Chapitre 11

Beth Williams


Deux jours après la confrontation avec Willoughby, les Ferrars convièrent Mrs. Dashwood, Margaret, les Brandon, les Middleton et Mrs. Jennings à un repas. Marianne, sachant la nouvelle qui y serait annoncée, se félicita d'avoir gardé le secret, même auprès de son mari. Ils partirent à pieds, le temps étant clément pour cette fin de mois de septembre et le presbytère étant non loin du manoir.

Ils furent chaleureusement accueillis par les Ferrars et attendirent avec eux l'arrivée des Middleton et de Mrs. Jennings, qui devaient amener avec eux Mrs. Dashwood et Margaret. Ces dernières logeraient quelques jours chez les Ferrars, puis chez les Brandon avant leur départ pour Bath, afin de profiter un peu les uns des autres. La petite Susan était ravie de revoir son oncle et sa tante, qui la traitaient avec beaucoup de tendresse et aimaient l'amuser. Enfin, tous les invités arrivèrent et tout ce petit monde se trouva rassemblé dans le presbytère des Ferrars.

Lorsque tout le monde eut pris place dans le salon, Edward prit la parole, tenant la main d'Elinor entre la sienne.

« Nous sommes très heureux que vous ayez répondu présents à notre invitation, mon épouse et moi. Nous espérons renouveler de telles réunions de famille à l'avenir... d'autant plus que nous avons une excellente nouvelle à vous annoncer à ce sujet... »

Il regarda Elinor et celle-ci hocha la tête en souriant.

« Elinor attend un enfant ! » annonça-t-il avec une joie non dissimulée.

Des exclamations de joie fusèrent dans la pièce à l'accueil de ces paroles et Mrs. Dashwood se leva d'un bond pour serrer sa fille dans ses bras, bientôt suivie par le reste de l'assistance.

« Quelle merveilleuse nouvelle !

- Pour quand est-ce prévu ?

- Le 19 avril exactement. »

Les femmes étant autour d'Elinor, le Colonel Brandon serra chaleureusement la main d'Edward.

« Félicitations au futur père !

- Merci ! répondit Edward, très ému.

- C'est un merveilleux don du ciel que vous attendez...

- Merci Colonel. J'espère être à la hauteur avec deux enfants à élever...

- Vous le serez, assura Brandon. Et ce sera une bonne chose pour la petite Susan d'avoir un petit frère ou une petite sœur. »

Edward sourit.

« Oui, je le crois aussi. Nous lui en parlons petit à petit. Elle est encore bien jeune pour tout comprendre, mais je suis sûr que tout se passera bien. » répondit-il.

Pendant ce temps, Marianne observait la joie qui étincelait autour d'elle. Elle était heureuse pour sa sœur et pour Edward, tout comme elle l'était à l'idée d'avoir une autre nièce ou un neveu. Pourtant, sa joie était assombrie par son propre désir d'avoir un enfant. Elle fut obligée de sortir de ses pensées qui lui donnaient un air grave qui tranchait avec la bonne humeur générale et s'efforça de se concentrer sur la joie sincère qu'elle éprouvait pour sa sœur. Mrs. Dashwood ne lâchait plus Elinor, s'inquiétait de la savoir dans les courants d'air ou mal assise. Heureusement pour la jeune femme, le Colonel vint à elle et l'embrassa affectueusement, coupant court les attentions de Mrs. Dashwood.

« Toutes mes félicitations, ma chère sœur !

- Merci Colonel ! »

Marianne félicita chaleureusement Edward, le rassurant à son tour sur ses doutes quant à sa capacité à gérer deux enfants, et tous passèrent à table où la conversation ne fit que tourner autour du futur bébé ; les phrases d'usage en pareille occasion fusèrent : « Préféreriez-vous un garçon ou une autre fille ? », « Comment comptez-vous l'appeler ? », « Où allez-vous l'habiller ? », « Y a-t-il des boutiques pour enfants à Bath ? ». Toutes ces questions ne connaissaient point de réponses concrètes, mais elles avaient le mérite de faire participer tout le monde. Elinor et Edward refusèrent de donner leurs idées de prénom pour le futur enfant, préférant leur laisser la surprise.

