Je me suis mis en route avec Fran et il m'a raconté ce qu'il savait. Ces lianes noires tiennent en fait plus des tentacules que des plantes. Leur source, la masse noire grouillante que j'avais vue dans le jardin, s'en sert pour attraper des proies et les vider de leurs flammes, finissant ultimement pas les tuer, d'où les ossements que j'avais vus. Cette... "créature végétale" est cependant douée d'une grande capacité et facilité d'adaptation, mais le petit illusionniste à mes côtés ignore ce que les deux autres avaient en tête comme "adaptation". Il sait aussi que d'autres créatures avaient été planifiées, mais il s'était vu livré à Cthulhu, comme il appelle la créature végétale, avant que les plans s'éclaircissent et se concrétisent. Il me met seulement en garde de devoir m'attendre à tout et n'importe quoi. Ce que je savais déjà. Il me fait également part que nous nous trouvons en fait dans un bâtiment secondaire et que je trouverais sans doute plus d'indices sur comment sortir de ce cauchemar dans le bâtiment principal, le manoir lui-même. Il ignore ce que son maître et Daemon en ont fait exactement, mais c'est sans aucun doute tordu. Quand je lui demande pour les autres, pour Giotto, il me dit qu'il ne sais pas ce qui leur est arrivé. Il ignore même s'ils sont seuleemnt dans ce monde-ci. Cette remarque me surprend, mais il m'explique que dès le départ, Daemon avait prévu faire deux mondes d'illusions distincts. Un pour Decimo et ses gardiens, plus conventionnel, et un autre plus "réaliste", plus effrayant... Je n'avais pas à lui demander dans lequel nous nous trouvons. Selon toutes vraissemblances, selon lui, Giotto est également ici, dans ce monde plus tordu, mais ce n'est pas une certitude et il ne saurait dire pour les autres gardiens. J'espère que Giotto a été envoyé dans l'autre monde, plus sûr, mais je sais que c'est une chance très mince. Et je sais également que Daemon ne le mettrait pas dans les mêmes situations que moi, et que Giotto saura se débrouiller et vaincre tout ce que ce lunatique lui lancera... Fran me dit également que pour contrôler d'aussi grandes illusions, Daemon et son maître devaient absoluement venir à l'intérieur eux-même. Il se trouve donc sans doute quelque part, peut-être dans le manoir, peut-être ailleurs, mais s'il est vraiment dans cette illusion, je le trouverai et je le forcerai à le libérer. Alors qu'il me raconte tout ça pendant que nous marchons dans le couloir, puis que nous gravissons des éboulisd'étages effondrés, j'ai la désagréable impression que nous sommes observés. Est-ce une autre création diabolique ou simplement Spade lui-même qui joue les voyeurs? Je ne saurais dire, et en fait je crois que le mieux c'est de l'ignorer. Du moins pour le moment. Puis nous revenons, enfin, au niveau du sol, comme en témoignent les fenêtres grillagées dans les pièces que nous croisons, mais le couloir lui-même continue de s'éterniser, devant et derrière nous. En cour de route, la lampe a manqué d'huile, mais il l'a remplie à nouveau et m'a dit qu'il y a maintenant un briquet et un contenant d'huile dans le sac. Ça m'a d'abord surpris, puis je me suis souvenu qu'il est lui aussi un illusionniste. Le fait que je l'aie trouvé et sauvé, qu'il m'aie aidé... je pense que ça ne faisait pas partie des plans de Daemon. À chaque porte que nous croisons, je m'attends à voir ce chien, ou encore une autre créature venir nous attaquer, nous séparer. Le fait que notre remontée aie été sans encombres... c'est trop bizarre. Même les lianes, omniprésentes dans tout le bâtiment, n'ont pas bougées. Je le regarde alors qu'il me guide, seulement deux ou trois pas devant moi, et je ne peux m'empêcher de repenser au moment où j'ai ouvert cette porte et je l'ai vu, là, en train de se faire violer par ces lianes... Sa peau douce sous mes doigts quand il est tombé dans mes bras après que je l'aie libéré... J'ai besoin d'une cigarette. Sans réfléchir, je mets une main dans ma poche... et le paquet n'y est pas. Il n'y est plus. Je l'avait pourtant mis là après l'incident du rat...! Je commence à m'énerver alors que je fouille l'autre poche, qui se révèle également vide. Je fouille dans le sac, mais le paquet n'y est pas non plus.
