Chapitre 10
Un vent glacé faisait osciller les feuilles des arbres. Les pointes des sapins s'agitaient dans un grincement sinistre, et de fins nuages masquaient de temps à autres le fins croissant de lune qui peinait à éclairer un ciel sans étoiles. Même le bruit de la route semblait étouffé par l'obscurité.
Taiji frissonna. Il commençait à regretter d'avoir attendu la nuit pour se rendre à la frontière des deux territoires. Même si les chats de son ex-clan n'était au courant de rien, il n'avait pas voulu prendre le risque de croiser une patrouille, ne sachant pas ce qu'il aurait bien pu leur raconter pour justifier sa présence ici.
Le temps passa, et le novice n'avait toujours pas bougé. Il ne savait pas vraiment ce qu'il attendait. Une patrouille ? Le lever du jour ? Il soupira, et repensa à ce que Heep lui avait dit : le clan du Yin aurait assassiné son père. Taiji savait que le chef avait menti, cependant, il ne pouvait s'empêcher de douter de lui-même. Après tout, il s'était fié à ses pouvoirs pour arriver à cette déduction. Pouvoirs qu'il ne maîtrisait pas encore totalement. Il ne savait même pas quelle était leur étendue ! Je peux déduire certaines choses avec très peu d'informations en me fiant uniquement à mon instinct… Et maintenant, je sais aussi qu'il m'est possible de savoir quand quelqu'un me ment… Il préféra ne pas y repenser. Il y avait des indices, des mots, des gestes, des regards, qui lui indiquaient la vérité, mais il ne voulait pas y croire.
Un craquement se fit entendre. Taiji se redressa, sur le qui-vive. Un chat se tenait face à lui, mais dans l'obscurité, il lui était incapable de le reconnaître, bien que son odeur ne lui était pas étrangère.
« Je viens en paix ! Lança le novice, peu confiant. Je suis seul… »
L'autre s'approcha davantage, est une lueur de sympathie s'alluma dans ses yeux verts.
« Et mais je te reconnais ! Tu es le Yoku du clan du Yang ! Taiji, c'est ça ?
-Shidé ? »
Taiji fut soulagé d'être tombé sur lui et pas sur un autre. Ce Yoku c'était montré amical lors de leur dernière rencontre.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? Reprit Shidé. Le novice ne dorment pas dans ton clan ?
-C'est compliqué… Pourrais-tu me conduire jusqu'à ton clan ? Il faut que je parles à ton chef. »
Le guerrier sembla hésiter, puis finit par hocher la tête.
« C'est d'accord ! Mais je veux que tu m'expliques ce que tu fais ici d'abord ! »
Anxieux, Taiji observa les alentours. Il ne voulait pas s'attarder. A tout moment, un chat du clan du Yang pouvait le voir en compagnie de Shidé, et ils auraient tout deux de gros ennuis.
« Je t'expliquerais en route, céda le novice.
-Dans ce cas, allons-y. »
Bien sûr, il ne raconta pas tout à Shidé, il se contenta de lui dire qu'il ne sentait pas à sa place dans ce clan, et que son destin était ailleurs. Shidé n'avait pas besoin d'en savoir plus, et Taiji pria pour qu'il n'ait pas les mêmes pouvoirs que lui.
Plus ils s'enfonçaient dans la forêt, plus les arbres étaient touffus. Certains étaient mêmes gigantesque. Ils arrivèrent au pied d'une pente rocheuse. Au sommet, Taiji distingua une sortes de barrière végétal, mais il faisait trop sombre pour qu'il puisse déterminé de quoi il s'agissait exactement. La forte odeur féline lui appris toutefois qu'il devait s'agir du camp du clan du Yin.
« Notre camp est là-haut, confirma Shidé, j'étais de garde, alors je t'ai entendu arriver.
-Entendu ?
-Mon pouvoir de Yoku. »
Sans ajouter quoi que soit, le guerrier gravit la pente et attendit le novice, qui le rattrapa au sommet. Ils s'engagèrent ensuite dans un labyrinthe végétal. Peu rassuré, Taiji faisait tout pour dissimuler sa peur.
Ils se retrouvèrent dans une clairière tapissée d'herbe. Il sembla à Taiji qu'un tronc d'arbres couché et une souche se trouvait en face d'eux. Il aperçut aussi un arbuste et remarqua que la clairière était entourée de buisson et d'ajoncs.
Un félin sorti de l'ombre et feula.
« Un intrus ! Il porte l'odeur du clan du Yang !
-Il est avec moi ! Répliqua Shidé. Ferme-là Kaolu, tu vas réveiller tout le monde, et là ce n'est pas le moment ! »
Leur interlocuteur se calma et observa Taiji. Il s'attarda un instant sur ses yeux avant de secouer la tête.
« D'où il sort celui-là ? Tu ne peux pas ramener ici tous les Yoku que tu trouves ! Philia ne t'as rien dit pour Mori parce-que c'était un chaton, mais lui… D'autant plus qu'il vient du clan du Yang ! »
Taiji se tourna vers Shidé. Alors il n'était pas le premier à avoir été ramener ici… Et en croire ce Kaolu, l'autre était aussi un Yoku.