La discussion continua sur la rapidité avec laquelle les filles de Mrs. Jennings avaient été enceintes elles aussi, ce qui mit Marianne au supplice. La gorge nouée, elle essaya de sourire et d'avoir l'air enjoué, mais cela lui demandait un effort surhumain que seul son amour pour sa sœur et son désir de ne pas ternir sa joie lui permettait.

Elinor se douta néanmoins que de telles discussions risquaient de contrarier sa sœur, connaissant son désir d'avoir des enfants. Elle changea habilement le sujet de la conversation, l'orientant sur le voyage pour Bath. A la fin du repas, elle alla auprès de Marianne.

« Tout va bien, Marianne ?

- Oui, à merveille. Je suis très heureuse pour toi et Edward ! répondit Marianne en souriant.

- Bon... tant mieux... Je t'ai senti un peu... tendue durant le repas, alors j'espérais que tout allait bien, continua Elinor avec douceur.

- Tu es gentille, Elinor... Tout va bien, je t'assure, mentit Marianne, ne souhaitant pas contrarier sa sœur.

- Très bien... En tout cas, je sais que le jour où je deviendrai tante à mon tour viendra, répondit Elinor en souriant. Chaque chose en son temps, nous sommes toutes différentes... »

Marianne hocha la tête et la remercia. Elle porta son regard sur Brandon, qui avait Susan dans les bras. Elle pria pour que ce soit son propre enfant qu'il tienne un jour dans ses bras. Il était comme Elinor, il était fait pour être un bon parent. Et elle souhaitait ardemment lui donner ce bonheur.

Le soir venu, alors que Marianne se faisait préparer pour aller dormir, elle songea aux pensées qu'elle avait eues lors de l'annonce de la grossesse d'Elinor. Elle aurait aimé être fixée quant aux sentiments de Brandon à ce sujet, mais elle ne voulait pas lui faire de peine. Elle avait néanmoins remarqué qu'il la regardait d'un air soucieux, conscient que quelque chose devait la contrarier. Il vint la rejoindre dès qu'elle fut prête. Marianne lui adressa un petit sourire, mais son regard était toujours perdu dans le vague. Brandon lui déposa un baiser sur la tête, humant le parfum d'orchidée mêlée de pivoine de la jeune femme.

« Tu as l'air dans ton monde, ma chérie... A quoi penses-tu ?

- Eh bien... je pensais à Elinor... C'est merveilleux ce qui lui arrive, n'est-ce pas ? demanda Marianne d'une voix mal assurée.

- Oui... et je crois que je commence à comprendre... »

Marianne se retourna vers lui tandis qu'il lui caressait les cheveux. Elle l'interrogea du regard, attendant l'hypothèse de son mari.

« Tu es... contrariée parce que tu n'es pas enceinte ? » demanda prudemment Brandon.

Marianne baissa la tête, mais Brandon l'obligea doucement à le regarder.

« C'est cela, Marianne ?

- Je... je me demandais si c'était normal de ne pas être enceinte à cinq mois de mariage...

- Chaque femme est différente..., répondit Brandon d'un ton rassurant.

- Sans doute, mais j'ai peur... Je veux des enfants, et je sais que tu en veux aussi ! Je le vois à ton regard, à ton attitude lorsque tu es avec Susan. Pourtant, j'étais confiante à l'idée que j'en aurais... Puis Elinor attend son deuxième enfant, toutes les femmes que je connais ont eu un enfant moins d'un an après leur mariage... Et si je n'arrivais pas à en avoir ? » demanda Marianne, la question qui lui brûlait les lèvres les franchissant enfin.

Brandon prit les mains de Marianne dans les siennes et les pressa.

« Ma chérie, je pense... non, je suis sûr que nous aurons des enfants en temps voulu. Pour l'instant, nous pouvons profiter de ces moments que nous partageons tous les deux... Cesse de t'inquiéter à ce sujet, Marianne. Je connais de nombreuses femmes qui ont attendu presque un an après leur mariage pour avoir un enfant. Nous ne sommes pas un cas à part. Nous souhaitons tous les deux des enfants... Et nous en aurons ! déclara-t-il en souriant.

