Une fois le maquillage appliqué, il décida de sortir. Il avait faim et soif. L'entrainement commençait dans une quarantaine de minutes ce qui l'obligeait à un repas très léger, afin de ne pas être ralenti par une lourdeur de l'estomac. Il ne voulait pas affronter ses cadets, mais il n'avait pas le choix. Dans 48 heures, il serait loin. Tenir deux jours était peu de choses. Il en était rendu qu'il ne savait même plus lequel de ses frères l'effrayaient davantage, mais il ne devait pas laisser la peur le contrôler. En fait, il n'avait pas peur. Il était seulement dérouté et aussi vaguement dégouté. Il ne comprenait pas le comportement de ses frères et son empathie naturelle aurait voulu les aider, mais il ne pouvait le faire sans se perdre lui-même. Tout en se dirigeant d'un pas qui se voulait ferme, vers la cuisine, il réfléchit. Dissuader ses frères par des paroles ou les éviter ne fonctionnait pas. Peut-être, ce qu'il avait pensé faire avec la machine à café de Donatello était encore possible. Déplaire à ses frères afin de le détourner de lui. Il avait déjà pensé à humilier totalement Raphael au Dojo. La tête brulée était orgueilleuse. Il ne ferait certes pas l'amour tendrement a quelqu'un qui l'aurait le matin même battu à plates coutures au Dojo. De même, Mikey et Donnie détestaient l'entrainement. Avoir des attentes irréalistes et les épuiser d'exigences pourraient peut-être rabattre leurs prétentions. Cela valait la peine d'être essayé. Fuir devait être sa dernière option. Il ne pouvait abandonner ses jeunes frères sans avoir au moins tout tenté pour leur faire reprendre leur sens. Sinon, il avait toujours aussi la possibilité de les tourner les uns contre les autres. Diviser pour mieux régner. Mais sa personnalité honnête malgré tout si opposait. Cela serait son dernier recours avant la fuite.
Presque rasséréné, il pénétra dans l'étroite cuisine. Raphael était debout, appuyé sur le comptoir, buvant sa boisson frappée à la banane royale, son regard noir habituel fixé sur rien de précis, tour en jouant avec le manche de son saï. Donnie était plongé le nez dans son portable, pianotant sur le clavier d'une main et buvant ce qui était sûrement sa quatrième tasse de café de l'autre. Michelangelo était de dos en train de monter une tour de pancake aux bleuets alors que leur Sensei était assis au milieu de la table, jetant des regards tristes autour de lui. Sa solitude frappa Léo en plein cœur et il se rappela les confidences de son père. Ses frères ne respectaient plus le vieux rat et il se remémora les paroles dures de Raphael qui soulignait que « Personne ne se préoccupe de l'avis de ton Sensei » Effectivement, ses frères ne semblaient faire aucun cas de leur père, comme s'il était transparent. Que s'était-il passé pour que la situation dégénère à ce point ? Depuis quand et comment ses frères s'étaient-ils détaché de leur maitre à tous ? Certes, Splinter avait toujours démontré une préférence outrée à son endroit, mais de même, il lui avait toujours réservé les châtiments les plus durs en cas d'échec, demeurant plus neutres avec ses frères, leur accordant tout de même des soins et de l'attention. Cette ingratitude affecta tant Léonardo, qui s'imagina que son père en souffrait également. Sans plus penser à ses propres tourments, il annonça sèchement sa présence :
-Raphael, Donatello, Michelangelo ! Que signifie ceci ?
Les trois interpellés sursautèrent :
Michelangelo, se reprit le plus rapidement, lui souriant chaleureusement :
-Yo Léo ! Quoi de neuf ? Tu arrives à temps, je viens de terminer ton petit déjeuner !
Léonardo prit un instant à répondre. Son esprit essayait malgré lui de juxtaposer l'image du joyeux cuistot du matin à celui de l'animal en rut de la veille. C'était impossible. Pourtant cet innocent bambin aux joues rondes, constellées de tache de son, à qui l'on aurait donné le Bon Dieu sans confession, était, d'après ce qu'il avait vu dans sa chambre il y a peine plus d'un quart d'heure, un dangereux obsédé.
-Mikey ! Cela ne peut être mon petit déjeuner. Nous commençons bientôt l'entrainement ! Je ne peux combattre avec le poids d'une pierre dans le ventre !
-Bah, je vais t'accompagner. Donnie aussi sûrement. N'est-ce pas Don, tu vas en prendre au moins une ? Et Raph s'est dépensé toute la matinée, il a sans doute un petit creux.
-Et Maitre Splinter ?
Mikey sursauta. Il semblait vraiment avoir totalement oublié la présence du rat mutant à table.
