Chapitre Onze

4 Juin 1536

C'était déconcertant, pour ne pas dire plus, de savoir que certains membres de son propre Conseil le regardaient d'un mauvais œil.

Henry avait nommé à la fois Thomas et George Boleyn à son Conseil Privé plusieurs années plus tôt, quand il avait été si profondément amoureux d'Anne et si déterminé à mettre sa famille dans son conseil, sachant qu'ils l'aideraient volontiers à atteindre l'annulation qu'il désirait, et il ne pouvait pas leur dire qu'il ne souhaitait plus qu'ils assument une telle fonction, pas maintenant. Le faire allait attirer la condamnation du public sur sa personne pour avoir puni les parents d'Anne, malgré le fait qu'elle et eux étaient innocents de toutes les accusations portées contre eux. Il avait demandé à Norris de servir dans son Conseil Privé hier et avait regretté la décision presque aussitôt qu'il avait posé la question. Norris ne voulait pas rencontrer son regard alors qu'il s'asseyait à la table mais Thomas Boleyn le regarda directement dans les yeux, bien qu'il n'y avait pas la plus légère lueur de chaleur dans son regard.

Il était content d'avoir demandé à Knivert de rejoindre le Conseil Privé à la place d'Edward Seymour pour qu'il puisse avoir un ami à la table qui agirait dans ses intérêts. Il savait que Brandon jurerait qu'il était un ami loyal, dévoué aux intérêts d'Henry plus que tout autre, mais la sombre expression sur son visage montrait clairement qu'il n'était pas heureux d'être assis à la table avec les deux hommes Boleyn, et sa légère grimace quand Audley souleva le sujet du procès de Cromwell, demandant à Henry s'il était d'accord que l'ancien chancelier soit jugé ce mois.

"Est-il nécessaire de faire le procès si tôt, Votre Majesté?" Brandon prit la parole, bien qu'il savait qu'il pouvait attirer la colère d'Henry sur lui-même en faisant cela. Il savait, comme ils le savaient tous, que la colère envers Cromwell sur ce qu'il s'était passé avec Anne était toujours déchainée. Le peuple voulait voir qu'on lui faisait payer le prix pour ce qu'il avait fait et ses juges seraient anxieux de voir le problème réglé aussi vite qu'ils le pouvaient, pour détourner autant de la colère de public concernant la situation d'Anne sur la personne de Cromwell et loin de celle d'Henry.

Quel espoir Cromwell avait-il d'avoir un procès équitable si la plus grande partie du peuple Anglais ne voulait rien de plus que de le voir mener à l'échafaud?

Brandon ne cautionnait peut-être pas ce que l'autre homme avait essayé de faire, mais il l'avait fait dans les intérêts de l'Angleterre, et parce qu'il avait cherché à satisfaire Henry. S'il avait réussi, Jane Seymour serait Reine d'Angleterre maintenant, et la Lady Mary serait revenue à la cour avec honneur, accueillie en tant que fille d'Henry, et non en disgrâce, et Brandon regrettait profondément que cela ne se produirait pas.

S'il y avait une quelconque chance pour que Cromwell puisse obtenir un peu de miséricorde, au nom de ses services passés, Brandon espérait que cela serait fait.

"Je pense que ça l'est, Votre Grâce." Dit froidement Henry, le regardant en fronçant les sourcils de manière réprobatrice. "Il faut qu'il y ait apparence de justice, et cela n'a pas de sens d'attendre. Maitre Cromwell a calomnié le nom de notre chère et entièrement bien-aimée épouse, la Reine Anne, et il a cherché à provoquer sa mort, et la mort de bons et loyaux Anglais." Il fit un signe de tête dans la direction de George avec cela, mais il n'y eut aucun sourire ni hochement de la tête en réponse. "Il doit être contraint de payer le prix de ses crimes, devant le peuple."

"Je suis d'accord, Votre Majesté." Dit fermement Boleyn, acquiesçant son approbation et lançant un regard malveillant dans la direction de Brandon. "Et je suis surpris d'entendre mon Seigneur Suffolk en suggérer autrement."

"Je ne voulais pas dire que…" commença à protester Brandon mais Henry lui fit signe de rester silencieux, se renfrognant vers lui, donc il se calma, priant intérieurement pour qu'Henry ne le sanctionne pas plus tard à cause de ses paroles.

"Maître Cromwell sera jugé pour haute trahison, et Lady Rochford pour parjure avant la fin du mois." Ordonna Henry. "Vous ferez le nécessaire pour les arrangements, Sir Thomas." Instruisit-il à Audley, qui inclina la tête en réponse à l'ordre, gribouillant immédiatement quelques notes sur ce qu'impliquerait l'arrangement des procès. "Il y a également une autre question, une question de grande importance personnelle pour nous," continua Henry. "Notre fille bien-aimée, la Princesse Elizabeth – nous sommes conscients qu'il y a toujours des personnes idiotes et mal inspirées qui persistent à calomnier la Princesse comme étant illégitime, et qui souhaitent voir la bâtarde Mary proclamée héritière du trône à sa place."

Aucun des hommes à la table n'osa argumenter face à cela. Bien qu'il était indéniable que la popularité d'Anne était montée en flèche depuis sa libération, quelque chose qui rendait de plus en plus de monde prêt à accepter son enfant comme l'héritière légitime du trône, Mary avait toujours ses sympathisants, des gens qui n'avaient jamais accepté l'assertion que la jeune fille qu'ils avaient considérée comme une princesse pendant des années et acceptée comme l'héritière du trône n'était maintenant rien de plus qu'une bâtarde, n'ayant pas plus de droit d'accéder au trône que son jeune demi-frère, Henry Fitzroy n'en avait eu – si pas moins, puisqu'elle n'était pas un garçon. Il y avait beaucoup de personnes qui se réjouiraient à l'idée que Mary soit restaurée en tant qu'héritière présomptive, et qui étaient réticentes d'accepter la petite Elizabeth à sa place.

Brandon aurait aimé croire que son ami, par amour pour sa fille aînée et par désir de paix dans le pays, avait l'intention de faire adopter une Loi au Parlement pour restaurer Mary dans la succession, mais il n'était pas assez bête pour penser que c'était ce qu'Henry avait en tête. Il avait clairement montré sa position quand il avait ordonné que Mary vienne à Whitehall en tant que domestique d'Elizabeth, et quand il avait annoncé qu'il n'était même pas prêt à voir sa fille tant qu'elle n'aurait pas prêté le Serment de Succession et ne se serait pas déclarer illégitime.

Il n'allait pas revenir volontiers sur ce qu'il avait dit en restaurant Mary.