- Et si ce n'est pas le cas ? demanda Marianne d'une voix tremblante.

- Je continuerai à demeurer fou amoureux de toi et m'évertuerai à te rendre heureuse. Nous irons vivre en Italie, comme tu le souhaites, et je serai surpris si le soleil Toscan ne nous aide pas à avoir d'enfants. Mais en tout les cas, ce n'est pas en t'en inquiétant aujourd'hui que tu y changeras quoi que ce soit, ma douce, répondit tendrement Brandon en la voyant retrouver le sourire. Je te conseille de patienter et de croire en l'avenir. Tu ferais cela pour moi ? »

Marianne le regarda, les larmes aux yeux et hocha la tête.

« Je suis convaincu et je défie quiconque de me dire le contraire, que nous aurons ce beau cadeau ! ajouta-t-il avec un sourire chaleureux et plein de promesse. Il suffit d'être patient... »

Parler de ce qui la tourmentait à Brandon avait rassuré Marianne, son mari lui ayant redonné l'espoir grâce à son optimisme, faisant écho aux paroles d'encouragement d'Elinor, et elle se sentit capable de lui promettre de croire en l'avenir.


Le lendemain, Brandon reçut des nouvelles de Beth Williams, sa pupille, qui répondait par l'affirmative à son invitation de séjourner trois jours à Delaford.

Il arriva dans le petit salon dans lequel lisait Marianne et lui tendit une lettre, l'air anxieux.

« Mon Dieu, Christopher ! Que se passe-t-il ? As-tu reçu une mauvaise nouvelle ? demanda la jeune femme alarmée en prenant la lettre.

- Pas exactement... Ma pupille vient de m'écrire pour nous informer qu'elle et son petit garçon viendront séjourner à Delaford dans quatre jours. » répondit-il.

Marianne haussa les sourcils.

« Eh bien ? Je pensais que cela te ferait plaisir... C'est une bonne nouvelle, non ? » demanda-t-elle, intriguée.

Brandon s'assit auprès d'elle et lui prit la main.

« Bien sûr, je suis heureux de la revoir, mais... je pense à Willoughby. Avant que nous ne le recroisions il y a quelques jours, je ne pensais plus au fait qu'il n'est pas loin d'ici et j'imagine dans quel état elle va être si elle l'apprend, expliqua-t-il sombrement.

- Mais... comment cela ?

- Beth n'a eu de cesse de se répéter que l'histoire qu'elle a eue avec Willoughby était synonyme d'amour... sûrement pour ne pas s'effondrer. Elle a mis beaucoup, beaucoup de temps pour l'oublier. Je ne suis même pas sûr qu'elle l'ait oublié tout à fait ! J'ai peur de sa réaction si jamais elle venait à entendre parler de lui. » dit Brandon l'air sombre.

Marianne comprit sans difficulté l'angoisse de son mari. Elle avait vécu cette situation il y avait de cela trois ans et malgré tout, le retour de Willoughby dans sa vie l'avait ébranlé, aussi imaginait-elle la réaction de Beth Williams si elle venait à apprendre la proximité d'un homme qui ne méritait pas son indulgence.

Marianne caressa la main de Brandon pour l'apaiser.

« Ne t'inquiètes pas chéri, nous l'aiderons du mieux que nous le pourrons à surmonter cette épreuve, si jamais elle venait à arriver... Après tout, après notre dernière entrevue avec Willoughby, il y a de fortes chances pour que nous n'entendions plus parler de lui. » déclara-t-elle doucement.

Brandon lui pressa la main et la porta à ses lèvres.

« Merci mon ange, répondit-il chaleureusement. Je n'avais pas de doute sur ton soutien. »

Delaford fut en effervescence durant les quatre jours précédents l'arrivée de Miss Williams, les domestiques s'activant à ce que tout le manoir soit parfaitement nettoyé. Brandon hésita longuement quant à la chambre qu'il allait donner à Beth. Elle avait bien une chambre attitrée lorsqu'elle venait lui rendre visite, mais maintenant qu'elle avait un enfant, il lui faudrait une chambre communicante. Lui et Marianne choisirent une jolie chambre aux tons clairs et dont les fenêtres laissaient admirer l'étang de Delaford. Une porte menait directement à une petite chambre dans laquelle le petit Andrew pourrait dormir.

