11.
L'Arcadia ralentit légèrement, mettant presque à l'arrêt dans l'ombre d'une lune morte.
- Tu as son signal, Toshy ? interrogea le pirate à la chevelure de neige.
- Non, pas encore. Il doit être juste à la limite de la portée de mes scans de communication. Il sera là, Albator.
- Warius ne manquerait pas cette fête, aucune force dans l'univers ne pourrait l'empêcher d'opérer la jonction, assura Clio. Il est tellement touché d'avoir été invité. Et Marina avec lui, rétablie, il est lui aussi aux anges !
Albator fit la grimace, tenant difficilement en place dans son étroit et inconfortable fauteuil en bois au haut dossier surmonté de têtes de mort.
- Mais la fête ne sera pas complète, soupira-t-il. Ce bébé qu'Ayvi n'a pu garder… Ca aurait pu faire éclater leur famille, tout comme le jour où Aldie a choisi de venir à mon secours au lieu de retourner auprès de la femme qu'il aimait. Ce jour là, il s'est peut-être affirmé comme un navigateur spatial en devenir, mais il perdu tant de temps de bonheur… Il ne l'a jamais dit, et ne le dira jamais, mais cette fois c'était bel et bien de ma faute !
- Aldéran l'a fait en son âme et conscience. Il en a payé le prix, soit, mais il en a été récompensé bien plus tard. Et puis, toi aussi, Albator, tu aurais fait ce choix !
- Non, je ne crois pas… N'oublie pas, Clio, que j'ai défié la flotte Illumidas pour revenir sur Terre et y recueillir le dernier souffle de ma rose d'alors !
- Mais tu n'avais personne de cher en danger dans l'espace pour t'obliger à choisir, rectifia la Jurassienne, son bras autour des épaules de son pirate d'ami.
- Je n'ignore pas que la décision d'Aldie fut sans nul doute une des pires qu'il ait eu à prendre. Et il n'a pas hésité. Pourtant, je ne le méritais guère.
- Aldéran a parfaitement raison, vieux pirate : tu radotes ! jeta la voix amusée de Warius dans les haut-parleurs de la passerelle du vaisseau vert. Aldie l'a rejeté et nié, des années durant, mais il était trop ton portrait craché – physiquement et mentalement – que pour ne pas savoir exactement ce qu'il faisait, et pour qui ! Et, je rappelle à ta mémoire défaillante, qu'il est venu à NOTRE rescousse, ne focalise donc pas l'attention sur toi !
- Contente de te revoir, Albator, fit Marina en apparaissant alors sur le grand écran au côté de son époux. Alors, nous effectuons la fin du trajet de retour ensemble ?
- Avec plaisir, Marina !
Rejoint par le Karyu battant pavillon civil de Minéa, l'Arcadia se remit en route.
- Comment se présente la situation devant nous, Toshiro ? questionna le capitaine de l'Arcadia.
Le silence suivant durant quelques instants, le pirate et la Jurassienne tressaillirent, se levant sans s'être concertés, le regard fixé sur les étoiles devant eux.
- Toshy ! aboya Albator.
- Les planètes triplées Kerweinis ont implosé il y a moins de vingt-quatre heure de cela, répondit alors le Grand Ordinateur. Elles ont créé une véritable mer d'astéroïdes sur notre passage. On ne peut pas la contourner, sans prendre des semaines de retard, et nous ne pouvons la traverser sans être menés à une destruction certaine car – au moins le bouclier ovoïde de l'Arcadia – cèdera… Je suis désolé.
- Warius, numérote tes abattis. Toshiro, vérifie tes circuits : nous poursuivons doit devant ! siffla Albator, une main ferme sur la Barre de son vaisseau.
- Tu es fou… commenta l'ancien Colonel de la République Indépendante. Je te suis.
- Comme dit l'adage : « qui est le plus fou ? celui qui y va ou celui qui le suit ? ».
- De toute façon, c'est de ta faute, vieux pirate !
- Comme si tu étais plus jeune que moi, rétorqua Albator. Je crois même me souvenir, en dépit de ma mémoire présumée défaillante, que tu es légèrement plus âgé que moi !
- Menteur !
Mais ce fut concentrés au possible que les deux commandants de bord poursuivirent leur vol dans la mer d'étoiles.
- Tu n'es pas présumée être à la retraite, toi ?
- Et toi, toujours aussi charmant, Aldie ! remarqua Karémyne alors que le grand rouquin balafré venait d'entrer dans le bureau de Hoby qui étudiait de nouveaux contrats pour Skendromme Industry.
- Que veux-tu, frérot ? préféra questionner Hoby.
- Prépare du budget !
- Pourquoi ?
Le signe de son Sanctuaire apparut au front d'Aldéran.
- Je dois aller à la rencontre de notre père ! jeta-t-il, farouche, agressif même. Warius et lui vont prendre tous les risques pour venir à ma fête… Je dois les aider !
- Comment ?
- Aucune idée, comme toujours. J'aviserai le moment venu… Je fais décoller le Lightshadow et je fonce au devant d'eux !
- Aldie, tu vas surtout à la rencontre de dangers, souffla sa mère de cœur.
- Je vais te ramener ton époux… Je veux que notre famille soit réunie, maman !
- Tu m'appelles à nouveau ainsi, merci, Aldie.
- Je n'aurais jamais dû cesser… Mon orgueil, mon ressentiment inconscient, je n'aurais pas dû te faire porter le poids de mes émotions disparates et du déplacement de mon affection de bébé… Tu as toujours été ma mère. Et je le réalise, maintenant qu'Ayvi et moi envisageons l'adoption. Je t'aime, ma maman !
Soulagée, appréciant le cadeau venant de la part aussi fier que son fils roux, Karémyne serra l'homme qui s'était serré contre elle, cherchant son réconfort, le visage enfoui contre son épaule.
- Je t'aime, Aldéran, comme ma chair et mon sang !
Aldéran frémit.
- Il y a une personne qui devrait être de ma fête… Mais, cela va tellement t'éprouver… Mon père et moi devrons en décider… Je ne veux pas que tu subisses cela, et elle l'a compris…
- Sylvarande. Ton père m'en a parlé. Oui, j'ai du mal, ça me déchire le cœur mais c'était bien avant même ma rencontre avec ton père ! Je n'ai aucune idée de ce qu'est une Sylvidre… Je ne sais pas comment je réagirai, je ne peux même pas imaginer… Toi, je t'ai reçu nouveau-né quasi entre les bras, c'était si facile ! Cette créature mi-humaine mi-végétale, je ne vais pas y arriver…
- Je suis mi-humain mi-surnaturel.
- Aldie, tu es peut-être le plus crédule garçon qui soit, mais tu as un bon sens absolument imparable !
Karémyne redevint ensuite sérieuse, très sérieuse, lui serrant les épaules à lui faire mal.
- Ramène-moi mon mari !
- A tes ordres, maman.
- Aldie !
- Oui, Hoby ?
- Revenez, tous !
- C'est bien mon intention ! J'exploserai de façon flamboyante tout ce qui se dressera entre mon père, mon ami, et moi ! décréta Aldéran.
- Tu sais que parfois, enfin très souvent, tu me fais peur ? avoua son frère adoptif.
- Je le crains, Hob', et ce n'est pas près de finir, pas tant que je vivrai !
Et dans l'envol des pans de son long manteau noir doublé de rouge, le cosmogun à son côté droit, Aldéran quitta le bureau du capitaine d'industrie qu'était devenu son tout petit frère, une seule pensée s'imposant à lui : trouver son père et son ami et les ramener !