Henry jeta un œil dans la direction de Knivert avant de détailler son plan, souriant légèrement à son ami, qui avait été en mesure de voir ce qu'il n'avait pu voir et de reconnaître qu'Anne avait besoin de voir une preuve tangible de son intention d'assurer qu'elle n'avait aucune raison de s'inquiéter du statut de leur enfant. "C'est notre souhait de conférer un titre à la Princesse Elizabeth, pour assurer qu'il est clair pour chaque homme, femme et enfant d'Angleterre qu'elle est notre héritière légitime." Annonça-t-il, se sentant satisfait lorsqu'il vit la surprise sur le visage de Boleyn avec ses paroles. Si le père d'Anne ne s'était pas attendu à ce qu'il prenne cette mesure, alors il n'en aurait pas suggéré la possibilité à sa fille, donc cela serait une surprise très satisfaite et bienvenue pour Anne de voir ce qu'il souhaitait faire pour Elizabeth.

"Quel titre Votre Majesté souhaite-t-elle conférer à la Princesse?" demanda Norfolk.

"Duchesse de York." Répondit Henry, pensant que cela était un choix approprié.

Il n'avait pas été beaucoup plus âgé qu'Elizabeth quand son père lui avait conféré le titre de Duc de York, en réponse au soutien que le prétendant Perkin Warbeck recueillait pour appuyer sa revendication qu'il était Prince Richard, le jeune Duc de York que l'on pensait avoir été assassiné dans la Tour. Henry Sept avait été déterminé que le seul Duc de York serait son fils et donc Henry, bien qu'il n'avait été qu'un petit garçon de trois ans à l'époque, avait soigneusement été entraîné au protocole pour pouvoir participer à la cérémonie qui lui conférait le titre.

Il aimait l'idée que le titre soit maintenant à Elizabeth.

A sa surprise, il entendit George Boleyn laisser sortir un ricanement moqueur devant sa réponse. "Mon Seigneur Rochford?" Bien qu'il était contrarié, le ton d'Henry était davantage inquisiteur que réprobateur.

"Quel bien cela va-t-il faire?" demanda George sans ménagement, ne prenant pas la peine de formuler sa question de manière plus diplomatique par déférence pour la position de Roi de son beau-frère. "Duchesse de York serait très bien dans d'autres circonstances, mais il y a une époque où la Lady Mary était appelée Princesse de Galles – et elle revendique toujours ce titre, bien qu'elle ait été exposée comme étant une bâtarde, et je parierais qu'elle a des sympathisants qui croient que cela est son titre véritable. Si vous donnez à la Princesse Elizabeth le titre de Duchesse de York, Madame Mary et ses sympathisants se hâteront de faire remarquer qu'il s'agit du titre secondaire et de proclamer que Mary est toujours la Princesse de Galles et, dès lors, la première en ligne pour le trône."

"Lord Rochford a raison, Votre Majesté." Observa calmement Knivert.

"Oui." Henry n'avait pas pensé à cela. Il savait que Mary était une bâtarde, et il avait pris des mesures pour s'assurer que cela était clair pour sa fille et tout le monde en Angleterre, mais il était indéniable que la fille était obstinée, s'accrochant à son ancien titre au lieu de reconnaître la vérité, qu'elle n'y avait aucun droit, et qu'elle avait des sympathisants qui défendraient sa fausse revendication. George avait raison que Mary et ses sympathisants considéreraient que le fait que le titre de Duchesse de York soit conféré à Elizabeth alors que Mary avait reçu le titre de Princesse de Galles équivaudrait à une admission qu'il voyait Elizabeth comme passant en deuxième place derrière sa sœur, alors que rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité… mais comment pouvait-il prouver qu'ils avaient tort, sauf en conférant le titre de Princesse de Galles à la petite Elizabeth?

Il ne voulait pas faire cela.

Il aimait énormément Elizabeth et il voulait qu'il soit clair pour tout le monde qu'elle était l'héritière du trône mais, s'il lui donnait le titre de Princesse de Galles, il dirait qu'il n'escomptait pas qu'elle ait un jour un frère, qui serait le Prince de Galles et le premier héritier légitime du trône, devant sa sœur. Anne et lui étaient tous deux jeunes, assez jeunes pour avoir d'autres enfants une fois qu'ils seraient réconciliés et qu'ils reprendraient leurs relations maritales normales, donc comment pouvait-il abandonné l'espoir qu'il y aurait un jour un fils?

Dans cinq ou six ans, si Elizabeth était toujours sa seule enfant légitime, il savait qu'elle devrait se voir accorder le titre de Princesse de Galles, pour souligner le fait qu'elle serait la prochaine Reine d'Angleterre, mais il était certainement trop tôt pour qu'il renonce à l'espoir d'un prince.

Si Duchesse de York ne suffisait pas pour garantir le statut d'Elizabeth aux yeux du monde et pour prouver à Anne qu'il voyait sa fille comme étant son héritière, et s'il ne pouvait pas donner à sa petite fille le titre de Princesse de Galles, du moins pas encore, que pouvait-il faire?

"Si je puis me permettre, Votre Majesté," Boleyn prit la parole d'une voix calme et régulière. Henry hocha la tête pour indiquer qu'il voulait entendre peu importe ce qu'il avait à dire. "A mon avis, bien que cela serait certainement une indication de l'amour et de l'estime de Votre Majesté pour la Princesse Elizabeth si le titre de Duchesse de York lui était accordée, peut-être qu'une mesure supplémentaire est à l'ordre du jour."

"Que voulez-vous dire, mon seigneur?" demanda curieusement Henry.

"Selon la loi, le fils aîné – le fils aîné et légitime – du Roi ouvre le droit au titre de Duc de Cornouailles, et selon la tradition, au titre de Prince de Galles," commença facilement Boleyn, "mais il n'y a pas de titre particulier qui soit réservé pour la fille aînée et légitime du Roi. Peut-être qu'il devrait y avoir un tel titre. Peut-être que, en plus du titre de Duchesse de York, un nouveau titre devrait également être imaginé; un titre pour la princesse aînée, et ce titre devrait être donné à la Princesse Elizabeth comme étant sa première titulaire. De cette façon, même si la Lady Mary et ses sympathisants tentent de proclamer que Duchesse de York est un titre secondaire comparé au titre de Princesse de Galles, Votre Majesté sera en mesure contrer ces allégations en montrant du doigt l'autre titre, montrant que la Princesse Elizabeth est votre unique fille véritable."

Brandon avait toujours su que Thomas Boleyn était un homme rusé et intelligent, mais maintenant il en voyait la preuve. Sa suggestion était brillante; bien qu'il pouvait toujours y avoir un débat sur le statut d'Elizabeth si on lui accordait le titre de Duchesse de York – il imaginait que même la Lady Mary serait prête à accepter le droit d'Elizabeth à ce titre, car le Roi avait le droit de faire un pair de n'importe qui – créer un titre réserver à l'utilisation exclusive de la fille légitime aînée du Roi éliminerait ces doutes.

