Chapitre XI
Legolas s'approcha en silence. Sur le sol de tapis et de parquet, les petites bottes à talon étaient sagement posées, debout. Les pieds et les chevilles délicates de sa sœur semblaient flotter au-dessus du vide, dévoilés en même temps qu'un peu de dentelle de ses jupons, alors qu'elle était blottie dans le fauteuil. Son teint pâle colorait à peine ses traits endormis et tirés par la fatigue.
« Laïta, murmura-t-il. Laïta, réveille-toi… »
La jeune fille émergea lentement du sommeil.
«Je t'ai cherchée partout, dit-il avec grande douceur. Pourquoi es-tu ici ? »
Elle resta un instant sans répondre, puis porta sa main à ses yeux : tout lui revenait.
« Qu'y a-t-il ? demanda son frère. Pourquoi pleures-tu ?
-Lusulien…
-Lusulien va bien, la rassura Legolas.
-Evidemment… Il est en sûreté maintenant. Oh… Le monde est si froid sans lui ! Legolas.. C'est affreux… C'est affreux de se dire que je ne le reverrai jamais !
-Nous allons bien trouver un moyen…
-Comment veux-tu le ramener à la vie ? Il est trop tard…
-Mais… ! Qu'est-ce que tu racontes ? »
Il secoua la tête.
« Je l'ai vu il n'y a pas une heure de cela ! »
Laïta arrêta de pleurer et leva la tête, le regardant avec de grands yeux.
« Quoi ? souffla-t-elle. Tu… Tu veux dire qu'il n'est pas…
-Bien sûr que non ! Pourquoi imagines-tu toujours le pire ?
-Je n'ai rien imaginé, répondit-elle, pensive. »
Larón lui avait donc mentit ?
« Qui aurait pu te dire une chose telle ?
-Larón. »
Il se releva et s'assit à côté d'elle, comme on le fait avec un enfant qui a du chagrin.
« Pourquoi Larón aurait-il dit cela ?
-Je ne sais pas. »
Il y eut un lourd silence.
« Je me pose la question. »
Elle passa ses bras autour du cou de son frère et se laissa aller contre lui. Il la serra tendrement.
« Ai-je le droit d'aller voir Lusulien ?
-Non. Les dames comme toi n'ont pas accès aux prisons pour leur sécurité.
-Cette convention n'existait pas avant.
-Non. »
La jeune fille soupira. Elle était tout de même tellement soulagée de savoir Lusulien en vie ! Ils restèrent enlacés longtemps en silence.
« Pourquoi… Pourquoi Larón a-t-il voulu me faire croire que Lusulien…
-Je l'ignore. Il n'agit pourtant pas de façon étrange ces temps-ci. Il fréquente beaucoup père et le seigneur Celiwern, sûrement à propos du mariage, sinon rien qui me semble inconvenant.
-Mais… dans sa manière de dire les choses, dans sa voix, dans ses gestes, son comportement tout à l'heure, maintenant que j'y pense… il était… »
Elle frissonna et se serra davantage contre son frère.
« Legolas… »
Ses yeux allaient s'assombrissant de crainte.
« … J'ai peur. »
Lusulien avançait poussé par les gardes. On lui avait lié les mains dans le dos, pour qu'au moins il ne puisse pas se rebeller comme il le voulait physiquement. Car devant le Roi des Elfes, il lui serait difficile de tenir sa langue.
On le fit s'arrêter, debout. Les gardes croisèrent leur lance devant lui, et il savait qu'il était bien entouré. Après tout, il était un dangereux criminel, coupable, accusé d'avoir aimé, alors il était normal que l'on se méfie de sa violence.
Et le roi apparut dans la sombre salle, impérieux et fier comme un cerf.
« Voilà donc ce maudit malfrat ! s'exclama Thranduil sans se réjouir ? Miséreux… Vaurien… Te voilà, toi qui m'as causé tant de problèmes ! »
Il descendit vers lui la tête haute, si haute que Lusulien ne put s'en empêcher :
« Faites attention. Vous risquez d'attraper un torticolis. Je vous assure que ce n'est pas très agréable.
-Et il me provoque ! Ah ! A terre ! »
Les gardes le mirent à genoux. Ce qui n'empêcha pas les deux hommes de se défier encore u regard. Celui de chacun d'eux était un brasier, et c'était auquel brûlerait le plus ardemment.
Le roi le contourna en l'examinant, comme Rhald l'avait fait avec Laïta.
