Chapitre onzième
Hertfordshire, Longbourn House, vendredi 7 août 1801
– Personne n'a rien oublié ? Il est peu probable que vous ayez l'occasion de récupérer ce qui vous manque avant un bout de temps.
Kitty jeta un regard plein d'angoisse à son père.
– Nous revenons, non ?
Monsieur Bennet se laissa aller à une de ses rares expression d'amour paternel et prit sa fille dans ses bras. Il se sentait un peu coupable d'avoir laissée ses cadettes dériver et tomber sous l'influence de leur mère.
Et, il en avait bien peur, c'était trop tard pour rectifier le tir.
– Évidemment que vous revenez, ma chérie. Mais ça risque de ne pas être avant que cette guerre n'aie pris fin. Plusieurs mois, plus que probablement.
Kitty le serra comme jamais elle ne l'avait fait auparavant.
– Vous serez prudents, vous me le promettez ?
Il partit d'un rire beaucoup plus franc qu'il ne l'aurait cru possible.
– A mon âge, Kitty, que pourrais-je bien faire comme folie ? Je ne suis plus un fougueux jeune homme mais un vieux gentleman plein d'expérience et tout à fait conscient de ses propres limites. Je n'ai pas l'intention de me lancer sur les route à la recherche du reste de ma famille, je te rassure. Je reste pour les attendre et pour me renseigner, par lettres, sur ce qu'elles ont bien pu devenir.
– Elle sont juste là où les Français ont débarqué. Il y a même des bruits qui courent qu'ils ont débuté leur invasion à Brighton. Juste là où se trouvait Lydia…
Monsieur Bennet tenta de rassurer sa fille tout en cachant sa propre inquiétude.
– C'est ridicule. Quel chef de guerre débarquerait là où il risque de rencontrer le plus d'opposition ? Brighton est dans toutes les bouches parce que c'est là que les troupes étaient stationnées pour les manœuvres. Ce doit être la ville qui résiste le mieux et les rumeurs ont tout mélangé…
Non pas que se trouver dans une ville assiégée ait jamais été une sinécure, mais ce petit détail, sa fille n'était sans doute pas au courant.
Elizabeth aurait su mais Kitty dont la seule lecture, outre l'obligatoire bible, était les magazines de mode, n'avait, il en était sûr, pas le moindre idée de ce que pouvait signifier un siège.
Il se recula et regarda sa fille droit dans les yeux.
– Je te confie ta mère et les petits Gardiner. Ramène-les sains et saufs à leur parents et, il récupéra un paquet de lettres qu'il avait passé sa nuit à écrire, remet ces lettres à leurs destinataires.
Elle les récupéra et les glissa dans la poche de sa pelisse.
– Tu nous rejoins bientôt ?
– Dès que j'ai récupéré Jane et Mary et que j'ai des nouvelles de Lydia, promis. Je ne saurai me passer de vous plus de quelques jours, mentit-il.
Kitty l'embrassa une dernière fois avant de rejoindre sa mère et ses neveux et nièces dans la calèche. Dès que la porte fut fermée, madame Bennet se pencha par la fenêtre pour lui faire un salut de la main.
– Soyez prudent, monsieur Bennet, et évitez de vous en prendre aux Français. Ils sont vicieux et dangereux.
– Ne vous faites pas de soucis, madame Bennet, si j'ai le choix, je ne m'approche pas d'un Français à moins d'un mille.
Il fit un signe à monsieur Hill qui accompagnait sa famille avec sa femme et ses deux fils. Tous trois équipés de ses cinq meilleurs fusils et de suffisamment de munitions pour tenir un siège. Ils seraient utiles pour le voyage et plus encore à monsieur Darcy si celui-ci, comme il en était presque persuadé, se lançait dans une campagne militaire.
La calèche se mit en branle et monsieur Bennet resta sur le pas de sa porte jusu'à sa disparition en haut de la butte de Conway. La calèche était chargée mais elle venait d'être entretenue et ne poserait pas de problèmes. Sa famille et deux caisses de ses livres les plus précieux se mettaient à l'abri.
Il poussa un long soupir et entreprit une petite prière discrète.
