Alphys avait expliqué pourquoi tuer l'humaine serait une erreur, en bégayant et en butant sur des mots à rallonge jusqu'à ce qu'Undyne lui demande de recommencer avec un vocabulaire qu'elle pouvait comprendre sans dictionnaire.

Undyne avait écouté, et plus Alphys parlait, plus sa colère retombait. Elle n'était pas calme pour autant – il faut dire que se faire faire la morale, retenue par l'âme et plaquée contre le sol n'était pas l'idéal en termes de relaxation. Elle dut se retenir plusieurs fois de faire des commentaires et grinçait des dents. Au moins acceptait-elle l'explication. Frisk avait beaucoup de chance que la femme-poisson ait une telle confiance envers Alphys, et réciproquement. A peine avait-elle terminé que Sans, épuisé, relâcha son âme. Undyne se releva, beaucoup plus posée, bien qu'elle semblât toujours tendue comme un arc, et lorsque Sans suggéra en baillant de retourner au labo pour éviter d'inquiéter Toriel, elle demanda à les accompagner.

Bon, eh bien tant pis pour Toriel, alors. Pas sûr qu'elle serait ravie de voir le capitaine de la garde royale dans la même pièce que sa petite protégée.

Sans les avait à nouveau téléportés. A peine eurent-ils posé les pieds sur le carrelage du laboratoire que le petit squelette s'effondra sur place, en chien de fusil, et se mit à ronfler comme un bienheureux. Papyrus ouvrit la bouche pour le réprimander, comme à son habitude, mais il devait avouer qu'il n'avait jamais vu son frère faire autant d'efforts en si peu de temps, et préféra le laisser dormir, comme la petite Frisk que toutes ces émotions avaient épuisée et qui avait piqué du nez au milieu des explications de la scientifique royale.

Les trois monstres contournèrent le squelette endormi. Toriel n'était pas encore là, le post-it que Sans avait laissé sur le bureau était intact. Alphys alla chercher quelques chaises pour Papyrus et Undyne et tous trois s'assirent dans un silence gênant.

Difficile de lancer un sujet de conversation après une altercation pareille. « V-vous avez faim ? Soif ? » tenta Alphys. « J'ai d-d-des nouilles instantanées. Vous voulez des nouilles instantanées ? » Papyrus et Undyne refusèrent poliment. Alphys se gratta la base du cou et ses pieds tapèrent légèrement dans le vide. Une idée, vite, quelque chose à dire, quelque chose à faire… Son regard se posa sur Frisk. « Papyrus ?

- Nyeh ? » Le squelette leva les yeux, l'air un peu ailleurs.

- Tu veux b-bien que j'examine Frisk ? Toriel a dit qu'elle était malade, je devrais p-peut-être m'assurer qu'elle va bien ? »

Le regard de Papyrus tomba sur Frisk, puis revint sur Alphys, Undyne, encore Alphys, et enfin il hocha la tête. Alphys se leva et fit un mouvement pour prendre Frisk dans ses bras, puis sembla se souvenir de quelque chose. Elle s'excusa et consacra quinze bonnes minutes à chercher plusieurs instruments médicaux à travers les différents étages du laboratoire en désordre. Lorsqu'elle revint, elle trainait derrière elle une table d'examen à roulettes, un stéthoscope autour du cou. Cette fois elle tendit les bras délicatement pour récupérer Frisk des mains de Papyrus.

Frisk gémit et ouvrit de petits yeux fatigués. De minuscules sanglots se réveillèrent en même temps qu'elle et Alphys s'inquiéta. « Non, non ! Ne pleure pas, tout va bien ! Euh, moi gentille ? Moi amie ?

- C'est un bébé, Alphys. Pas un extra-terrestre, » dit Undyne. Elle gardait un ton calme, mais en se tournant vers elle, Alphys vit qu'elle essayait de ne pas sourire. Alphys sentit une bulle de soulagement éclater dans sa poitrine, elle ne supportait pas quand Undyne était de mauvais poil, surtout quand c'était à son sujet. Si elle arrivait à être amusée, alors la situation n'était pas si terrible que ça.

Papyrus fit un petit signe de main vers Frisk pour attirer son attention et lui fit une grimace qui sembla la calmer un peu. La présence du grand squelette semblait la rassurer. Lorsqu'Alphys l'emmena sur la table d'examen, la petite humaine garda son regard fixé sur lui.

- Elle a l'air de beaucoup t'aimer, » remarqua Undyne.

- Bien sûr ! Tout le monde aime le Grand Papyrus ! » répondit l'intéressé. Il semblait un peu distrait, inquiet, même s'il gardait un sourire de façade. Des choses devaient être dites, et ni lui ni Undyne n'étaient sûrs de vouloir les dire. Alors ils détournaient les yeux, comme pour éviter de regarder ces mots qui flottaient entre eux.

Alphys examinait l'humaine de son côté et se trouvait bien contente d'avoir quelque chose pour s'occuper. Frisk la regardait avec des yeux curieux qui ne savaient pas trop quoi penser. Elle resta sage pendant que la monstresse s'affairait.

« Papyrus ? » fit soudain Undyne après plusieurs minutes de déni.

- Hum ?

- Ecoute, je m'en veux de t'avoir attaqué, tout à l'heure. »

Papyrus eut brièvement l'air surpris et sourit encore. « Oh ! Ça va, tu ne m'as pas attaqué !

