Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE XI
Allongé sur son lit, Suguru songeait à la nuit passée en compagnie d'Hiroshi, à observer les étoiles. Le ciel avait été dégagé et la voûte céleste resplendissante. Cependant, c'était une toute autre étoile qui accaparait ses pensées.
« Pensez-vous vraiment que tous les musiciens sont des bons à rien ? L'excellence demande de la rigueur, du travail et des sacrifices aussi parfois.
– Moi, je ne le pense pas…
– Alors pourquoi le penserait-on à votre place, Nakano ? »
Il soupira. Que le jeune homme ait arrêté la musique était un véritable gâchis. Hiroshi était fait pour briller sur scène, pas pour éteindre sa flamboyance au fond de livres scolaires. Et cela, Suguru le pensait en dépit des sentiments – toujours plus forts et toujours plus meurtris – qu'il vouait à son camarade.
C'est terrible qu'il en soit réduit à piétiner ses rêves à cause de sa famille. Sa mère n'a pas l'air si sévère, pourtant…
Quoi qu'il en soit, il n'avait son mot à dire sur rien alors autant en prendre son parti. Il se leva et alluma son ordinateur portable car il avait des cours à récupérer.
Cependant, quand il cliqua sur la pièce jointe à son courrier pour la télécharger, son écran se figea. Réprimant une injure, Suguru tenta de revenir à la page précédente mais plus rien ne répondait. Avec un soupir irrité, il pressa le bouton de redémarrage, mais quand il essaya d'accéder à sa boîte aux lettres électronique, tout se bloqua à nouveau. Quelques tentatives infructueuses plus tard, l'adolescent dut se rendre à l'évidence : Internet ne fonctionnait plus sur son ordinateur.
« C'est pas vrai ! » siffla-t-il, furieux et désemparé, car il n'avait pas la moindre idée de comment résoudre ce nouveau problème. De plus, il avait besoin de récupérer rapidement ce document. Il se souvint alors du jeu de piste interactif que lui avait envoyé Hiroshi et se jeta sur son téléphone comme si sa vie en dépendait ; avec un peu de chance, le jeune homme pourrait l'aider.
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« … Et tu attends quoi pour l'embrasser ? Tu as peur qu'il te colle une autre claque ? » gloussa Sakura en fourrant à la diable des vêtements dans un sac après une séance d'essayage haute en couleurs dans la chambre de son ami. Celui-ci secoua la tête avec un léger soupir.
« J'ai tâté le terrain, figure-toi, et il n'est pas intéressé par les garçons.
– Tu es certain que tu n'as tâté que le terrain ? Mais où sont donc passés tes talents de roi des dragueurs, Nakano ? Personne ne t'a jamais résisté, que je sache !
– Sauf toi, fit remarquer Hiroshi en repliant soigneusement un superbe kimono de femme, rose pâle panaché de vert. Mais lui, c'est… c'est pas pareil. »
« Allons bon. » Sakura reposa son sac et effleura doucement la joue de son ami qui affichait en cet instant un air terriblement abattu. « Qu'est-ce qui n'est pas pareil ? La manière dont il réagit à tes avances ou celle dont tu le considères ? Tu t'étais déjà pris des rebuffades par le passé, alors pourquoi est-ce plus grave pour celle-ci ? »
Hiroshi la regarda d'un air interrogateur.
« Je vais te dire pourquoi, Nakano. Parce que tu l'aimes. Mais comme ça ne t'était jamais arrivé avant, tu ne sais pas comment agir. Fonce, il n'attend que ça.
– Il n'est pas attiré par les garçons, combien de fois je vais devoir te le répéter ? Tu es pénible, à la fin.
– Tu veux que j'aille lui parler pour mettre les choses au clair ? susurra la jeune fille d'un air mutin.
– Surtout pas ! Tu ne ferais qu'empirer les choses !
– Ah ah ! Tu as peur, Nakano ! Peur de ce que tu pourrais véritablement entendre… »
La sonnerie du téléphone d'Hiroshi retentit, à l'immense soulagement de celui-ci. Une mélodie que Sakura ne connaissait pas, au piano. Le jeune homme décrocha avec un empressement non feint.
« Nakano ! Oui, salut Fujisaki ! »
L'adolescente sourit. Quand on parlait du loup…
« … Si tu peux passer ? Oui, bien sûr ! Comment, un problème avec Internet ? Hé bien, apporte ton ordinateur ici, j'y jetterai un coup d'œil. D'accord. À tout de suite ! »
Hiroshi raccrocha avec un sourire radieux.