Quiconque qui se référerait à Elizabeth par ce titre, quoi qu'il puisse être, marquerait essentiellement son accord qu'elle était légitime et que Mary était donc une bâtarde, ce qui était exactement ce que Boleyn voulait garantir. Etant donné la nouvelle popularité d'Anne, si elle était en mesure de garder l'amour du peuple et de continuer à les encourager à également aimer la petite Elizabeth, le peuple allait en arriver graduellement à considérer Elizabeth comme la véritable héritière légitime, alors que Mary ne serait rien.

Le soutien du peuple était la principale consolation qu'il restait à Mary et Boleyn voulait s'assurer que cela lui soit enlever.

Brandon espérait qu'Henry allait dire que cela n'était pas nécessaire, que le titre de Duchesse de York était déjà un grand honneur pour Elizabeth, surtout vu son jeune âge et son sexe, et qu'elle n'en avait pas besoin d'un autre, mais à la place, il vit Henry hocher la tête, indiquant qu'il approuvait de tout cœur la suggestion de Boleyn, et regarder ses conseillers autour de lui pour des idées concernant la forme que le nouveau titre proposé devrait prendre.

"Que suggérez-vous?"


Elizabeth n'était pas une enfant négligente, absolument pas, mais elle était quand même une jeune enfant, et très active avec ça, et, comme nombres de jeunes enfants, elle déchirait occasionnellement ses vêtements. Cependant, étant donné la taille de la pile de raccommodage dans le panier à côté d'elle, Mary se demandait si Lady Bryan ne déchirait pas délibérément les coutures des petites robes et jupons d'Elizabeth et ne faisait pas des trous dans les minuscules bas de soie afin de s'assurer que Mary aurait du travail en abondance pour la maintenir occupée pour la semaine où le raccommodage devait être sa seule responsabilité, et pour être certaine qu'elle sentirait tous les effets de la punition qu'elle avait décrétée pour elle.

Cela ne l'aurait pas étonnée que la gouvernante fasse quelque chose de la sorte, et bien qu'Anne couvrait Elizabeth de tant de nouvelles robes qu'elle serait largement fournie si les vêtements dans le panier de travail de Mary étaient jetés ou donnés, rien de moins que du travail parfait ne répondait aux critères rigoureux de Lady Bryan.

Elle avait déjà ordonné que l'une des réparations soignées de Mary soit décousue et refaite, prétendant que le travail était bâclé et insatisfaisant, particulièrement pour une robe de princesse, malgré le fait que Mary ne pouvait voir aucun défaut dans son travail, qui était aussi soigné que jamais. Elle n'avait pas discuté avec Lady Bryan cependant, à la fois parce qu'elle savait que cela ne servirait à rien et parce qu'elle ne voulait pas que la femme sache à quel point elle trouvait que la punition qui lui avait donnée était pénible.

Si Lady Bryan le savait, cela serait la pénalité qu'elle choisirait à chaque fois que Mary faisait quelque chose pour lui déplaire à partir de maintenant et Mary ne voulait pas qu'elle ait la satisfaction de savoir qu'elle était parvenue à trouver une faiblesse, car elle l'exploiterait certainement dans la mesure du possible si elle découvrait une fissure dans l'armure de Mary.

Son aiguille passait au travers de la robe de soie, raccommodant la déchirure avec de minuscules points presque invisibles et Mary était tellement occupée à sa tâche qu'il lui fallut un bon moment pour réaliser qu'elle était observée par une paire de yeux bleus curieux.

La petite Annie Stafford la regardait, son index dans la bouche. "Qui toi?" demanda-t-elle de façon innocente, faisant un sourire à fossettes à Mary.

La ressemblance de la fillette avec sa tante était remarquable et, en conséquence, la voix de Mary était quelque peu froide lorsqu'elle s'adressa à la miniature et homonyme d'Anne. "Je suis la Princesse Mary." Dit-elle fermement.

Annie la regarda curieusement un instant avant de secouer la tête, ses boucles noires rebondissant. "Non." Déclara-t-elle formellement, se tournant un peu pour pointer Elizabeth. "P'incesse." Dit-elle avec gravité.

Si la question n'avait pas été aussi cruciale, une question pour laquelle Mary avait résisté à son père durant des années, pour laquelle sa mère avait vécu dans la pauvreté et l'isolation plutôt que de céder et gagner une vie de confort et d'honneur en échange de sa coopération à renier le droit de naissance de sa fille, et pour laquelle des gens biens étaient morts, Mary aurait peut-être souri devant la gravité de la fillette, mais la question était cruciale, avec de sérieuses implications.

Annie Stafford était l'une des innombrables jeunes enfants en Angleterre à qui on apprenait qu'Elizabeth était une princesse et Mary était une bâtarde, des enfants à qui on apprendrait qu'Anne Boleyn était la Reine d'Angleterre légitime alors que Katherine d'Aragon – si elle était mentionnée tout court – n'était rien d'autre que la femme qui avait vécu dans le péché avec le frère de son époux pendant des années avant que la "vérité" ne soit découverte.

Dans vingt ans, ces enfants auraient atteint l'âge adulte et commencé leur propre famille et, à moins que leurs parents ne soient particulièrement courageux, prêts à prendre le risque d'apprendre la vérité à leurs enfants pour qu'ils ne grandissent pas avec la croyance erronée que le mariage de son père avec Anne était valide, ils ne pourraient faire autrement que penser qu'Elizabeth était l'héritière légitime du trône, et ils la soutiendraient et apprendraient à leurs propres enfants à faire de même.

Dans vingt ans, Mary serait plus près des quarante que des trente ans, ayant presque dépassé l'âge de porter des enfants, si cela n'était pas déjà trop tard pour elle. Son père ne voulait lui arranger aucun mariage tant qu'elle continuait à désobéir à ses demandes qu'elle s'autoproclame illégitime et, même si elle cédait à sa volonté, le prétendant qu'il choisirait pour elle serait un gentilhomme ordinaire, un homme qui ne serait jamais acceptable pour le peuple en tant que Roi Consort, renforçant davantage le soutien de sa sœur.

En revanche, Elizabeth serait dans la fleur de l'âge, une charmante jeune femme, épouse d'un prince, si son père était en mesure de trouver un monarque qui était prêt à permettre à son fils d'être marié à une femme avec une légitimité aussi douteuse, et peut-être une mère à ce stade – une candidate bien plus attrayante comme héritière du trône que Mary ne le serait.

Si son père vivait encore vingt ans, ou même quinze ans, il serait presque certainement capable de garantir le trône pour Elizabeth. S'il vivait encore dix ans, il était encore fort probable qu'il puisse accumuler assez de soutien pour elle parmi le peuple pour lui permettre de contourner sa véritable fille légitime en faveur de sa bâtarde née de sa Concubine, surtout si Anne continuait d'être populaire et bien aimée par le peuple, achetant leur amour avec ses distributions charitables.

C'était abject de sa part de penser à de telles choses, et un acte de trahison d'imaginer la mort de son père, mais Mary ne pouvait s'empêcher de penser à ce qu'il lui arriverait si son père vivait longtemps.