« Eh bien, c'est tout juste si l'on peut envisager qu'elle l'ait choisi, tant elle a mauvais goût ! Je n'ai jamais vu des traits aussi repoussants ! dit-il en regardant le visage magnifique du jeune homme. Je n'ai jamais vu un garçon aussi laid !
-Je ne suis pas plus laid que le cœur dont vous avez à peine l'ébauche ! Car moi, je ne l'ai tout simplement jamais vu dans tout ce que vous avez pu dire et faire envers et contre nous !
-Silence ! Insolent ! »
Mais Lusulien le regardait toujours sans peur. Thranduil planta le bout de son sceptre sous le menton du jeune homme pour qu'il lève la tête.
« Tu ne perds rien pour attendre, car dès le lendemain du mariage, c'est-à-dire après-demain, tu verras ce qu'il en coûte de me parler ainsi et d'avoir voulu entraîner une prétendue Vertefeuille dans la misère ! Parce que juste avant qu'elle ne parte pour les terres du seigneur Celiwern, Laïta te verra te faire torturer et achever.
-Savez-vous seulement où sont les terres de cet homme ? Histoire que, lorsque je ne serai plus qu'un fantôme, je puisse tout de même aller y jeter un coup d'œil, voir si Laïta y est bien traitée, chose que vous ne ferez pas…
-Tais-toi, idiot ! Cela ne te regarde pas !
-A l'Est, à l'Ouest ? »
Le roi le regarda un instant avec des yeux noirs. Noirs et pourtant troublés.
« Faites-le disparaître.
-Vous êtes un monstre.
-Pas lus que toi. Hors de ma vue. »
Et les gardes l'emmenèrent.
Thranduil se laissa aller dans le fauteuil derrière lui. Son regard se fit de plus en plus lointain.
« Elle vous a démasqué, Larón. »
L'homme, qui venait d'entrer, leva la tête.
« Malgré votre diplomatie, elle et son frère n'ont pas cru à une mauvaise farce. »
Larón avait le regard ancré dans celui du Maître. Et les yeux de ce dernier pétillaient.
« Vous n'avez pas l'air mécontent de mon échec.
-Non. Point du tout. Et… si je vous disais que cela m'arrange ?
-Que voulez-vous dire ?
-Ne serait-il pas glorieux de tout déclencher durant un instant que tout le monde attend ? Toutes les conditions sont réunies, tout nous est favorable voyez plutôt : notre doux petit agneau de Lusulien est au cachot, notre douce petite tourterelle de Laïta est sous haute surveillance, Gandalf, Aragorn et tous nos grandioses opposants ne se doutent de rien, tout est prêt dans la Forêt, et, étant donné que votre position n'est plus stable, mieux vaut que le bon moment soit proche. »
Le silence regagna un instant la sombre pièce. Le Maître prit deux belles coupes en or et y versa du vin.
« Demain sera un grand jour Larón, tout est fin prêt, fit-il en s'appliquant. Excepté la robe de mariée et j'espère qu'elle sera belle. Vous comprenez, demain sera le plus beau jour de la vie de Laïta et du seigneur Celiwern, alors pourquoi pas le mien ? Ce serait vraiment injuste… »
Un sourire étirait ses lèvres.
« Songez que tout ira pour le mieux pour nous nous regagnerons notre lieu de vie, Lusulien va être exécuté, nous aurons tout ce que nous désirons depuis si longtemps…Vous verrez… Mais avant que vous ne voyiez… il vous reste une dernière chose à faire … »
Le Maître planta à son tour ses yeux dans ceux de Larón.
« Demain soir, vous devrez tout lui dire. »
Larón soutint son regard perçant. Il savait qu'il ne devrait pas le décevoir. Car il serait l'élément déclencheur demain soir.
« Je sais que vous ferez bien, mon ami. Mais trinquons, trinquons avant même la cérémonie ! Car demain sera un grand jour, qui changera notre vie pour toujours ! Certains verront se prolonger leurs ennuis jusqu'au plus noir de la nuit, mais de rien ils ne se doutent, aucun obstacle sur leur route ! Mais nous nous savons, nous ferons et ils verront ! Demain est le jour du mariage, le jour où nous ne serons plus davantage sages ! »
Et après avoir chanté, il se mit à rire, d'un ricanement froid et sinistre, qui repoussa tout doute en eux. Larón et lui élevèrent leur coupe et burent à la santé du mal.