« Viens Taiji, lui dit Shidé, on devrait dormir. Tu peux venir dans la tanière des guerriers !
-Quoi ?! S'indigna Kaolu. Et pourquoi pas dans l'antre de notre chef, tant que tu y es ? Non, restaient plutôt ici, près des ajoncs. »
Taiji acquiesça, et s'allongea immédiatement, épuisé. Les deux autres échangèrent encore quelques paroles, et le Yoku sombra dans un sommeil agité. Il rêva entre autres d'un chat sans visage rattaché par un fil de cristal à quelque chose que le novice ne vit pas.
Les rayons du soleil et les miaulements indignaient réveillèrent Taiji. Il découvrit enfin le camp en plein du jour. En face de l'entrée se trouvaient bien un tronc d'arbre ainsi qu'une souche. Non-loin, un arbuste dissimulait un creux assez grands pour un ou deux chats. Une odeur d'herbes s'en échappait. De l'autre côté du tronc, un buisson aux larges feuilles semblait lui aussi masquer une tanière. De part et d'autres du camp, de grands buissons et roncière devaient constituer les tanières des guerriers et des apprentis. Et surtout, il y avait tous ces chats… Tous le dévisageait, hésitant entre l'hostilité et la surprise. Seul Kaolu et Shidé restaient amical malgré les œillades peu amènes de leurs camarades.
«Encore un Yoku ! Pesta un matou couleur miel rayé.
-D'abord Mori, après lui… Combien encore ? » Gronda une femelle dorée.
Taiji agita nerveusement les oreilles. Visiblement, il n'était pas le bienvenu ! Il fit toutefois bravement face à ces chats. Malgré leur effarouchement, ils n'avaient pas l'air si terrible ! On dirait ces stupides chats de gouttière… Il en avait chassé plus d'une fois.
Un matou gris et blanc rayé aux yeux ambrés fendit la foule.
« Pourquoi les patrouilles ne sont pas encore partie ? Demanda-t-il. Vous croyez peut-être que les frontières vont se garder toute seule ? »
Il s'interrompit en voyant Taiji. Son regard passa de lui à Shidé.
« Toi, tu me dois des explications !
-Excuse-moi, Tusk, miaula le Yoku en s'inclinant. Il était perdu alors…
-C'est un novice du clan du Yang ! Protesta le dénommé Tusk. Tu crois que je ne l'ai pas remarqué ? » Il se tourna vers les autres guerriers. « Philia réglera le problème, vous, allez patrouiller ! Ceux qui n'ont rien à faire, et bien… Trouvez-vous une occupation ! »
Il fit signe au deux Yoku de le suivre, et se dirigea vers le tronc couché. Il sauta par-dessus et Taiji en fit de même. De l'autre côté, Tusk était assis sur un carré d'herbe. En face de lui, un amas de branches formait une tanière. Une chatte brune pâle tacheté à la silhouette élancée en sorti. Elle posa son regard ambré sur Tusk, puis sur Taiji et Shidé. Ce dernier s'inclina respectueusement.
« Shidé ? Demanda la meneuse. Que fait ce novice du clan du Yang chez nous ? »
Son ton n'était pas agressif. Elle semblait juste curieuse d'entendre la réponse de son guerrier. Finalement, ce fut Taiji qui répondit.
« Ce n'est pas de sa faute, c'est moi qui l'ai poussé à m'emmener ici ! Mon nom est Taiji, est je ne suis plus un novice du clan du Yang ! »
La chef du clan du Yin plissa les yeux. Elle l'encouragea à continuer, mais la présence de Tusk et Shidé dérangeait le novice. La meneuse dû le comprendre, puisqu'elle leur ordonna de partir. Une fois qu'ils furent seuls, elle se coucha dans l'herbe, les pattes repliées sous elle.
« Je m'appelle Philia, et je diriges ce clan. Alors, d'où viens-tu ?
-J'étais un solitaire, commença Taiji. Je vivais avec ma mère et un autre chat, et je me suis enfui.
-Pourquoi ?
-Parce-que… » Il hésita. « On m'a menti. J'étais très en colère, alors j'ai traversé les Tréfonds et…
-Tu as traversé les Tréfonds ? » Elle paraissait étonné. « Seul ?
-Heu… Je… Oui, exact. Puis j'ai rejoint le clan du Yang, mais je ne m'y sentais pas à ma place.
-Combien de temps y es-tu resté ?
-Je dirais trois ou quatre lunes. »
La guerrière resta silencieuse, l'air soucieux. Puis elle finit par soupirer et se redressa.
« Je ne comprends pas… Miaula-t-elle. Heep n'aurait jamais laissé un Yoku rejoindre son clan…
-Mon père était lieutenant avant Enko… »
Ses yeux s'agrandir et elle son échine se hérissa.