Marianne prit son rôle de maîtresse de maison très au sérieux puisqu'elle supervisa tous les préparatifs, veillant à ce qu'un soin particulier soit accordé à la décoration des pièces, et plus particulièrement aux chambres. Sachant d'après ce que lui avait dit Brandon que Beth aimait lire, elle choisit deux ouvrages qu'elle aimait particulièrement et les disposa sur la table de chevet de la jeune fille tandis qu'elle avait acheté quelques jouets en bois pour Andrew. Brandon fut très sensible à cette marque d'attention et en fit part à Marianne.

« C'est tout naturel ! Je veux que Beth se sente la bienvenue ici, qu'elle soit à l'aise, de même qu'Andrew, répondit Marianne avec sincérité. Et puis, j'espère que tout se passera bien...

- Pourquoi voudrais-tu que cela se passe mal, ma chérie ? demanda Brandon en caressant les boucles de Marianne.

- Je sais combien elle compte pour toi, je veux faire bonne impression ! »

Brandon sourit tendrement et attira la jeune femme à lui.

« Marianne, je crois que tu sais déjà ce que je vais te dire, mais il semblerait que tu aies besoin de rappel... » dit-il malicieusement.

Marianne sourit et se mordit la lèvre inférieure, l'air gêné.

« Tu feras bonne impression auprès de Beth, c'est certain ! Dans sa lettre, elle m'a assurée combien elle était impatiente de faire ta connaissance. Et je pense qu'entre vous deux, c'est elle qui est la plus anxieuse à l'idée de te rencontrer... Crois-moi, voir se rencontrer les deux femmes que j'aime le plus au monde me procurera un grand bonheur, et je n'ai absolument aucun doute sur votre bonne entente. » dit-il.

Marianne le regarda, une lueur taquine dans le regard.

« J'aime t'entendre dire que je suis l'une des femmes que tu aimes le plus au monde, murmura-t-elle.

- Vraiment ? » demanda Brandon l'air innocent avant de sourire malicieusement.

Il donna le coup de grâce à Marianne en l'embrassant près de l'oreille. Il savait que c'était un endroit sensible chez la jeune femme depuis le jour où ils avaient pique-niqué près du lac et qu'elle ne pouvait guère lui résister.

« Colonel Brandon, vous êtes bien entreprenant aujourd'hui ! s'exclama Marianne en riant. Et ça me plaît, ajouta-t-elle d'un air mutin. Après tout, nous ne pourrons plus faire preuve de tendresse aussi librement à la fin de la semaine, lorsque Beth et Andrew seront là.

- Alors profitons-en... » répliqua Brandon en souriant avant d'embrasser Marianne.


Le jour où Beth Williams et son fils Andrew arrivèrent à Delaford, le temps fut clément. Après toute une semaine sous la pluie d'un début de mois d'octobre ombrageux, le soleil faisait son apparition. Lorsque Beth descendit de la diligence, son petit garçon dans les bras, le Colonel Brandon songeait à quel point le temps défilait, ne laissant de répit à personne, pas même aux jeunes gens. Beth avait gagné en maturité et cela se voyait sur son visage. Elle avait dix-huit ans, mais en paraissait cinq de plus, les épreuves de la vie s'étant inscrites sur son beau visage, et plus particulièrement dans son regard. Brandon alla vers elle, tandis que ses domestiques prenaient les bagages de la jeune fille, et l'embrassa avec tendresse.

« Que je suis heureux de vous revoir, Beth ! Comment allez-vous ? Le voyage n'a pas été trop éprouvant ? demanda-t-il à la jeune fille.

- Il a fallu patienter un quart d'heure afin qu'une roue soit changée, mais autrement, tout s'est très bien passé, je vous remercie, répondit-elle avec un sourire fatigué.

- Et comment va le petit Andrew ? demanda Brandon en caressant la tête de l'enfant qui le regardait avec des yeux ensommeillés.

- Oh, il va très bien, mais il devient grognon dès qu'il se réveille. » répondit Beth, souriant avec tendresse en regardant son petit.

