Flamme d'amour, meurent les beaux jours
Bonjour, bonsoir !
Oui, ça fait longtemps, j'en pleure, mes amours, j'en pleure ! Mais j'ai réussi à écrire ça (en quatre mois, oui, taggle) ! Mais je voulais m'appliquer donc ça m'a pris pas mal de temps. Du coup, pardon d'être aussi longue, je sais que vous comprenez mais j'aime le répéter.
Sans transition, je vous réponds (merci encore pour vos commentaires, ça me fait un max de bien, vous n'imaginez pas !) :
Sanae :
*calin* Ma vie, c'est vraiment du 'ça s'en vaaaa et ça reviiiient~' en ce moment ! XD Mais je suis contente de lire tes commentaires, t'es trop choupi ! Alors, le passage de la cave a apparemment marqué mais, ouais, Arthur a perdu toute sa patience et, franchement, on ne peut pas dire qu'Antonio et Gilbert lui facilitent la vie (ces petits cachotiers !) Bon, j'ai réussi à te piéger mais semble-t-il que tu avais déjà plus ou moins une idée des événements, donc bravo ! Tu as droit à mon respect éternel ! Et à plein de bisous ! Merci pour ton commentaire, le cas d'Ivan apparaitra sous peu, promis !
DjodjoCute :
Comme tu dis, c'est Arthur qui a craqué en premier pour le baiser, mais je trouvais que ça allait bien avec le caractère impatient que lui attribue le manga d'origine. Quand il veut un truc, il va le convoiter jusqu'à l'avoir ! Et faut dire que mon Francis est pas mal en roue libre dans les flash-back XD Bravo pour avoir intérieurement compris où j'allais vous emmener avec cette histoire de braquage ! Ne te sous-estime pas :D ! Arthur a craqué, mais avec tous ces mystères autour de lui, on va dire qu'il a bien tenu bon ! Quant aux éléments qui demeurent secrets, tu en auras bientôt la réponse ! Patience (et vu le temps que je mets cette année à écrire, il va t'en falloir de la patience… sorryyy) En tout cas, merci beaucoup !
Mimichan :
Bien sûr que je vous mets de la pommade avant de vous péter les genoux ! XD C'est tout moi, ça ! (Enfin… je pourrais t'envoyer deux-trois critiques de ce genre, tortureuse de perso que tu es, va ! oui, j'ai inventé un mot ! oui, j'm'en fous ! oui, madame !) L'affaire du braquage est enfin close, on a les éléments qu'il nous faut, et Antonio et Gilbert ont enfin joués leur rôle d'idiots suicidaires ! Surtout un certain Espagnol, comme tu dis ! XD Désolée pour la transition entre Arthur tout triste et Arthur tout vilain, je me suis dit qu'il devait être à fleur de peau et en avoir marre d'être mené en bâteau. Merci beaucoup pour ton commentaire, ça m'a fait plaisir ! Bisou, ma belle !
Voilà !
J'espère que ce chapitre vous plaira, il m'a causé beaucoup de peine et j'ai dû y sacrifier quelques cours de philo (regard innocent).
Bonne lecture !
Chapitre XI :
C'était le grand jour !
Arthur vérifia pour la huitième fois si la maison était impeccable. Il avait passé toute la journée précédente à récurer le sol jusqu'à le faire briller, s'était tapé l'aspirateur, la serpillère, avait fait les vitres, les meubles et les miroirs. Et davantage pour sa chambre où il avait été jusqu'à trier chaque slip par ordre de couleur. Oui, ça ne servait à rien mais il était fier du final.
Il se posa au centre du salon, le sourire aux lèvres.
Récapitulons. Il était chez ses parents, seul pour le week-end, et s'apprêtait à recevoir son cher Francis, homme avec qui il venait tout juste de se mettre en couple. En se remémorant leur complexe déclaration dans cette voiture aux ceintures énervantes, il eut un rire idiot et cacha son rougissement derrière sa main, comme un bienheureux trop timide pour se montrer naturel. Ce baiser… Leur premier baiser après autant d'attente et de frustration. Ils avaient fini par se rouler le patin du siècle jusqu'à ce qu'une minette ivre ne tape à la portière pour leur demander comment rejoindre Rio de Janeiro – à pied, qui plus est –, et ce avant de s'écrouler à terre et de s'endormir comme un loir.
Cela avait eu le don de leur couper tout leur moment. Puis avec cet imbécile de Mécène du Genre Humain qui lui servait maintenant accessoirement de petit-ami, ils ne s'étaient pas contentés de la pousser du pied pour fermer la portière et reprendre leurs activités, non, bien sûr, il avait fallu chercher sa carte d'identité dans ses affaires, puis son téléphone pour pouvoir joindre ses amis. Dure affaire.
Au final, Francis l'avait raccompagné chez ses parents puis, après un dernier baiser, était reparti dans la nuit.
Arthur plaçait donc beaucoup d'espoir dans cette soirée. Des espoirs, oui. Sur un certain sujet qui le rendait dingue et qui incluait deux corps enlacés. Parce que jusqu'alors, il avait été assez difficile pour eux de faire des câlins, bien que les petits moments à discuter, rire et se bisouter lui faisaient plaisir. Arrivait un moment où il en fallait plus. Surtout qu'ils n'avaient pas beaucoup d'occasions pour ça, entre Francis qui vivait en colocation et Arthur avec toute sa famille. Et la perspective d'être surpris par Gilbert ou Allistor les refroidissait efficacement.
Et aujourd'hui, enfin, ils avaient un foyer juste pour eux deux.
Arthur vivait ce moment avec un curieux mélange d'excitation et d'angoisse. Son histoire d'amour avec Francis venait à peine de s'amorcer qu'il se sentait déjà prêt à l'aimer profondément et pour le restant de ses jours. Une nuit ensemble ne serait que la première étape vers une vie à deux. Le jeune homme se demandait comment était Francis pendant l'amour. Doux, sûrement.
La soirée devait être parfaite. Ils avaient prévu de simplement commander des pizzas pour se prélasser devant un film quelconque, bras-dessus bras-dessous, dans un canapé assez large pour leur permettre des embrassades. Bizarrement, Arthur savait d'avance qu'il n'allait pas suivre une seconde du film avec cet homme dans les bras.
En espérant qu'il survive jusqu'au film, cela dit. Parce qu'au moment où il aura Francis pour lui, seul, dans sa maison, il pourrait y avoir d'emblée quelques dérapages. Arthur n'était pas gêné d'avoir de telles pensées, ça faisait si longtemps qu'il en rêvait qu'on pouvait bien lui accorder ce petit moment d'espoir.
Alors qu'il était en train de vérifier pour au moins la vingtième fois qu'il y avait des préservatifs en bon état dans sa table de chevet, on sonna à la porte, le tirant de sa rêverie. Il cacha la ribambelle de capotes comme s'il avait été pris en train de faire une bêtise et ferma le tiroir en se coinçant un doigt. En jurant devant cette sourde douleur, il courut vers la porte d'entrée en se mangeant presque un mur en pleine tête.
Concentre-toi, bordel ! Tu fais pitié ! s'encouragea-t-il en ouvrant hâtivement la porte.
Immédiatement, un magnifique bouquet de tulipes parfumées arriva devant ses narines conquises. Il y en avait de différentes couleurs, plus ou moins écloses, mais toutes raffinées. Arthur se demanda une seconde si en tant qu'homme, c'était normal d'apprécier de recevoir des fleurs, mais conclut très vite que ce n'était pas le propre des femmes et qu'il fallait savoir apprécier la beauté comme n'importe qui, au-delà des clichés qu'on pouvait trouver autour de ça. Faisant fi de la douleur dans son doigt, il attrapa gentiment le bouquet et put enfin distinguer, derrière cette merveille, le sourire éclatant de son petit-ami. Ce dernier ne perdit pas plus de temps pour prendre ses lèvres, étonnant le plus jeune qui ne s'attendait pas à autant de vivacité au premier rendez-vous. Il fallait qu'il se décoince un peu, il était en couple maintenant !
