Albafica se frotte les yeux en retournant à son comptoir. Il entend dans son dos les portières claquer et le moteur se mettre en marche. Depuis deux bonnes heures, il voit les couples et familles défiler, ces derniers viennent récupérer les couronnes mortuaires pour le lendemain. Le jeune homme bâille, sa nuit écourtée commence à se faire ressentir. S'asseyant sur son tabouret et rayant sur son carnet les commandes récupérées par les clients, il inscrit dans un coin l'heure de l'enterrement, bien décidé à être présent. Demain, c'est dimanche, il aura le loisir de faire la grasse matinée avant d'aller au cimetière. Machinalement, le jeune homme entoure la commande restante et repose son crayon. Une envie de dormir le submerge. Un instant, il ferme les yeux.
La lame mord la chair du Roi de Crête. Le sang coule sur ses mains. Brûlant. Epais. Il pousse le corps dans le bassin d'eau chaude d'un coup de pied…
Albafica sursaute et rouvre les yeux. Le regard mauve et bien vivant, Minos le fixe.
Le fleuriste affiche une expression contrite :
- Désolé, mauvaise nuit. Que puis-je faire pour vous ?
- Mauvaise nuit ? répète son voisin. Pourquoi ?
Il dévisage le beau jeune homme d'un regard perçant en se demandant si ce dernier va lui parler du meurtre de la serveuse, persuadé qu'il y a un rapport.
- J'ai juste fait un cauchemar, répond un peu sèchement Albafica sur un ton indiquant clairement « je ne vous connais pas assez pour vous raconter ma vie. »
Minos hausse un sourcil sans le quitter du regard. Agacé d'être ainsi dévisagé, le fleuriste détourne les yeux.
Pourquoi je suis content de voir qu'il va bien ? Il a l'air juste un peu fatigué.
- Tu es libre ce soir ? demande alors Minos.
- Pardon ? s'exclame le jeune homme stupéfait. Vous plaisantez ?
Ce type est fou ! On ne se connait même pas !
Le Général des Armées de Hadès affiche un demi-sourire.
Le mettre en confiance, l'inviter, ensuite on passe aux choses sérieuses ! Cette fois tu ne m'échapperas pas, beauté !
- Alors ?
- Pas question ! répond Albafica.
- Pourquoi ? insiste Minos.
Le fleuriste le fusille du regard :
- Je vais finir très tard et j'ai l'intention de rentrer chez moi juste après.
- Tard ? répète le garagiste. En général tu fermes au plus tard à 19 h 30.
Il m'espionne en plus !
- Pas ce soir, je dois rester au moins jusqu'à 21 heures.
- Quelle idée de faire des heures sup' !
Le jeune homme hausse les épaules, ravi que le comptoir les sépare. Il aimerait bien que Minos dégage de son magasin, mais ne sait pas comment le lui faire comprendre poliment.
- Ce n'est pas normal pour un fleuriste de finir si tard !
- Pour un employé peut-être, rétorque froidement Albafica. Mais je suis le patron et je fais comme je l'entends.
- Justement ! Tu peux aussi finir plus tôt par conséquent !
- Je peux, mais je n'ai pas envie. Des clients ne peuvent pas venir avant minimum 21 heures.
- Ça les regarde, réplique Minos amusé de le voir contrarié. Ils n'ont qu'à venir lundi dans la journée.
Agacé, le beau jeune homme lève les yeux au ciel :
- Ce sont des gens qui sont partis en vacance en laissant leur fille à une nounou. La petite a été tuée pendant le massacre, ils ont été prévenus tard et rentrent en catastrophe de je ne sais quel pays afin d'être présent à l'enterrement. Ils veulent récupérer la couronne mortuaire ce soir dès qu'ils arriveront de l'aéroport. Je ne peux pas leur refuser ça.
- Si tu le dis… marmonne Minos guère attendri.
Bien un stupide petit humain ça… les morts s'en foutent des couronnes, ils ne les voient pas en Enfer.
Albafica cligne des yeux, sidéré par le manque de réaction et d'émotion de son interlocuteur.
- Vous comptez acheter quelque chose ? interroge-t-il froidement.
- Tu viens à l'enterrement, demain ?
Ces gens qui ont la manie de répondre à une question par une autre question !
- Bien sûr, comme presque tout le monde.
- Tu fais un truc après ?
Mais c'est pas vrai ! Il va me lâcher, oui ?
Le fleuriste inspire profondément et expire lentement en comptant jusqu'à dix.
- C'est quelque chose qui ne vous regarde pas. Vous pouvez me laisser ? J'ai du travail.
