Une heure plus tard, Sherlock, essoufflé, ouvrait brutalement la porte du salon.

« John, tu ne vas pas le croire, je n'ai pas trouvé de tax-… »

Merde.

Re merde.

Re re merde.

Une femme, de dos, se tenait assise dans leur salon.

Coupe de cheveux impeccable mais savamment négligée. Vêtements chics mais pas ostensibles. De l'assurance dans le maintien et un port de tête élégant. Du charisme et un certain sens de la séduction. Actrice ? Danseuse ? Etait-elle là pour John ? A 23 heures passées ? Et que faisait madame Hudson assise dans son fauteuil ?

Et puis à y regarder de plus près : Un léger tremblement dans les épaules, des mains fébriles. Inquiétude ? Angoisse ? Elle était là pour demander de l'aide. A 23 heures passées, vraiment ? A moins que son affaire atteignît sans conteste un 10, cela n'allait pas être possible. Parce que Sherlock avait un truc beaucoup plus urgent à régler. Là. Tout de suite. Maintenant.

Dans les secondes qui suivirent son entrée, les trois visages se tournèrent vers lui. Actrice, donc. Et John se leva.

« Sherlock, je te présente… »

« Madame Kirsten Samson… » continua Sherlock.

Stupéfaction de John. Comment se faisait-il qu'il connut une comédienne ?

« Je suis désolé madame mais cela ne va pas être possible. Je suis très très occupé… » finit Sherlock. Mais il buta sur les gros yeux de John qui s'empressa de reprendre les choses en main.

« C'est moi qui vous présente des excuses madame. Je croyais lui avoir enseigné quelques rudiments de politesse mais je constate amèrement que la leçon n'est toujours pas apprise. Je puis vous assurer que nous allons vous aider… »

Il posa une main rassurante sur l'épaule de la femme dont le regard était incertain.

« Il va s'asseoir gentiment et vous écouter comme un bon détective qu'il est, si madame Hudson arrête de jouer la fangirl et veut bien lui laisser sa place… »

D'une main, John invita madame Hudson à se lever pendant que de l'autre, il indiqua le fauteuil à Sherlock. Les deux protagonistes ronchonnèrent mais obéirent.

« Je suis votre plus grande admiratrice madame Samson, j'ai vu toutes vos pièces, je vous adore… » dit la logeuse que John poussait déjà vers la porte.

« Bonne nuit madame Hudson. Merci pour votre aide… » Et John referma la porte.

Sherlock, assis et renfrogné, adopta un air glacial. Pas du tout un air qui pouvait mettre en confiance. Mais il se radoucit, ayant croisé le regard désapprobateur de son ami.

Il ne put s'empêcher toutefois de prendre un ton cassant.

« Soyons efficaces alors. Je vous écoute puisque John insiste mais allez à l'essentiel…

- Vous ne ressemblez pas du tout à votre frère, monsieur Holmes. Autant Mycroft est agréable, autant vous êtes un… pisse-froid » Elle avait du caractère et n'acceptait pas qu'on la traita avec dédain.

« Cette différence avec mon frère m'enchante mais je doute que vous le connaissiez réellement. Agréable ? Vraiment ? s'étonna Sherlock.

Tout à fait. C'est un de mes meilleurs amis. Et je le connais très bien. Cela fait dix ans maintenant. Depuis qu'il m'a fait livrer des roses dans ma loge après une représentation de L'importance d'être constant »

Sherlock et John se regardèrent : ils n'avaient jamais rien entendu d'aussi drôle. Si la situation l'avait permis, ils auraient bien ri.

« Si vos rapports avec mon frère sont si excellents, pourquoi ne pas vous adresser à lui directement ?

- Je l'ai fait mais il m'a certifié que vous étiez le seul à pouvoir m'aider monsieur Holmes.

- Tiens donc ! Serais-je donc plus efficace que le gouvernement britannique ?

- Ecoutez monsieur Holmes, je n'ai pas le temps pour ces enfantillages et je n'ai jamais supplié personne. Etes-vous prêt à m'aider ? »

Elle forçait le respect et John en fut admiratif. Il la connaissait, pas personnellement comme Mycroft bien entendu, mais comme un spectateur lambda, après l'avoir applaudi dans un théâtre londonien où l'avait traîné Mary.