Si Chapuys avait entendu ses pensées, Mary était sûre qu'il lui aurait dit qu'elle n'avait pas besoin d'avoir peur sur ce point, que même si le peuple pouvait être trompé à accepter Elizabeth en tant qu'héritière, l'Empereur engagerait ses armées pour conquérir le pays en son nom et la placer sur le trône, comme cela était son droit... mais Mary ne pouvait se résoudre à croire qu'il tiendrait sa promesse, même si elle était prête à lui permette de mener une guerre en son nom, au prix de vies innombrables. Il n'était certainement jamais intercédé de cette manière au nom de sa mère, même quand la manière dont elle était traitée mettait sa santé en danger, et, aussitôt qu'elle était morte, il avait fait des ouvertures au père de Mary, se déclarant prêt à soutenir son mariage avec Anne.

Mary ne pouvait pas compter sur l'Empereur.

Si elle souhaitait sauvegarder son héritage légitime, c'était à elle de le faire. Personne d'autre n'allait intercéder pour le faire pour elle.

Elle rencontra le regard d'Annie Stafford, mettant sa couture de côté un instant afin de pouvoir donner toute son attention à la fillette. Elle se toucha légèrement la poitrine, pour qu'Annie ne puisse avoir aucun doute de qui elle parlait. "Princesse Mary." Déclara-t-elle fermement, bien qu'elle garda sa voix basse, pour que les autres dames de la domesticité d'Elizabeth ne soient pas en mesure de l'entendre. Elle pointa Elizabeth, qui se faisait coiffer les cheveux par Lady Bryan. "Lady Elizabeth." Dit-elle à Annie d'une voix douce mais autoritaire. "Pas Princesse. Lady Elizabeth."

Annie sembla perplexe un instant, alors qu'elle essayait de comprendre ce que Mary disait, mais ensuite elle secoua la tête avec véhémence. "Non." Dit-elle, sa voix tout aussi ferme que celle de Mary. Elle pointa Elizabeth. "P'incesse." Le doigt minuscule se tendit dans la direction de Mary. "Pas P'incesse."

"Que se passe-t-il ici?" demanda Lady Bryan, entendant Annie et se précipitant au côté du bambin, prenant l'une des petites mains d'Annie dans la sienne. "Que faites-vous, Lady Mary? Je doute que vous ayez déjà fini tous vos travaux de raccommodage et, si c'est le cas, je suis sûre que d'autres tâches pourraient vous être trouvées. Je vous ai déjà dit auparavant que vous ne pourrez pas être paresseuse ici."

"J'ai assez de choses à faire, merci, Lady Bryan." Répondit froidement Mary, souhaitant pouvoir gifler la femme odieuse. Si sa mère avait été en vie, elle lui aurait conseillé d'avoir de la patience et d'obéir à son père et à ceux sous la charge de qui il la plaçait pour toutes les chose qui ne touchaient pas à sa conscience, mais sa mère n'avait jamais eu affaire à Lady Bryan.

Annie tira sur les jupes de Lady Bryan pour attirer son attention et puis elle pointa Mary. "Pas P'incesse." Dit-elle, bien que sa voix était un peu moins certaine cette fois.

L'expression de Lady Bryan devint sombre quand elle réalisa de quoi Annie parlait et elle fronça sombrement les sourcils en direction de Mary avant de répondre à l'enfant. "Non, ma chérie, vous avez raison – elle n'est pas une Princesse." Dit-elle à Annie, caressant les boucles sombres. "C'est juste la Lady Mary, et vous êtes une fille maligne de savoir quand elle raconte de vilains mensonges." Félicita-t-elle Annie avant de lancer un regard noir à Mary. "Vous devriez avoir honte de vous, ma fille, embrouiller une petite enfant comme cela avec vos mensonges." Réprimanda-t-elle, faisant signe à l'une des autres dames d'emmener Annie plus loin, comme si être à une aussi grande proximité de Mary allait peut-être contaminer la fillette. "Vous pouvez être certaine que Sa Majesté le Roi en entendra parler." Averti-t-elle avant de s'en aller.

Mary essaya de ne pas sentir de l'appréhension devant la menace. Elle se rappela que son père n'était pas idiot et qu'il devait certainement savoir maintenant qu'elle n'allait pas accepter docilement d'être privée de ses droits. C'était également un homme qui pouvait apprécier le caractère et le courage... bien que pas nécessairement lorsqu'ils étaient employés contre lui. Elle était inquiète de comment son père réagirait quand sa démonstration de défi lui serait rapportée, car elle le serait sans aucun doute – Lady Bryan ne perdrait pas une occasion de lui causer des problèmes, afin de montrer clairement quel était son nouveau statut.

Il était certain qu'il n'allait pas empirer sa position... ou le ferait-il?

Etre la servante d'Elizabeth était déjà assez affreux mais Mary se demandait si son père pourrait être capable de décider que cette position n'était pas assez dégradante pour casser sa rébellion et s'il pourrait décider de la faire travailler autre part dans le palais, la reléguant au rôle d'un tâcheron de rang inférieur au lieu de la position comparativement honorable de domestique.

S'il faisait cela, serait-elle capable de tenir bon en continuant à refuser de mentir?

Elle cousit en silence quelques instants avant que la voix excitée d'Elizabeth ne trouble ses pensées.

"Quand vient ma Maman?" demanda-t-elle à Lady Bryan, sautillant avec excitation à la pensée d'une visite d'Anne. "Je veux la voir."

"Bientôt, Votre Altesse." Promit Lady Bryan, avant de lancer un regard à Mary avec un reniflement désapprobateur, se demandant s'il valait mieux pour elle d'ordonner à la fille de quitter la nurserie et de continuer sa couture dans la chambre qu'elle partageait avec les autres servants.

Elle ne voulait avoir Mary ici si la Reine Anne allait s'offusquer à sa présence, ou si Mary allait se comporter grossièrement mais, en même temps, elle était certaine que Mary n'aimerait rien de plus que d'échapper à la nurserie et à sa supervision pour un moment. Elle doutait certainement que n'importe quel travail serait fait si Lady Mary n'était pas supervisée. Cependant, avant qu'elle ne puisse prendre sa décision et donner ses ordres à Mary, elle entendit le son de pas approchants et les cris pour céder le passage à la Reine et la décision lui fût prise des mains.

Anne fût dans la pièce un moment plus tard et Elizabeth se précipita dans ses bras, gloussant avec joie tandis qu'elle se faisait tournoyer. "Bonjour, ma précieuse fille chérie." Salua Anne, embrassant Elizabeth encore et encore, la serrant contre elle. "Comment allez-vous?"

"Bien." Lui dit Elizabeth, enroulant ses bras autour de son cou et l'enlaçant étroitement. "Je suis contente de vous voir. Très contente."

"Moi aussi, mon cœur."

