11.
Le visage de son père apparaissant sur l'écran de l'ordinateur ouvert devant lui, Alguérande soupira d'aise, redevenu un tout jeune garçon en manque de soutien et d'amour.
- Je craignais que tu ne me répondes pas…
- Algie !
- Je sais que selon les décalages horaires des fuseaux galactiques, c'est la nuit pour toi !
- Et moi je n'ignore pas que tu ne m'appellerais qu'en cas de nécessité ! Qu'y a-t-il ? Tu as des soucis ? Car je doute que tu aies besoin de ton consultant préféré à cette heure ? Bien que, justement, vu les fuseaux, cela pourrait être très vraisemblable !
Alguérande passa la langue sur ses lèvres.
- De ton côté, as-tu des nouvelles de Khell ? Moi, pas !
Le capitaine de l'Arcadia sourit, clignant de son unique œil à l'adresse de son rejeton à la crinière fauve.
- Toi, si je ne connaissais pas tes petits talents particuliers, je dirais que tu as bel et bien le don de double vue ! Khell est revenu frapper à l'écoutille de l'Arcadia en début de soirée, je l'ai repris comme second.
- Et qu'a-t-il fait durant l'année qui s'est écoulée, sans nous dire quoi que ce soit ?
- Il n'a encore rien dit. Et je refuse de le forcer à se confier, il a passé depuis longtemps l'âge que je lui fasse rendre des comptes. Je ne suis pas son capitaine.
- Pas davantage que moi, remarqua Alguérande. Khell ne répond plus à personne… Tu ne devrais pas le réembaucher…
- Et pourquoi donc ?
- Il est trop tard, de façon nocturne parlant, et mes idées sont encore bien trop embrouillées… soupira le jeune homme. Mais, fais-moi un minimum confiance, papa !
- Et de moi, tu te défies ? intervint Khell dont le visage s'incrusta sur l'écran de l'ordinateur, auprès de celui du grand Pirate balafré, une main sur l'épaule de ce dernier.
- Tu es parti si longtemps, je crois… que je ne te connais plus, grommela celui qu'il avait élevé.
Albator sourit, tentant de réconforter et de rendre le moral à son fils qui paraissait gamberger au possible dans ses premières semaines de capitaine de la Flotte !
- Ne pars donc pas dans les pires conjectures, Algie. Les débuts sont toujours difficiles, stressant au possible, je suis passé par là ! Tu vas y arriver, tu n'es pas mon enfant pour rien !
Le visage d'Alguérande se décomposa littéralement.
- Je n'avais pas réalisé, papa, c'est trop dur, c'est trop me demander ! Je n'ai jamais été à la hauteur, de quoi que ce soit, et Khell le savait. Il t'a rejoint, et pas moi…
Khell se pencha plus encore, une bonté infinie, et assez incongrue au vu des derniers événements, sur le visage.
- Mais, Algie, tu n'as pas besoin de moi ! glissa le Pirate aux cheveux de neige.
- Papa non plus…
- Mais un cuirassé Pirate est le seul où je me sentirai jamais chez moi ! rétorqua encore Khell. Qu'aurais-tu donc voulu, mon cher petit, que je m'engage sous le drapeau de la Flotte ! ?
- Pourquoi pas… J'y ai songé, je l'ai espéré tant de fois. Avant d'être un Pirate, tu étais électricien, c'est ainsi que tu nous as fait vivre, tu aurais pu reprendre un écolage accéléré ! Nous serions partis, toi et moi, dans la mer d'étoiles, pour la conquérir, la faire nôtre, la protéger en la connaissant si bien avec toutes nos connaissances !
- Des rêves et espoirs d'enfant. Toi et moi sommes adultes, ne t'illusionnes donc plus, sinon ça te coûtera un jour la vie ! Albator ?
- Khell a raison : endurcis-toi, Algie, il le faut, impérativement !
- Je vais essayer…
- Tu le dois ! intima le capitaine de l'Arcadia en mettant fin à la communication.
Alguérande essuya rageusement les larmes qui ruisselaient sur ses joues, se leva, fermant l'ordinateur pour se rafraîchir sous la douche avant d'enfiler son uniforme.
Mylandra Nurf, une des mousses embarqués avait préparé un café pour son capitaine tout juste entré sur la passerelle.
Dans sa précipitation, la garçonnette de douze ans avait renversé son plateau, et le contenu de la tasse sur l'uniforme d'Alguérande qui sortait à peine d'une nuit blanche.
- Mais ce n'est pas possible une abrutie pareille ! glapit le capitaine du Pharaon. Dégage de ma route et n'y reparaît plus ! Heu, sers-moi un vrai café, ensuite fiche le camp !
- Je suis désolée, capitaine. A vos ordres, capitaine. Tout de suite capitaine !
- Ferme-la avec tes « capitaine » et donne-moi juste un café…
Alguérande se mordit les lèvres.
- Désolé, tu voulais faire de ton mieux. De la maladresse, ça arrive à tout le monde. Je n'ai pas à t'infliger ma mauvaise humeur. Juste un café, moussaillonne, ensuite tu pourras poursuivre ton plan de travail du jour.
- Votre café, fit la garçonnette en le servant.
- Merci.
Gander Oxymonth tourna la tête vers son capitaine, mais ne captant aucun signe particulier, il continua de surveiller leur vol.
- Quand ferons-nous contact avec cet Arcadia ? s'enquit-il seulement.
- Demain matin.
- …
- Mon père n'a jamais été loin. Espérons que cela suffise !
- Capitaine ! ?
Mais Alguérande ne dit plus rien, refermé sur ses secrets et les douleurs de son cœur et de son âme.