"Gentleman-san, y'a un truc qui va pas?"
Je lève les yeux en sursautant et mon regard plonge dans ses yeux verts. Je suis pris de court, déchiré entre ma luxure sans doute trop longtemps et trop souvent refoulée, et une dévorante envie de me noyer dans des vapeurs de nicotine. Il me faut une cigarette. "Non, c'est que... je..." Je me perds dans ses yeux couleur de jade et les mots m'échappent. J'ai envie de le plaquer à un mur, de l'embrasser... de lui arracher ses vêtements et de le baiser comme un animal. Ce n'est pas la première fois que je ressens cette envie viscérale, et ce ne sera sans doute pas la dernière. Habituellement, quand ça me prend, je fume un peu plus qu'è l'habitude. Parfois je bois et je fais passer l'envie avec la première fille intéressée que je croise, bien que je n'aie jamais été intéressé par les femmes en ce sens. L'alcool m'aide à penser à autre chose pendant l'acte, à quelqu'un d'autre. Je ne pense pas tout le temps à la même personne. Parfois c'est cet homme que j'ai refusé quelques instants plus tôt, parfois un client ou une connaissance. Parfois, c'est un blond aux yeux lumineux, au coeur d'or et avec le plus beau sourire du monde... Je siffle un juron à voix basse, entre mes dents. "J'ai besoin d'une cigarette..."
Instantanément, un paquet familier apparait sous mon nez. Je remonte du regard le bras qui me le tend et je tombe sur le regard apathique de mon compagnon. "Fallait le dire plus tôt, Gardien-san. C'est bien celles-là que tu fumes, non?"
Je le regarde en silence pendant un moment, surpris. Puis, sans un mot, je glisse une main à l'arrière de sa tête et je l'attire à moi, je l'embrasse doucement. Je ne m'attarde pas et je brise le baisé alors qu'il est toujours figé, sous le choc. Je prends le paquet, déposant un baiser sur sa main au passage. "Merci, Fran," lui dis-je. Je n'ai pas pu m'en empêcher, et en fait ça me démange de recommencer, mais à la place je prends une cigarette, que je coince entre mes lèvres, et je prends le briquet qui était dans le sac pour l'allumer. Mais alors que j'allais le faire, un frisson me parcourt le dos, un mauvais pressentiment m'envahit. Je regarde aux alentours, en alerte, et je prête l'oreille. Qu'est-ce qui m'a alerté? Mon jeune compagnon m'immite et je suis content de voir qu'il a la présence d'esprit de remettre notre "discussion" à plus tard. Pendant un moment nous n'entendons ni ne voyons quoi que ce soit, puis... Une sorte de grattement. Léger, presque imperceptible, mais rythmé et qui semble se rapprocher. Scretch... scratch... scratch-scratch... scratch... Ça se rapproche, aucun doute. Fran aussi a l'air de l'entendre et il regarde avec moi dans la direction d'où nous provient ce bruit. Je n'ai aucune idée de ce que ça pourrait être, mais je n'aime pas ça. Pas du tout. Nous reculons de quelques pas, lentement, et je braque la lampe devant nous, mais nous ne voyons toujours rien dans le cercle qu'elle illumine, et il n'y a pas d'yeux plus loin dans le couloir qui nous en reflète la lumière. Mon petit compagnon se rapproche de moi.
Soudain, je sens un souffle glacé dans mon cou et je fige. "Je t'ai trouvé, petite grenouille," ronronne une voix sifflante à mon oreille.
Fran pousse une exclamation et quand je baisse les yeux pour le regarder, il n'est plus là. Le bruit a cessé. Je suis de nouveau seul. Je l'appelle, je fouille toutes les pièces avoisinantes, mais aucune trace de lui. Aucune trace de ce qui l'a enlevé. Il est clair que Daemon est derrière tout ça, et que j'avais bien raison quand je me disais qu'il n'apprécierait sans doute pas toute l'aide que m'apportait le petit illusionniste. Je m'inquiète pour lui, mais je ne peux rien faire. Pas tant que je resterai prisonnier de ce monde d'illusions. Je prends une respiration légèrement tremblotante en m'allumant finalement une cigarette et je tente de me rassurer en me disant qu'au moins, ce psychopathe ne le tuerait pas...