« Tu es le fils de Haru ?! »
Il recula d'un pas. Même si il était presque convaincu que le clan du Yin n'avait rien à voir avec la mort de son père, il restait méfiant. Et si Philia décidait de le punir pour être le fils du lieutenant de son pire ennemi ? Le regard sombre, la femelle se mit à faire les cents pas.
« Heep, tu es vraiment un imbécile ! Feula-t-elle. Bon, écoutes-moi Taiji. Personne ne doit le savoir, c'est compris ? Je veux bien que tu rejoignes mon clan, de toute façon, cela vaut mieux pour toi… Tu t'es enfui, si Heep te retrouves, il te fera la peau. »
Le novice n'en croyais pas ses oreilles. Elle acceptait ! Philia n'était pas comme Heep. Elle avait l'air juste, et aucun sourire sadique ne naissait sur son visage, aucune lueur cruelle dans ses yeux. Rien que de la sagesse. Toutefois, sa réaction au nom de Haru inquiétait Taiji. Son existence semblait vraiment entourée de mystères…
Philia passa devant lui, et bondit sur le tronc, puis sur la souche.
« Je vais annoncer ton arrivé au clan. Viens ! »
Taiji la rejoignit. La souche, qui était bien plus grande que ce qu'il paraissait, dominait le camp. Le novice était comme hypnotisé par le point de vue qui s'offrait à lui. Les chats qui étaient à leur pieds lui paraissaient si insignifiants tout à coup… Est-ce que c'est ça être chef ? Avoir l'impression d'être… Invincible ?
Il vit Shidé qui lui faisait signe depuis l'entrée. A côté de lui, un petit chat noir et blanc aux yeux bleus lança un regard amical à Taiji. Le Yoku plissa les yeux, et fut surpris de constater que les oreilles de ce guerrier était bien plus grande et plus touffus que celles de ces camarades. Ça devait être lui, l'autre Yoku.
Philia interpella Tusk.
« Les patrouilles sont-elles revenues ?
-Non, répondit le lieutenant, elles viennent de partir, pour tout te dire. »
La meneuse agita la queue, impatiente.
« Trouve-les, je ne veux perdre de temps !
-Mais il ne faut du gibier…
-Oui, et bien, il attendra ! »
Tusk souffla et appela Shidé.
« Toi et Mori, aller chercher les patrouilles. »
Les deux félins s'inclinèrent et filèrent hors du camp. Taiji remarqua pour la première fois que le camp se trouvait sur une hauteur, et qu'il était impossible d'y accéder sans escalader le ravin qui l'entourait. D'ailleurs, il était à pics, sauf peut-être là où était situé l'entrée.
Quelques instant plus tard, la patrouille revint au camp, accompagné de Shidé et Mori. Philia, qui s'était allongée, se redressa et appela son clan à se réunir. Les novices se bousculèrent pour occuper le premier rang, et deux chatons jaillirent du buisson aux larges feuilles, suivit d'une femelle gris- bleu. Un mâle brun clair au museau grisonnant se glissa dans un coin d'ombre, près de la barrière. Une autre chatte le suivit, qui devait être aussi âgée que lui. Taiji s'étonna de leur présence. Les anciens, on ne les chasse pas, normalement ? Enfin, c'est ce que Heep disait..
« Chats du clan du Yin ! Miaula Philia. Vous avez certainement reconnu ce novice comme étant un membre du clan du Yang, et bien figurez-vous qu'il s'est enfui ! »
Des murmures et des feulements accueillirent sa déclaration. Taiji ne savait plus vraiment ou se mettre.
« Il est venu demander asile à notre clan. » Elle dû miauler pour obtenir le silence. « C'est un Yoku ! Ou croyez-vous qu'il puisse aller ? Vous et moi savons pertinemment que Heep est capable de le tuer si il le trouve. »
Taiji sorti ses griffes. A présent, les protestations s'étaient tuent. Les chats le fixaient tous avec un mélange d'hostilité, d'étonnement, voir même de pitié. La tension était telle que ça en devenait oppressant.
« Heep a laissé un Yoku rejoindre son clan ?! »
La question provenait d'un chat roux et brun assit près de l'arbuste. Il sentait les herbes. Quand son regard croisa celui du Yoku en question, il se crispa, et ferma lentement les yeux.
« Jamais je ne l'aurais cru possible, reprit-il, surtout maintenant que… Enfin, peu importe. »
Il disparut sous les branches basses de son arbuste. Certains guerriers levèrent les yeux au ciel. Philia lâcha un soupir et reprit :
« Ce novice sera donc reconnut comme l'un des nôtres. Il lui faut un mentor. » Elle fit descendre Taiji de la souche. « Kaolu. »
Le guerrier brun écaille s'avança. Ses yeux verts scintillaient.
« Tu es un guerrier dont le sens de la loyauté est sans égale. Je sais que je peux compter sur toi. »
Kaolu frôla du museau la truffe de Taiji, qui n'y prêta pas attention. Des tas de questions se bousculaient dans sa tête : pourquoi les deux clans étaient-il si différents ? Comment interprété les paroles du chat brun et roux ? Et surtout, dans quelles circonstances son père avait-il trouvé la mort ?
