Chapitre XI

Le chemin se fit dans un silence pesant. Amita sanglotait doucement, anéantie par la conclusion horrible de cette affaire et Charlie se pressait contre elle, recherchant dans sa chaleur un remède au froid qui l'avait envahi et dont il savait qu'il serait désormais son lot quotidien. Il aurait voulu ne jamais arriver chez lui : comment allait-il pouvoir annoncer cette horreur à son père ?

Mais les kilomètres sont incompressibles, comme tout mathématicien le sait, et le moment arriva ou Colby arrêta le véhicule dans l'allée de la grande maison. David et lui se retournèrent vers le couple enlacé à l'arrière, les yeux remplis de chagrin et de compassion.

- Il faut y aller Charlie.

- Vous restez avec moi, n'est-ce pas ?

- On ne te quitte pas.

Jamais le chemin qui menait de l'allée au seuil ne lui parut si long et si court à la fois. Il se sentait le cœur et la tête vides, il aurait voulu s'enfuir à l'autre bout du monde mais il savait qu'il n'en avait pas le droit. Don ne l'aurait pas voulu ainsi. Si les rôles avaient été inversés, Don se serait fait un devoir d'aller avertir leur père en personne, quoi que cela lui en eût coûté. Et puisque Don n'était plus là, c'était à lui de prendre la relève, à lui de se montrer digne de son héros de frère, qui avait donné sa vie pour que la sienne continue. Il devait se montrer à la hauteur, le rendre fier de lui, par delà les mondes qui les séparaient maintenant.

- C'est toi Charlie ? Vous en avez mis du temps !

La voix d'Alan les accueillit dès l'entrée. La maison était chaude, accueillante, tout y incitait à la sérénité et au bonheur. Une boule vint obstruer la gorge de Charlie, l'empêchant d'articuler le moindre son. Dans ce lieu si familier, la perte semblait encore plus intolérable, irréparable. Soudain, il touchait du doigt la réalité de ce qui venait de se produire.

Intrigué par le manque de réaction suscité par sa réflexion, Alan apparut sur le seuil de la cuisine. Il tenait un bol dans la main gauche et en fouettait vigoureusement le contenu de la main droite. Un simple coup d'œil aux quatre personnes rassemblées dans l'entrée lui fit comprendre l'impensable.

Le bol lui échappa des mains et vint s'écraser sur le sol : une large flaque rougeâtre s'étala peu à peu et Charlie eut l'impression de revoir le sang de son frère se répandant sur le sol nu du parking.

- Charlie, oh mon Dieu, tu es blessé ?

Il savait que ce n'était pas ça. Il savait que le sang qui maculait le tee-shirt de son garçon n'était pas le sien. Mais il voulait retarder l'échéance. Il refusait de se rendre : pas maintenant, pas encore !

- Non, non papa, je vais bien. Ce n'est pas moi ! C'est…

- Je t'en supplie, Charlie… Non…

Les larmes se mirent à rouler sur ses joues. Il ne voulait pas entendre ces mots. Il voulait croire encore que tout était possible, que son fils allait revenir et illuminer la maison de son franc sourire.

- Papa, Donnie…

- Il est blessé, c'est ça ?

Toujours cette recherche d'une échappatoire : ne pas entendre les mots fatidiques, refuser cette réalité encore un instant, une seconde, juste le temps de se cramponner à l'idée que rien de tout ça n'était réel.

- Il est mort papa ! Donnie est mort !

Alan blêmit et chancela. Colby n'eut que le temps de le rattraper et de le guider dans un fauteuil où il s'effondra.

Ca y était ! Son pire cauchemar venait de se concrétiser en sept mots ! Plus jamais son petit ne viendrait le rassurer, lui dire que tout était sous contrôle. Plus jamais il ne pourrait lui reprocher ses brusques entrées, ses portes qui claquaient ou ses prises de positions tellement opposées aux siennes parfois. Plus jamais il n'entendrait son rire chaleureux. Plus jamais il n'aurait l'occasion de passer la main dans les cheveux épais et de le taquiner gentiment sur ses relations amoureuses.

- Buvez, monsieur Eppes, ça vous fera du bien .

Charlie était à ses genoux et il lut tellement de souffrance dans son regard qu'il comprit qu'il n'avait pas le droit de se laisser aller. Il lui restait un petit qui avait besoin de lui plus que jamais. Il savait la place que Don tenait dans la vie de son frère. Il était conscient qu'il venait peut-être ce jour de perdre ses deux fils d'un seul coup et qu'il devait tout faire pour empêcher ça : lui seul pouvait empêcher Charlie de se laisser couler, lui et Amita. Alors il devait réagir.

- Comment est-ce arrivé ?

Ce fut David qui lui narra l'enchaînement des événements, Charlie n'en avait pas la force.

- Il a souffert ?

- Non, non !

Cette fois-ci, son cadet trouvait la ressource de répondre à cette question qui trahissait tellement de douleur : qu'au moins il soit mort sans souffrance !

- Non, papa. Il est mort calmement, dans mes bras.

Alors, seulement alors, Alan prit conscience réellement de l'irrémédiable et il saisit Charlie contre lui, le serrant sur son cœur de toutes ses forces, mêlant ses larmes aux siennes : Don les avait quittés, il n'y avait plus qu'eux deux et tout le chagrin du monde !