Enroulant ses bras – et le bouquet ! – derrière la nuque de son compagnon, Arthur rendit le baiser avec passion, la tête dans les nuages. Une main caressante naviguait sur son visage et le long de sa gorge pour rehausser sa tête et approfondir le contact. Cela ne faisait pas cinq minutes qu'ils s'étaient retrouvés que déjà, ils étaient collés l'un à l'autre. Arthur adora ce mélange entre leurs parfums et les fleurs, qui l'envoyaient valser dans un autre monde.
« Je suis très heureux de te voir, avoua l'invité après avoir lâché les lèvres de son compagnon.
_ Et moi donc, rougit timidement l'autre. Entre, je t'en prie ».
Francis nota qu'Arthur était particulièrement tendre, c'était tout à fait adorable, même si on sentait une certaine nervosité sous-jacente. Il remarqua également la netteté de la maison, qui sentait bon le propre, ainsi que les efforts mis dans la décoration. C'était assez touchant à constater, d'ailleurs, et Francis ne masque pas le grand sourire qui avait éclos sur ses lèvres.
« P-p-pourquoi tu fais cette tête ? bafouilla l'hôte.
_ Pour rien, pour rien… »
Arthur avait bien compris qu'on se moquait de lui mais ne releva pas, préférant bouder en silence alors qu'il sortait deux verres pour les poser bruyamment sur la table de la salle à manger, avant de demander d'un air blasé :
« Qu'est-ce que je te sers ? »
Francis arqua un sourire avec amusement en glissant langoureusement contre lui.
« N'utilise pas de telles expressions, mon amour, tu sais que j'aime jouer avec les mots… »
En filigrane, Arthur capta plus ou moins rapidement que Francis aurait pu répondre 'toi' à sa question naïve. Quel playboy, celui-là, toujours à trouver le bon mot. Arthur se dérida un peu et oublia de bouder, trop charmé par la libération d'esprit de son partenaire. Quoiqu'on en dise, c'était toujours agréable de parler avec quelqu'un d'aussi joueur et joyeux. Francis était une vraie bouffée d'air frais.
« Je me contenterais volontiers d'un verre d'eau, reprit l'invité. On verra plus tard pour les petits plaisirs ».
Arthur haussa un sourcil avec son petit air rieur et s'exécuta.
Il profita de sa sortie dans la cuisine pour respirer un bon coup. Francis jouait la carte de l'ironie pour masquer son propre trouble, c'était évident. Arthur savait trop bien identifier les gens, on ne la lui faisait pas ! Ils allaient tous les deux devoir vite se calmer, sinon quoi, rien ne se passerait ce soir. Et ça, c'était absolument hors de question.
Verres à la main, il revint au salon en remarquant que son invité avait trifouillé la chaîne pour emplir la pièce de musique. Du coup, Arthur se sentait ridicule avec son eau fraiche dans chaque main, comme le petit oublié des soirée. En même temps, ils étaient bien partis pour devenir un couple atypique, alors se draguer autour d'une Vittel, c'était bien peu de choses. Nan, ça craint, en fait. C'était peut-être un plan de Francis pour se foutre de lui. Connaissant l'humour douteux de son invité – hérité de son amitié avec ces deux couillons d'Antonio et Gilbert –, cela ne serait pas insensé.
La situation n'avait aucune crédibilité mais ils s'en accommodèrent très bien. Arthur joua le jeu comme si absolument tout ici était normal afin de ne pas sombrer dans le ridicule total, riant avec son compagnon, dansant, chantonnant, embrassant. Il essayait de se débarrasser de son stress pour profiter un maximum de ce moment de détente. Pas dans un meilleur état, Francis se laissait parfois gagner par l'émotion en lui lançant un regard enamouré et anxieux, avant de reprendre son rôle de dandy détendu.
Etre con tout seul, c'est triste. L'être à deux, c'est mieux.
Avec d'habiles tentatives qui surent trouver leur écho, le plus jeune parvint à attirer sa proie consentante dans ses bras. Arthur fit croire à une simple valse bien serrée mais, subrepticement, il les faisait se déplacer vers le canapé dans un rythme de plus en plus languissant. Francis finit par comprendre dans quel genre de piège il était tombé et perçut enfin tout le désir de son compagnon pour lui. A force de timidité, il en aurait presque douté. Le fait est que la musique leur parut vite bien lointaine et inintéressante, davantage quand leurs lèvres se chatouillèrent par quelques caresses alanguies. C'était chaud, doux, parfait.
Arthur sentit son partenaire sourire tendrement contre ses lèvres alors que ses mains descendaient dans le creux de ses reins. Les langues se retrouvèrent vite au-delà de ses bouts de chair qui se suçotaient sans gêne, ce qui fit de ce baiser quelque chose de plus urgent. En même temps qu'il se concentraient sur leur bouche, le reste de leur corps continua de tanguer délicatement sous des caresses volées.
Francis sentit le canapé taper contre l'arrière de ses genoux et stoppa le baiser sans se reculer, trop attiré par la peau encore couverte qui se collait si près de la sienne.
« Pas là, susurra-t-il. La chambre ».
Comblé, Arthur le prit par la main et lui offrit un baiser, le tirant alors vers sa chambre en oubliant d'éteindre la musique. Heureusement, il avait un lit double très confortable (et Francis avait raison, c'était largement mieux qu'un canapé). En plus, c'était dans sa table de chevet qu'il avait mis le nécessaire à… Rien que d'y penser, il s'impatientait.
Ils parvinrent à leur but, lèvres mêlées. Francis avait l'air impatient de lui faire l'amour, ses caresses étaient brûlantes. Arthur caressa ses longues mèches blondes, passa la main sur sa joue puis descendit au torse pour palper les muscles qui se tendaient pour lui. Pendant ce temps, Francis abandonnait ses mains hésitantes sur les hanches ondulantes de son compagnon, tantôt sur, tantôt sous le T-shirt, occupé à se souvenir de chaque courbe, de chaque point sensible de son corps. Leurs yeux étaient brillants et aimants, ils vivaient enfin ce moment tant attendu.
La température grimpa en flèche lorsqu'ils quittèrent leurs vêtements. Arthur se sentit tomber sur le lit mais maintenu par les bras forts de son chéri. Francis sentit une paire de bras s'enrouler autour de son cou pour quémander encore une caresse, qui lui fut accordée.
Douceur et chaleur. Les mains palpaient, montaient, descendaient. Arthur se prit de passion pour ce corps. Il aimait son contact, il aimait masser cette peau chaude avec ses paumes, il aimait glisser ses doigts le long de sa colonne vertébrale. Et plus bas, il y avait les reins.
Arthur se bloqua, toujours embrassé, toujours cajolé, mais complètement bloqué. Plus bas, les reins. Il savait quoi y trouver, il l'avait déjà vu. Les cicatrices… Oserait-il enfin toucher le mal passé de son compagnon ? Pour une raison étrange, il prit peur. Comme si palper les marques l'entrainerait dans un monde dangereux. Il n'avait pourtant rien à craindre de Francis ou de sa vie. Il était parfait, après tout.
Candidement, il refit glisser ses doigts dans le dos robustes de Francis, occupé à cajoler sa bouche et à lui caresser les cuisses, et eut finalement le courage de lui toucher les reins.
A peine la pulpe de son index eut-elle frôler l'une des cicatrices que Francis se recula, comme brûlé, quittant le lit en haletant, au moins cinq pas plus loin.
A cet instant, Arthur comprit qu'il aurait dû s'abstenir. Francis était paniqué, essoufflé, tremblotant. Le souvenir de son accident – mais lequel ? Arthur l'ignorait encore – le hantait toujours autant, suffisamment pour le faire bondir au moindre contact. Que ressentait-il dans le bas du dos ? Avait-il mal ? L'Anglais ressentit un profond malaise. A demi-nu dans son lit, son excitation redescendait à mesure que le malaise les gagnait. Il avait gâché leur moment, n'est-ce pas ?
