10, Off the Vanished Sands

Les guerriers ne sont pas faits pour le confort d'un foyer et l'accueil chaleureux d'une femme. Il leur faut un champ de bataille, un monde cruel et une vie aussi traîtresse que possible, un endroit sans paix à jamais englouti par le sang et les tripes déversés. Le pire étant qu'ils ne s'en laisseront jamais.

Mais ça, on s'en fiche.

Présentement, les pieds dans un crâne ensablé et le regard vers la brillante lune, le langoureux sentiment de puissance envahissait peu à peu Ichigo, face à un désert sans fin. L'horizon n'était qu'une ligne droite et nette, confrontant le noir du ciel et le blanc du sol. Il n'y avait que le relief hasardeux de quelques dunes et les piques acérées de quelques branches. Rien. Du Vide. Un immense creux pourtant plein de sable. Le sable. Les certitudes devenues poussière.

Et pour toi, Ichigo, que reste-t-il ?

Hueco Mundo. La nation du vide qui s'étend devant vos pieds, hostile mais pourtant offerte. C'est une terre de dangers. M'enfin, visiblement rien d'insurmontable.

Tout pour vivre sans chaînes.

Même subir les attaques régulières de petits importuns affamés. Le château n'accueillait plus grand monde, complètement saturé par les arrivants exténués par des voyages parfois longs.

« Longs comment, c'est la grande question… C'pas possible de se repérer ici, de toute façon, grogna Ichigo en donnant un coup de pied dans un petit tas de sable.

- Faim… Faim… »

Ichigo se tourna vers la source du bruit, un Hollow d'une taille ridiculement petite quand on sait quelle hauteur peuvent atteindre une majorité d'entre eux. Haussant un sourcil, la « nourriture » poussa par la suite un profond soupir de lassitude. Définitivement pas récupérables, ces bestioles qui ne pensent qu'avec leurs estomacs.

Le cliquetis de la chaîne brisée résonna au rythme d'un second soupir d'Ichigo, le plat de la lame sombre de Tensa Zangetsu tapotant son épaule par intermittence. Il était agacé et particulièrement peu patient, une chose qu'il avait remarquée à posteriori de sa sortie de Las Noches. L'attente lui était devenue insupportable. Simplement rester assis et patienter était simplement impossible. Plutôt faire les cent pas, s'entraîner, aller casser des choses, s'engueuler à quelqu'un, plutôt que de passer une seconde à attendre, comme un animal traqué, qu'on vienne vous tuer.

« Tu m'emmerdes, lâcha-t-il avec un énervement palpable.

- Manger… »

Frapper d'abord, poser les questions ensuite. Ne pas attendre qu'un autre vienne porter le premier coup, vous laissant tributaire de son attaque. On ne sait jamais ce qui peut arriver, et Ichigo en avait trop de fois fait l'amère expérience. Et il jura un peu tard qu'on ne l'y reprendrait plus…

Le Hollow à l'apparence fluette agonisait, tenaillé par sa faim. Vit-il sa fin ? Ichigo n'en avait cure. Lui avait déjà vu et vécu sa fin, s'y préparant à chaque instant pour l'éviter, l'empêcher. Endigué, le destin trop cruel qu'Aizen lui avait promis à son retour. Servir Las Noches ? Servir un fou et s'acoquiner avec ses sujets baignés dans le bain dans l'anarchie, ne comprenant que le langage des faveurs et du léchage de botte ? Jamais. Plutôt retourner pourrir en cellule à tout jamais.

Et Ichigo mesurait ses mots.

Bon, en attendant, il y avait un gentil chaton et sa tripotée de coups de griffes à retrouver pour s'assurer d'un plan contre le malade qui se goinfrait de vin en jouant aux échecs dans le château blanc de Cendrillon planté dans le désert du Sahara coincé en mode nuit éternelle. Non, absolument pas énervé par l'ampleur de la tâche et le fait que ce soit potentiellement irréalisable.

« Bordel, c'était trop demander qu'il vienne m'attendre à ma sortie de prison ? »

Visiblement, oui. Le désert a poussé un long cri d'assentiment et Ichigo a continué sa route en trainant les pieds dans le sable pour laisser un maximum de traces, sans quoi ceux qui se croyaient ses traqueurs ne le trouveront jamais. Et Grimmjow non plus, ce chat sauvage mutant et souriant sadiquement qui court dans le sable avec des traces de sang sur le corps, semant derrière lui une longue ligne rouge. Pourtant Ichigo ne le trouvait pas, même si les restes de ses derniers repas - des Hollows - lui rappelaient invariablement qu'il n'était pas si loin.