« Laisse-moi deviner, c'était Fujisaki ?
– Il a un problème avec son ordinateur alors il va passer pour me montrer ça, se défendit faiblement le jeune homme.
– Oh, mais je ne te demande pas de te justifier. Bon je vais y aller, j'ai promis de ne pas rentrer trop tard, de toute manière. Et comme ça vous pourrez roucouler tranquille, tous les deux. Au fait, c'est quoi cette musique que tu as mise en sonnerie ?
– Gymnopédie n° 2, d'Erik Satie. C'est… la sonnerie attitrée de Fujisaki », avoua Hiroshi qui se sentit soudain un peu idiot – mais juste un peu. Sakura leva les yeux au ciel et quitta la pièce.
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« Hé bien, tu t'es ramassé un beau virus, Fujisaki. »
À l'énoncé du diagnostic, Suguru pâlit. S'il venait à perdre son travail universitaire, il était fichu.
« Oh, dit-il seulement.
– Mais ne t'en fais pas, en principe je devrais arriver à récupérer tes données. Seulement il va falloir que tu me laisses ton portable un jour ou deux. Ça ira pour tes cours ?
– Oui, je vais me débrouiller. L'essentiel est que je puisse récupérer mon travail. J'aurais dû faire des copies de sauvegarde, mais… Enfin, ça me servira de leçon. »
Hiroshi mit l'ordinateur en pause.
« Bon, je verrai ça plus tard, parce que ça risque d'être long. Heu… Que dirais-tu de… de rester dîner ici ce soir ? Je te raccompagnerai après. Il n'y aura que ma mère et moi, proposa-t-il, l'air détaché.
– Ah ? Hé bien… avec plaisir, Nakano.
– Super ! Je vais prévenir ma mère. »
Demeuré seul, Suguru en profita pour jeter un coup d'œil plus approfondi à la chambre de son ami. Elle était grande et meublée avec goût, encombrée dans un coin par des cartons ; les affaires d'Hiroshi, sans aucun doute. Son bureau, assez désordonné contrairement au reste de la pièce, croulait sous les livres scolaires et universitaires.
Alors qu'il s'approchait d'une étagère bourrée de livres de poche, Suguru avisa un petit sac posé dans un angle. Un sac en papier décoré de fleurs roses, insolite dans cette chambre de garçon. Le cœur soudain embrasé de curiosité – et de jalousie – il se pencha et jeta un coup d'œil à son contenu : des vêtements de fille ; il y avait même un soutien-gorge jeté en haut de la pile.
Subitement malheureux à un degré indescriptible, Suguru se rassit. Ces vêtements appartenaient probablement à Sakura, et quoi de plus normal, en fin de compte ? Hiroshi et elle sortaient ensemble, et le jeune homme lui avait confié s'être enfin rangé. Manifestement, il avait tenu parole.
« C'est bon pour ce soir, annonça le lycéen en repassant dans la chambre. Ma mère est ravie, apparemment elle t'apprécie beaucoup ! »
Même si je ne suis qu'un bon à rien de musicien ? manqua rétorquer le garçon, qui s'arracha un sourire et répondit à la place : « Oui, nous avons discuté un petit moment lorsque je suis venu chez vous la première fois. »
Tout au long du repas, Suguru s'efforça de ne rien laisser paraître de la vive jalousie qui lui rongeait le cœur. C'était bien sa faute si Hiroshi lui avait préféré Sakura, il n'avait cessé de se mentir et jouer avec lui les vierges effarouchées. Il avait eu peur de ses sentiments, peur du caractère volage du jeune homme… et ce faisant, il l'avait définitivement perdu. Par conséquence, sa jalousie était plus que déplacée, elle n'avait aucun lieu d'être, et il n'avait plus qu'à se résigner.
« … Allez-vous donner d'autres concerts dans l'année ? »
Tiré de ses amères réflexions, le jeune garçon tressaillit presque.
« Je vous demande pardon, madame ?
– Vous vous êtes produit en concert le mois dernier, y en aura-t-il d'autres ? »
Suguru acquiesça.