Marianne s'était tenue à l'écart, laissant son mari et sa pupille se retrouver après tous ces mois où ils ne s'étaient vus. Elle attendait anxieusement, lorsque Brandon se tourna vers elle et invita Beth à approcher. Marianne put ainsi remarquer que Miss Beth Williams était une jolie jeune fille avec les mêmes grands yeux sombres que sa mère, une peau diaphane et des cheveux de jais. Elle arborait un air timide qui fit éprouver à Marianne de la compassion à son égard.

« Beth, permettez-moi de vous présenter mon épouse, Marianne. » annonça Brandon en souriant.

Les deux jeunes femmes se saluèrent et, après ce respect des convenances, Marianne sourit chaleureusement à Beth.

« Bienvenue à Delaford, Beth ! Je suis ravie de faire votre rencontre après tout ce temps. J'espère que ce court séjour que vous passerez chez nous nous permettra de faire mieux connaissance, déclara-t-elle.

- Je l'espère aussi, Mrs. Brandon. » répondit Miss Williams en rougissant.

Marianne lui fit un grand sourire.

« Appelez-moi Marianne, je vous en prie. » répondit-elle avec un air engageant.

Beth acquiesça, toujours rougissante.

« Et voici le petit Andrew. » déclara Brandon en montrant le bambin.

Marianne faillit pousser un soupir de soulagement en voyant que l'enfant avait les mêmes yeux sombres que sa mère, excluant ainsi toute esquisse de John Willoughby dans son regard. Marianne en était ravie pour Beth : quelle douleur ce devait être pour la jeune fille d'élever l'enfant illégitime d'un homme qui avait abusé de sa naïveté. Si en plus il était son portrait craché… ! Fort heureusement, les mystères de la génétique avaient joué en faveur de Beth.

Marianne adressa un sourire timide à Andrew qui la regarda en fronçant les sourcils, ne reconnaissant pas le lieu où il se trouvait. Les Brandon laissèrent à Beth le temps de se rafraîchir et de s'installer dans ses appartements avec Andrew, et en profitèrent pour parler.

« Elle est charmante, déclara Marianne. Et Andrew est bien mignon. »

Brandon eut un grand sourire, ravi du jugement positif que sa femme avait de Beth. Les bonnes relations entre elles étaient l'un de ses vœux les plus chers depuis qu'il avait épousé Marianne. D'autant plus que la situation était délicate, les deux femmes ayant fait les frais d'un amour non partagé avec le même homme.

« Et tu n'as pas encore fait pleinement sa connaissance ! Une fois qu'elle sortira de sa réserve, tu verras… Je suis sûr que vous allez beaucoup vous apprécier !

- Je n'en doute pas. » assura Marianne.

En effet, Beth Williams quitta sa timidité et prit part avec plaisir aux divers sujets de conversation que lançait Marianne et le Colonel. Ainsi les deux jeunes femmes découvrirent qu'elles aimaient à peu près les mêmes auteurs en matière de poésie, jouaient toutes deux d'un instrument - Beth prenant des leçons de harpe depuis des années - et avaient une haute opinion du romantisme et de l'imagination que pouvaient susciter les châteaux des siècles passés sur un esprit romanesque. Beth était admirative de la manière dont Marianne s'exprimait : elle avait l'air libre ! Libre de dire ce qu'elle ressentait et toujours d'une façon exaltée lorsqu'elle était passionnée par un sujet. Elle apportait beaucoup d'animation et de vie à Delaford, que Beth avait toujours connu assez triste. Sa jeunesse et sa fraîcheur semblaient avoir déteints sur le Colonel, qui lui parut plus souriant et enjoué que dans ses souvenirs.

Sa surprise vint surtout de la complicité qui unissait son tuteur à Marianne. En effet, elle n'avait jamais vu le Colonel Brandon aussi heureux et épanoui. Lorsqu'ils se voyaient quand elle était enfant et même après, il était bien sûr souriant, mais il y avait toujours eu quelque chose dans ses yeux qui démontrait combien il souffrait à l'intérieur de lui-même. Aujourd'hui ce temps semblait révolu. Il riait, ses yeux avaient un bel éclat dès qu'il croisait le regard de Marianne ou l'observait. Parfois, lui et Marianne se prenaient la main de façon tellement naturelle, même lorsqu'ils discutaient de banalités. Il ne leur manquerait plus qu'un enfant pour compléter leur bonheur. Beth avait d'ailleurs souvent pensé que le Colonel Brandon ferait un très bon père, vu la façon dont il s'était occupé d'elle lorsqu'elle était enfant, ainsi que la manière dont il veillait sur Andrew.