- D'accord, presque attaqué. » Elle avait tout de même sorti ses lances…

- Ce n'est rien, Undyne ! Je sais que tu faisais ton travail ! » lui assura Papyrus, et son ton se fit un peu plus doux, plus sincère, lorsqu'il ajouta : « Et je sais aussi que tu ne m'aurais pas vraiment attaqué, tu voulais juste me faire peur ! Euh… Par contre, ne recommence pas, s'il-te-plaît ! »

Papyrus, toujours prêt à pardonner tout le monde, pour tout et n'importe quoi. Undyne ne saurait jamais comment il y parvenait. « On te mérite pas, crâne d'os, » grommela-t-elle presque pour elle-même.

- Merci…? » Ils se turent un instant. Papyrus jouait nerveusement avec ses gants. « Je voudrais m'excuser aussi !

- T'excuser pour quoi ?

- Ben… Pour t'avoir mise en colère surtout.

- Je suis tout le temps au moins un peu en colère, t'as pas à t'excuser pour ça.

- Non, mais c'est différent ! » Papyrus plongea ses yeux dans le regard borgne de son amie et mentor et Undyne sentit un pincement de culpabilité devant son air dépité. « Je suis ton ami, mais tu ne voulais même pas me dire ce que le roi voulait vraiment faire avec les humains ! Je ne devais pas être à la hauteur, n'est-ce pas ? Tu n'avais pas confiance en moi. Nyehe, tu savais que je me retiens quand je me bats. » Undyne serra le poing en entendant son petit rire sans joie. « Et le pire, c'est que je sais aussi que si je l'avais su, j'aurais sûrement essayé de t'arrêter. Même si je veux juste être ami avec tout le monde, au final je n'aide personne. Tu dois penser que je suis vraiment qu'un crâne d'os.

- Papyrus, ferme-la ! » s'écria Undyne, au bord de son siège, et Papyrus sursauta. « T'as rien compris ! Tu crois qu'on t'a rien dit parce qu'on avait peur que tu te ranges du côté des humains ? On t'a rien dit parce qu'on voulait pas te faire de peine ! T'es le seul monstre que j'ai jamais rencontré qui soit resté toute une nuit debout à attendre que je l'entraîne, pour ensuite refuser en bloc de faire du mal à qui que ce soit ! T'es un vrai trésor dans ce monde et je t'interdis de croire une seule seconde que tu n'es pas à la hauteur parce que tu as voulu protéger un bébé ! »

Des larmes d'émotion brillaient au fond des orbites écarquillées de Papyrus, et Undyne se demanda s'il avait besoin d'un câlin. La réponse était oui. Mais elle ne fut pas assez rapide et se retrouva piégée dans une paire de bras osseux avant d'avoir pu dire ouf. « UNDYNE ! LE GRAND PAPYRUS T'EST EXTRÊMEMENT RECONNAISSANT ! ET À PARTIR DE MAINTENANT JE VAIS FAIRE DE MON MIEUX POUR DEVENIR ENCORE PLUS FORMIDABLE QUE JE NE SUIS DÉJÀ ! »

Un sourire gigantesque poussa sur le visage d'Undyne, fière comme pas permis. Elle passa à son tour les bras autour de Papyrus et serra si fort qu'elle en souleva presque le squelette. « JE PRÉFÈRE ÇA, BLANC-BEC !

- NYEH !

- NYARGH !

- Qu-aaah ! » cria une troisième voix qui fit se retourner tout le monde vers l'entrée du labo.

Toriel était enfin arrivée, et dans sa hâte s'était étalée à plat ventre dans sa cape noire, ce qui lui donnait des airs de vieux tas de linge abandonné. Elle avait trébuché sur le corps inerte de Sans qui avait ouvert les yeux avec difficulté lorsque les grosses pattes blanches de l'ancienne reine lui étaient tombées dessus. Il bailla, se frotta la joue et tenta vaguement de se redresser. « Qu'est-ce qui se passe ? »

Toriel leva le nez pour considérer un peu mieux la situation, et eut soudain un sourire presque trop joyeux. « Oh, rien, on dirait juste que je suis tombée sur un os ! »

Sans cligna des yeux, et tous deux éclatèrent de rire, tandis que Papyrus regrettait d'être en vie en arrière-plan. « Et c'était une belle cascade, Toriel, mais heureusement que nous sommes déjà six pieds sous terre !

- Mon Dieu, Sans, c'est de PIRE en PIRE ! » s'écria Papyrus, exaspéré. « Je n'arrive pas à CROIRE que tu ais trouvé quelqu'un qui soit tombé aussi BAS que toi! »

Et en un instant, tous les regards étaient sur Papyrus. Undyne, Alphys, Sans et Toriel, tous le regardaient en essayant vainement de retenir leur rire au fond de leur gorge. Papyrus les regarda tour à tour, sans comprendre. « Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ? Qu… » A l'instant précis où il se rendit compte exactement de ce qu'il avait dit, l'horreur s'empara de son visage. Ses orbites s'écarquillèrent de dégoût et il porta une main à sa bouche, honteux. « Oh, mon Dieu, non… » dit-il presque à mi-voix, et ce fut comme un signal.

Undyne, Alphys, Sans et Toriel éclatèrent dans une crise de fou rire, dans un même ensemble, incapables de s'arrêter, pendant que Papyrus, mortifié, faisait de son mieux pour ne pas rire aussi de son propre jeu de mot involontaire. Frisk aussi riait, assise sur la table d'examen, le dos soutenu par les mains griffues d'Alphys, et l'espace de quelques minutes, ce fut comme si tout était à sa place. Comme si rien ne s'était passé. Comme s'il n'y avait ni garde royale, ni barrière à détruire, ni loi qui demandait la mort d'une enfant tombée de la surface. Il n'y avait que des amis qui riaient ensemble, heureux, et personne pour les en empêcher.