Décidé à ignorer cet envahissant voisin, Albafica attrape l'arrosoir rangé sous le comptoir et longe le meuble dans l'idée d'aller le remplir au robinet de l'arrière-boutique. Tel un serpent, la main de Minos fuse et lui attrape le poignet à l'instant où plus rien ne les sépare. Immédiatement, Albafica tente de se libérer mais les doigts se resserrent.
- Lâchez-moi ! ordonne le fleuriste.
Minos apprécie la lueur à peine angoissée qui nait au fond des yeux bleus.
- Pourquoi ? Tu me plais et tu refuses mes invitations alors je fais les choses à ma manière.
Il tire brusquement le jeune homme à lui. L'arrosoir tombe au sol.
- Arrêtez ! Vous ne savez pas ce que vous faîtes !
- Bien sûr que si, rétorque le Spectre en lui ramenant les bras dans le dos.
Albafica frémit. Il n'aime pas sentir cet homme l'immobiliser ainsi. Ou peut-être que si. Confus, il essaye de se tortiller pour s'échapper. Le regard de Minos caresse ses lèvres. Ses joues rosissent de honte et d'envie lorsque Minos avance la tête.
- Non ! proteste le fleuriste. Je suis malade ! C'est dangereux.
Le Juge de Hadès se fige à deux millimètres de son visage, frustré.
- Pardon ?
- Je suis malade, répète Albafica Mon sang, mes larmes et ma salive sont contaminés par la maladie. Je suis contagieux.
Minos cligne des yeux, stupéfait.
Les humains sont tellement fragiles. Et il faut que la maladie ronge une beauté pareille.
- Mais ta peau n'est pas atteinte.
- Si, mais c'est atténué grâce aux médicaments… seulement atténué.
La pression sur ses poignets se relâche. Les yeux mauves ne quittent pas les siens.
Voilà pourquoi il évite de toucher quiconque. En tant que Spectre, je suis immunisé contre pas mal de choses, mais suivant la maladie en question je peux aussi être contaminé. Il vaudrait mieux éviter.
- Depuis quand es-tu atteint ?
- Mes huit ans, répond Albafica en ramassant son arrosoir.
Minos fronce les sourcils et le laisse gagner l'arrière-boutique sans rien dire.
oOo
Lorsqu'Albafica revient quelques instants plus tard, il constate que son voisin est parti. A travers la vitrine, il le voit démarrer sa moto et s'en aller.
Mes paroles l'ont fait fuir ? Tant mieux ! J'espère qu'il ne reviendra plus m'ennuyer.
Pourtant, il a le cœur un peu gros de voir qu'apprendre l'existence d'une maladie fait ainsi fuir Minos.
Paradoxalement, je fais tout pour me tenir à l'écart des gens et les éviter. Cette boutique est mon extrême limite et je suis prudent avec chaque client. Il n'y a pas de regrets à avoir, je n'ai pas le choix. En plus, ce type n'est pas net ! Au moins, je suis tranquille maintenant.
Le fleuriste arrose ses plantes, un peu bouleversé. Il sent encore avec précision la pression des doigts sur sa peau et il n'arrive pas à savoir s'il aime ou déteste cette sensation.
Ek Pal Ka Jeena ( La vie ne dure qu'un temps – traduction )
« La vie ne dure qu'un temps
Puis un jour, elle nous laisse
Nous partons en emportant
Nos vertus et nos faiblesses
Au début nos mains étaient vides
Elles le seront toujours
Nous ne laissons rien de solide
Rien à part notre amour
Partage tes sourires
Avant de partir
Oh, mon cœur chantonne, il est las
Des élans vains, des aléas
Oh, mon cœur chantonne, il est las
Des élans vains, des aléas
Oh, je rêve sans cesse à ce bel ange à aimer
Oui, je rêve à mon bien-aimé
Oh, je sais qu'il est quelque part pour moi dans cet univers
Quelque part dans cet univers
J'ai cherché son visage
J'ai voulu voir son cœur
J'ai cherché son image
Je désire sa douceur
Je l'ai tant cherché
Mais je ne l'ai pas encore trouvé
Oh, mon cœur chantonne, il est las
Des élans vains, des aléas
Oh, mon cœur chantonne, il est las
Des élans vains, des aléas
Oh, la vie est comme une brise de félicité
Une brise de félicité
Oh, cette brise n'est rien d'autre qu'une trahison qui nous perd
Oui, un doux vent qui nous perd
Mais cette félicité
Me fait me sentir incomplet
Mon âme est comme assoiffée
Mon bonheur est imparfait
Je ne m'inquiète pas
Ce qu'il me manque viendra »