-Euh, oui, bien sûr, s'il en veut.
Mikey avait quelque chose de récalcitrant qui déplut fortement au leader.
-Michelangelo, il est notre Maitre et père. Il doit être servi en premier. Sachez que je ne supporterais pas la moindre forme d'irrespect de votre part à son endroit d'ici à…
Il se tut. Qu'avait-il ces temps-ci avec sa grande bouche à trop en dévoiler !
Maitre Splinter se leva et d'u ton calme répondit uniquement à son aîné :
-Mon fils. J'ai des choses à régler ce matin. Je compte sur toi pour entrainer tes frères.
Léonardo comprit en quoi consistait les « choses à régler » de son père. Il fit un acquiescement entendu.
-Hai Sensei !
-Je me retire. Ma présence indispose tes frères et attise leur jalousie.
-Leur jalousie ? Voyons Maitre, ils sont vos fils au même titre que moi. Il ne peut y avoir de jalousie entre vous.
Le vieux rat lui jeta un regard profond et Léonardo se tut. Il comprit que c'était vrai. Ses frères étaient jaloux de l'attention qu'il accordait à leur père aussi incroyablement insensé que c'était. Il frissonna. Ses frères étaient profondément atteints. Il réfléchit, perplexe quelques instants : était-ce une machination de leur ennemi ? Ses frères avaient-il reçu une injection quelconque leur faisant perdre la tête ? Il repensa aux paroles de son Sensei. Quoique ce soit, Donatello avait sans doute le plus ce qui ressemblait à une explication par rapport à cet étrange phénomène qui détruisait plus sûrement sa famille qu'une bombe biochimique. Il n'était pas certain de faire confiance à son surdoué petit frère, mais il n'avait pas tant d'option. Il se redressa :
-Je vous conseille tous de ne pas trop manger. L'entrainement sera rigoureux aujourd'hui. Vous avez tous suffisamment paressé comme cela. Ce soir, nous ferons une patrouille. Le milieu interlope doit avoir profité de notre absence. Donatello, je veux te voir dans ton laboratoire immédiatement par la suite. Nous allons regarder les dernières activités criminelles et échafauder un plan afin d'établir nos points de surveillance.
Ce n'était pas exactement le sujet qui le préoccupait le plus mais il ne voulait dévoiler ses batteries immédiatement. Donatello était suffisant intelligent sans qu'il lui offre en plus le temps de se préparer.
Donnie hocha la tête, une expression sérieuse au visage, mais rien de plus. Léonardo s'assit et tenta de faire honneur à une partie raisonnable du petit déjeuner, sans ajouter de crème anglaise ou de sirop d'érable comme son frère l'en priait. Le repas était délicieux, Mikey et Donnie papotaient nonchalamment entre eux, incluant Léo à la conversation. L'atmosphère était conviviale, bien que Raphael parlât peu, mais c'était habituel. Lorsqu'il eut terminé son assiette, il se sentit assez confortable pour sourire avec sincérité à son jeune frère pour le remercier de cet excellent petit déjeuner.
-Bah, tout le plaisir est pour moi, Léo ! Qu'est-ce que je ne ferai pas pour mon grand frère préféré !
La réplique lui ramena à l'esprit le sanctuaire à sa dévotion qu'était la chambre de Michelangelo. Soudain, mal à l'aise, il se leva :
-Je vous attends au Dojo. Soyez-là dans dix minutes.
Il tourna le dos sans attendre une réponse de leur part et s'engouffra sans la salle où ils se pratiquaient. Il s'assit et polit rapidement ses katanas.
Raphael fut le premier à entrer et uniquement par sa démarche, Léo sut que la tortue rouge avait quelque chose derrière la tête.
-Hé, Fearless ! J'ai su que tu avais décidé de revenir sur ta promesse et de ne pas m'accorder ma chance. Je te savais un sale fils de pute arrogant, mais pas aussi un menteur.
Les yeux de Léonardo se rétrécirent. Raphael savait toujours comment le faire sortir de ses gonds en moins de trois syllabes. Un don inné. Certes, il voulait détourner Raphael de lui mais pas à n'importe quel prix. Cet épithète de menteur le brulait comme un fer chaud.
-Comment m'as-tu appelé ?
-Menteur. Mais je peux ajouter un tas d'autre qualificatifs également. Tu veux que je te les énumère ?
Léo tenta de se calmer. La colère de Raphael était en partie méritée, mais il ne pouvait se résoudre à ce que le cadet ait une aussi mauvaise image de lui.
-Raphael, je comprends ta frustration, mais reconnais que vous m'en demandez beaucoup et je..
-Tu me trouves moins séduisant ?