Que Dieu lui accorde le privilège de reconstituer sa famille et de la retrouver. C'était de cela qu'il avait besoin. De rien d'autre.
– Qu'est ce qu'on fait ?
Le sergent Kermadec fit une grimace.
Le ordres du chef étaient clairs mais, comme toujours, il laissait toute latitude à ses hommes sur le terrain d'adapter leurs procédures.
Il se tourna en selle pour répondre à Kennedy, son caporal, un vieux compagnon d'armes qui avait fait toute la campagne de Syrie à ses côtés.
– Tu prends tes cinq hommes et tu rattrapes la calèche. Lorsque tu les rejoins, tu les préviens que tu as été engagé par Edward Bennet pour protéger la calèche jusqu'à ce qu'elle soit à bon port. Et tu ne les lâches plus.
– On ne ferait pas mieux de les suivre à distance ?
– Non, ils risquent de vous apercevoir et de vous prendre pour des ennemis. Si vous les rejoignez et vous vous mettez simplement à le escorter, ils se méfieront moins.
Un sourire satisfait éclaira le visage du Sergent.
– Sans compter que ça vous permettra de jeter un coup d'œil aux mesures défensives que les Comtés ont prévu au Nord.
– Qu'est ce qu'on fait si, là haut, on essaye de nous incorporer de force dans leurs troupes.
– Vous vous laissez faire tout en essayant de vous faire intégrer au mieux de votre expérience dans leur milice.
– M'étonnerait que nos expériences en Egypte et en Syrie soient les bienvenues…
Kermadec se passa la main droite dans les cheveux.
– J'étais là quand Pépé a fait son discours aux sections spéciales. Il leur a dit qu'ils devaient se souvenir qu'ils avaient servi en Hollande sous les ordres du Prince Frederik. Je me souviens plus de tous les détails mais il a parlé du 95ème Rifles qui servait là-bas. Servez-vous de cette excuse et faites au mieux pour mettre en avant votre passé d'Irlandais. Pour le moment, cela ne devrait pas encore faire naître de méfiance.
Kennedy fit une grimace et ses yeux se mirent à briller.
– J'ai hâte de voir les Irlandais nous rejoindre. Déjà que c'est nous et les écossais qui faisons les guerres à leur place, je suis impatient de voir comment ils feront lorsque nous les jetterons de notre pays.
– Pas d'impatience, murmura Kermadec qui aimait beaucoup des Irlandais mais qui se méfiait un peu de leur mauvais caractère. Restons calmes, personne ne souhaite tout faire rater par excès de zêle. L'Irlande se soulèvera quand le temps sera venu. Vous avez suffisamment d'expériences de défaites pour vous rendre compte que l'important c'est de choisir le bon moment. Pépé vous donnera le signal et vous verrez, l'Irlande tombera comme un fruit mûr entre les mains de ses légitimes dirigeants.
Kennedy regarda le ciel et envoya une prière d'action de grâce au Seigneur.
– Vive la République d'Irlande, fit-il dans un souffle. Une république débarrassée de ses Anglais et de ses Aristocrates…
– Amen, le coupa Kermadec peu désireux de perdre plus de temps. Temps de te mettre en route et selon ce que vous apprenez, prenez, éventuellement le risque de renvoyer un message par courrier jusqu'ici. A partir de maintenant, nous y aurons systématiquement quelqu'un pour faire suivre.
– D'accord, fit kennedy, on y va.
Un bruit de chevaux, attira l'attention de monsieur Bennet.
Il attendait un coursier des postes mais il ne l'attendait pas avant une heure.
Il sortit pour se retrouver face à une demi douzaine d'hommes à cheval, armés…
Et à en juger par la façon dont ils se tenaient, ils avaient l'expérience d'une vie de cavaliers.
Il jaugea l'homme qui s'était avancé vers lui comme un sous-officier.
Un de ces sous-officiers qui font tourner une armée d'officiers incapables et superficiels.
Sauf qu'il était en civil et que ses hommes scrutaient les environs comme s'ils étaient en territoiire ennemi.
Monsieur bennet décida de tenter une expérience.
– Vous êtes bien au Nord pour une troupe d'éclaireurs, fit-il dans son Français le plus orthodoxe.