Proche de la quarantaine et après une carrière menée d'une main de maître, elle était devenue une personnalité incontournable de la scène britannique. Saluée autant par la critique que par le public, chacune de ses pièces était un succès assuré.

C'était une belle femme, sans pour autant correspondre aux canons en vigueur. Sa chevelure rousse, légèrement bouclée et coupée court, réchauffait son visage pâle, constellé de taches de rousseur. Elle n'était pas grande, sans être petite et, malgré la délicatesse de son corps, elle impressionnait immédiatement par la force et l'intelligence de son regard.

On disait régulièrement dans la presse qu'elle était une des plus grandes actrices britanniques et qu'elle incarnait à merveille le théâtre anglais.

John sortit son calepin pour prendre des notes et fit signe à Sherlock qu'il était temps de mettre fin à l'une des sempiternelles exhibitions de son arrogance.

« Pourrait-on avancer Sherlock ? » dit-il.

« Je vous écoute, maugréa le détective.

- Mon assistante a été enlevée et je ne peux pas prévenir la police.

- Comment savez-vous qu'elle a été enlevée ?

- J'ai reçu une demande de rançon.

- Vous l'avez, là ?

- Quoi ?

- La demande de rançon !

- Oui. Sur mon téléphone »

Elle sortit son smatphone de sa poche. Elle continua d'expliquer en pianotant sur son écran.

« Ecoutez monsieur Holmes… Je crois qu'elle a été enlevée entre 17 et 20 heures parce que la dernière fois que je l'ai vue, il était 17 heures. Elle allait faire une course pour moi…

- Quelle course ?

- Chercher mon costume. Je suis en répétition en ce moment. Et quand je suis revenue dans ma loge, elle n'était pas là !

- En quoi était-ce inquiétant ?

- Parce qu'elle est toujours là quand j'ai fini. Toujours ! »

Elle pressa le téléphone entre ses mains tremblantes. Son angoisse contenue jusque-là était désormais palpable.

« Pourquoi ne dîtes-vous pas son prénom ? demanda Sherlock.

Elle réprima un sanglot puis reprit sa respiration.

« Amy, elle s'appelle Amy. Amy Tulson. » Elle lui tendit le téléphone.

« Quelques temps après que je sois revenue dans ma loge, j'ai reçu ce message… »

Sherlock se pencha en avant pour que John pût lire avec lui sur l'écran.

« Si vous voulez revoir votre amie vivante, veuillez disposer de 500 000 livres. Contact demain à 20h »

« C'est son téléphone qui a été utilisé pour envoyer ce message ? demanda Sherlock.

- Oui… murmura-t-elle.

- Et comment êtes-vous sûre que ce n'est pas elle qui a inventé tout ça pour vous soutirer de l'argent ?

- Parce qu'elle ne ferait jamais ça. Jamais, vous m'entendez ! »

Elle se leva, à bout de nerfs. Tout son corps tremblait, de rage et d'inquiétude. John se leva aussi et la prit dans ses bras. Elle accepta l'étreinte mais se retira rapidement pour regarder Sherlock.

« Vous êtes odieux monsieur Holmes… »

« Il n'est pas très fin, c'est vrai, tempéra John en faisant les gros yeux à Sherlock, mais il ne faut écarter aucune hypothèse… »

Le détective ne se départit pas de son ton froid :

« C'est votre maîtresse, n'est-ce pas ?

- Sherlock ! Là, tu dépasses… s'offusqua John, qui fut stoppé par une main levée.

- Comment pouvez-vous… ? s'indigna Kirsten.

- N'est-ce pas ? insista Sherlock.

- Oui… »

Elle s'effondra sur la chaise, incapable de contrôler ses larmes.

« Bien. Ceci explique votre état de grande anxiété et le fait que vous ne voulez pas appeler la police. On avance… Mais cela n'explique pas le fait que vous ne voulez pas payer. Pourquoi ? Cela serait beaucoup plus simple… »

Kirsten se redressa sur sa chaise, inspira et expira plusieurs fois pour retrouver son calme puis elle leva vers Sherlock des yeux remplis d'une détermination assez dure :

« Parce que je n'ai jamais plié devant personne. Personne. Et puis parce que si je paie une fois, d'autres ensuite pourraient avoir la même idée. Et Amy ne sera plus jamais en sécurité… Voilà pourquoi monsieur Holmes !

