15.

Assis côte à côte sur la banquette-balançoire de la véranda serre du duplex, Aldéran et Ayvanère observaient les étoiles.

Il posa la paume de sa main gauche sur le ventre de son épouse. La fine cicatrice s'estompait déjà et il n'en demeurerait plus rien sous peu, les vraies blessures et douleurs non visibles.

Elle sourit et releva le pan de sa chemise, pour poser deux ongles vernis sur le pansement qui lui couvrait l'abdomen du nombril au côté droit.

- On fait une belle paire d'estropiés, tu ne trouves pas ? plaisanta-t-elle.

- Parle pour toi, moi je n'ai eu que trois jours d'arrêt ! Et, de toute façon, il y a trop à faire que pour que je laisse cette incision me ralentir plus que cela.

- Il n'y a pas que la blessure, insista Ayvanère, préoccupée. Il y a l'explosion, vous avez tous valsés dans la salle.

- Je plains davantage les deux collégiens qui y sont restés. Jarvyl a le genou démis et Kycham a une mauvaise fracture à l'épaule gauche et il en a pour des semaines de soins et de rééducation.

Ayvanère prit une bonne inspiration, serrant le bras de son mari.

- Le plus important, c'est ce qui nous touche, toi et moi, et notre famille. Est-ce que tu es sûr de tous les points de ton dossier ?

- Toshy l'est, donc il n'y a aucune erreur possible, assura-t-il en se levant lentement pour rapprocher la table où était ouvert son ordinateur. Je suis tellement désolé de te faire tout ce mal, mon cœur…

- Ce qui me détruit, c'est de réaliser que je n'ai jamais vraiment connu mon amie, celle qui fut avec moi dans les pires épreuves de ma jeunesse. Et même sur la fin, j'étais tête de classe des profileuses, et je n'ai rien soupçonné. Pas plus que je n'ai décelé quoi que ce soit d'anormal ou de joué quand elle est venue me visiter il y a peu à mon retour de clinique. Si seulement j'avais tilté, tu n'aurais pas eu à…

Aldéran se rassit, ramenant alors la fine couverture sur les épaules de sa femme.

- Toshy a tout sorti du dossier personnel de Lazaryne Séragosse, reprit-il. Nous savons désormais pourquoi la famille du fiancé s'est opposée au mariage. Dans cette famille ils sont profilers depuis plusieurs générations ! Ils ont décelé la psychopathe, déjà irréversible, en Séragosse, ils ont voulu protéger leur fils unique…

- Laza ne l'aurait quand même pas…

- Non, elle l'aimait profondément. Ce fut effectivement un drame, ça l'a détruite, ça a annihilé ce qui lui restait de raison, et de cœur. Depuis le drame, Séragosse a, comme elle l'a reconnu, n'eut que des histoires sentimentales sans lendemain – et une rivière de sang dans son sillage.

- Mais, on aurait dû le savoir, pourquoi n'était-ce pas dans son dossier ? ! se récria Ayvanère.

- Cette compilation, façon de parler, de Toshy, tient davantage du rassemblement de rumeurs, de vagues descriptifs, de témoignages qui n'ont pas été retenus. Lazaryne est un meilleur caméléon que Talvérya. Elle change d'apparence physique d'un clignement de cils et efface son passé pour le nouveau créé… Elle est pratiquement intraquable et surtout il n'y a pas l'ombre d'une véritable preuve contre elle et de ses exactions des années antérieures ou du présent.

- Mais, pourquoi nous, pourquoi toi ?

Aldéran serra les épaules de son épouse.

- Non, son objectif, c'est toi. Je te l'avais déjà révélé depuis le Collège.

- Je n'ai rien fait à Lazaryne ! protesta Ayvanère. C'est elle qui fut près de moi. Ensuite, nous nous sommes perdues de vue, totalement, jusqu'à il y a quelques semaines…

- Toshy nous a fourni le moteur de sa haine de toujours, soupira-t-il. Elle n'a pas eu droit au bonheur et elle envie mortellement tout qui en affiche un éclatant. Elle veut briser notre famille et te prendre ce que tu as payé un tel prix, les risques pour mettre nos fils au monde, l'adoption d'Albior. Elle ne songe qu'à tout saccager afin que vous soyez à égalité et elle pourra continuer à se morfondre dans son absence de vie. Et, malheureusement, comme bien des femelles en chaleur, elle tient à me mettre dans son lit en espérant que ma queue guide mes actes et que je me barre – et si ce n'était pas le cas, c'est toi qu'elle éliminerait sans l'ombre d'un scrupule afin de n'être plus que mon unique repère de cul. Elle ne me connaît vraiment pas ! Pas après toutes les années de notre mariage, ces épreuves que nous avons passées, seuls ou côte à côte. Je suis chaud bouillant, je le reconnais…

- Oui, je suis au courant, murmura Ayvanère. Tu es une tuerie au pieu !

- … Mais sauf si ma mémoire est flinguée ou si je suis un zombie drogué à fond, mon mariage est ce qu'il y a de plus important, c'est simplement toute ma vie. Et Lazaryne a beau avoir une part spéciale en elle, pour affoler de façon naturelle tous les mâles, je n'ai pas envie d'elle ! Par contre, vu qu'elle a fait sa finale fixation sur moi, que tu es un obstacle, tu es en danger et je dois l'éloigner de toi en lui faisant croire qu'elle gagne ! Le passé sanguinolent de Lazaryne est flou, immatériel, Toshy a besoin de temps pour monter le dossier contre elle et la retirer définitivement de la circulation !

Aldéran passa les doigts dans ses mèches de feu.

