11. Noël
Cela faisait déjà deux mois que Julia n'avait plus passé une nuit paisible. Deux mois qu'elle était en proie à des cauchemars. Depuis deux mois, elle se réveillait presque chaque nuit en sursaut, le souffle court, le cœur battant la chamade, la sueur ruisselante dans son dos. La plupart du temps, William se réveillait en entendant ses cris de panique. Il ne dormait pas davantage qu'elle. Il la prenait chaque nuit dans ses bras, il attendait qu'elle ne s'endorme avant de la sentir se crisper contre lui, avant de croiser son regard, avant de la rassurer et la consoler, encore et encore.
-Tu devrais voir un de tes confrère chérie, lui dit-il un soir en caressant ses cheveux, tu ne peux plus vivre comme ça. Tu es épuisée, ce n'est pas bon, ni pour toi, ni pour le bébé.
-Je veux régler cela toute seule William, lui avait répondit Julia entre deux sanglots, personne ne peut m'aider. Elle m'échappe à chaque fois que je crois pouvoir la toucher, les jours comme les nuits et ça ne s'arrêtera pas temps que je n'ai pas mes réponses.
Il avait alors soupiré profondément et il l'avait embrassé avant de la bercer tendrement, avant de la regarder s'endormir dans ses bras, encore une fois.
Mais lui aussi était épuisé. Lui aussi, il avait du mal à faire son travail. Parfois, il s'endormait à son bureau, au beau milieu de la journée, sans même lâcher le crayon qu'il avait entre les mains.
-Ah la grossesse, lançait Brakenreid en riant, je connais ça. Je suis certain que Madame Murdoch ne vous laisse pas beaucoup de temps pour vous reposer. Je me souviens de Margaret, toujours à vouloir…enfin vous voyez…elle ne me laissait pas de répits. M'enfin je ne vais pas m'en plaindre et vous ne devriez pas non plus Murdoch, profitez-en parce qu'une fois que le bébé est là, elle vous maudira et ne se laissera plus toucher pendant des semaines. Sans compter qu'il n'y aura que le petit ange qui pleure dans la pièce voisine qui aura droit à toutes ses attentions. Ca passera après quelques mois.
William n'avait pas répondu. Il avait compris à quoi son supérieur faisait référence. Mais Brakenreid était bien loin de la vérité, du moins pour les raisons de sa si grande fatigue, car il devait avouer qu'en effet, les hormones devaient faire leur œuvre. Julia était devenue à la fois si passionnée, demandeuse, câline et pourtant soupe-au-lait qu'il se demandait encore comment il allait tenir les dernières semaines de grossesse avec une telle femme dans sa vie. Il se souvenait d'une casserole ayant volé si près de sa tête qu'il en avait senti le souffle dans ses cheveux. Mais William se souvenait aussi des instants où son épouse se serrait tout contre lui, sans un mot, plaçant ses mains sur son ventre pour lui faire sentir les mouvements de leur enfant à venir. Il savait que Julia avait un caractère bien trempé et il ne pouvait que l'aimer encore davantage, malgré ses sauts d'humeur et ses élans passionnés.
La neige recouvrait enfin la ville de Toronto. Elle s'était fait attendre cette année là, au grand bonheur des habitants de la ville qui savaient que l'hiver serait bien trop long une fois encore. Les boutiques se remplissaient des plus beaux tissus, jouets, des mets les plus raffinés, la ville baignait dans une atmosphère de fête.
Le Docteur Ogden aimait particulièrement cette période de l'année. Noël. Pourtant, cette année là, elle avait passé le plus clair de son temps chez elle, au lit, allongée sur le canapé devant la cheminée, incapable de faire plus de cinquante mètres sans sentir une atroce douleur dans son ventre. Selon les estimations d'Isaac, qu'elle voyait de plus en plus souvent, l'enfant allait bientôt naitre, si tout se passait bien, le mois prochain. Et ainsi, pour parer à tout risque éventuel de le mettre en danger, et sa mère également, elle était contrainte de se déplacer le moins possible. William y veillait autant que son emploi du temps lui permettait. Mais ce soir là, malgré les mises en garde de son époux, Julia avait voulu passer le réveillon de Noël entourée de ses amis, dans la maison qu'elle occupait avec son époux. Leur dame de maison avait tout préparé selon ses recommandations et bientôt, la demeure serait remplie de rires et de discutions en tous genres.
William avait mis quelques minutes à se préparer dans leur chambre. Il terminait de boutonner son costume en descendant l'escalier lorsqu'il se figea sur place en voyant la scène qui se déroulait sous ses yeux. Julia se trouvait dans l'entrée, debout sur un escabeau, accrochant une branche de gui à la poutre du plafond. Il accourut vers elle et posa aussitôt ses mains dans son dos.