- Cela ne manque pas de courage, nota Sherlock.

- C'est le moins qu'on puisse dire, renchérit John.

Le détective, peu enclin au début à s'occuper de cette affaire, commençait à éprouver de la sympathie pour l'actrice. Il comprit pourquoi Mycroft l'appréciait.

« Je dois encore vous poser une question un peu, comment dire, douloureuse… prévint Sherlock.

- Allez-y. Vous ne pouvez pas me faire plus de mal maintenant…

- Comment êtes-vous sûre qu'Amy soit toujours en vie ? Après tout, celui qui vous a envoyé ce message a peut-être gardé le téléphone après l'avoir assassinée.

- J'y ai pensé avant vous. Lisez la suite de la conversation » dit-elle en montrant des yeux son smartphone, que Sherlock avait toujours en main.

Sherlock fit défiler la suite des messages :

« Qui êtes-vous ? »

« Ce n'est pas important. Pensez à votre amie »

« C'est une mauvaise blague, n'est-ce pas ? »

« Si vous voulez le prendre comme ça… Pensez à votre amie »

« Amy, appelle-moi maintenant !»

Puis plus rien.

Sherlock et John levèrent les yeux.

« Que s'est-il passé ensuite ? demanda John.

- J'ai reçu un appel… Passez-moi mon téléphone » Elle pianota sur l'écran. « Et je l'ai enregistré. Voilà… » Elle remit le téléphone entre les mains de John puis se leva pour aller au fond de la pièce. Elle ne voulait pas l'entendre à nouveau.

John appuya sur l'icône de l'enregistreur vocal.

Ils écoutèrent alors un échange assez bref entre les deux femmes, ponctué de sanglots et de cris. Amy semblait particulièrement paniquée et effrayée, suppliant son amie de la secourir, les hommes qui la détenaient la terrifiaient.

John arrêta l'enregistrement. Kirsten revint vers eux.

« Alors monsieur Holmes ? Convaincu ? »

Sherlock ne répondit pas, il se leva, fit quelques pas dans la pièce.

« Il réfléchit… » murmura John en réponse aux yeux interrogateurs de l'actrice.

Arrivé vers le canapé, le détective se retourna vivement :

« Est-ce que cet incapable de Mycroft, qui se décharge sur moi de tout ce qu'il ne peut pas faire, a au moins pu localiser l'endroit d'où provenait l'appel ?

Il m'a dit qu'il vous transmettrait cette information » répondit Kirsten.

Le téléphone de Sherlock vibra.

« Entre Earls Court road et Warwick road. MH »

« C'est vague. SH »

« C'est le mieux que mes services aient pu faire. Le signal a été coupé ensuite. MH »

« Je m'en contenterai. SH »

« Kirsten est une amie qui m'est très chère. MH »

« Une amie ? Toi ? Tu me déçois. SH »

« Tu peux l'aider ? MH »

« Oui. SH »

Sherlock posa l'appareil sur le bureau. Il croisa le regard de John dans lequel il put lire une attente inquiète et une grande confiance. C'était tout ce dont il avait besoin. Il avait uniquement besoin de la foi inébranlable que son ami mettait en lui. Avec ça et son intelligence hors-normes aussi bien entendu, il pouvait tout faire.

« Des écouteurs, John, je veux des écouteurs… » exigea-t-il en agitant les mains.

John se précipita. « Là, dans le tiroir, de mon côté du bureau » Il lui tendit des écouteurs blancs.

Sherlock s'approcha, saisit les écouteurs et le téléphone de Kirsten que John tenait encore.

Il brancha le fil sur le téléphone et remit l'enregistrement en route.

« Sortez… J'ai besoin d'un calme absolu » ordonna-t-il en s'asseyant dans son fauteuil. Déjà il ne les voyait plus. Totalement absorbé par les sons qu'il écoutait et plongeant au cœur de son palais mental.