« Francis… »
Pas de réponse, l'autre peinait à s'en remettre, à recouvrer une respiration normale.
« Je suis désolé… pardonne-moi… je ne savais pas… vraiment… pardon… »
Cette fois-ci, Francis reprit contenance et s'aperçut que son compagnon n'allait pas bien du tout. Ce fut son déclic, il retourna dans le lit pour enlacer son amour aux yeux humides.
« C'est rien, Arthur, c'est rien. Tu n'y es pour rien. C'est à moi de me calmer ».
Pour se faire pardonner son comportement, Francis prit mille précautions supplémentaires pour lui faire l'amour. Il se donna tout entier à son plaisir, se fit le plus affectueux possible, le détendit si bien de ses baisers que la pénétration se fit naturellement, sans douleur ni rien d'autre qu'un soupir plus profond.
Arthur prit garde à ne pas toucher les reins de son amant, mais celui-ci décida que c'était assez, que fuir ne le mènerait à rien, et prit donc de lui-même les mains fragiles du plus jeunes pour les poser dans le bas de son dos. Il n'eut qu'un frisson mais rien de plus puis, petit à petit, se mit à apprécier les tendresses d'Arthur sur son corps pendant que lui allait et venait tout doucement en lui.
Plus aucune peur, plus aucune douleur.
Les mouvements n'étaient plus que plaisir, ils oublièrent d'un commun accord cette mésaventure pour n'être plus concentrée que sur le bonheur de leur union charnelle. Arthur entoura les hanches de son compagnon avec ses jambes pour l'obliger à rester à tout jamais contre lui, allant aussi à la rencontre des coups de reins quand ils venaient claquer contre ses fesses. Leurs mains étaient jointes, doigts délicatement entrelacés, pendant qu'ils s'unissaient.
Ce fut leur première nuit à deux.
0*O*o*O*0
Cela faisait peut-être bien une heure qu'Ivan était rentré chez lui après une longue journée à la BFT. Depuis la disparition de Francis, il songeait à se faire muter. Chaque pierre, chaque pan de mur, chaque pièce et même chaque rue de cette ville portait la marque de Francis Bonnefoy, et c'était d'autant plus vrai au sein de cette association dans laquelle il avait misé sa vie entière. La BFT sans Francis ne portait plus aucun sens. Les couloirs étaient froids, les minutes interminables. Chaque semaine devenait une décennie. Et une douleur sourde pesait sur tout un chacun.
Ivan songeait à se faire muter.
Cela faisait bien une heure qu'il contemplait la même photo, debout dans l'entrée, le parapluie gouttant sur les lattes acajou de son parquet. Il retrouvait de ces choses dans ses poches… Depuis quand se trimballait-il ça ? Deux ans ? Trois ? Elle datait de quelque mois après son arrivée à la BFT, si sa mémoire ne lui faisait pas défaut.
A cette époque – et c'était toujours un peu le cas, finalement –, Ivan s'était forgé une réputation d'armure à glace, froid et distant, qu'on ne pouvait pas ébranler, qui faisait peur. Son traumatisme d'avoir caressé la mort plusieurs années auparavant lui avait offert une telle cuirasse qu'il était devenu méfiant de tout et rien. La BFT l'avait aidé à se refaire, un psy avait été mis à sa disposition, ainsi qu'une aide. Travailler pour eux en tant que médiateur était un simple retour. Il voulait se défaire de cette dette, leur rendre leurs services et reprendre tranquillement sa petite vie.
C'était sans compter ce curieux énergumène qu'on nommait Francis Bonnefoy. Son caractère l'empêchait de laisser le moindre individu se refermer sur soi. Ivan s'était conduit de manière trop introvertie, le patron de l'association avait compris qu'il couvait quelque chose en son sein et ne l'avait dès lors plus lâché.
Grâce à Francis, sa carapace s'était effritée. Ivan avait appris à sourire à nouveau, à rire, à se détendre. Il ne suspectait plus le monde d'en vouloir à sa vie. Il avait retrouvé les couleurs propres à la beauté de l'existence que cette expérience de la mort lui avait volé.
Et maintenant, Francis était mort.
Cocasse.
Cela faisait bien une heure qu'il contemplait cette photo pour faire son deuil. Cela faisait plus de quatre mois, il était temps de tourner la page, non ? Seul Arthur Kirkland était encore en droit de pleurer. Les gens comme lui, Ivan Braginsky, ne pouvait pas se permettre de porter leur deuil plus longtemps, ce serait malhonnête et injustifié.
Sur la photo se trouvait un groupe de douze hommes posant en toute bonne amitié devant un bâtiment aussi large que charmant. L'un des projets de la BFT avait été de restaurer un vieil orphelinat médiéval tombant en ruine pour y accueillir de jeunes enfants ayant perdu leurs proches – un projet qui tenait une place importante dans le cœur de Francis vu la douleur qu'il avait ressenti à se retrouver seul du jour au lendemain et de devoir fuguer pour, à défaut d'obtenir de l'amour, au moins échapper à la haine de sa tante. Sur cette photo se trouvaient les principaux actionnaires, le trio des patrons de la BFT, Ivan qui avait validé le projet au Ministère, et la nouvelle directrice de l'orphelinat. C'était toujours amusant de voir à quel point Ivan était mal à l'aise sur la photo, ses traits étaient tirés et il fronçait dangereusement les sourcils, gêné d'avoir été embarqué dans cette histoire d'immortalisation de l'instant. Francis lui avait tiré la manche pour le forcer à apparaitre à ses côtés, ce qui n'avait pas beaucoup plu au Russe. Mais il n'avait rien dit. Le bonheur de son acolyte avait été tellement exacerbé qu'il avait fini par comprendre qu'il y avait quelque chose qui se cachait là-dessous, plus qu'un simple projet mené à son terme par un imbécile heureux.
Francis n'était pas un imbécile heureux, comme certains le pensaient.
C'était justement bien parce qu'il était conscient des duretés de la vie qu'il compensait avec une douceur extrême, c'était du moins la seule explication logique qu'avait alors trouvé Ivan pour justifier le caractère de son camarade. Ivan ne croyait absolument pas à la bonté naturelle, innée. Il fallait un précédent, une explication, une raison, un traumatisme, quelque chose, n'importe. Les hommes foncièrement gentils cachent des secrets.
Ivan s'était toujours demandé ce qu'avait caché Francis pour être aussi bon. Et avec lui, il avait été particulièrement tendre. Ça aussi, Ivan ne se l'était pas expliqué. Il s'était dit que, peut-être, Francis s'était souvenu d'avoir aidé un certain Braginsky, victime d'un cambriolage armé. Avait-ce été de la pitié ?
Qu'importait.
Ivan n'avait jamais cherché à savoir ce que Francis pensait de lui. Peut-être que s'il eut été vivant, Francis lui aurait un jour avoué ses états-d'âme.
Qu'importe ?
Qu'importe puisqu'il est mort ?
C'est l'heure du deuil, c'est tout. Oublier et se refaire ailleurs. Une vie ne s'arrête pas en même temps que celle des autres, quand bien même on les porte dans notre cœur.
Ivan rangea la photo dans sa poche et ressorti sa petite carte fétiche, qu'il tritura, les yeux morts, se fixant dans le miroir de l'entrée, le parapluie oublié par terre. Encore ses tics insupportables. Finalement, même malgré son psy, il n'était pas guéri de son traumatisme. Ce besoin en lui de plier, déplier, déchirer était toujours palpable.
Depuis l'encadrure du salon où elle s'était accoudé, sa petite sœur attendait, bras croisés, qu'il daigne venir la saluer. C'était sans doute peine perdue, son frère partait dans des délires fantasmatiques de plus en plus souvent depuis la mort de son associé et ami. Déjà qu'elle ne le voyait pas souvent à force de se terrer dans son laboratoire scientifique pour travailler avec ses collègues chercheurs, il fallait en plus que leurs rares moments ensemble soient ternis par les absences de son aîné adoré.