-Bon sang Julia, descends tout de suite de là.
-Une..seconde, grommela Julia dans un dernier effort avant de s'exécuter avec difficulté pour regarder son chef d'œuvre en souriant, il manquait le gui.
Elle baissa les yeux vers William qui lui lança un regard noir.
-Tu aurai dû demander à Yvonne de le faire.
-Je viens de la renvoyer chez elle pour qu'elle puisse passer Noël en famille.
-Mais imagine si tu étais tombée et…
Elle le coupa en posant son index sur ses lèvres. Puis ses bras se nouèrent autour de son cou et le souffle tiède de la jeune femme se glissa sur ses lèvres.
-Nous sommes sous une branche de gui William, murmura-t-elle doucement, et sais-tu ce qu'il est de coutume de faire sous une branche de gui?
-Je pense que tu te proposes de me le dire?
-Non, je vais vous le montrer Inspecteur, murmura Julia en souriant.
Puis, avec une extrême lenteur, elle pencha la tête sur le côté. Elle lui sourit une fois encore avant de prendre délicatement la lèvre de William entre ses dents. Il ferma les yeux, glissant ses mains dans le dos de la jeune femme. Elle sourit et déposa ses lèvres contre les siennes, sa langue lui demanda la permission, et une seconde après, elle rencontra celle du jeune homme pour une longue lutte. Le baiser était profond et sensuel, plein de promesses et d'amour. Il leur coupa le souffle à tout les deux.
-Tu aurai pu tomber de cet escabeau Julia, murmura William sans ouvrir les yeux.
-Oui, mais je ne l'ai pas fait, eh puis…si je n'avais pas accroché cette branche, je n'aurai pas partagé le plus exquis des baiser avec mon époux.
Ils sourirent et renouvelèrent aussitôt leur baiser, juste au moment où la cloche de la porte d'entrée retentit, leur signalant que le premier invité était arrivé. Ils se séparèrent et allèrent ouvrir ensemble.
-George, lança William à-demi amusé, décidément, toujours au bon moment. Joyeux Noël.
-Joyeux Noël Monsieur, Docteur, répondit le jeune homme en souriant.
William et Julia échangèrent un regard et le laissèrent entrer avant que la maison ne soit remplie au fur et à mesure que les minutes ne passent.
Le repas et la soirée avait été parfaits. Julia avait été aux anges et incroyablement gâtée par ses amis qui avaient tous apporté quelque chose pour le bébé. William l'avait observé toute la soirée, du coin de l'œil. Elle semblait en paix et heureuse malgré les quelques instants qu'elle passait parfois le regard perdu dans le vide, malgré les timides grimaces de douleur qui glissaient sur son visage lorsqu'elle prétextait devoir chercher quelque chose dans la cuisine.
-Elle est ici William, Jane est avec nous, avait murmuré Julia à la fin du repas.
Il l'avait alors pris dans ses bras et il avait déposé un baiser sur sa joue.
-Elle ne te fera jamais de mal, nous sommes bien trop nombreux ici ce soir, et nous t'aimons tous.
Lorsque l'horloge de la salle à manger sonna les 23h30, le petit groupe se leva et se dirigea vers le vestibule pour prendre leur manteau et leur chapeau.
-Tu es certaine vouloir faire le trajet à pieds?
-Je n'ai plus quitté cette maison depuis trois semaines William, murmura Julia, j'ai envie de marcher avec vous jusqu'à l'église. Elle n'est qu'au bout de la rue. Je veux venir avec toi et m'asseoir à tes cotés pour la messe. Laisse-moi faire cela pour toi.
-Bien mais si tu as quoique se soit de…
-Je te le dirai, je te le promets, répondit Julia avant de déposer un rapide baiser sur ses lèvres pour suivre leurs amis qui sortaient déjà sur le perron en bois.
Ainsi toute la petite troupe se mit en marche, Bobby et John à l'avant, suivis par les couples étroitement enlacés pour se protéger du froid et de la neige qui tombait abondement.
Le sermon dura un long moment et le bois dur du banc fut particulièrement inconfortable pour Julia. Mais pourtant, elle ne broncha pas. Elle gardait sa main dans celle de William la plupart du temps, laissant sa tête sur son épaule. Et lorsque le prête termina son sermon, elle ne put s'empêcher de caresser son ventre tendrement.
-Ainsi, mes enfants, n'oubliez jamais l'histoire de David contre Goliath. Allez en paix et que Dieu vous bénisse. Joyeux Noel.
William fit le signe de croix et croisa aussitôt le regard de son épouse.
-Quelque chose ne va pas?
-Non je…nous n'avons pas encore choisi de nom pour un garçon.