Mary sentit une boule dans sa gorge alors qu'elle observait les deux ensembles, se souvenant comme sa propre mère l'avait autrefois tenue dans ses bras et l'avait couverte de la même affection avec laquelle Anne couvait maintenant Elizabeth. Quand Anne jouait avec Elizabeth, s'autorisait-elle parfois à penser à une autre mère et une autre fille, une femme et une fille qui s'aimaient profondément mais qui avaient été séparées de force pour l'ambition impitoyable d'Anne? Anne se sentait-elle parfois pleine de remords concernant le fait qu'elle les avait séparées durant tant d'années, ne leur permettant même pas une visite sur un lit de mort? Pensait-elle parfois comme il aurait été facile qu'Elizabeth et elle puissent être celles qui étaient séparées pour toujours, comme il avait semblé que cela serait le cas quand Anne avait été arrêtée?

Elle avait entendu les rumeurs sur le fait qu'Anne était une sorcière et une partie d'elle était certaine qu'elles étaient vraies. Quand le regard d'Anne tomba sur elle, elle eut l'impression que la femme pouvait entendre ses pensées et elle leva instinctivement la main, prête à faire le signe de la Croix, mais la laissa retomber.

L'expression d'Anne n'était pas méchante alors qu'elle regardait Mary. "Bonjour, Lady Mary." Salua-t-elle calmement, la plus légère touche de chaleur dans sa voix.

"Bonjour, ma lady." Comme Anne s'était adressée à elle directement, Mary n'avait pas d'autre choix que de répondre, mais elle s'était délibérément abstenue de s'adresser à la femme avec le titre de Majesté, auquel elle n'avait aucun droit véritable. Le père de Mary avait choisi de conférer le titre de Marquise de Pembroke à Anne, comme cela était son droit s'il le choisissait, donc Mary allait volontiers observer la courtoisie due à ce rang mais elle savait qu'Anne n'était pas assez idiote pour ne pas reconnaître la signification de son choix de titre.

A sa surprise, au lieu de la corriger et d'exiger qu'elle s'adresse à elle de la manière dont on s'adressait à une Reine, Anne ne chicana pas sur le choix de titre de Mary pour elle mais cela ne surprit pas autant Mary que la lueur de compassion qui adoucit les yeux d'Anne tandis qu'elle la regardait quelques instants de plus, donnant l'impression de vouloir encore dire quelque chose mais décidant de ne pas le faire, retournant son attention sur la petite Elizabeth, qui réclamait à sa mère de lui raconteur une histoire, Annie secondant avec empressement la requête de sa cousine.

Anne était assise sur un canapé près du feu, avec Elizabeth assise sur ses genoux et Annie blottie contre elle, racontant aux deux petites filles une histoire sur le Roi Arthur, quand Henry entra dans la pièce.

Il répondit aux salutations et révérences de Lady Bryan et des autres domestiques avec un rapide sourire mais il évita de même lancer un coup d'œil dans la direction de Mary, déterminé à respecter sa volonté de ne pas la saluer ni de la distinguer pour une quelconque attention jusqu'à ce qu'elle prouve qu'elle était prête à abandonner sa rébellion obstinée et à se comporter comme une bonne fille obéissante se devait de faire.

Il traversa la pièce jusqu'aux côtés d'Anne, soulevant Elizabeth pour l'embrasser et caresser la tête d'Annie avant de se baisser pour embrasser la joue d'Anne. De sa chaise, Mary remarqua que, bien qu'Anne ne s'était pas détournée du baiser et n'avait exprimé aucune objection, elle tressaillit presque imperceptiblement quand les lèvres d'Henry touchèrent sa joue, comme si le baiser était un coup plutôt qu'une caresse.

"Je suis désolé d'interrompre votre histoire, ma chérie," s'excusa Henry, faisant un sourire à Elizabeth. "Elle semble être très passionnante."

"Elle l'est." confirma Elizabeth, rayonnant vers sa mère. Maman racontait les histoires les plus belles!

"Je dois emprunter votre Maman pour un court instant, pour parler de quelque chose d'important – cela concerne Elizabeth." Dit-il à Anne, avant qu'elle ne puisse refuser de l'accompagner. Elle ne serait peut-être pas désireuse de lui parler, tout court, mais il savait que si ce qu'il avait à dire concernait leur enfant, elle voudrait l'entendre.

"Je veux entendre!" claironna immédiatement Elizabeth, curieuse de savoir ce que son Papa voulait dire à sa Maman. "Dites-le-moi aussi, Papa!"

Henry hésita. Il aurait préféré voir Anne seule pour pouvoir lui annoncer la nouvelle en privé mais quand Elizabeth faisait une requête, il trouvait difficile de lui refuser peu importe ce qu'elle lui demandait. En plus de cela, il pouvait sentir les yeux de Mary, suivant ses mouvements et il pouvait imaginer l'expression éplorée sur le visage de la fille alors qu'elle l'observait, tout comme il pouvait imaginer qu'elle disait une prière silencieuse pour qu'il se retourne et qu'il reconnaissait sa présence, d'une manière ou d'une autre.

Si elle voulait que sa présence soit reconnue, elle savait ce qu'elle devait faire.

Il avait fait l'erreur d'être indulgent avec la fille auparavant, quand il avait quitté Hatfield après une visite à sa charmante Elizabeth et vu sa fille aînée debout sur le balcon donnant sur la cour, ses yeux sombre de chagrin et le suppliant de lui montrer un signe qu'il la reconnaissait et qu'il tenait à elle.

Quand il avait voyagé jusqu'à Hatfield, il n'avait eu aucune intention de rendre visite à Mary et de la saluer; elle avait été envoyée pour servir Elizabeth pour qu'elle apprenne sa place et il était important qu'elle comprenne clairement que, jusqu'à ce qu'elle apprenne sa place, elle ne pourrait pas espérer l'amour et l'affection de son père royal. Cependant, la voyant là, il avait été incapable de se retenir de lever les yeux sur elle et de faire une révérence. Cela avait été un geste courtois, un geste qu'il aurait pu faire pour n'importe quelle dame, mais parce qu'il était le Roi, les gentilshommes dans sa suite s'étaient hâtés de suivre son exemple et de présenter leurs respects à Mary, qui avait clairement pris cette légèrement reconnaissance comme un signe que, si elle tenait assez longtemps, son défi serait récompensé par sa capitulation.

Il était plus que temps qu'elle apprenne qu'elle se trompait.

Il était plus que temps qu'elle reconnaisse que, bien qu'elle était sa fille et bien qu'il était prêt à la reconnaître en tant que telle, elle n'était pas une princesse. Elle était une bâtarde et elle n'avait aucun droit, uniquement les faveurs qu'il choisissait de lui accorder, par gentillesse. Si elle était sa fille obéissante et aimante, elle le trouverait affectueux et généreux à son égard, mais si elle insistait pour être désobéissante et déloyale, elle n'obtiendrait rien de lui.

Il était à moitié préparé à instruire Lady Bryan d'écarter Mary de sa présence pendant qu'il parlait avec son épouse et avec sa fille légitime mais il changea d'avis.

Peut-être qu'il valait mieux qu'elle l'entende.