Le regard du sergent s'éclaira.
– C'est que nous sommes en mission spéciale, répondit-il en laissant son sourire prendre possession de son visage. Nous vous apportons des nouvelles de vos filles…
Et joignant le geste à la parole, il récupéra une lettre cachetée dans une sacoche et la lui tendit.
Monsieur Bennet la récupéra, examina soigneusement le cachet –RFPP (1) – soigneusement entrelacés…
Il fit un geste en direction de la maison.
– Puis-je vous offrir l'hospitalité de ma demeure ? Je suis seule pour le moment et je peux sans doute vous accueillir le temps que vous repreniez votre route.
Le sergent ne se le fit pas dire deux fois et descendit de chaval.
– Périmètre, fit-il dans un anglais accentué et deux de ses hommes entreprirent de s'éloigner.
– Peu de risques, fit remarquer monsieur Bennet. La milice est partie à Brighton et Longbourn n'a pas de voisins proches.
– Vieux réflexes, monsieur, fit le sergent. On n'est jamais trop prudent lorsqu'on se trouve derrière les lignes ennemies.
Dix minutes plus tard, les chevaux avaient disparu dans les écuries et les hommes se restauraient dans la cuisine sous les yeux méfiants de la cuisinière et de deux aides. Comme le sergent, ils parlaient anglais.
Cher monsieur Bennet,
Vous serez sans doute surpris de recevoir la présente missive mais je tenais à vous signaler que vos trois charmantes filles se trouvent actuellement à Rosings, Kent, sous la protection de l'Armée Française. Votre cadette vient de rejoindre ses deux aînées et elles sont actuellement hébergées à Hunsford chez les époux Collins qui leur accordent l'hospitalité.
Mes hommes sont autorisés à vous accompagner jusqu'ici si vous souhaitez les rejoindre, sinon, sachez qu'elles seront traitées avec toute la déférence due à leur rang et que nous prendrons soin à ce qu'elles ne soient exposées à aucun risque majeur…
G A d'Arcy
Edward Bennet relut la lettre une seconde fois avant de s'adresser au sergent qui buvait son thé tranquillement installé dans le fauteuil faisant face à son bureau.
– Vous êtes au courant du contenu de cette missive ?
Le sergent fit non de la tête.
– Je sais juste que je dois vous ramener.
– Et si je ne souhaitais pas vous accompagner ?
– Est-ce le cas ?
– Je ne sais pas encore…
– Dans ce cas, le moment venu faites-moi part de votre décision et nous aviserons…
La lettre fut rangée et le maître des lieux gagna la fenêtre pour regarder longuement les plantes de son jardin.
– Qui est ce d'Arcy ? Un rapport avec nos Darcy de Derbyshire ?
Le sergent se contenta de l'observer.
Monsieur Bennet se retourna.
– Pas de réponses ?
– Lorsque vous vous serez décidés, vint la réponse. Plus vous en saurez et moins je pourrais vous laisser vaquer à votre tranquille existence.
Le maître de Longbourn retourna à ses observations florales.
– Elles vont bien ?
Nouveau silence.
Il poussa un soupir avant de se retourner.
– Vous savez être convaincants, lorsque vous vous y mettez.
– Je suis sergent depuis cinq ans, fit son interlocuteur. Faut parfois savoir convaincre un officier qu'il y a de meilleurs choix que ceux auxquels il vient de penser. Ça aide…
– Bien, quand partons-nous ?
– Dès que vous êtes prêt. Nous avons un long chemin à parcourir et nous serons obligé de faire le tour de Londres… Leurs regards se jaugèrent. Pas pour des raisons de basse méfiance mais un accident est si vite arrivé et le patron prendrait mal qu'il arrive malheur à un de ses invités.
Le sergent fit mine de se lever.
– Mes réponses ?
– Lorsque nous serons en route, répliqua le sergent. Nous aurons le temps de bavarder. Maintenant, il faut nous dépêcher. Nos chevaux sont fatigués et nous serons obligés de faire une étape. Plus vraiment un sport de votre âge.
– Ça me rajeunira et me rappellera mes jeunes années lorsque je servais sa gracieuse majesté.
(1) RFPP : République Française Premier Proconsul