Sans parler du fait qu'ils étaient attentifs aux besoins de l'autre. Depuis qu'elle était arrivée à Delaford, Beth avait noté pas moins de dix marques d'attentions mutuelles que s'échangeait le couple Brandon. La dernière venait du Colonel qui, sentant une certaine fraîcheur dans la pièce, insista pour que Marianne prenne un châle pour lui en recouvrir les épaules. Marianne l'avait remercié, mais son regard disait plus que des mots. Et quelle tendresse dans sa façon de parler lorsqu'elle racontait des souvenirs entre elle et Brandon ! En les voyant aussi heureux, aussi unis, Beth ressentit d'autant plus ce que sa condition lui interdisait désormais : une vie maritale heureuse.

Elle aussi avait été libre et fougueuse avant de rencontrer John Willoughby. Elle avait beaucoup d'amies, s'exprimait fort bien et sans se faire prier, n'hésitant pas à dire ce qu'elle pensait. Lorsqu'elle avait été séduite par Willoughby, elle s'était sentie comme prise au piège, mais un piège attirant et charmant car elle voyait en lui l'homme dont elle rêvait, celui qui la faisait s'évader lorsqu'elle lisait des romans ou des sonnets parlant du grand amour. Il était l'homme qu'elle avait toujours souhaité rencontrer et elle avait senti qu'elle en mourrait si elle ne le voyait plus. Comble du bonheur, Beth avait remarqué qu'elle l'attirait car il la regardait avec attention lorsqu'elle s'exprimait ou se déplaçait.

Un jour, il l'avait invité à danser et ils avaient pris le temps de mieux se connaître et les quelques sentiments que Beth avait à l'égard de Willoughby s'étaient mués en un amour ardent et passionné. Aussi n'avait-elle guère longtemps résisté avant de lui donner son accord pour s'enfuir dans une auberge où ils pourraient se retrouver tous les deux sans chaperons et parler de leur vie future. Une des amies de Beth, une jeune fille frivole et désireuse de se marier, avait été mise dans la confidence et avait encouragé le projet de Beth en l'incitant à ne pas perdre de temps avant de le rejoindre.

A la grande surprise de Beth, ils n'avaient guère beaucoup parlé, mais les quelques paroles que Willoughby avait prononcées avaient eu raison de la vertu de la jeune fille. Il lui avait assuré que personne ne saurait ce qui se serait passé entre eux et qu'il la reverrait très vite, qu'il n'aimait qu'elle et ne pourrait jamais l'oublier. Beth s'était alors laissée faire, rassurée par les paroles de son séducteur et pleine d'un désir qui se trouva assouvi, concevant en son sein une nouvelle vie et détruisant la sienne au sein de la bonne société, lui faisant perdre l'estime qu'elle avait d'elle-même et modifiant son comportement et son caractère.

Sa seule source de bonheur dans tout cela était Andrew. Elle l'aimait plus que quiconque et ne le quittait jamais. Il représentait à ses yeux l'enfant de l'homme qu'elle avait aimé au point de sacrifier sa vertu et elle ne désespérait pas de le voir revenir un jour vers elle, heureux de découvrir qu'il avait un fils. Tels étaient la vie et les espoirs de Beth Williams.

Après le repas, Brandon les laissa seules un instant, le temps d'aller répondre à un courrier urgent. Marianne en profita pour inviter Beth dans son boudoir et lui demander des détails sur sa vie quotidienne.

« Christopher m'a dit que vous logiez non loin d'ici, à Dorchester, chez les Rickman… Ce lieu vous convient-il ? demanda Marianne avec amabilité.