- Je l'ai baisée, elle a apprécié, mais elle va en redemander… Le jeu va devoir se poursuivre, mon cœur, jusqu'à ce que nous puissions la coincer, qu'elle ne te fasse plus aucun mal.

- Et aucun mal à toi, Aldie !

- Pardon ?

- Je dresse le profil de Lazaryne. Mais avant de le finir, j'ai déjà une certitude. Elle est une prédatrice, de la pire espèce. Elle fera tout pour arriver à ses fins, quitte à balayer les obstacles. Mais aussi…

- Oui, Ayvi ?

- Si elle ne peut avoir sa cible, elle l'éliminera, elle, afin que personne d'autre n'en bénéficie. Tu me comprends ?

- Parfaitement… Si elle pense ne pas me séparer suffisamment de toi, sa folie la fera passer de ta mort à toi à mon exécution !

- Exactement !

- Je craignais d'avoir effectivement bien compris en ce sens… Et il est impensable que je te perde, tu es toute ma vie !

Ayvanère prit son téléphone qui avait sonné trois fois durant leurs confidences.

- Alguénor a fait le mur du Pensionnat en fin d'après-midi. Ils l'ont pris à son retour avant le dîner. Il va devoir subir trois jours d'expulsion.

- Tu ne…

- Je vais les envoyer au Manoir, avec Mielle.

- Je lui parlerai ensuite, assura Aldéran.


Anxieuse, Ayvanère se pencha sur son époux qui s'agitait dans ses cauchemars.

- C'est fini, Aldie, c'est fini !

Kycham se redressa sur son bras valide, grimaçant de douleur, la vision floue, désorienté après l'explosion qui avait ravagé la cantine.

Les collégiens étaient au sol, et deux d'entre eux avaient répandu bien trop de sang que pour que l'on soit optimiste quant à leurs chances d'en réchapper.

La Sylvidre Talvérya était couverte de profondes écorchures mais son sang sève la guérissait. Jelka remuait faiblement, choquée, mais sans blessures apparentes mais ce n'était pas particulièrement rassurant. L'Artificière se remettait, le visage, les mains et les cuisses en sang, choquée mais pas gravement blessée. Quant à Jarvyl, il se relevait à son tour et sur une jambe se rapprochait d'Aldéran qui fixait d'un regard préoccupé l'éclat de métal dans son ventre.

Mais ce qui affola et fit redouter le pire à Kycham fut de voir son propre Colonel rentrer comme si de rien n'était dans la salle dévastée, se dirigeant droit sur Yélyne, pour la serrer à la gorge.

- Je vais en finir avec toi, saloperie ! hurla Numiel d'une voix hystérique, connue car déjà enregistrée à plusieurs reprises comme celle de Nusylle.

- Colonel, vous êtes… ?

- Je suis Nusylle ! éructa Numiel et je ne laisserai personne s'interposer entre mes personnalités ! Je dois nous protéger et évacuer tout ce qui ne peut rentrer dans notre monde !

Et il referma plus durement encore ses mains sur la gorge de Yélyne.

- Comme si Lazaryne ne suffisait pas comme folle à lier, haleta Aldéran après avoir pris une douche pour se rafraîchir.

- Numiel, je ne comprends pas ? fit Ayvanère en l'épongeant avant qu'il ne se recouche dans leur lit. Il n'a donc jamais eu de sœur ? !

- Il en a eu une, une jumelle, mais il fut le seul à survivre à la naissance. Depuis, de façon logique, mais très subtile aussi, et peu envisageable au quotidien, Balkalange souffre de très graves troubles dissociatifs de l'identité… Il n'a jamais pu être équilibré, il a assuré professionnellement parlant, mais pour sa vie privée c'était un désastre. Yélyne l'a vécu. Une fois Numiel amoureux, son côté sombre est revenu, et le côté « Nusylle » l'a emporté et s'est patiemment ingéniée à tout détruire !

- C'est de la folie…

- Oui, Ayvi, c'est exactement cela. Nusylle n'existait pas, mais Numiel était persuadé qu'elle avait bel et bien une existence physique, et elle dirigeait la sienne par sa rage possessive ! Numiel a pu encore tenir, jusqu'au retour de Yélyne. Et là toute sa psychiatrie est revenue, l'a finalement emporté, l'obligeant si on peut dire à éliminer définitivement Yélyne. Il est donc revenu plus tôt qu'il ne l'avait annoncé à Kycham, a posé la bombe et il a dû nous observer pour la déclencher en manuel une fois que nous avons été tous rassemblés… Il a voulu finir le travail en l'étranglant. Heureusement, Kycham est intervenu parce que aucun de nous n'était en état…

- Les membres de ton équipe se remettent, tu es voie de guérison… Mais, tu ne vas pas rester…

- Je vais rassurer Lazaryne quant à ma prétendue inclination envers elle. Ensuite, je pars récupérer mon père !

- Tu ne l'arrêteras pas. Lui aussi a pris sa décision.

- Et je peux l'aider.

- Il n'appréciera pas ta façon de voir les choses…

- Si, car c'est la seule pour que Karémyne et lui vivent !

- A quoi penses-tu donc ?

- J'ai mon plan !

- Ca, je m'en doutais, avant même ton retour, sourit Ayvanère alors qu'il se rendormait, apaisé mais déterminé aussi.

Elle eut un sourire meurtrier sur les lèvres.

- On va se la faire, cette Lazaryne ! Mais, au fond de moi, comme je suis désolée que cette nouvelle part de mes illusions et de mon passé se désagrège… A nous deux, mon Aldie. Oh oui, à nous deux, et cela plus que jamais, notre amour comme arme absolue dans le plus tordu des plans.

Se blottissant contre son époux, elle s'endormit paisiblement, confiante et totalement rassurée.