Il souleva Elizabeth pour que son visage soit à la hauteur du sien. "J'ai une surprise très spéciale pour vous, mon Elizabeth." Lui dit-il, souriant avec indulgence devant sa joie nullement intimidée face à ses paroles.

"Qu'est-ce que c'est?" demanda Elizabeth avec impatience. Si la voix de son Papa était d'une quelconque indication, il avait une gâterie préparée pour elle et, bien qu'elle avait déjà reçu beaucoup et beaucoup de cadeaux de sa Maman, elle serait toujours désireuse d'en accepter un de plus. "Est-ce une bonne surprise?"

"J'espère que vous le penserez – et vous aussi, ma chérie." Ajouta-t-il à Anne. Il s'assit sur le canapé à côté d'Anne, tenant Elizabeth sur ses genoux et tendant le bras pour prendre la main d'Anne dans la sienne avant qu'elle ne puisse essayer de s'éloigner davantage de lui. Bien que ses paroles étaient soi-disant adressées à Elizabeth, Anne était celle qui avait véritablement besoin de les entendre. "Je veux montrer à tout le monde à quel point je vous aime ma charmante et intelligente petite princesse, ma perle de l'Angleterre," expliqua-t-il à Elizabeth, qui rayonna devant les compliments, "donc j'ai décidé que vous allez avoir un nouveau titre."

Le visage d'Elizabeth se décomposa. "Mais j'aime être une princesse!" protesta-t-elle, se souvenant ce qu'elle avait entendu certaines de ses dames dire quand Maman était partie, sur comment elle n'allait peut-être plus être autorisée à être une princesse et pourrait devenir une bâtarde à la place. "Je ne veux pas être une bâtarde!"

"Qui vous a dit quelque chose de la sorte?" demanda furieusement Henry. Il remarqua que Lady Bryan, et plusieurs autres servantes d'Elizabeth, détournèrent les yeux, clairement peu disposées à rencontrer son regard, et il soupira. Il n'aurait pas dû être surpris que les ragots se soient répandus comme une trainée de poudre dans la cour à la suite de l'arrestation d'Anne, ou que les gens se soient interrogés quant au statut de leur fille, étant donné l'ombre de la disgrâce qui planait sur sa mère. C'était en partie la raison pour laquelle il était aussi déterminé à clarifier la question une fois pour toute. Il sentit la main d'Anne se contracter dans la sienne avec le mot 'bâtarde' et il jura intérieurement. Il avait encore un long chemin à parcourir avec elle. "Vous n'allez pas être une bâtarde, ma chérie, vous ne pourrez jamais être une bâtarde – vous êtes mon enfant véritable, la fille de la Reine." Rassura-t-il Elizabeth, qui hocha la tête avec compréhension. "Et vous serez toujours une princesse. Papa veut juste que vous ayez également un autre titre, un titre qui montrera quelle fille spéciale vous êtes et à quel point il vous aime."

"Oh." Elizabeth pensa que cela semblait agréable. Elle regarda sa Maman pour voir ce qu'elle pensait de ce que Papa disait et elle fût soulagé de la voir lui sourire. Si Maman pensait que c'était une bonne nouvelle, Elizabeth était sûre que c'était le cas. "Quel est mon nouveau titre?"

"Quand j'étais un petit garçon – pas beaucoup plus grand que vous ne l'êtes maintenant – mon père, votre grand-père, avait décidé que j'étais assez grand pour avoir un titre spécial rien que pour moi." Expliqua Henry. "Il m'a donné le titre de Duc de York, et je veux que vous ayez ce titre maintenant, donc vous serez la Duchesse de York. Cela veut dire que vous aurez des propriétés à votre nom, à York, et ces propriétés vous donneront un revenu rien que pour vous." Expliqua-t-il. Bien qu'il n'était pas assez bête pour penser que cette partie voudrait dire grand-chose pour Elizabeth, cela rassurerait Anne qu'il avait l'intention de garantir que leur fille était en sécurité et que l'on subviendrait bien à ses besoins.

Il entendit un petit bruit venant de la direction de Mary, et il fronça les sourcils, pensant que cela était une indication de plaisir. Il semblait que George Boleyn avait eu raison quand il avait suggéré que Mary prendrait peut-être le fait qu'il conférait le titre de Duchesse de York à Elizabeth comme une indication qu'elle, qui prétendait au titre de Princesse de Galle, devançait sa demi-sœur.

Si c'était ce que Mary pensait, il avait l'intention de la décevoir.

"Il y a plus, mon trésor." Dit-il à Elizabeth, caressant ses cheveux clairs. "Ceci était l'idée de votre Grand-père, et je pense qu'elle est splendide. Si vous aviez un petit frère, il serait appelé Prince de Galles pour montrer qu'il est le fils aîné, mais votre Grand-père m'a rappelé qu'il devrait y avoir un titre spécial pour la fille aînée du Roi – ou sa fille aînée légitime." Ajouta-t-il de manière significative, sachant que Mary écoutait et voulant s'assurer qu'il lui faisait clairement comprendre son point de vue.

"Vais-je être la Princesse de Galles?" demanda Elizabeth, ses yeux écarquillés avec la pensée.

"Non, ma chérie." Répondit immédiatement Henry. Cela aurait clairement fait passer son message à Mary, si clairement qu'elle n'aurait plus pu nourrir d'illusions quant à son statut, s'il accordait à Elizabeth le titre qu'il avait erronément permis à Mary de détenir avant de connaître la vérité sur son mariage avec sa mère et sur sa propre légitimité, mais il ne pouvait se résoudre à permettre à Elizabeth de porter le titre, pas encore. Il ne pouvait pas abandonner l'espoir qu'il y aurait un fils. "Mais votre Grand-père a pensé à un titre encore plus joli pour vous, et c'est un titre très spécial. Aucune autre Princesse d'Angleterre n'a jamais eu ce titre. Vous serez la toute première personne à l'avoir."

"Qu'est-ce que c'est? Dites-moi, Papa?"

Durant un instant, l'excitation d'Elizabeth rappela à Henry la réaction d'Anne quand il avait laissé entendre qu'ils devraient accomplir une tâche spéciale avant qu'ils ne partent pour la France, quand il projetait de lui conférer le titre de Marquise de Pembroke, de son plein droit, et il sentit un vif pincement au cœur de regret pour ces jours plus heureux.

Seraient-ils encore un jour aussi heureux qu'ils l'avaient été à l'époque?

"Vous allez être connue sous le nom de Princesse Royale." Dit-il à Elizabeth, souriant pour elle, ne voulant pas gâcher son plaisir devant cet honneur excitant. "Et, en tant que Princesse Royale, vous allez voir davantage de domestiques et elles porteront une livrée spéciale, pour montrer qu'elles sont vos domestiques." A l'heure actuelle, comme Elizabeth n'avait pas livrée qui lui était propre, les pages et serveurs qui faisaient partie de sa domesticité portaient la livrée d'Henry, mais il était approprié que cela change maintenant que le statut de la petite fille en tant qu'héritière du trône allait être mis en exergue avec ses nouveaux titres.