Kirsten, ébahie et oubliant un instant son inquiétude, se tourna vers John : « Il fait son truc là, dont tout le monde parle ? »

John la prit le bras et la dirigea vers la cuisine en expliquant : « son palais mental oui, c'est ça… venez, il ne faut pas le déranger… »

Se laissant guider par John, elle fixa Sherlock et dit presque pour elle-même :

« C'est fou ! Il faudrait écrire une pièce là-dessus… J'ai déjà quatre ou cinq idées d'interprétation possibles…

- Pas la peine ! Il est assez bon comédien lui-même » plaisanta John en levant les yeux au ciel.

Une fois dans la cuisine, il referma la porte coulissante derrière eux et invita l'actrice à s'asseoir.

« Maintenant il faut attendre. Je vous offre quelque chose ? demanda John.

- Un verre de lait, si vous en avez…

- Vous avez de la chance, j'en ai plein mon frigo. Cet appartement abrite une enfant de moins de deux ans et un gaillard de bientôt quarante qui en font une consommation exagérée »

Il lui servit son verre de lait et se prépara un thé.

Assise en face de John, Kirsten prit sa tête entre ses mains. Elle s'agita sur sa chaise. John fut sensible à l'anxiété qui l'envahissait de nouveau, il se pencha et caressa son coude du bout des doigts.

« Je suis à bout, monsieur Watson…

- John, vous pouvez m'appeler John… Et si cela peut vous rassurer : la seule personne capable de vous aider est dans la pièce à côté »

Elle leva vers lui des yeux implorants, il serra son coude, signifiant l'absolue confiance qu'elle pouvait avoir en Sherlock.

Il chercha à la distraire pour patienter. Le temps nécessaire à Sherlock pour déterminer avec le plus de précision possible l'endroit où était détenue Amy pouvant aller de dix minutes à deux heures, John était incapable de l'estimer. Alors il fallait attendre et quoi de mieux qu'une conversation courtoise et plaisante entre personnes civilisées ? Il lui posa donc des questions sur sa carrière en étant le plus inventif possible pour ne pas lui servir le discours habituel et convenu sur son talent et qui devait la lasser à la longue. Son expérience de bloggeur lui avait appris deux trois choses finalement et il savait rendre une histoire intéressante, usant de remarques insolites et de traits d'humour appréciés par ses lecteurs. Il aurait fait un écrivain modeste mais potable s'il avait eu un peu plus d'imagination car de cela il en était dépourvu. Heureusement la vie avec Sherlock était à elle seule un vivier d'aventures rocambolesques dont pour l'essentiel il n'inventait rien. Il trouva donc sans mal des questions étonnantes à lui poser et ponctua leur discussion d'observations facétieuses et de réflexions pertinentes. Elle se prêta volontiers au jeu et retrouva un peu le sourire devant sa curiosité sincère. Peu à peu et sans s'en rendre compte, ils abordèrent le sujet de sa vie personnelle. John craignit d'être intrusif et se sentit gêné. Il se racla la gorge.

« Je peux vous poser une question… délicate ? osa-t-il demander.

- Allez-y…

- Pourquoi vous cachez-vous ?

- Que voulez-vous dire exactement, John ?

- Votre relation avec Amy, pourquoi la cachez-vous ? Enfin, je veux dire… notre logeuse, madame Hudson, lit tout un tas de magazine people et j'avoue y jeter un œil parfois. Eh bien, je ne vous ai jamais vue dedans, pourtant vous êtes une des personnes les plus célèbres en Angleterre. Alors je me demandais…

- Vous pensez que j'ai honte ? demanda-t-elle avec un ton un peu agressif.

- Bien sûr que non ! » assura-t-il en levant les mains.

Elle hésita un moment puis :

« Vous avez raison, John, nous nous cachons… Très peu de personnes sont au courant, nos familles, nos amis très proches, c'est tout. Comment vous expliquer ? Je n'ai jamais dissimulé ma bisexualité et avant que je rencontre Amy, il y a dix ans maintenant, j'enchaînais les aventures, autant avec des hommes qu'avec des femmes… Je me suis bien amusée à cette époque-là et cela ne me posait pas de problème que tout le monde soit au courant du nom de mon petit-ami ou de ma petite-amie du moment. Mais avec elle, c'est différent.