Elle se mordit nerveusement l'ongle. L'affaire n'était pas finie, Francis n'était pas encore assez mort pour qu'on l'oublie, tout ça à cause de ses secrets.
Mais un jour prochain, son souvenir s'enterrera enfin, et tout redeviendra normal.
0*O*o*O*0
Cette pièce, Arthur ne la connaissait pas, ne l'avait jamais vu, ni en vrai ni en image, ni nulle part de quelque manière que ce soit. Et pourtant, il ne se sentit pas en terrain inconnu pour autant, au contraire. Le crépitement de la cheminée attira un instant son attention. Il jugea les distances, les meubles, les couleurs. C'était un salon immense et particulièrement sombre, digne d'un château de la Renaissance, mais en plus renfermé, avec des fenêtres moins grandes, moins larges… ah non, il n'y avait pas de fenêtre. Pardon, ceci explique cela. Une immense salle sombre, donc, qui ne se baignait que de la lumière de la cheminée. Lumière peu naturelle, trop forte pour éclairer cet endroit, mais peu importait, Arthur s'était déjà désintéressée du foyer frémissant d'où s'échappait une chaleur qu'il ne sentait pas.
Il y avait de part et d'autre d'une grande table des vases marbrés posées sur des socles imposants, mais aucune fleur pour décorer. Pas de vivant, que des meubles morts et froids. Sur la table par contre, la vie grouillait. Tout du moins, une image de la vie.
Des amuse-bouche, des entrées, des plats, des entremets, des desserts, des digestifs, des alcools, dans de la porcelaine, de la verrerie, de la cristallerie, de la faïence, de l'argenterie, de la dinanderie, par dizaine et par centaine, présentés sublimement, éclairés par la brillance réconfortante du feu de cheminée doré. Table immense, chaise unique.
Son ventre gargouilla, suivit tout aussitôt d'une douleur féroce, la douleur de la faim, de la frustration, de l'inachèvement. Son corps était vide et réclamait une substance à avaler, qu'elle soit consistante ou peu nutritive. Il ne désirait qu'être rempli.
Assis timidement, il contempla les divers plats d'un œil protubérant, ces plats capables de nourrir toute la cour de Versailles, au moins. Peu à peu, ses interrogations s'envolèrent. Il ne savait pas où il était mais cela n'était pas bien grave tant qu'il avait la sensation d'être dans un lieu sécurisé. Ses doigts tremblants se saisirent d'un biscuit sablé au parmesan, qu'il grignota sans volonté avant de se dire que c'était divinement bon. Qui avait préparé ça ? Quel dieu avait mené ses pas face à ce festin ?
Il goba le biscuit. Son ventre redoubla d'ardeur pour contester ce trop peu d'aliments qui lui parvenait. La douleur fut sourde, intolérable, pliant Arthur en deux sur la table. Il avait faim à en avoir mal, il s'en serait rongé la chair s'il n'avait pas eu ces mets délicieux sous les yeux.
Ce fut alors comme un renversement total qui s'opéra en lui.
Il perdit en un instant toute son humanité, sa civilité, son éducation. Il se sentit devenir bête assoiffée et affamée, il aurait tué pour se nourrir tant il souffrait, affalé sur la table avec ses yeux mauvais. Les biscuits salés furent engloutis sans aucun charme, un par un. La texture se brouilla dans sa gorge et l'étouffa, mais une quinte de toux plus tard, il était déjà reparti à l'assaut de la table. Les noix de Saint-Jacques poêlées au safran connurent le même sort, englouties comme de vulgaires bonbons. Il ne perdit pas son temps avec des couverts inutiles, quand bien même l'argenterie était aussi chic et élégante que les plats servis, et se repus du velouté de châtaigne aux truffes et foie gras avec les doigts, avant d'arracher violemment la cuisse d'un poulet au champagne et aux morilles crémeuses. Il délita un flan de carotte qui disparut en deux bouchées, suivi de près par un tournedos entier. Il se brûla en empoignant de ses mains sensibles des bouts de risotto aux truffes, descendant dans son œsophage comme une coulée de lave le long d'un volcan.
Il n'était toujours pas soulagé.
Son ventre hurla davantage, redoublant ses ardeurs alors qu'il attaquait tout ce qu'il pouvait. De la poularde au saumon, des cassolettes au suprême de volaille, des œufs mollets au Châteaubriand, tout fut englouti dans ce puit sans fond inassouvi. Le temps n'était plus rien dans ce lieu qu'il ne connaissait pas. Il mangea, mangea, mangea jusqu'à n'avoir plus que les os à ronger. Ce qu'il fit. Arthur croqua les carcasses, grognant comme un loup, puis mâcha la nappe nacrée, puis avala les couverts que ses dents semblaient maintenant pouvoir briser, puis ce fut la table qu'il rongea.
Ne restait de ce festin qu'un lambeau discontinu, une table aux coins grignotés, à la nappe trouée, aux plats brisés, vides, lisses, léchés à l'extrême pour qu'il n'y reste pas une goutte de sauce.
L'inhumain tomba de la table, amorphe, et le choc de son dos contre le sol le tira du sommeil où il se noyait.
Réveil brusque.
Arthur était dans son lit, la couette au sol, les oreillers au bord, son pyjama défait, la respiration haletante. Cauchemar. Enfant, il s'était réveillé déjà à cause de monstres horrifiques, de bêtes sauvages, de morts fatales et étranges, mais jamais une scène aussi quotidienne ne lui avait causé autant de souffrances psychiques.
Son ventre grogna.
Arthur prit peur, s'attendant à redevenir ce monstre affamé qui s'était jeté sur le mobilier dans son rêve. Heureusement, il n'en fut rien, la réalité étant infiniment plus pérenne que ce que son rêve voulait lui faire croire. Mais cette sécurité ne calma pas son cœur. Son ventre bruyant lui faisait peur mais il craignait davantage de manger, comme si c'était la nourriture qui avait fait de lui ce montre fantasmé, mi-homme mi-bête.
Il quitta hâtivement son lit pour courir à la cuisine, pressé de voir si manger allait faire ressurgir sa vraie nature. Il devait être bête par essence pour avoir rêvé de ça. Qu'est-ce que cela signifiait ? La mort de Francis l'avait-elle changé à ce point ? Etre mené en bateau l'enrageait-il inconsciemment jusqu'à modifier son caractère ?
Cette matinée commençait mal, très mal. Il ne voulait pas aller travailler dans cet état, surtout maintenant qu'il avait la vérité en main.
L'odeur qui s'échappa du frigo ne le tentait pas mais il devait manger. Il prit tout ce qu'il put, porta à bout de bras de quoi produire un substitut au festin de son rêve, alors que son cerveau était dans un état second. Francis m'a-t-il rendu fou ? Il devait vérifier cette interrogation. Alors il mit à table tout type de nourriture, puis prit place, puis mangea à s'en étouffer.
Mais c'était bel et bien la réalité pérenne auquel il avait affaire. Et la réalité ne te permet pas d'avaler tout rond sans t'étouffer dangereusement. Dans la réalité, manger te rassasie. Ce n'était pas un vulgaire rêve.
Arthur n'avait pas tant mangé que ça mais il n'en pouvait déjà plus. Après s'être étranglé cinq fois, il comprit que ce qu'il faisait était parfaitement ridicule. Un peu comme sa vie. Ce rêve était d'un humour macabre envers lui-même, comme s'il jouait de ses propres faiblesses. Une part de masochisme cynique ressortait de cette mésaventure. Il souffrait, il était faible, et il s'enfonçait tout seul, comme un grand. Risible, pathétique, médiocre.
Ce qu'il y avait de réellement pathétique dans sa situation, c'était ses sentiments pour Francis.
Où en était-il ?