« Oui. Cela fait partie du cursus universitaire, au même titre que l'histoire de la musique, par exemple. C'était la première fois que je jouais devant un public aussi nombreux, bien qu'il ne se soit agi que du festival de l'université. La prochaine fois, j'espère me produire dans le cadre d'un événement un peu plus prestigieux », dit-il non sans arrogance.
Midori Nakano pouffa.
« Vous savez ce que vous voulez, jeune homme !
– J'ai commencé le piano à quatre ans. Ma mère a longtemps mené une carrière de concertiste avant de se consacrer à l'enseignement. J'ai su très tôt que je voulais faire moi aussi carrière dans la musique, et mon entourage a tout fait pour m'encourager. J'ai travaillé dur et j'ai obtenu le privilège d'entrer à l'université à seize ans, sur dérogation, mais uniquement après avoir fait mes preuves. J'en suis bien entendu très fier, mais pour moi ce n'est qu'une étape grâce à laquelle j'ai bon espoir d'atteindre un jour… le très haut niveau. »
Sa détermination se reflétait au fond de ses yeux marron et il ne faisait pas le moindre doute qu'il croyait sincèrement en ses paroles. Suguru Fujisaki n'était pas entré à l'université pour s'amuser, il savait exactement où il voulait aller… et il entendait bien y parvenir.
Hiroshi prit une profonde inspiration, et l'espace d'un instant sa mère pensa qu'il voulait dire quelque chose, mais il se ravisa. Quelques jours auparavant, après la discussion avec son frère, il avait téléphoné à Shûichi et s'était expliqué avec lui. Il avait pris une décision, un compromis en quelque sorte, mais il avait réfléchi et décidé de continuer Bad Luck, sans renoncer toutefois à préparer le concours d'entrée de Todai. La conversation avait duré longtemps mais Shûichi avait fini par accepter ses excuses, ainsi que l'assurance qu'il ne voulait pas renoncer à leur rêve.
Les paroles de Suguru avaient achevé de conforter sa décision. Il n'avait accepté de faire des études de médecine que pour se racheter aux yeux de ses parents, répondre à leurs attentes, mais au fond de lui il savait que ce rôle de bon fils n'était pas pour lui.
Il ne voulait pas abandonner la musique et, quoi qu'il puisse advenir, il allait tout essayer pour que vive son rêve.
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Après avoir raccompagné Suguru chez lui, Hiroshi entreprit de s'atteler aux problèmes informatiques du jeune garçon. Bien que n'étant pas à proprement parler un expert, il se débrouillait de manière honorable et il ne lui fallut pas longtemps pour identifier et neutraliser le virus responsable des déboires de son camarade. Par chance, il ne paraissait pas avoir perdu de données et, alors qu'il allait éteindre la machine, Hiroshi ne put s'empêcher, poussé par sa curiosité, d'ouvrir le dossier « Musique ». Il n'avait nullement l'intention de fouiller dans les fichiers de Suguru mais il voulait savoir quel genre de musique celui-ci aimait écouter.
Un dossier, appelé « Synthé », retint son attention et il cliqua dessus. Il comportait une quinzaine de titres, dont quatre aux noms évocateurs de « Mélodie Hiro ». Le jeune homme sourit.
Hiro, hein…
Les fichiers étaient enregistrés au format MP3 et il en sélectionna un au hasard, puis ferma les yeux pour mieux apprécier la musique. Captivé, il écouta à la suite les quinze morceaux, imaginant ce qu'ils pourraient être, accompagnés par sa guitare et la voix de Shûichi.
Avec Suguru au clavier, Bad Luck pourrait enfin se donner les moyens de viser haut. L'idée était folle mais peut-être pas si irréaliste, en fin de compte. Après un court instant d'hésitation, Hiroshi prit une clef USB dans un tiroir et la connecta au portable de son camarade. Il sélectionna le contenu entier du dossier et cliqua sur le bouton « Copier ». C'était du vol ce qu'il venait de faire.
Un emprunt, plutôt… se justifia-t-il avec un sourire en retirant la clef. Il copia ensuite les données sur son ordinateur et plaça les quatre morceaux d'accompagnement de sa mélodie avec son propre travail puis chargea le tout sur son lecteur MP3. Il avait bien une idée…
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Le lendemain matin, il laissa un message à Suguru. Son PC était prêt, il le lui rapporterait après ses cours.
Au lycée, Sakura guettait son arrivée avec impatience et elle se rua vers lui sitôt qu'elle l'aperçut, à l'autre bout du couloir.