Le leader fut totalement pris de court par le ton blessé et les yeux pleins de larmes. Léonardo se leva avec empressement pour consoler son frère, son instinct de protecteur de la famille prenant le dessus, effaçant d'une caresse de la main les larmes du cadet.
-Non, Raph, je t'assure, cela n'a rien à voir. Peu importe lequel d'entre vous c'est, je ne veux pas, c'est tout.
-Tu es allé à Mikey en premier. Hier, tu as laissé faire Mikey aussi. C'est lui que tu veux ?
-Tu vois, Raph, c'est exactement pour cela que cette situation est impossible. Vous allez devenir jaloux les uns les autres.
-Je ne serais pas jaloux si j'avais ma chance aussi, s'acharna le porteur de sais, buté. Tu as perdu ton pari, Léo et si tu es prêt à ne pas l'honorer, c'est que je te répugne.
Il avait oublié comment son frère, sous ses extérieurs de caïds, avait en lui les doutes et les sentiments à fleurs de peau d'une midinette. Il ne pouvait laisser Raphael ainsi, mais il ne voulait pas céder non plus. Céder à Raph entrainerait obligatoirement de céder à Donnie aussi.
-Écoute, Raph euh, tu sais, Mikey a tenté de me courtiser aussi par sa cuisine et sa bonne humeur. Qu'as-tu toi à m'offrir pour me séduire ?
Avec gravité, Raphael planta son regard vert néon dans celui de son frère :
-Je suis le plus fort. Le meilleur combattant de cette famille. Personne mieux que moi ne peut te protéger.
-Prouve-le. Si tu veux te glisser dans mon lit, bats-moi en duel.
La réponse avait été jetée sans réfléchir, mais il ne la regrettait qu'à demi, son plan initial s'approchant assez de ce résultat. Il était meilleur que Raphael et déterminé, il serait invincible. Battu, la tortue rouge, humiliée, abaisserait ses prétentions et de plus n'aurait plus du tout le cœur à la romance.
Le regard d'émeraude ne se détourna pas. Raphael ne reculait devant aucun défi.
-Si je te vaincs, tu ne refuseras pas ensuite d'honorer cette promesse ? Tu seras à moi toute la nuit ?
-Attention, Raphael, tu m'as entendu tout à l'heure. Nous avons une patrouille. Si tu réussis à me vaincre je serai légitiment à toi de ce retour de patrouille jusqu'à 6h Am.
-Parfait.
La méfiance était criante dans le regard de la tortue aux sais, mais Léo n'en n'avait cure. Il était au moins à demi consolé. De même, lui détenait un moyen d'éviter une autre nuit de turpitudes incestueuses.
Ses autres frères firent leur entrée et s'inclinèrent devant lui. Il leur annonça le programme de l'entrainement. Il sourit devant les mines effarées de Donnie et Mikey, seul Raph demeurant sérieux. Seulement l'échauffement allait l'épuiser alors que lui-même, étant le maitre, serait frais et dispo pour leur combat. Aucun de ses frères ne s'opposa et, au contraire, Léo dut reconnaître avec une certaine fierté. qu'ils s'appliquaient beaucoup. Enfin, presque deux heures plus tard, ce fut le moment des affrontements. Il ne pouvait se dérober à y participer et il ne voulait pas de plus paraitre trop déloyal ensuite en ayant affronté son frère dans des conditions qui lui étaient trop favorables. Il avait déjà évité les tours de pistes, les pompes, les squats, les redressements assis et tout le reste. Il décida de s'opposer à Donatello. L'idée d'avoir les mains de Mikey sur lui l'indisposait. La tortue mauve se fit battre avec une facilité déconcertante et, constata-t-il, Mikey ne donna pas plus de fil à retordre à Raphael. Ils en étaient rendus à la finale.
Ils furent l'un devant l'autre, s'inclinant avec respect, quelques minutes plus tard. Léo remarqua une certaine raideur chez la tortue rouge, indiquant clairement son malaise, qu'il mit sur le compte de la nervosité que son frère devait éprouvée ainsi que sa fatigue qu'il devait tenter de dissimuler étant orgueilleux comme il n'était pas permis. Il dégaina calmement ses épées, alors que son cadet miroitait son geste avec ses sais. Il fut alors très surpris quand il entendit Raphael lui murmurer, juste avant le signal du départ donné par Donatello :
-Pardon, bébé. Tu ne me laisses pas le choix.
Il n'était toujours pas revenu de son étonnement quand, quelques secondes plus tard, sonné et désarmé, il était au tapis, alors que Raphael était déclaré vainqueur et que Donnie, laconiquement lui annonça qu'il l'attendait dans son labo.
