Une femme boit son café. Elle est assise sous un porche baigné de soleil, écrivant sur un bloc notes, sans savoir qu'elle est observée. A cinquante mètres de là, deux hommes se cachent dans l'ombre d'un amas de tronc d'arbres le long d'une rivière, invisibles et débattant silencieusement une question qui les préoccupait tous les deux. L'un d'eux prend la parole.
- Je pense qu'on devrait le faire aujourd'hui.
Silence. Il continue.
- Tu penses qu'on devrait le faire aujourd'hui ?
- Qu'est-ce que j'en sais ?
Accord à contrecœur sur le sujet.
- Bon… t'es prêt ?
- Je serais jamais prêt pour cette conversation.
- Tu penses qu'on devrait le faire quand alors ?
- C'était ta putain de brillante idée. Pourquoi, tout d'un coup, c'est à moi de choisir ?
- J'essaye juste d'être prévenant, imbécile.
- Surveilles ton langage, trou du cul.
- C'est qui que t'appelles trou du cul, enfoiré ?
- Oh, tu veux te battre maintenant, espèce de tache ?
Pause. Ronchonnements.
- Je te prends n'importe quel jour de la semaine.
- Ben alors les semaines dans lesquelles tu vis doivent avoir un jour spécial « Tu Rêves ».
- Changes pas de sujet, putain.
- Pourquoi ? Je l'aime pas.
Pause. Il poursuit
- Oublions tout ça.
- Soit c'est nous qui en parlons, soit c'est elle. Je vais pas m'enfuir parce que t'es une poule mouillée.
- Une poule mouillée qui a défendu ton petit cul contre ce grand méchant Pentecôtiste fanatique, l'oublie pas.
- Ok, c'est bon. Je vais te botter le cul jusqu'à Burlington.
Pause. Il ajoute.
- Après le déjeuner.
- Continues comme ça, et il n'y aura plus aucune vie sexuelle sur laquelle s'engueuler.
Soupir.
- S'engueuler avec toi n'est qu'un préliminaire de toute façon.
- Ouais, et t'es bon qu'à ça.
- Dit le roi de la pipe qui dure cinq secondes.
- Ma mâchoire me fait mal.
- Ah ouais ? Ca te fait mal ? Vas dire ça à mon cul après cette première fois !
- Calme-toi ! Quelqu'un pourrait t'entendre.
Pause.
- Pourtant, t'as dit que ça faisait pas si mal.
- Ouais, ben j'voulais pas que tu te sentes coupable.
- Me mens pas, putain.
Pause. Silencieusement.
- Je déteste quand tu me mens.
- Ouais, ben j'aime pas quand on me ment.
- Ca veut dire quoi ça, bordel ?
-Quand allais-tu me dire qu'Alma ne voulait pas laisser Junior s'installer ici ?
Silence.
- Tu ne comptais pas le faire, c'est ça ?
- C'est pas ton problème.
- C'est pas mon problème ? Comment tu peux dire ça ?
- C'est entre moi et Alma.
- Je l'ai appris par Junior, trou du cul. Tu sais comment je me sens ? Comme un employé de maison… pardon, employé de lit.
- T'es obligé de parler comme ça ?
- C'est à dire ?
- Comme si tu croyais que j'étais là juste pour le sexe !
Longue pause. Silencieusement.
- C'est sensé être notre famille, maintenant, tu te souviens ? Je devrais savoir ce qui se passe.
- Ca va se faire.
- Mais Alma…
- Alma a eu Junior toute sa vie, putain !
- D'accord, calme-toi…
- Elle dit que j'ai une sorte de mauvaise influence sur elle, un truc du genre.
- Tu te fous de ma gueule ? Une mauvaise influence ? Ouais, tu l'as seulement influencée pour qu'elle aille à l'école et qu'elle veuille gérer sa propre affaire, pour qu'elle fasse quelque chose de sa vie, mis à part vivre dans le trou du cul du Wyoming et épouser un bidasse qui sait à peine lire et qui la battrait probablement.
Pause.
- Joli discours. Je me sens vraiment inspiré.
- Ta gueule .
Pause.
- J'imagine que t'as une mauvaise influence à cause de moi.
- J'imagine. C'est pas décent, tu comprends.
- Ouais, je comprends, on va aller en enfer et on emportera toutes nos abominations avec nous.
Longue pause.
- Qu'est-ce que tu vas faire à propos de Junior ?
- Rien.
- Quoi ?
- Je vais rien faire. Nous allons l'avoir ici, même si on doit prendre la route jusqu'à Riverton nous-mêmes. Elle est majeure, Alma ne peut rien faire contre ça.
- Ouais. C'est pas un truc de pédé ça.
- C'est sensé être une blague ?
- Ha ha ha.
Pause.
- J'aurais jamais dû l'épouser.
- Tu vas te torturer encore longtemps avec ça ?
- C'était pas normal. Putain, je pensais à quelqu'un d'autre quand je disais mes putain de vœux sacrés !
- Euh… j'espère que ce quelqu'un, c'est moi.
- Non, c'est la serveuse du restaurant où j'avais pris mon petit déjeuner. Bien sûr que c'est toi !
- J'voulais juste être sûr.
- Bon Dieu. Quand est-ce que tu vas arrêter de me demander des trucs comme ça, putain ? Combien de fois je vais devoir le répéter ?
- Tu le dis aussi souvent qu'il y a de dents dans la bouche d'une poule.