C'était presque narguant de voir tous ces trucs s'amonceler par petits tas alors que lui-même n'était pas fichu d'utiliser le Shunpo – le déplacement éclair des Shinigamis – pour tuer une dizaine de Hollows à la fois, se contentant d'abattre un par un les faibles créatures masquées qui traversaient sa route. C'était franchement ridicule. Il se sentait empoté et franchement lent, à tomber ainsi sur les restes de repas, se faisant l'effet d'un vulgaire charognard alors qu'il aurait souhaité être un traqueur. Une de ces ombres furtives qui se glissent dans votre dos alors que vous regardez l'éclat blanchâtre d'une branche un peu trop longuement.

« BORDEL ! »

Oh tiens, un hurlement. Grimmjow, sans aucun doute. Remarque, c'est la seule personne qui gueulerait assez fort pour se faire entendre dans un endroit comme celui-ci, entre les cris des Hollows et les fréquents glissements de terrain qui pouvaient vous condamner à tout instant. Curieux, Ichigo se dirigea en courant silencieusement vers la source des cris et des injures colorées qui sortaient de la bouche de l'ancien Sexta Espada, visiblement pris dans les filets d'un Hollow blagueur.

Mais il ne fallait pas faire de bruit. Au Hueco Mundo, on ne fait pas de bruit, car il n'y en a pas. C'est le silence le plus absolu du monde que vous y percevez. Il n'y a pas de vent, pas d'animaux – pas d'animaux autres que les Hollows, entendons-nous – pas d'instruments de musique ni de jolie jeune femme prête à vous chanter une berceuse. Et si c'est le cas, fuyez, car entendre quelque chose de beau dans un monde où règne le silence n'est qu'un signe annonciateur de mort. Et généralement, on ne s'y laisse pas prendre deux fois…

Et les années passent avec ces détails qui deviennent des habitudes, votre vie défilant devant vos yeux au même rythme que celles de vos ennemis, passant pour vous tuer, passant pour vous manger. Et les années passent. Sans Grimmjow Jaggerjack et ses traces. Avec. Et encore sans. La poursuite effrénée continuait jusqu'aux confins du monde parfois ensablé, parfois souterrain, que traversaient les deux exilés. Et les années passent à mesure que vos pas vous mènent à travers les sables affamés, de colonies en colonies, d'ennemis en ennemis, cherchant votre place dans un monde qui ne veut pas de vous. Et les années passent sans que personne ne vienne vous chercher. Sans le reiatsu d'un Vasto Lorde décidé à vous tuer pour les Hollows qui vous suivent, attiré par votre puissance. Sans jamais personne pour arrêter l'Exode massive que votre passage provoque.

Sans place, sans avenir.

Seul.

Grimmjow s'arrêta soudain, provoquant un nuage de poussière. Il se tourna, regardant dans son dos, essoufflé par sa longue et éreintante course qui avait rendu à son corps l'apparence élancée et animale qu'il avait jadis, loin de l'Espada qu'il était au temps d'Aizen. Et c'était loin, toutes ces histoires… Dans son dos, il n'y avait rien d'autre que le sable, le noir et ses traces. Il était remonté à la surface pour courir sans être arrêté par les Hollows du dessous, les Menos et les Gillians qui auraient tout donné pour dévorer le morceau d'os qui restait sur son visage, sa mâchoire, seul vestige du temps où lui-même mangeait pour lutter contre sa régression. Symbole de ce qu'il était devenu, un Arrancar. Dans son dos, il n'y avait plus Las Noches et ses tours blanches, le regard fou d'un usurpateur et ses sujets dévoués à sa divine cause.

Pourtant, dans son dos, il y avait une ligne blanche qui semblait mener au passé qu'il avait enterré pendant tout le temps de sa course. En clin d'œil, il fit demi-tour, songeant que derrière lui, il y avait son vieux souffre-douleur, celui dont le soupirail avait été la bouche pendant une vingtaine d'années. Et la ligne blanche se tendait, comme une laisse qui rappelait un chien désobéissant à l'ordre. Malheureusement pour lui, à force de courir jusqu'à ce qu'il savait être Ichigo Kurosaki, un ancien adversaire et un prisonnier de ceux qui sont maintenant ses ennemis jurés, il ne remarqua pas les sables mouvants sur sa route, trop concentré sur la trace blanche qui illuminait l'horizon comme une étoile filante, et se fit aspirer par la poussière.

Finalement, et après un dégringolade mémorable, il atterrit dos au sol dans un bruit mat et grimaça sous le choc, pourtant amorti par un tas de sable tombé avec lui.

« Et merde, pesta-t-il avec un soupir.