« Alors ? Tu as conclu ? s'enquit-elle avec excitation.
– N'importe quoi…
– Quoi ? Il t'a encore éconduit ?
– Bien sûr que non, répondit son ami, un peu sur la défensive. C'est juste que ça restera platonique.
– Franchement, si j'étais toi, je lui roulerais un patin inoubliable. Comme ça, même en étant hétéro, il en serait complètement bouleversé.
– J'ai pas envie, je t'ai dit.
– Très bien alors… tu ne vois pas d'inconvénient à ce que je tente ma chance avec lui ?
– Quoi ? »
Hiroshi se figea et considéra son amie avec stupéfaction. Il lui décocha un regard glacial mais la jeune fille ne se démonta pas. Au contraire, elle insista :
« Tu ne fais rien et tu ne veux rien faire et moi… il me plaît bien ce gosse. Il est mignon, il joue magnifiquement du piano et il est très certainement respectueux. Je ne peux pas le laisser filer. Tu me comprends, j'espère ? » Son camarade haussa les épaules ; que savait-elle des qualités ou des défauts de Fujisaki, pour commencer ?
« Tu rigoles, comme si j'allais te croire.
– Non, je suis très sérieuse. À partir de maintenant, considère-moi comme ta rivale, Nakano chéri, sourit l'adolescente avec un clin d'œil.
– Je m'en fous, répliqua Hiroshi. Je vais chez lui ce soir et pas toi.
– Oui, je m'en doute… l'ordinateur. Ça ne me gêne pas que tu aies de l'avance. Au train où vont les choses, je serai sa copine et toi, tu seras toujours le bon copain, qui dépanne les PC. »
Le garçon ne savait pas si elle plaisantait ou non, mais leur professeur venait d'arriver et l'heure n'était plus aux conversations triviales mais aux cours.
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Avant d'aller chez Suguru, Hiroshi retourna chez lui chercher l'ordinateur portable et il s'arrêta en chemin pour prendre de quoi goûter à la pâtisserie française dans laquelle il avait un jour aperçu le jeune garçon. Cependant, il était un peu nerveux. Dans son dossier, Suguru avait noté « Hiro ». Pas « Nakano », ni même « Hiroshi » mais « Hiro », ce qui ne collait pas du tout avec le respect de l'étiquette dont il faisait montre au quotidien. Alors pourquoi ?
Ignorant tout de son trouble, le pianiste le remercia chaleureusement d'avoir remis son ordinateur en état. Après quoi, ils bavardèrent de choses et d'autres autour de petits éclairs au chocolat et d'une tasse de thé.
« On fait une répétition en costumes samedi prochain, ça te dit de venir nous voir ?
– Oui, avec plaisir ! »
Encore un rencard pourri… Pourquoi je propose pas un truc excitant, romantique ?
« Et après, poursuivit Hiroshi, on pourrait aller dîner quelque part… »
Et ensuite, je le raccompagne chez moi et on réveille maman ? acheva-t-il mentalement.
« Quelque chose ne va pas, Nakano ? demanda Suguru devant l'air rien moins que singulier qu'affichait son ami.
– Non, c'est rien du tout, ne t'en fais pas. »
Ils discutèrent encore un petit moment puis le jeune homme prit congé à contrecœur. Sur le chemin du retour, il ne cessa de repenser à ce que Sakura lui avait dit.
Elle n'était pas sérieuse. Elle ne peut pas vouloir sortir avec Fujisaki, c'est pas le genre de garçon qui l'intéresse, en plus.
Il sourit intérieurement. Ce n'était qu'un stratagème grossier pour le pousser à se dépêcher et elle avait naïvement cru qu'il tomberait dans le panneau. Mais il n'était pas si bête, et s'il avait décidé de prendre son temps avec Suguru, il prendrait son temps, que ça lui plaise ou non !
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Deux jours plus tard, ce fut la reprise officielle des répétitions de Bad Luck. Hiroshi passa récupérer sa guitare chez son frère et reprit le chemin du local comme si rien ne s'était passé. Shûichi l'accueillit avec effusion, là encore comme s'ils n'avaient pas été en froid pendant des semaines ; tout paraissait oublié.
