper sur Eren.
Aussi vite qu'il était arrivé, ce qui le surprit lui-même, Jean s'éloigna comme un fantôme, ses jambes ayant prévu leur chemin à l'avance pour ne pas perdre une seule minuscule seconde. C'était programmé de telle manière que quand Eren constata qu'il s'en allait vraiment, Jean était déjà suffisamment loin.
"Jean !" fit une voix, brûlante de colère.
De la colère et des tas d'autres choses. Dieu savait quoi.
"Jean, putain !" cria-t-il encore.
Aucun doute, c'était Eren.
Mais le blond continua d'avancer, de plus en plus vite, sentant son sac à dos rebondir brusquement contre son dos à chaque fois qu'il faisait, en total contretemps avec le balancement de ce dernier. Ses pas s'accéléraient si bien qu'il parvint jusqu'au large couloir d'en face, et poussa les portes de l'entrée du lycée, dévalant les marches beiges une à une – même merde, il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire maintenant.
Puis un bruit retentit, dehors d'abord, près de lui, puis dans sa poitrine comme un écho.
Il ne sut pas trop comment il l'avait raté, mais il n'avait pas rêvé – et une main se posa violemment sur son épaule, déterminée.