- Oui… Je vis dans le domaine de la famille qui m'a élevée. Ils sont très gentils avec moi et Andrew. Il y a beaucoup de calme… J'ai même la visite de quelques amis qui me sont chers… du moins ceux qui ne se sont pas détournés de moi après ma délivrance… Je ne sors pas beaucoup dans le monde… »

Marianne ressentit de la pitié pour la jeune fille. A dix-huit ans, les jeunes gens ont envie de sortir en société, de participer à des bals et de rencontrer des gens. Beth avait l'air de prendre sa situation de confinement avec tant de résignation que cela serra le cœur de Marianne.

« Cela vous satisfait-il ? demanda Marianne après une courte hésitation.

- Je mentirais en disant que c'est ce que j'ai toujours souhaité, mais le regard des autres m'est devenu intolérable, expliqua Beth en berçant son enfant contre elle. Aux yeux du monde, c'est la femme qui élève seule son enfant illégitime qui est en tort, peu importe les raisons…

- Mais vous étiez si jeune ! Ce n'est pas vous qui êtes à blâmer ! » s'exclama Marianne avec indignation.

Les lèvres de Beth tremblèrent. Parler de sa condition lui était douloureux et le soutien de Marianne était le bienvenu.

« Vous connaissez mon histoire je présume ? demanda Beth.

- En effet… répondit Marianne, mal à l'aise. Et je suis indignée par la façon injuste avec laquelle vous êtes regardée par les autres alors que vous n'étiez pas seule en cause.

- Je suis une femme, c'est là toute la différence... J'aurais dû être plus raisonnable...

- Ne vous fustigez pas, Beth ! Willoughby a fait preuve de perfidie avec vous… »

Marianne s'arrêta et se mordit la lèvre, comprenant qu'elle avait fait une erreur. Beth avait changé de couleur en entendant le nom de son ancien séducteur.

« Vous le connaissez ? demanda-t-elle avec intérêt.

- Eh bien… Christopher m'en a parlé… bredouilla Marianne avec confusion.

- Non, vous avez l'air de le connaître ! » répliqua fébrilement Beth.

Marianne se sentit terriblement mal à l'aise à cause de son étourderie.

« Pardonnez-moi, c'est que…

- Willoughby habitait dans le Devonshire. »

Marianne se retourna et vit le Colonel Brandon. Elle aurait voulu se cacher : il lui avait demandé de ne rien dire au sujet de Willoughby, mais elle avait tout gâché, se sentant mortifiée. Il s'approcha des deux femmes, Beth le regardant avec des yeux interrogateurs et brillants. Marianne connaissait ce regard et il lui fit mal au cœur, lui rappelant son propre regard lorsque, peu de temps après que Willoughby lui ait brisé le cœur, elle écoutait avidement tout ce qui le concernait lorsque quelqu'un mentionnait son nom au détour d'une conversation. Marianne comprit donc ainsi que Beth était toujours sous l'emprise du père de son enfant, comme le lui avait dit Brandon. Il s'arrêta près de Marianne et lui caressa l'épaule.

« Veux-tu nous laisser seuls Beth et moi, s'il te plaît Marianne ? Ne t'inquiète pas... » ajouta-t-il doucement.

Cela rassura Marianne, qui sentit que Brandon avait compris le désespoir de Beth et la nécessité de lui faire perdre toute illusion au sujet de Willoughby même si cela devait la faire souffrir. Elle hocha la tête en signe d'acquiescement et quitta le boudoir après avoir adressé un dernier regard à son mari et à Beth.

Le Colonel Brandon s'assit sur le fauteuil qu'avait occupé Marianne et le rapprocha de celui de Beth. Elle le regardait, l'air perdu.

« Je ne comprends pas… John… je veux dire, Willoughby… il était non loin d'ici pendant tout ce temps et vous ne m'avez rien dit ? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

- Oui, répondit simplement Brandon.

- Mais… vous êtes-vous rencontrés depuis... votre duel ? »

Brandon eut l'air sombre, songeant à quel point la dernière rencontre qu'il avait eu avec Willoughby l'avait rendu furieux.

« Nous nous sommes vus, oui…

- A-t-il parlé de moi ? Lui avez-vous parlé d'Andrew ? » demanda Beth avec anxiété.

Le Colonel eut le cœur serré en songeant que Beth allait voir ses illusions et ses espoirs brisés. Il lui prit une main et la pressa avec sollicitude.