La séance se déroula plutôt bien, et même s'ils n'avaient pas joué depuis un bon moment ils retrouvèrent rapidement le rythme. En fin de compte, ils n'avaient pas perdu la main tant que ça et Shûichi était radieux. Hiroshi, lui, affichait un air satisfait, content d'avoir pu pratiquer un peu car l'exercice lui avait manqué, et tout aussi content de l'amitié retrouvée de son camarade. Tout en rangeant son matériel, il se mit à siffloter un air un peu nostalgique.
« C'est super joli, Hiro, ce que tu fredonnes, commenta Shûichi.
– Tu aimes ?
– Oui ! C'est quoi ?
– Tiens, écoute.
Nakano prit son lecteur MP3 et lui fit écouter une des pistes de Suguru.
« C'est extra ! »
Sur le titre suivant, Hiroshi avait enregistré la guitare et le synthétiseur et le résultat était plus que convaincant.
« Hiro ! C'est super ! C'est de qui ?
– La guitare, c'est moi…
– Non ! Et tu joues aussi du synthé ?
– Non, le clavier c'est pas moi.
– Accouche à la fin ! Qui c'est ?
– C'est Fujisaki. »
L'air enthousiaste du garçon s'évanouit aussitôt ; il se rembrunit même et arracha brutalement l'écouteur de son oreille.
« Je te vois venir, Hiro. Tu crois que… Après avoir essayé de me quitter tu veux me remplacer, maintenant ? Je suis pas assez bien pour toi ? Il te faut un universitaire !
– Shûichi, calme-toi », dit posément Hiroshi, qui s'était attendu à des réserves de la part de son ami mais pas à une hostilité aussi marquée.
– Non ! Je me calmerai pas ! Elle a raison Sakura. Il t'a complètement retourné la tête ce minus ! Depuis que tu l'as rencontré tu as changé ! D'abord tu quittes le groupe et maintenant tu veux me remplacer ! tempêta le garçon, des larmes de colère dans les yeux.
– Je ne veux pas te remplacer ! plaida son ami.
– T'es vraiment qu'un salaud, Hiroshi !
– Shûichi, attends ! »
Trop tard. Shûichi avait claqué la porte et ses pas résonnaient dans l'escalier métallique qui menait au rez-de-chaussée ; bien évidemment, il ne répondit pas aux coups de fil du jeune homme.
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Le lendemain avait lieu la répétition costumée. Suguru était arrivé en avance pour pouvoir discuter un peu avec Hiroshi qui lui parut assez fatigué, comme s'il avait mal dormi. Alors qu'il passait devant eux pour rejoindre les loges, Shûichi lui lança un nom d'oiseau au visage avant de s'éloigner précipitamment.
« Pourquoi est-ce qu'il m'a insulté ? demanda le garçon avec surprise et indignation.
– Je ne sais pas, mentit Nakano, dissimulant sa colère.
– Salut les garçons ! s'exclama Sakura qui venait d'arriver. Comment vas-tu, Fujisaki ? ronronna-t-elle avec un sourire aguicheur. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vus… »
Le pianiste voulut répondre mais Hiroshi ne lui en laissa pas le temps et empoigna vivement sa camarade par le bras.
« On doit aller se changer. »
Muet, Suguru les regarda s'éloigner. Hiroshi voulait sûrement être seul un moment avec sa petite amie, et quoi de plus normal ? Son cœur se serra. Pourquoi s'imposait-il ce calvaire ? Tout à coup il voulut partir, rentrer chez lui et… et quoi ? Pleurer ? Hors de question ! Résigné, il s'installa au fond de la salle. Peu après, quelques autres adolescents arrivèrent et se dispersèrent à travers la salle. Deux filles vinrent s'asseoir juste devant Suguru – alors que la plupart des sièges étaient vides – mais alors que le garçon faisait le geste de se lever pour se placer ailleurs, un jeune homme sensiblement plus âgé que les autres, qu'il reconnut pour l'avoir vu au théâtre avec Nakano et qui devait être son frère Yûji, grimpa sur la scène et appela ses acteurs.
Le pianiste resta bouche bée devant le spectacle qui se présentait à ses yeux. Hiroshi, Shûichi et trois autres garçons portaient de riches kimonos de femme taillés dans des étoffes chatoyantes. Les filles, elles, arboraient des tenues sobres et masculines.
Vêtu d'un kimono rose pâle brodé de larges fleurs aux manches et au col et d'un haori un peu plus foncé, Hiroshi portait aussi une longue perruque brune retenue par un peigne laqué.