- C'est le cas de le dire, ricana quelqu'un non loin.

Se redressant rapidement en position assise, Grimmjow se tendit, son corps entier prêt à bondir vers un éventuel assaillant. Mais il n'y avait personne d'autre qu'un curieux être maigre et pâle, aux cheveux oranges suffisamment longs pour tomber sur ses épaules osseuses. Il était étonnamment courbé en avant, ses deux mains proches de son cou comme s'il retenait un cordage censé l'étouffer.

- Hybride, cracha Grimmjow d'un ton moqueur.

- Jaggerjack, répliqua Ichigo avec un pâle sourire.

On aurait vraiment dit que des filins enserraient sa gorge. Ce qui était assez drôle, du point de vue de Grimmjow, puisque devant lui Ichigo se tortillait en tirant en avant tout en faisant attention à ne pas s'étrangler dans sa délicate entreprise. Dieu ce que c'était risible, songea Grimmjow en laissant un ricanement amusé franchir la barrière de ses lèvres closes.

- Je t'emmerde ! Grogna Ichigo à son encontre en essayant de se dépatouiller de ses fils.

Un claquement se fit soudain entendre et la corde se tendit, s'illuminant d'un trait de lumière blanche qui irradia dans les cavernes alentour, attirant les Hollows comme un insecte particulièrement appétissant s'agitant devant un caméléon prêt à tirer la langue pour déguster un bon repas.

- Bordel ! Jura-t-il d'une voix étranglée.

La laisse – visiblement c'était bien ça – enserrait son cou avec de plus en plus de force. Bien décidé à résister, Ichigo continua sa bataille silencieuse contre ses chaînes, un léger bruit de traction se faisant entendre alors que la laisse s'enroulait davatange autour de son cou sous les yeux d'un Grimmjow totalement passif.

- Te bouge pas surtout ! Lui balança Ichigo en manquant de tomber en avant.

Grimmjow haussa un sourcil, toujours assis par terre, un bras posé sur son seul genou replié.

- T'es chiant ! Grogna l'hybride en se concentrant sur comment trancher sa saloperie de laisse.

Inutile de dire que Tensa Zangetsu est à ses pieds – la surprise de se sentir soudain attaché lui avait fait lâcher son Zanpakuto – et que trancher de tels liens avec ses ongles n'est pas très pratique – surtout si on en n'a pas.

- Je sais, fit-il d'un ton moqueur, bien décidé à rester assis, contemplant avec un amusement certain son ancien ennemi se débattre contre ses « chaînes ».

- Tu fais chier !

Ses yeux dorés brillaient de colère et d'énervement, tandis qu'il tirait sur sa laisse.

- Tu t'répètes, Shinigami…

- On s'en fout ! Et je ne suis pas un Shinigami ! Cracha-t-il ensuite.

- Wow, du calme. Je ne voulais pas t'énerver », sourit Grimmjow en prenant un air à claquer.

Il se releva, sembla réfléchir un instant et dégaina Panthera avant de s'approcher d'Ichigo qui luttait toujours contre ses fils.

Le fil blanc sembla se tirer davantage et Ichigo n'eut d'autre choix que de reculer, sans quoi il se serait étranglé. Grimmjow, lui, observait le filin blanc d'un air dubitatif, prêt à le trancher s'il fait. Il essaya mais Panthera passa littéralement à travers le fil, sans que celui-ci ne disparaisse ou ne soit altéré d'une quelconque façon.

- Et ben j'crois que tu vas devoir rentrer au palais comme un gentil p'tit toutou, le railla-t-il en rengainant son épée.

Ichigo tira un dernier coup sur ses liens, ramassant son Zanpakuto et faisant demi-tour, sa jolie laisse l'entraînant vers son origine elle s'était faîte moins violente quand Ichigo avait cessé de résister. Désormais il suivait docilement les tiraillements du filin, son cou pourtant rougi par des marques. Grimmjow émit un sifflement plus ou moins admiratif.

- Quoi ? Rugit Ichigo en se tournant vers lui.

Ses cheveux étaient en bataille et son air passablement énervé firent sourire l'Arrancar jusqu'aux oreilles.

- Et bas dis donc, quelle violence ! »

Ichigo ne répondit pas et se contenta d'avancer au rythme imposé par sa laisse, Grimmjow à sa suite. Ils firent quelques dizaines de mètres jusqu'à ce que l'hybride, particulièrement agacé de sentir le regard moqueur de l'Arrancar dans son dos se retourna vivement, faisant tinter les chaînes de Tensa Zangetsu et darda un regard suspicieux sur l'ex Espada qui lui retourna son regard avec une profonde indifférence.