Par abandon, le policier frappa son crâne contre la table à manger, plié en deux sur sa chaise. Il venait de se faire très mal au crâne. Imbécile. J'ai mal… Francis était un voleur, un brigand, un égoïste refoulé, un lâche, un menteur et un crétin fini. Très bien, assumons cette constatation en tant que vérité. Que faire alors ? Nier tout amour pour cet homme ? Comme si c'était possible… C'est mon mari… Les larmes coulèrent le long de ses joues, il se sentait con. Francis avait des excuses, hélas, rendant le dilemme insupportable. Cela aurait été infiniment plus simple s'il avait été une sale race finie. Arthur s'en serait voulu d'être tombé dans les bras de cet homme mais aurait au moins eu le loisir de faire son deuil et de l'oublier. Oui mais voilà, Francis avait indéniablement agi pour se racheter. Ce vol avait été programmé sur un coup de tête, dans une situation désespérée, et racheté par la suite. Il a fondé une association caritative, ça veut bien dire quelque chose… Francis n'était ni plus ni moins qu'un criminel ayant tenté de se racheter. On pouvait critiquer sa faute, mais n'était-ce pas se voiler la face que de nier sa tentative de rédemption ? Francis n'était pas pourri jusqu'à la chair, il avait subi une déchéance. Je ne peux pas le haïr d'avoir souffert de la solitude. Mais Francis n'avait jamais eu la force de le lui dire, et ça, c'était grave. Arthur ne l'aurait pas jugé, il l'aurait soutenu, aurait compris ! Sûrement. Enfin, il espérait… Il m'a menti sur son passé, il m'a menti sur toute sa vie. Arthur détestait être manipulé. Avait-il été un outil pour Francis ? Sortir avec un flic avait peut-être été une roue de secours pour lui, au cas où le secret serait dévoilé. Oh non… Pas ça… Il ne m'aurait pas utilisé de la sorte… Il m'aimait…
Les larmes redoublèrent, Arthur était égaré et en voulait à Francis de l'avoir perdu entre sa raison et ses sentiments. Aimer un voleur en étant policier était très éprouvant.
Je l'aime…
Je lui en veux…
Je l'aime…
Je lui en veux…
Je m'en veux de l'aimer…
Dégoûté de tout, il se sépara de la table et rangea sommairement ce qu'il n'avait pas mangé, balançant les aliments dans le frigo comme s'il s'agissait de torchons sales. Cela fait, il alla quérir son téléphone, oublié dans une poche quelconque, et appela vite fait son collègue, Beilschmidt, pour lui annoncer qu'il n'allait pas bien et qu'il voulait prendre une journée de repos. Vu que c'était exactement ce qu'on attendait de lui depuis près de quatre mois, la réponse fut automatiquement positive – c'était de toute façon écrit dans son dossier qu'il pouvait prendre quelques jours en cas de rechute, à condition qu'il revienne avec une délégation de son psychologue, ou du moins avec un entretien de prévu.
Arthur ne s'embarrassa pas à prendre rendez-vous puisque sa prochaine séance était déjà programmée cette semaine. Il sera sans doute obligé de parler de son rêve, en plus. D'ailleurs, il se mit à l'écrire dans son carnet, comme son psy le lui avait demandé, tant que c'était encore frais dans sa tête.
Cela fait, il sécha ses larmes d'un revers de manche et disparut dans la salle de bain, fuyant son reflet honteux. La mort de Francis avait très certainement à voir avec ce braquage, ou du moins avec ses conséquences. Il en allait de son devoir d'inspecteur de découvrir en quoi.
Mais pas aujourd'hui.
Aujourd'hui, il voulait du temps pour lui, pour réfléchir. Depuis la cérémonie où le corps de son mari avait été réduit en cendres, il avait sérieusement négligé de faire du tri dans ses affaires. Chaque jour, il remettait cette tâche au lendemain. Cette fois-ci, il fallait prendre son courage à deux mains. Psychologiquement, ranger lui ferait du bien, il aurait l'impression de faire de l'ordre dans sa vie et peut-être en aurait-il par conséquent les idées plus claires.
Il jaugea la large armoire blanche d'un œil circonspect, se sentant presque défaillir à la simple idée de poser à nouveau ses doigts sur les biens de son mari. Le pan gauche fut décalé, laissant voir une large série de chemises, pulls, vestons et autres tissus, aux couleurs douces et chaleureuses pour la plupart. Même habillé classe, Francis avait su garder des couleurs. Ce côté de l'armoire avait été pour lui, tandis que le pan droit avait été pour Arthur, histoire de ne pas mélanger toutes leurs affaires. Peut-être était-ce le fait de son imagination affolée, mais le policier fut presque sûr d'avoir senti l'espace d'un instant le parfum vigoureux de Francis lui caresser les narines, comme si l'odeur était restée enfermée derrière la porte de l'armoire en attendant qu'il ouvre, pour finalement lui exploser en pleine face telle une bombe de souvenirs.
Drogué à cet effluve depuis une demi-douzaine d'année, Arthur sut réapprécier les images qui lui venaient en tête, notamment ce jour simple et quotidien s'étant pourtant gravé en lui, un matin aussi normal que puisse l'être une aube de printemps, mais d'une beauté éternelle. Ce fut après une nuit d'amour, Arthur s'était réveillé dans leur lit, côté salle de bain, dont la porte ouverte avait laissé voir son tendre amant, à demi-nu car sortant de la douche. Un mélange harmonieux d'odeurs avait assailli les sens du jeune policier, shampoing, gel douche, eau de Cologne. C'était un souvenir banal mais marquant sur le plan sensoriel. Ce jour-là fut tant le jour où Arthur était devenu fou du parfum de son futur mari que celui où il avait pleinement remarqué les innombrables cicatrices parcourant son dos. Un dos pourtant si beau, si fort, aux muscles saillants, marquant un creux net le long de la colonne vertébrale, chutant sur des reins solides. Bon sang, ce fantasme sur patte avait été à lui. Pourquoi avoir attendu sa mort pour en prendre complètement conscience ?
Et ces cicatrices…
Roses, tranchant une chair de miel. Des lignes nettes, droites, assez courtes mais nombreuses, qui soulignaient la silhouette douce de ses reins. Ces marques ne l'enlaidissaient pas, il se dégageait de lui une chaleureuse maturité. On y perdrait volontiers les doigts.
Arthur se reprit, comprenant qu'il risquait de se noyer dans ses souvenirs et d'en souffrir s'il ne reprenait pas vite le contrôle de ses pensées.
Le jeune homme bascula en avant, le nez atterrissant parmi les chemises et les vestes. L'eau de Cologne était encore perceptible dans les tissus imprégnés mais… mais…
Arthur écarquilla les yeux, outré.
L'odeur était imparfaite. Il manquait quelque chose !
Il oublia de suite sa mission de rangement, concentré plutôt sur ce qui faisait défaut à cette odeur. C'était le parfum de Francis mais il manquait une très légère touche fleurie. C'était anormal. Où était-elle ? Cette pointe de magnolia nageant au fond d'un lourde odeur virile ? Il oubliait quelque chose, il le savait. C'était ça le pire ! Il le savait ! C'était de l'ordre du détail mais sans ça, il n'avait qu'une fade sensation d'inachèvement en lui. Il fallait retrouver l'odeur !
Et pour ça, il fallait fouiller dans l'intimité du mort.
Prenant son courage à deux mains, il attrapa un à un et hâtivement chaque vêtement pour le porter à son nez, le balançant ensuite sur les draps défaits de son lit. Il cherchait une odeur précise à travers les aromes de lessives et de parfum artificiels. Ce qu'il cherchait était plus naturel, justement, comme si Francis s'était baladé toute sa vie avec un bouquet de fleurs au poing. La dernière veste fut jetée, sans succès. Ce n'était pas de là dont venait le magnolia. D'où ? Il essaya les sous-vêtements de la commode, conscient de passer pour un pervers psychopathe, mais la réponse n'y était pas non plus.
Un regard en biais vers la table de nuit le rendit chancelant. Il n'avait jamais ouvert la table de nuit de Francis. Jamais.
Ses pas l'y conduisirent sans précipitation, presqu'avec crainte. De la pulpe des doigts, il caressa la petite poignée beige du tiroir, hésitant. Il déglutit. Puis ouvrit.