-Eh bien tu sembles refuser toutes mes propositions donc je…
-David, murmura Julia, c'est un beau prénom qu'en dis-tu? Et si nous appelons notre fils de cette façon, nous nous souviendrons toujours de ce réveillon, de ces instants où nous étions heureux.
William resta muet quelques instants, sans même se soucier des personnes qui se trouvaient dans l'église et qui s'apprêtaient à la quitter. Il posa ses mains sur le ventre rond de Julia et il s'y pencha pour y déposer un baiser.
-David, murmura-t-il en plongeant son regard dans celui de Julia, c'est un prénom qui me convient.
-Dans ce cas, ce sera Eléonore ou David.
Il acquiesça et ils s'embrassèrent quelques instants avant de quitter eux aussi l'église, avant d'affronter le froid mordant de l'hiver et que chacun ne rentre chez soi.
Pourtant, malgré la fatigue, William ne voulait pas que cette soirée se termine.
-Que serait Noël sans cadeau? Avait-il dit à Julia alors qu'ils retiraient leur manteau.
-Eh bien, montre-moi ton cadeau et je te montrerai le mien.
Après un dernier regard, William glissa un bras dans le creux des genoux de Julia et l'autre dans son dos pour la porter tout contre lui.
-Arriveras-tu à me porter à l'étage? Lança Julia en riant alors qu'il commençait sa progression. J'ai pris du poids tu sais.
-Oooh oui je sais.
-WILLIAM !
Il rit doucement et continua sa progression jusqu'à arriver devant une porte close au fond du couloir. Là il déposa Julia et il se mit dans son dos. Il ouvrit la porte.
-Ferme les yeux, murmura-t-il au creux de son oreille.
-Non, tu n'as pas…
-Ferme les yeux et laisse-toi te guider.
Julia leva les yeux au plafond et obéit. Elle sentit William poser une main sur son ventre et de l'autre, il alluma la lumière. Il la fit avancer dans la pièce avec son corps et une fois à l'intérieur il reprit la parole.
-Ouvre les.
Elle obéit une fois encore et elle se figea sur place en regardant tout autour d'elle. Ils se trouvaient dans une chambre parfaitement rangée et décorée, une chambre d'enfant, avec une armoire, une commode, un lit, un fauteuil à bascule, une bibliothèque, une grande fenêtre, un coffre à jouets. Il y avait un tapis sur le parquet, des rideaux à la fenêtre, des peluches sur la bibliothèque, quelques livres pour enfant et au-dessus du berceau, un mobile en bois coloré. Julia avança vers le lit et laissa glisser ses doigts sur le bois clair.
-Ce bois provient de l'arbre du jardin qui est tombé cet automne, dit-elle doucement, tu…tu as fait ça de tes propres mains? Et le mobile aussi, j'ai vu ces pièces dans ton bureau, tu disais que c'était pour une affaire.
-En effet.
Elle caressa du bout des doigts le montant du berceau.
-Lorsque le bébé sera né j'y graverai son prénom, murmura William, et j'ai mis une photo de nous sur l'étagère, je voulais qu'il sache que…que nous veillerons toujours sur lui.
-Tu as fait tout ça pour nous, lança Julia en un sanglot en se tournant vers lui, pour notre famille.
-Yvonne m'a un peu aidé, répondit timidement William.
-Oh chéri, soupira Julia avant de se jeter dans ses bras, c'est magnifique.
Il resserra son étreinte autour d'elle et ils restèrent un long moment enlacés en silence.
-Merci, lança Julia en s'éloignant.
Il lui sourit et sortit un petit écrin de la poche de son pantalon.
-J'ai aussi un petit cadeau pour la future maman.
Celle-ci lui sourit largement et elle prit le paquet entre ses doigts avant de l'ouvrir, avant qu'elle ne découvre un pendentif en argent sertit d'une pierre bleue.
-Merci, dit-elle dans un souffle avant de l'embrasser langoureusement, moi aussi j'ai un cadeau pour le futur papa, dit-elle à bout de souffle.
Elle plongea sa main dans sa robe et en sortit un autre écrin sombre mais un peu plus grand. William l'ouvrit et découvrit une montre à gousset qu'il ouvrit aussitôt pour y lire ce qu'il y avait de gravé à l'intérieur.
-A William, avec tout mon amour. A toi pour toujours. Julia. Merci, merci mon amour. Je t'aime.
-Moi aussi je t'aime.
Ils échangèrent un sourire et un autre baiser.
-Joyeux Noël Madame Murdoch.
-Joyeux Noël Monsieur Murdoch.
-Joyeux Noël petit ange, dirent-ils à l'unisson en riant en caressant le ventre de Julia avant d'échanger un autre baiser.
à suivre...