« Avance Médor, sinon tu vas t'étrangler, ricana-t-il en voyant Ichigo grimacer et commencer à reculer.

- Pourquoi tu me suis ?

- Parce que me foutre de ta gueule est vraiment, vraiment génial, Shinigami. »

Ichigo tiqua mais ne répondit rien, se contentant de lui tourner le dos pour repartir suivre son bout de chemin imposé par un filin brillant absolument ridicule, et de surcroit indécoupable. Alors, à contre cœur, il avança.

« Au fait, pourquoi t'es pas reparti à Karakura ? Demanda soudain Ichigo sans se retourner.

- Pas possible, grinça Grimmjow. Tout est bloqué. Plus de Garganta, rien n'ouvre sur ton monde.

- Alors on est bloqués… S'alarma Ichigo qui pensait visiblement pouvoir s'échapper.

- Hey, ça fait vingt piges qu'on crapahute ici, tu crois vraiment que j'ai rien essayé pour me barrer de ce bac à sable géant ?

- Sans déconner, grinça l'autre. Enfin, tu pourrais mieux faire, moi j'en suis déjà à quarante ans. T'sais, quarante comme vingt ans dans une cellule, dix ans dans une autre, et dix ans dehors à supporter les conneries de nos « camarades » ?

- T'arrêtes jamais d'te plaindre ?

- Nan, jamais.

- T'fais chier !

- Pas autant que toi.

- Ta gueule !

- Nan, toi ta gueule !

- Ooooh, mais quel vocabulaire fleuri, lança une tierce personne.

Ichigo et Grimmjow tournèrent leurs regards vers le nouvel arrivant dont la présence était presque anachronique.

- Il y a un moyen, fit le nouvel arrivant en levant un index. Le Senkaimon très privé de Sôsuke-kun, dernière ouverture vers le monde donnant directement sur la ville de Karakura.

- Et on est censé te croire ? Ironisa Ichigo en se saisissant d'un morceau de sa laisse pour garder du mou.

- As-tu un meilleur moyen de sortir, Ichigo-kun ?

L'hybride accusa le coup.

- J'en doute. Donc je vous propose mon aide.

- Tu n'y gagnes rien, lui grogna Grimmjow. T'vas crever si tu nous aides !

- Je veux que vous livriez ceci à Urahara Kisuke, dit-il en sortant une lettre de la poche intérieure de son manteau blanc. Je m'occupe de vous diriger vers le Senkaimon une fois que vous serez à l'intérieur.

- Et comment j'suis censé rentrer ?

- Dis que tu viens te repentir, ça passera sans doute, railla Ichigo.

- Tu déconnes, jamais !

- Pourtant ça marcherait. »

Jaugeant leur vis-à-vis, les deux exilés firent le compte dans leurs têtes. Une simple livraison en échange d'un aussi gros service que celui qu'il leur proposait, c'était tout simplement trop énorme pour être réaliste… Alors, soit ça relevait du piège, soit c'était totalement vrai de bout en bout – auquel cas accepter leur mettrait une dette immense sur le dos – et ils seraient libres.

La poussière du doute se fait insidieuse, entrant par vos brèches, suintant à travers vos failles, se répandant comme du poison dans vos veines. Bientôt, vous ne pouvez plus penser aux malheurs qui se profilent sans trembler de peur, effrayé par ce qui arrivera, sans repères pour vous rassurer. Et à la fin, il ne restera que des ruines transformées en ce sable d'incertitude, devenu le rivage de vos pensées qui ne sont déjà plus qu'un océan de questions sans réponses.

« Le filin te tire jusqu'à lui, Ichigo-kun. A toi de voir ce que tu comptes faire, mais sache que je peux t'apporter une solution à ce que tu vois comme l'asservissement par un maître sans pitié ni cœur. »

Les sables sont affamés et mangent vos certitudes, ne laissant que doutes dans votre cœur.

« Alors, que décidez-vous ? »

Pourtant il y a des choses dont on ne peut pas douter, car aussi sûr que le soleil brille à la Soul Society chaque matin, la lune restera nette dans le ciel sombre du Hueco Mundo. Un ennemi restera un ennemi. Aizen est fou. Personne n'est venu secourir Ichigo. Et les ennemis de mes ennemis sont mes amis.

« Les sables affamés peuvent bien dévorer mes certitudes, je n'en ai cure. J'ai juste besoin de me souvenir que tout est vrai, de bout en bout, aussi cruel et irréel que ça puisse paraître. J'ai juste besoin de savoir que c'est presque terminé.

Et qu'Aizen m'attend. »