Qu'est-ce que je fous ?
Il avait peur d'une table de chevet, sérieusement ?
A première vue, il n'y avait rien d'étonnant. Un vieux Laforgue avec trois marque-pages dedans, un carnet de notes qu'il identifia comme un mémo, une crème hydratante et quelques dessins de ses neveux et nièces. Tonton gâteau qu'il était, ça n'était pas étonnant. Arthur étudia le mémo page par page mais rien de bien intéressant y était écris. Il s'agissait surtout de petites notes de projets, d'une date pour aller chez le coiffeur, de quelques idées cadeau pour le Noël des petits et autres petits détails juste bons à arracher le cœur.
Rien d'intéressant donc.
Il plissa les yeux en croyant apercevoir quelque chose au fond du tiroir. Sa main alla tâter l'objet, qui semblait un petit peu rugueux, une surface faite en tissu rigide. Ça lui disait vaguement quelque chose… Il sortit l'objet et eut la révélation de sa vie. C'était ça ! Il le porta à son nez et se laissa submerger. Il l'avait trouvé.
C'était un petit sachet mauve, brodé main et noué par une solide cordelette couleur perle. De cette même couleur était tissé le mot 'famille' sur la face avant du sachet. Francis lui avait présenté un jour cet objet comme étant le grigri de sa mère, l'une des rares choses qu'il avait gardés d'elle. Maintenant qu'Arthur en savait plus sur cette histoire d'accident et de fugue, le sens de cet artefact s'en trouvait démultiplié. Francis avait vécu avec le souvenir de sa mère, seule figure amicale auquel il s'était rattaché lorsqu'il s'en fût retrouvé seul, sans ressources, livré à lui-même.
Une chemise en main et le grigri dans l'autre, Arthur huma les deux odeurs et retrouva ce qu'il avait perdu, imaginant un instant des bras forts le serrer, le réchauffer. Il fondait dans ce double-parfum en s'écroulant sur le lit, au milieu des vestes et des pulls.
Il ne sut pas combien de temps il y resta mais cela dura une bonne partie de la matinée, finement observé par un fantôme inquiet.
Francis prit place au bord du lit sans toucher les draps pour autant, caressant dans le vent une tête noyée sous un vêtement parfumé. Il ne savait absolument pas quoi faire pour arrêter Arthur. Celui-ci avait déjà eu accès à trop de secrets et les conséquences ne s'étaient pas faites attendre. On ne pouvait plus juger Arthur comme étant quelqu'un de stable.
Plus inquiétant encore, le fantôme était suspicieux de l'artefact donné par ces dingues de chasseurs de fantôme. Encore heureux, Arthur ne les portait pas dans leur cœur, ce qui minimisait les contacts entre eux, mais il sentait que son mari commençait à chanceler dans ses certitudes. Ne manquerait plus que ça. Pour l'instant, l'objet était abandonné dans une poche de veste mais il était sûr qu'Arthur allait le garder avec lui, ne serait-ce que le temps de se prouver que c'était bien des conneries. En attendant, Francis se tenait à l'écart quand son mari était à proximité de cette chose.
Le mort se sentait bizarre.
Depuis quelques temps, non seulement l'état d'Arthur le perturbait mais, pour ne rien arranger, il entendait constamment un son lointain de cri fantomatique. Il se doutait bien qu'en temps que fantôme, il devait maintenant être capable de percevoir certaines choses que les humains ne soupçonnaient même pas. Mais vu les frissons d'effroi que lui inspiraient ces cris, il avait de quoi avoir peur. Cela lui faisait penser à des hurlements de damnés qu'on enverrait tout droit en Enfer. Pourtant, le son ne se voulait pas mauvais, au contraire. Il appelait. Francis se sentait appeler en permanence et, pour une raison obscure, son cœur s'en déchirait. Là encore, le cri fut strident, plaintif, lointain, mais il avait comme bougé depuis la dernière fois.
Est-ce qu'une chose du monde de l'au-delà le cherchait ?
Le cri redoubla, il se boucha les oreilles.
On ne lui avait pas parlé de ça, en Haut. Que se passait-il ? C'était bon ou mauvais signe ? Et qui l'appelait ? Etait-ce seulement un appel à proprement parler ?
C'était angoissant. Qu'est-ce qu'on lui voulait, à lui, petite âme perdue sur terre, bonne à suivre son amour et à souffrir ? Il n'arrivait même pas à décrire précisément ce qu'était ce son. Aigu peut-être. Strident plutôt. Très puissante car audible de loin, mais pas assourdissante pour autant. Inhumain, dirait-on.
Comme à chaque fois, cela finit bien par s'arrêter au bout d'un certain temps, par fatigue ou lassitude, et Francis sentit le poids sur son cœur s'enlever. Ce cri d'outre-tombe avait le don de le rendre fou et de lui serrer le cœur. Heureusement que cela n'était que temporaire, même s'il y avait toujours de quoi s'inquiéter. Le fantôme ne savait vraiment pas quoi faire à ce sujet. Aller voir au risque de tomber dans un piège ? Mauvaise idée. Il ne pouvait pas se permettre de mettre son reste d'existence en danger.
Et surtout, il devait continuer de surveiller Arthur, même si son champ d'action restait très limité. Il ne pouvait prendre consistance à volonté. La dernière fois, c'était à l'agression d'Arthur, où ses sentiments lui avaient échappés au point de lui offrir la possibilité de venger son mari, mais vu l'ampleur des dégâts, il y avait intérêt, au nom de la survie de la race humaine, à ce qu'il ne reprenne pas trop sa place dans le monde des mortels. Sans explosion d'émotion, il ne semblait pas encore capable de matérialiser sa présence, c'était trop tôt pour son âme encore fraiche.
Arthur reprit pied aux alentours de 14h et se priva de déjeuner en toute connaissance de cause. Sa mésaventure du matin allait lui rester en travers de la gorge un petit moment. Par compassion face à son affreux dilemme intérieur, il garda avec lui le grigri fétiche de son défunt, qui lui servirait soit de réservoir à souvenir, soit de punching-ball, quelque puisse être sa décision finale.
Il laissa ce terrible bordel envahir sa chambre, pas plus concerné que ça, et se glissa dans sa voiture, regrettant toutefois de n'avoir toujours pas retrouvé le ruban bleu qu'arborait si souvent Francis. Cela lui venait également de sa mère, apparemment, et Arthur aurait aimé mettre la main dessus. Peut-être Francis l'avait-il perdu avant de… mourir… Peut-être avait-il complètement brûlé…
Il souffla lourdement, les paumes à plat contre le cuir dur.
Penser à autre chose, changer d'air…, furent ses pensées lorsqu'il embraya pour courir les routes bretonnes.
Il n'avait encore une fois prévenu personne mais peu importait, c'était pour sa propre liberté qu'il agissait, pour sortir de cette prison étriquée qu'était devenue sa ville. La voiture entrepris donc une longue descente vers le sud, jusqu'à Rennes où il fit une pause dans un café, puis reprit sa route vers Angers en passant par Châteaubriand, ville où il adorait passer pour en admirer le caractère. Après plusieurs heures de routes, il parvint à sa destination, au cœur d'Angers, passant devant les remparts imposant et hostiles du château, si hauts et colossaux qu'ils semblaient prêts à l'écraser à tout moment. Il s'éloigna non sans soulagement pour déambuler dans les rues calmes, à vitesse réduite, se laissant bercer par le ronronnement souple du moteur. A la limite sud-ouest de la ville, il se glissa dans une rue pavillonnaire calme et ensoleillée et se gara à l'ombre d'un portail couleur crème. Heureusement, ils étaient en pleine semaine et hors période de vacances, rendant les routes très largement praticables. Il n'aurait pas eu la patience de se taper des embouteillages dans son état.
Francis fixa avec un œil circonspect le jeune policier sonner au portail, se faisant de l'ombre avec sa main. Le soleil n'était pas chaud mais particulièrement lumineux.
Peu de temps après, une silhouette bien connue apparut, descendant la petite allée qui menait à la rue à petit trot.