- Pourquoi ? Pourquoi est-ce différent ?

- Parce que ce qui nous lie est parfaitement pur et il est hors de question que le regard de quelqu'un le salisse. Je ne dis que nous vivons d'amour et d'eau fraîche, hein, comprenez-moi bien… Nous avons toutes les deux un sacré caractère et nous nous disputons souvent mais rien qu'à l'idée que quelqu'un que je ne connais pas puisse penser à notre relation, fantasmer dessus ou que sais-je d'autre, j'ai envie de vomir. Cette chose-là est à nous, rien qu'à nous…

- Je comprends… murmura John. Mais comment faîtes-vous quand un journaliste vous pose une question à ce sujet ?

- Je réponds que je suis mariée à mon travail… »

La réponse fit sourire John.

« Vous me rappelez quelqu'un… » dit-il.

« Monsieur Holmes ?

- Oui, c'est une des premières choses qu'il m'ait dites quand nous nous sommes rencontrés…

- Je ne suis pas comme lui… Il est assez sec et hautain, non ?

- Oh ! C'est une apparence qu'il se donne… Je ne connais pas plus émotif que l-… »

La porte de la cuisine s'ouvrit d'un coup sec.

« John, je sais où elle est ! » Sherlock se tenait dans l'encadrement, bras ouverts.

Ils le regardèrent ébahis, John un peu moins, il était habitué maintenant. Il jeta un œil à sa montre : une heure et quarante-quatre minutes, c'était le temps qu'il lui avait fallu pour trouver la solution.

Kirsten se leva : « comment avez-vous fait ?

- Les bruits de fond, John, il y a toujours des bruits de fond ! »

Ses yeux brillaient, il irradiait de contentement. Il croisa le regard de John, admiratif et fier, c'était tout ce qu'il espérait. Il retourna au salon et, en le suivant, Kirsten demanda à John : « Je rêve ou il ne s'adresse qu'à vous ?

- Si je vous disais qu'en plus il me parle même quand je ne suis pas là… » répondit John, ce que Kirsten, en fine observatrice des relations humaines, ne pouvait traduire que par : « C'est fou hein ? Ce mec incroyablement beau et intelligent n'a d'yeux que pour moi ! »

« Ah bon ! Vous aussi, vous êtes… » commença-t-elle.

« Hé ! » John ouvrit les mains devant lui et eut un sourire malicieux.

Cette réponse allusive n'échappa pas à Sherlock dont les yeux brillèrent un peu plus.

Ils le rejoignirent et attendirent. Il tourna vers eux l'ordinateur de John sur l'écran duquel s'affichait un plan de Londres. C'était uniquement à leur intention parce que, lui, le plan de Londres, il l'avait dans la tête. Il expliqua :

« Pour qui veut bien entendre, on entend plein de choses même pendant une brève conversation téléphonique : la proximité d'un carrefour, d'une école, d'un jardin, d'une station de métro, la fluidité de la circulation alentour, même la façon dont les bruits sont étouffés nous informent sur les matériaux utilisés pour la construction des murs et donc aussi sur la date de construction de ces murs…

- Ce qui nous amène à… ? écourta John.

- Vous pouvez vraiment entendre tout ça dans un simple enregistrement ? s'étonna Kirsten.

- J'ai une ouïe très fine.

- Et l'oreille absolue, ajouta John

- Cela n'a rien à voir, John. Beethoven avait l'oreille absolue et il était sourd » corrigea Sherlock.

John pinça les lèvres. Autant pour moi, pensa-t-il, je vais arrêter de faire le malin.

« Tu disais ? reprit-il.

- Oui…Je suis sûr qu'elle se trouve soit au n° 22 soit au n° 24 de Trebovir Road.

- OK, bon. Formidable. Mais comment comptes-tu faire ? Il est presque deux heures du matin, on ne va pas …

- Le problème, John, ce n'est pas l'heure tardive. Le problème c'est qu'il y a six logements différents à chacune de ces adresses.

- Ah ! Et tu ne peux pas dire lequel de ces appartements est le bon ?

- Non. Mes compétences ne vont pas jusque-là »

Il ne paraissait pas inquiet pour autant.