"De quelle couleur?" A l'âge d'Elizabeth, c'était une question très pressante.

Henry hésita. Il n'avait pas beaucoup réfléchi à la question, voulant venir à la nurserie immédiatement pour faire savoir à Anne et Elizabeth ce qu'il avait l'intention de faire, et il n'avait pas envisagé la couleur de la livrée que les serviteurs de la future Princesse Royale porteraient. Il cacha son incertitude avec un grand sourire. "Je pense que vous devriez le choisir, chérie."

Peut-être que laisser le choix dans les mains d'une fillette de pas encore trois ans n'était pas la décision la plus sage qu'il aurait pu prendre mais, quand il vit le sourire involontaire d'Anne devant ses paroles, il pensa que, sage ou non, cela était la bonne décision.

"Vert." décida Elizabeth, sans hésitation. "Vert et blanc. Ce sont les couleurs des Tudor, n'est-ce pas, Maman?"

"C'est vrai, mon cœur." Convint Anne. "Et elles seront très jolies."

"Bien." Elizabeth était satisfaite et elle pouvait voir que Lady Bryan et la plupart de ses dames étaient satisfaites aussi, sauf Lady Mary – mais Lady Mary était rarement contente ces jours-ci, de toute façon.

"Je vais demander que les modèles soient faits immédiatement." Promit Henry. Il enroula une mèche des cheveux clairs d'Elizabeth autour d'un doigt. "Et je pense que vous allez avoir besoin d'une couronne spéciale, pas vous?"

"Et une nouvelle robe – beaucoup de nouvelles robes." Ajouta Elizabeth. Maintenant qu'elle allait être Princesse Royal en plus de Princesse Elizabeth, elle allait être une princesse deux fois et elle pensait que c'était deux fois plus important qu'avant qu'elle soit magnifiquement habillée. Elle était une grande fille maintenant, et encore plus spéciale qu'avant.

"Vous allez devoir parler de cela à votre Maman." Lui dit Henry avec gravité, bien qu'il savait qu'Anne projetait déjà probablement les robes qu'elle allait faire faire pour Elizabeth. Il regarda Anne, s'adressant directement à elle. "Je pense qu'Elizabeth va avoir besoin de quelque chose de spécial pour porter à la cérémonie. Nous devrions la faire bientôt, ne pensez-vous pas – aussitôt que vous le souhaitez."

"Oui." Accepta doucement Anne, souriant à Elizabeth quand elle rampa des genoux d'Henry sur les siens, l'enlaçant étroitement. Elle n'était pas inconsciente de l'importance de la décision d'Henry de conférer des honneurs supplémentaires à leur fille, elle n'était pas non plus inconsciente du pourquoi il choisissait de le faire. Il souhaitait lui donner des preuves de son affirmation qu'il aimait leur fille et qu'il ne ferait jamais rien pour lui faire du mal ou pour porter atteinte à sa position en tant que princesse et héritière.

Elle était heureuse qu'Elizabeth allait être honorée mais elle ne pouvait s'empêcher de penser à la manière dont Mary allait réagir à l'intention déclarée de son père de conférer des titres supplémentaires à Elizabeth, des titres qui montreraient clairement qu'il la reconnaissait comme son unique enfant légitime alors qu'il voyait Mary comme une bâtarde.

Une partie d'Anne aurait souhaité que Katherine soit partie dans un couvent des années plus tôt, quand l'idée avait été abordée pour la première fois. Si elle l'avait fait, l'affaire de l'annulation de son mariage avec Henry se serait terminée, et Mary aurait eu l'autorisation de maintenir son statut légitime. Maintenant, il était impossible de légitimer Mary sans remettre la position d'Elizabeth en doute, et cela ne pouvait pas être permis.

Henry se pencha pour que son visage soit au niveau de celui d'Elizabeth. "Pensez-vous que cela irait si Maman et moi allons parler juste nous deux pendant un petit instant?" lui demanda-t-il avec gravité. "Nous devons commencer à faire les arrangements adéquats pour la cérémonie pour vos nouveaux titres."

"Oui." Accepta Elizabeth assez facilement, excitée par la pensée d'une cérémonie qui serait juste pour elle, où toute la cour pourrait voir quelle princesse spéciale elle était. Elle sauta des genoux d'Anne, tirant sur sa main jusqu'à ce qu'Anne se lève, attendant avec espoir qu'elle s'en aille avec Henry.

Si le sujet en question n'avait pas concerné sa fille, Anne ne serait partie nulle part avec Henry mais, puisque cela était pour Elizabeth, elle lui permit de lui prendre le bras pour l'escorter hors de la pièce. Il se pencha pour donner un bisou d'au revoir à Elizabeth avant de partir, et ébouriffa les petites boucles d'Annie mais il sortit de la nurserie sans lancer un regard dans la direction de Mary, encore moins reconnaître sa présence.

C'était comme s'il ne l'avait même pas vue.

Une fois qu'ils furent dehors de la nurserie, Henry fit une pause, débâtant intérieurement s'il voulait ramener Anne dans ses quartiers à elle ou dans les siens, se demandant si elle serait plus à l'aise si leur conversation prenait place dans ses appartements ou si elle verrait cela comme une intrusion s'il y allait sans y être invité. Ses propres appartements étaient plus près, et avaient moins de chance d'avoir beaucoup de personnes à l'intérieur à cette heure de la journée, donc cela décida la question pour lui et il escorta Anne dans cette direction.

Comme il s'y était attendu, tous ses valets, sauf un qui s'occupait de sa chambre, étaient absents lorsqu'il retourna dans son appartement avec Anne derrière lui. Il congédia le seul valet restant, l'instruisant de s'assurer qu'ils ne soient pas dérangés et, une fois qu'ils furent seuls, conduisit Anne jusqu'à l'un des fauteuils près de la cheminée.

"J'ai pensé que nous pourrions faire la cérémonie bientôt, dans quelques semaines." Dit-il avec légèreté, pensant instinctivement qu'il valait mieux qu'il garde la conversation focalisée sur Elizabeth, au moins au début, jusqu'à ce qu'Anne soit un peu plus à l'aise en sa présence. Il pensa que la cérémonie pour Elizabeth, et les célébrations publiques accompagnantes, seraient surtout bienvenues pour le peuple si elles prenaient place peu de temps après le procès et l'exécution de Cromwell. Cela montrerait au peuple d'Angleterre que leur Roi et leur Reine mettaient toute cette affreuse histoire derrière eux, et qu'ils tournaient la page avec leur magnifique enfant. "Pensez-vous que vous serez en mesure de commander une robe pour Elizabeth d'ici là? Je peux m'occuper des bijoux, je demanderai à Holbein de les dessiner." Ajouta-t-il, notant mentalement qu'il devait commander des bijoux pour son épouse en plus de ceux pour sa fille, comme surprise pour Anne.