« Arthur !
_ Bonjour, Héraclès ».
L'oncle du mort ouvrit en grand le portail pour rejoindre son neveu de cœur, l'enlaçant avec une sincère affection et une visible inquiétude.
« Mais qu'est-ce que tu fais ici ? Tes frères sont au courant, au moins ?
_ Non, ils n'ont pas besoin de se faire inutilement du souci.
_ Oh… Mais tu ne travaillais pas, aujourd'hui ?
_ J'ai pris ma journée pour venir te rendre visite ».
Flatté, le plus âgé enroula un bras puissant autour des épaules de son invité – pas vraiment invité mais bref – pour le faire entrer. A ce moment-là, le fantôme quitta son état d'alerte pour traverser le portail clos et suivre le duo jusqu'à la maison. Maison toujours aussi resplendissante, par ailleurs. L'intérieur était aux teintes chaudes, avec beaucoup de souvenirs de voyage, un petit côté oriental et beaucoup de photos collées au mur. Pour pallier à l'absence de la mère malade, Héraclès avait tout fait pour rendre ses petits heureux, les invitant à découvrir la beauté du monde, leur organisant des vacances magnifiques aux quatre coins du monde. Un papa idéal comme Francis l'aurait été.
Arthur secoua la tête. Pas de ce genre d'idée maintenant !
« Les enfants sont à l'école ?
_ Oui, Alfred et Matthieu ont un projet de classe 'top secret', quant à leur sœur, elle est à l'étude avec sa maîtresse.
_ Elle est très sérieuse cette petite.
_ Un cadeau du ciel. Vu l'heure qu'il est, tu pourras certainement les voir. De toute façon, je ne te laisserais pas reprendre la route ce soir, tu vas être éreinté.
_ Oh, mais je…
_ Tututu ! On a une chambre d'ami à l'étage, elle est pour toi ».
Attendri, Arthur rougit de plaisir en se sentant à ce point chouchouté. Ça faisait du bien au moral et au cœur.
« Va donc t'asseoir au salon, je vais t'apporter du thé et de quoi goûter ».
Tellement de bonté chez cet homme…
Arthur fit ce qui lui était demandé et fondit dans les coussins moelleux du canapé, bercé par les reflets du soleil sur la vaisselle d'exposition située près de la fenêtre, jusqu'à ce que son hôte ne revienne avec quelques gourmandises disposées dans une jolie petite assiette stylisée.
« Elle vient de Grèce, c'est une fabrication artisanale, expliqua-t-il en captant le regard intrigué de son invité.
_ Charmant ».
Quand bien même ils étaient tous deux très à l'aise, ils peinèrent à débuter la conversation, la vraie. Arthur n'osait pas par politesse et Héraclès craignait de remuer involontairement quelque chose. Pourtant, le sujet 'Francis' allait certainement devoir être jeté au tapis à un moment où à un autre. Il fallait plutôt commencer doucement.
« Comment ça se passe pour toi, alors ? Tu as pu reprendre les choses en main ? »
Arthur eut un haussement d'épaules peu convaincu.
« Je fais de mon mieux mais c'est toujours difficile de reprendre une vie stable après… tout ça…
_ Le fait que tu en parles est déjà un progrès énorme. Il y a quelques mois, je ne pense pas que tu en aurais été capable. Par contre, je suis toujours persuadé que ce n'est pas bon pour toi de travailler sur cette affaire. A part te faire du mal…
_ Et tu as eu raison ».
Le Grec se tut, coupé net dans son sermon. Cela remontait à quand la dernière fois qu'Arthur avait reconnu ses torts ? Qu'avait-il bien pu découvrir pour se sentir obligé d'assumer les conséquences de ses actes ?
« Mais maintenant que j'y suis, je ne peux pas faire machine arrière, j'irais au bout de cette enquête, peu importe ce que j'y découvrirai ».
Et il conclut cette promesse par une longue gorgée de thé, l'autre homme serrant les lèvres avec tristesse parce qu'il comprenait bien que c'était peine perdue de le faire changer d'avis.
« Qu'est-ce que tu as découvert sur lui » ?
Arthur se braqua immédiatement.
« Rien ».
Semblait-il que le policier voulait garder ses trouvailles pour lui… Pour avoir le plaisir de faire justice seul ou pour protéger les secrets honteux de son époux ? C'était encore revenir à ce choix cornélien auquel il était confronté. Punir ou pardonner ? Devoir ou amour ?
Quelle plaie que d'aimer un criminel…
« Désolé pour tout, avoua Arthur. Le lien qui nous unissait est mort, et moi j'agis comme…
_ Tu fais partie de ma famille, Arthur. Francis est mort, c'est un fait, mais il n'a pas emporté avec lui tous les moments que nous avons passés ensembles. Ne te prend pas pour un étranger, tu es comme mon neveu et mes enfants t'adorent. Ma sœur en aurait été tout autant… »
Encore un haussement d'épaule, Arthur doutait de tout, même de l'évidence.
« Comment vont les enfants, justement ?
_ Difficile à dire. Ils ont du mal à s'en remettre, c'est sûr, mais nous n'avons pas encore eu l'occasion d'avoir une vraie discussion à ce sujet. Le rapport à la mort chez les enfants est compliqué à juger… J'ai l'impression que ce n'est jamais le bon moment pour parler. Mais le fait est que leur concentration en classe a diminué. Même Matthieu a vu ses notes baisser depuis l'incident.
_ Oh… pauvres petits. Ils l'aimaient tellement… Je parlerai un peu avec eux, si tu veux. Peut-être qu'ils s'ouvriront un peu plus à moi.
_ Si ça ne te dérange pas. Fais juste en sorte de ne pas souffrir non plus.
_ Ne t'inquiète pas, je suis déjà au fond du gouffre, pas moyen que je m'enterre davantage ».
Même si Arthur en avait après Francis, il se sentait tout de même très concerné par sa famille, suffisamment pour se juger responsable de l'état des trois enfants d'Héraclès. Et puis, il ne les avait pas vu depuis si longtemps que ce serait un réel plaisir que de les serrer à nouveau contre lui.
Pour eux, par contre, cela risquait d'être éprouvant. Les enfants n'avaient jamais connu uniquement Francis, qui était déjà en couple avec Arthur lorsqu'ils eurent atteint l'âge de raison – et même avant. De ce fait, il n'y avait jamais eu « Francis puis Arthur » dans leur cœur mais bien « Francis et Arthur », comme s'il ne s'agissait que d'une seule et même entité. Passer d'un duo à un solo, c'était perturbant. Surtout que le policier avait bien conscience d'avoir jusqu'à ce jour existé dans le cœur de ces trois petits enfants par rapport à son mari – et vice-versa – et se demandait par conséquent comment ils allaient réagir en le voyant seul chez eux.
« Dis-moi, Héraclès… Quand Francis a fugué, n'as-tu vraiment eu aucune idée d'où il a pu aller ?
_ Aucune idée. J'ai imaginé les pires scénarios mais… ça aurait été tout aussi terrible si je l'avais cherché et récupéré.
_ Pourquoi ta femme l'a-t-elle tant haï ? Je n'arrive pas à…
_ … Je ne comprends pas non plus d'où vient cette répulsion. Sa maladie s'est déclarée assez tôt et… je ne sais pas, tout s'embrouille. Je me demande si sa folie a été exaltée par je-ne-sais-quel événement au sujet de Francis ou si, à l'inverse, c'est parce qu'elle était déjà malade qu'elle s'est mise à le détester. Dans tous les cas, je n'ai pas vraiment envie de prendre parti. Ils ont tous les deux souffert d'une manière ou d'une autre ».
Héraclès avait vécu ses propres dilemmes et ses propres cauchemars. C'était un homme bien qu'Arthur ne voulait pas briser. Mieux valait le laisser dans une douce ignorance que de lui apprendre une vérité insoutenable sur son précieux neveu. Connaissant l'adulte, il s'en voudrait de n'avoir rien pu faire pour empêcher cette dégénérescence. Il ne méritait pas ça.