Ecartelée entre cette dernière information et l'expression toujours assurée de Sherlock, Kirsten hésita et son visage se tendit.

John fronça les sourcils. « Mais tu sais comment faire, n'est-ce pas ?

- Oui. Non. Tout s'éclaircira une fois sur place. On va y aller…

- Attends ! Tu ne crois pas qu'il serait temps de …

- Oui, tu as raison »

Sherlock se tourna vers Kirsten qui frémit.

« Madame, je crois que vous allez devoir accepter de faire une concession.

- Laquelle ? demanda-t-elle en tremblant.

- Faire appel à la police…

- Pourquoi ? Vous aviez dit que vous m'aideriez ! »

Sherlock regarda John, exigeant implicitement son aide. Son ami était bien meilleur que lui quand il s'agissait de convaincre. Il disposait de plus d'empathie et de plus de patience alors que Sherlock ne comprenait pas pourquoi on ne se rangeait pas immédiatement derrière son avis puisqu'il n'était dicté que par la raison et la logique. Quand un fait est évident, pourquoi serait-il encore nécessaire d'argumenter ?

John s'approcha de Kirsten et prit ses mains dans les siennes en signe d'apaisement. Il l'invita à s'asseoir sur le canapé. Sur un ton bienveillant, il expliqua :

« Kirsten… Sherlock, malgré l'étendue de son talent, ne peut pas tout seul aller sauver votre amie. Il a besoin d'aide…

- Eh bien, pourquoi pas vous ?

- C'est vrai ça, John. Pourquoi pas toi ? jeta le détective depuis l'autre bout de la pièce.

- Parce que j'ai une enfant qui dort dans cet appartement et elle n'a pas encore atteint un degré suffisant d'autonomie pour savoir quoi faire toute seule si elle se réveille en pleine nuit. Et que je ne vais ni aller tirer madame Hudson ni Willy de leurs lits respectifs à cette heure-ci. Et même si je pouvais venir, je demanderais quand même à Lestrade…

- C'est qui Lestrade ? demanda Kirsten.

- C'est un ami et un très bon policier… »

Reniflement dédaigneux et haussement démonstratif d'épaules depuis le fauteuil où s'était assis Sherlock. John lui retourna un regard courroucé.

« Tu n'aides pas là, Sherlock… Ecoutez Kirsten, Sherlock n'est pas un super héros, il ne peut pas tout faire. A deux, cela sera plus facile et Lestrade est habitué à ce genre de situations…

- Moi aussi, je suis habitué » maugréa le détective pour lui-même.

John l'ignora.

« Faites-moi confiance, faites-leur confiance… tout va bien se passer, d'accord ? »

Elle baissa la tête puis acquiesça muettement.

Sherlock se propulsa sur ses jambes et tapa dans ses mains.

« Bien ! John, tu appelles Lestrade, tu lui expliques et tu lui dis de nous rejoindre sur place…

- Il va faire une de ces têtes…

- Je suis sûr que tu sauras trouver les mots… Kirsten, vous êtes venue comment ? Parce que trouver un taxi à cette heure…

- Ma voiture est garée plus loin, je vais la chercher, je vous attends en bas » répondit-elle en allant prendre son manteau resté à la cuisine. Elle sortait déjà ses clés de sa poche.

« Je vous rejoins ! » lança le détective à la porte qui se refermait sur l'actrice.

Il ramassa son manteau qui gisait au pied de son fauteuil. Malgré l'urgence de la situation, ses gestes se firent plus lents. Perplexe, il hésitait, il voulait poser une question. Il enfila le Belstaff.

John, toujours assis sur le canapé, le regardait faire, un sourire sur les lèvres. Il semblait avoir un temps d'avance.

Sherlock s'approcha de la porte. Une main sur la poignée, il se retourna.

« Ton message toute à l'heure me demandant de rentrer… » Il lâcha la poignée, fit un pas en avant.

« Oui ?

- C'était parce que Kirsten était déjà là ?

- Non »


Je sais, vous êtes frustrés.

Mais dans la vie, c'est comme ça, on n'a pas toujours ce que l'on veut au moment où on le veut.

Dans le prochain chapitre, promis juré...

En attendant, vous pouvez déverser toute votre frustration dans des reviews bien senties ;)