« OK, pour commencer je veux juste Tomi-Hime et le fauconnier, les autres vous pouvez vous asseoir. On fait la scène de la fuite et le retour au château. »
Sakura rejoignit Hiroshi au centre de la scène ; comme les autres filles, elle portait un haori noir et un hakama plissé. Ils entreprirent de se promener, main dans la main, en faisant mine de chercher des objets disposés sur des tables. Les décors n'étant pas encore finis, il fallait laisser l'imagination prendre le dessus. Ils traversèrent ainsi toute la scène et s'installèrent sur un petit banc.
« Dites-moi, pourquoi ne partirions-nous pas dans un endroit où personne ne pourrait nous retrouver ? Juste tous les deux… Si vous continuez à vivre parmi les humains, votre vie ne durera pas éternellement, j'en suis conscient, dit doucement Sakura. Cependant, je suis sûr de pouvoir vous offrir quelque chose de plus précieux encore. Peut-être que cela ne durera que quarante, trente ou même vingt ans… Comparé aux dieux oubliés, le temps qui nous est imparti est très éphémère. Toutefois, peu importe que la fleur se fane seulement un jour après avoir fleuri ou qu'elle garde son éclat pendant cent ans, cela n'affecte en rien la beauté qui est la sienne. Tomi-Hime, vivons… et mourons ensemble. »
Hiroshi détourna les yeux un instant puis regarda son amie, l'air grave et troublé.
« Vingt ans… avec une vie aussi courte aurais-je l'occasion de manger d'autres de ces délicieuses quenelles ?
– Bien sûr. Allez-vous y réfléchir ? »
Sakura se pencha pour prendre la main du jeune homme et l'embrasser mais Shûichi, vêtu lui aussi d'un costume féminin, fit irruption sur scène.
– Hime-sama ! appela-t-il d'un ton pressant.
– Pourquoi es-tu venue ici ?
– Hime ! Je vous supplie de revenir au château ! »
Les deux filles assises devant Suguru grognèrent.
« Franchement elle m'énerve, cette Hasumi. Tu as vu comme elle s'y croit ? Tout ça parce qu'elle sort avec Nakano.
– Tu as raison, renchérit sa camarade. Je me demande bien ce qu'il lui trouve. Elle est vierge, en plus. Moi, au moins, j'ai de l'expérience.
– Se faire coiffer au poteau pas une pucelle, c'est rageant. De toute façon, connaissant Nakano, il n'attend sans doute qu'une seule chose. Pauvre Hasumi. Elle va donner sa virginité à un drôle de garçon…
– Et après, il la jettera. »
Les deux filles gloussèrent sous cape, semant le trouble dans le cœur de leur voisin. Leur bavardage se poursuivit durant tout le reste de la répétition et Suguru ne fut pas mécontent quand elle se termina. Sans tarder, il rejoignit le couloir qui conduisait aux loges pour y attendre Hiroshi.
Shûichi fut le premier à en sortir, et à peine l'eût-il vu qu'il se précipita sur lui, l'œil allumé d'une lueur vindicative. Instinctivement, Suguru se gara.
« Tu n'es qu'une sale petite garce qui essaie de monter mon copain contre moi, siffla Shindô avec hargne. Mais tu sais quoi ? Hiro se sert de toi. Il essaie de t'amadouer, et tu sais pourquoi ? Il veut juste coucher avec un petit vierge. Ça l'excite les puceaux, alors si j'étais toi, je ferais gaffe à mes fesses !
– Shûichi ! » intervint Sakura qui s'était elle aussi changée. Le garçon lui tira la langue et partit sans attendre. Suffoqué, Suguru paraissait changé en pierre et la jeune fille se retourna vers lui et lui adressa un petit sourire réconfortant.
« Je ne sais pas ce qu'il t'a raconté mais ne l'écoute pas, il est jaloux. Tu sais, ça tombe bien que Nakano ne soit pas encore là, parce que je voulais te dire quelque chose… en privé. »
Son sourire s'élargit comme elle se rapprochait de lui et, sans hésitation elle l'enlaça et l'embrassa. C'est à cet instant qu'Hiroshi sortit des loges.
À suivre…
Haori : veste que l'on enfile par-dessus le kimono.
Hakama : pantalon-jupe large porté sur le kimono.