- J'croyais que t'étais assez intelligent pour comprendre l'idée sans que je te le répète comme ces chanteurs de country transis.
- Ouais, ben désolé .
- Réagis pas comme ça. Seigneur.
Long silence. Des regards mal à l'aise.
- T'es toujours désolé ?
- Désolé pour quoi ?
- Tu sais. Pour tout ça.
Soupir.
- Je suis désolé pour Alma. Je suis désolé de les avoir blessées, elle et les filles. Je suis désolé qu'elle ait dû demander le divorce pour que je prenne une putain de décision.
Pause. Calme.
- Je suis vraiment désolé que le monde soit tellement haineux envers les gens qui veulent vivre tranquillement, qui ne font de mal à personne.
- Ouais.
- C'est pas ce que tu voulais savoir en fait, c'est ça ?
- Pas vraiment.
- Regardes moi.
Pause.
- Je suis pas désolé de t'avoir rencontré. Je l'ai jamais été. Tu m'entends. Je suis juste désolé de t'avoir laissé partir après cet été là, je suis désolé d'avoir perdu ces douze années. J'y repense parfois, tu sais ? Je vois ce qu'on a aujourd'hui et à quel point c'est bon, et je pense qu'on aurait pu l'avoir depuis bien plus longtemps, sauf que j'étais bien trop peureux et que je ne savais pas comment ne pas l'être.
Pause.
- Merci. Ca fait du bien d'entendre ça.
Un mouvement de tête contrit.
- T'es vraiment un idiot, tu sais ça ?
- Mince alors, j'ai failli croire à toutes ces belles que t'étais en train de dire…
- T'as rien compris en fait, c'est ça ?
Pause.
- Non, j'imagine, que non.
- Sept putain d'années, et t'as toujours pas compris ? Tu me connais mieux que personne. Tu t'attends à ce que je sois capable de te parler de ça ? J'ai pas les mots. Je les ai jamais eu et je les ai jamais appris. Je sais pas comment te faire asseoir et te dire 'Voilà ce que je ressens'. Tout ce que je sais faire, c'est coucher avec toi, même si j'ai été élevé pour penser que c'était dégoutant, et quitter boulot sur boulot pour pouvoir partir avec toi pendant une semaine, mentir à une femme qui m'a fait deux enfants et qui m'a jamais fait de mal pour pouvoir continuer à te voir, et t'embrasser au grand jour parce que je pouvais pas supporter de pas le faire. Puis la seule à laquelle je pouvais penser, c'était de quitter tout ce que je connaissais, partir à des milliers de kilomètres de mes enfants, utiliser l'argent d'un homme que je connais pas, et vivre ouvertement, là où les hommes avec les démonte-pneus peuvent me trouver et me tuer.
Pause. Une grande respiration.
- Et j'ai fait tout ça pour toi. C'est pour ça que tu dois laisser tomber quand ça me gonfle de devoir te répéter tout ça alors que tu le sais déjà, de t'entendre me demander si je suis désolé, et de savoir que tu veux entendre des mots magiques qui, d'une manière ou d'une autre, auraient plus d'impact que tout ce que j'ai fait.
Pause. Un reniflement.
- Seigneur. D'où ça vient, tout ça ?
- J'imagine que ça vient du fait que t'as l'air d'avoir aucune idée de combien je t'aime.
Un son étranglé. Une hésitation.
- Je suis désolé.
- Désolé pour quoi ?
Avec douceur, pour réassurer.
- C'est moi le mec avec la langue paralysée, qui peut dire les choses qu'il veut.
- Pour un mec avec une langue paralysée, t'as beaucoup parlé.
Gloussements.
- J'imagine que c'est toi qui l'a fait sortir de moi.
L'un se mouche, l'autre soupire.
- Viens là.
- Pourquoi ?
- Parce que j'ai envie de t'embrasser jusqu'à ce que ta peau soit irritée à cause des frottements de ma barbe, si ça te va.
- Oh… je suppose que ça me va.
Pause. Longue pause.
- Bon… si tu insistes pour qu'on ait cette horrible conversation avec Lizzie à propos de nos affaires privées, j'imagine qu'on devrait le faire au plus vite, pour s'en débarasser.
- On est pas pressés.
- Bien sûr que non, maintenant que t'es plus excité qu'un taureau.
- C'est pas de ma faute si t'es trop chaud pour moi.
- Ta chemise est déboutonnée là. Tu ferais mieux de te rhabiller, ou Lizzie va croire qu'on a fait des cochonneries.
- On en a pas fait… pour le moment.
Gros soupir.
- Allez, avant que je devienne dingue.
- Oh… très bien.
Quelques pas. Une pause.
- Ennis ?
- Quoi, Jack ?
- J'espère que tu sais à quel point je t'aime.
Soupir.
- Bien sûr que je le sais, parce que j'ai plus de chance que toi. J'ai un homme qui sait comment me le dire.
- T'as pas plus de chance que moi. J'ai de la chance pour différentes raisons, c'est tout.
Ils marchent.
- Hmm. On devrait peut être faire une petite démonstration à Lizzie…
- Ta gueule.
- Je suis certain qu'elle serait intéressée…
- J'écoute pas ce que tu dis.
- Peut être que tu réussirais à tenir plus de cinq secondes devant un public.
- Ca suffit. Je vais vraiment te botter le cul jusqu'à Burlington.
Pause.
- Mais ouais, après le déjeuner.