« Excuse-moi de te demander ça mais j'aimerais, si possible… parler à ta femme. Tu penses que ce serait possible ? »
Troublé, l'oncle déglutit, les yeux rivés sur sa tasse de tsai vounou.
« Pourquoi veux-tu la voir ?
_ J'ai besoin de comprendre.
_ Comprendre ? Quoi donc ?
_ Ce que Francis m'a caché toutes ces années.
_ Je croyais que tu n'avais 'rien' découvert sur lui.
_ Tout à fait, mentit l'inspecteur. Je n'ai rien car il ne m'a rien dit. Et si je ne peux pas compter sur sa parole, il me faut chercher ailleurs. Avoir le point de vue de l'unique personne en ce monde qui l'a détesté pourrait m'aider à nuancer ma vision. J'ai besoin de lui parler. S'il-te-plait ».
Un long soupir passa les lèvres d'Héraclès. Arthur lui demandait la permission, c'était déjà beaucoup. Connaissant le personnage, il se serait plutôt attendu à le voir partir pour l'asile sans lui en parler. Mais même là, il y avait fort à parier qu'Arthur irait quel que soit son avis. C'était une demande de politesse, pas d'honnêteté.
« Bon… fais comme tu veux, concéda-t-il. Mais, par pitié, ne la brusque pas. Dans son état, elle pourrait démarrer au quart de tour et ce n'est vraiment pas ce qu'il lui faut en ce moment.
_ Je sais me tenir.
_ Je n'en doute pas. Juste… fais attention à tes mots. Evite le sujet de sa cure, ça l'énerve. Déjà qu'on peine à lui faire prendre régulièrement ses médicaments…
_ Pas de souci. De toute façon, ce n'est pas ça qui m'intéresse ».
Les paroles de l'Anglais avaient quelque chose cynique, mais Héraclès ne releva pas. Après réflexion, il aurait peut-être dû. Tant pis. Espérons juste que tout se passe bien.
Leur discussion fut coupée par l'arrivée discrète de trois petites têtes de chérubins, qui annoncèrent leur arrivée par un 'papaaaa ! Matthieu, il est tombé par terre et il a pleuré !' en retirant leurs chaussures et manteau. Il n'en fallut pas plus pour que l'adulte se lève, disparaissant dans le corridor d'entrée pour prendre des nouvelles de son petit bout de chou. Arthur entendit des petits chuchotements rassurants, entrecoupés par la voix forte d'Alfred, vantant son caractère héroïque face à la crise qu'ils avaient traversée. Ben voyons…
« Les enfants, on a un invité-surprise qui vous attend dans le salon. Ne le laissons pas seul plus longtemps ».
S'en suivit d'une litanie de 'qui c'est, qui c'est, qui c'est, dis-nous !' alors qu'ils n'avaient qu'à faire trois pas pour le savoir.
Comme on s'y serait attendu, Alfred fut le premier au garde-à-vous, glissant sur le parquet comme un skieur professionnel. Arthur vouait une tendresse particulière pour cet enfant, dont la bonne humeur était à l'image de celle de Francis, quoiqu'encore plus forte.
Arthur aimait beaucoup ces enfants, principalement parce qu'il n'en aurait jamais lui-même. Si Francis eut été vivant, il y aurait sans doute eu une procédure d'adoption. Mais maintenant qu'il était seul, Arthur ne se voyait pas père célibataire. Il risquerait de rendre l'enfant malheureux, ce serait cruel de sa part. Il était donc condamné à finir sa vie seul. Dans ce cas, autant y couper court, non ?
Non, plus de pensées suicidaires. Du moins, pas pour le moment.
Trouver la vérité était son unique but, il ne devait penser à rien d'autre. Ces fichus fantasmes d'enfants n'étaient qu'un frein à sa quête de vérité. Il devait rester le plus lisse possible, imperméable à ses désirs.
Son nom fut crié avec joie et les trois tornades se jetèrent sur lui. Agenouillé auprès d'eux, Arthur reçu plus d'embrassades qu'il ne put en donner, mais ne s'en plaint pas. L'affection des enfants était pure, sincère et illimitée. Ce serait bête de se priver.
« Tonton Thur ! »
L'Anglais laissa ses yeux rouler dans leurs orbites. Ce jeu de mot ridicule allait lui coller au cul encore longtemps…
« Les enfants, vous savez bien qu'il n'aime pas ce surnom, intervint le père en rouspétant.
_ Pardon…, s'excusa Matthieu en se croyant spécifiquement visé.
_ Et pourquoi que t'es venu ? demanda Océane, la plus jeune du trio.
_ Je voulais voir comment vous alliez, se justifia l'invité. Ça faisait une éternité que je ne vous avais pas vu.
_ Francis il viendra plus jamais… ? »
Ouch ! Directement dans le cœur. La pureté des enfants avait tout de même quelque chose de violent et d'impitoyable. Il allait falloir faire bonne figure, surtout devant Héraclès qui avait arrêté de respirer entre temps.
« Non, il ne viendra plus…
_ C'est pas juste… Pourquoi il est parti ? »
La mort n'était pas un concept évident à comprendre pour de jeunes enfants, et même les adultes en cherchaient encore le sens. Arthur n'avait pas envie de leur mentir avec des expressions toutes faites du genre 'il veille sur vous depuis son petit nuage', mais il n'allait pas non plus leur sortir 'bah il est mort, donc il n'existe juste plus, son existence a été effacé'. Les deux propositions étaient cruelles et ça manquait de juste milieu, tout ça.
« Je sais à quel point c'est triste de voir partir quelqu'un qu'on aime, avoua-t-il en sachant qu'il allait conseiller tout ce qu'il ne faisait pas et ne ferai jamais. Mais il faut que vous alliez de l'avant, que vous gardiez en vous les bons souvenirs et que vous les chérissiez. Rien ne le fera revenir alors ne laissons pas partir ce qu'il reste ».
Les petits se balançaient d'un pied à l'autre en fixant le vide, l'esprit en intense réflexion. C'était triste mais Arthur avait l'air serein. Et ils faisaient confiance à Arthur. De ce fait, ils hochèrent la tête timidement, sans rien oser dire, avant de se laisser bercer dans les bras réconfortant de leur oncle adoré. Il leur restait Arthur, ce n'était déjà pas mal.
Héraclès adressa un sourire soulagé à son invité pour le remercier de son geste.
Arthur resta diner et dormir chez eux, profitant de cette famille qui continuait de lui ouvrir chaleureusement les bras, et reprit la route le lendemain, non pour retrouver son domicile, mais en direction de l'un des asiles psychiatriques d'Angers, afin d'aller quérir une nouvelle information, à la différence que, cette fois-ci, l'interrogée était quelqu'un de particulièrement hostile à l'existence même de Francis.
Le souci étant sa maladie – qu'Arthur n'avait pas osé demandé à Héraclès par pudeur –, qui pouvait très bien fausser son jugement. Il allait donc devoir faire la part des choses.
Teresa Karpusi, Seychelloise de naissance, nationalisée française depuis plus de vingt ans. C'était là tout ce qu'il savait sur elle pour l'heure. Et pourtant, il sentait qu'il oubliait un détail. Ce nom de 'Teresa Karpusi' faisait un écho particulier en lui, comme s'il avait déjà entendu ça mais… mais pas complètement…
Encore un détail foireux que son mari avait dû lâcher devant lui, l'air de rien.
Un bête détail. Encore un.
Encore un qui comporterait à lui seul tous le sens de cette affaire.
Voilà, fini pour cette fois !
Petit passage vie de famille pas piqué des hannetons, j'espère que c'était pas trop lourd ! Je voulais trop mettre en scène les petiots ! Sont trop chou à cet âge !
Bon, je peux pas vous dire quand le chapitre suivant sera écrit, mais je m'y mets dès que j'ai une minute !
Voilà, merci d'avoir lu, j'espère que ça vous a plu ! N'hésitez pas à me le dire, en tout cas !
Biz' !