"Je pourrai avoir la robe prête à temps." Confirma Anne. Elle avait déjà un modèle en tête et, une fois qu'elle aurait esquissé la robe et choisit le tissu, il ne faudrait pas longtemps à la couturière dont elle était le mécène de coudre et broder la minuscule robe pour Elizabeth.

"Bien. Bien." Répéta-t-il, se sentant mal à l'aise près d'elle. C'était assez facile, quand il était seul ou avec Knivert, de faire des plans de ce qu'il pouvait faire pour réparer ses torts avec Anne et la rassurer qu'il les aimait, elle et leur fille, et qu'il ne ferait rien pour leur faire du mal, mais quand il était face à face avec Anne, ces plans semblaient tellement insuffisants. "Princesse Royale et Duchesse de York pour le moment," médita-t-il tout haut, "et Princesse de Galles quand elle sera plus âgée... si besoin est."

Anne hocha la tête avec compréhension mais ne dit rien.

Henry se sentit irrité par son silence. Même si Knivert avait raison qu'Anne voulait voir une preuve tangible de ses intentions de garantir la place d'Elizabeth en tant que princesse et en tant qu'héritière, cela n'expliquait pas pourquoi elle persistait avec son silence glacial quand il lui montrait cette preuve. Elizabeth était honorée d'une manière dont aucune autre princesse Anglaise n'avait été honorée avant elle – même la mère d'Henry, Elizabeth de York, n'avait pas reçu le genre de titres et d'honneurs qu'Elizabeth recevait maintenant, bien qu'elle ait été chèrement aimées par ses deux parents – et Anne ne disait rien!

Que voulait-elle de lui?

Avait-elle oublié qu'il était son époux et son Roi et, donc, doublement son maître?

Il n'était pas un homme particulièrement patient, bien qu'il essayait, étant donné les circonstances, et Anne semblait être déterminée à repousser ses limites aussi loin qu'elle le pouvait, encore maintenant, alors qu'il cherchait à la rassurer et à honorer leur fille.

En tant que Reine d'Angleterre, c'était le devoir d'Anne de donner naissance à un fils pour lui, et préférablement plus d'un. Elle n'essayait même pas – elle ne lui avait pas demander de partager son lit, comme elle le faisait avant, donc comment pouvait-elle escompter de lui donner le fils qu'elle lui avait promis toutes ces années plus tôt? Même si elle ne l'aimait plus comme autrefois, une pensée qui peinait Henry plus qu'il n'aimait l'admettre, il était certain qu'ils avaient tous deux beaucoup d'ancêtres qui s'étaient mariés sans amour, voyant le mariage comme un arrangement raisonnable conclut pour le bénéfice mutuel des deux parties. Un manque d'amour ne les avait pas empêchés de donner naissance à des familles florissantes de fils, donc pourquoi cela devrait-il les empêcher, Anne et lui, d'en faire de même?

L'Angleterre avait besoin d'un prince, qu'il soit le fruit de l'amour, du désir, de l'indifférence ou même de la haine.

"Je pense que je vais visiter votre couche ce soir."

Il ne s'était pas attendu à ce que la réaction d'Anne à la nouvelle soit joyeuse. Il aurait aimé que cela ait été le cas, aurait aimé voir que, malgré tout ce qu'il s'était passé, elle l'aimait toujours comme avant et le désirait encore, mais il n'était pas assez idiot pour s'attendre à la voir montrer du plaisir devant son annonce qu'il avait l'intention de faire valoir ses droits en tant qu'époux.

Cependant, il ne s'était pas attendu à ce qu'elle réagisse aussi mal que cela.

Anne n'exprima pas d'objection – peut-être qu'elle avait été avertie qu'une quelconque tentative de sa part de lui refuser ses droits conjugaux pourrait être utilisée comme motif pour mettre un terme à leur mariage, s'il le choisissait – elle ne dit pas un mot. Les couleurs quittèrent son visage si rapidement qu'Henry pensa qu'elle était sur le point de s'évanouir, et il tendit même la main pour la retenir, au cas où elle commencerait à tomber du fauteuil. Sa peau était froide au toucher et il pouvait la sentir trembler légèrement, et entendre sa respiration devenir rapide et superficielle. Ses yeux bleus étaient écarquillés de peur.

Il pensa que, s'il avait annoncé qu'il avait l'intention de lui donner la raclée que Thomas Wriothesly avait recommandé ou même s'il avait déclaré qu'il avait l'intention de la faire reconduire à la Tour pour être décapitée tout de suite, elle n'aurait pas pu avoir l'air plus paniquée.

Loin d'être quelque chose à désirer, l'idée de partager un lit avec lui la remplissait de terreur.

Comment avait-il pu lui faire cela?

"Non," dit-il, plus gentiment cette fois. "Je dormirai dans mes appartements ce soir. Nous devrions attendre." Il écarta sa main d'elle, reculant de quelques pas pour lui donner un peu d'espace. Elle eut sa respiration et ses tremblements sous contrôle assez rapidement une fois qu'elle sut qu'elle ne devait pas s'attendre à ce qu'il lui rende visite au lit ce soir, mais elle était toujours trop pâle à son goût. Il se déplaça jusqu'à l'une des tables de chevet, où une carafe de vin et plusieurs coupes étaient posées, remplissant deux coupes et les portant jusqu'à la cheminée, en passant une à Anne. "Buvez cela." Instruisit-il vivement.

Il aurait probablement dû s'excuser, il aurait probablement dû jurer qu'il n'allait pas chercher à partager son lit tant qu'elle ne chercherait pas à ce que, lui, l'invite, mais sa langue ne voulait pas prononcer les mots. La partie de lui qui regrettait profondément la terreur qu'Anne devait avoir endurer pendant qu'elle était prisonnière dans la Tour était en conflit avec la partie de lui qui maintenait qu'il ne devrait pas être blâmé pour le fait d'avoir fait confiance à Cromwell, et d'avoir agi comme n'importe quel Roi dans sa position devait agir quand on lui disait que son épouse avait commis l'adultère, tout comme la partie de lui qui était horrifiée d'avoir bouleversé Anne avec son annonce combattait avec l'idée que, en tant qu'époux d'Anne, c'était son droit de partager son lit s'il le souhaitait.

Après tout ce qu'il s'était passé, il n'y avait réellement qu'un seul sujet de conversation sans danger à discuter entre eux, un sujet qui les préoccupait tous deux profondément et un lien qu'ils partageaient toujours.

Henry souleva sa coupe en un petit salut, essayant de sourire. "A notre fille." Il porta un toast sans enthousiasme. "A la Princesse Elizabeth, Princesse Royale et Duchesse de York." Il ne s'était pas attendu à entendre Anne répondre mais il fut agréablement surpris quand elle répéta son toast d'une voix douce.

"A Elizabeth."

Pour l'instant, cela devait être suffisant pour lui.

A suivre...