« Ma petite Beth… Willoughby n'a pas parlé de vous… D'ailleurs il ne méritait pas de prononcer votre nom.

- Mais lui avez-vous dit qu'il avait un fils ? Si vous le lui avez dit je suis sûre qu'il ne…

- Non, Beth. Ce qu'il vous a fait a clairement montré qu'il ne tenait pas compte de vos sentiments et que même un fils ne le toucherait pas. Il a agi avec un réel égoïsme… et il ne s'est pas arrêté là. Nombre de jeunes filles du comté ont baissé leur garde face à ses séductions auxquelles il n'a plus donné suite puisqu'il était marié… » expliqua Brandon avec douceur.

Beth hocha la tête, les larmes aux yeux en se rappelant son désespoir lorsqu'elle avait appris la nouvelle.

« Mais... a-t-il au moins demandé pardon pour ce qu'il m'avait fait ? »

Brandon hésita, puis secoua la tête en signe de négation, l'air grave.

« Il doit se faire pardonner à d'autres femmes plus importantes que moi, j'imagine... Des bruits ont couru sur le fait qu'une jeune fille avait fait les frais de son amour pour lui, mais à un degré moins élevé que le mien... Il paraît qu'elle séjourne dans le Devonshire et que... elle et lui étaient fiancés. Pourquoi l'a-t-il quitté, le savez-vous ? Parfois, je me dis que j'aimerais connaître cette jeune fille pour pouvoir... être apaisée. J'ai imaginé tellement de choses ! Que c'est à cause d'elle qu'il m'a quitté, ou que sais-je encore ! » expliqua soudain Beth avec des larmes dans la voix.

Brandon était désolé, se demandant si la discussion qu'il espérait ne jamais avoir à tenir avec Beth n'allait pas finalement avoir lieu. Ils avaient convenu avec Marianne que Beth ne devait jamais connaître l'histoire qu'il y a eu entre elle et Willoughby, pour ne pas ruiner leurs relations. Devant la tristesse et les questions de la jeune fille, il commençait à douter du bien fondé de sa décision. Il savait qu'elle en serait mortifiée, mais ce serait toujours moins douloureux que les deux dernières années qu'elle avait passé à se torturer l'esprit en se demandant si John Willoughby l'avait véritablement aimé.

« Pouvez-vous m'excuser un instant, Beth ? Je vais voir si Marianne peut s'occuper d'Andrew pendant que nous discutons de cela... »

Beth acquiesça et Brandon prit le petit Andrew dans ses bras et l'emporta hors du boudoir. Marianne, qui attendait dans le salon, l'entendit l'appeler.

« Marianne, prends Andrew avec toi s'il te plaît, dit-il en lui donnant l'enfant qui était en train de pleurer.

- Que se passe-t-il ? demanda Marianne avec anxiété.

- Beth… elle me demande des détails sur l'histoire que Willoughby a eu avec toi... Elle imagine mille choses à ce sujet et voudrait connaître la vérité. Je sais que nous avions convenu que nous n'en parlerions pas, mais je crois que cela l'apaiserait...

- Mais... et si elle me haïssait après ton récit ? Elle va me voir autrement ! fit remarquer Marianne avec inquiétude.

- Je parlerai de façon à ce que tu sois hors de cause... Me l'autorise-tu ? »

Marianne n'hésita guère longtemps, désireuse d'aider la jeune fille, même si cela devait mettre en péril leurs relations.

« D'accord... Après tout, tu as raconté son histoire malheureuse à Elinor afin d'atténuer mes regrets, alors il est juste que tu fasses de même avec elle...

- Merci, ma douce, répondit Brandon en l'embrassant. S'il te plaît, garde l'enfant avec toi dans le petit salon. » répéta Brandon en retournant auprès de Beth.

Marianne regarda le petit garçon qu'elle tenait dans ses bras et qui la regardait, l'air angoissé.

« Ne t'inquiètes pas, tout va bien... » lui dit-elle pour le rassurer en le berçant, cherchant ce qu'elle pourrait bien faire pour occuper l'esprit d'un enfant de trois ans.

Pendant ce temps, Brandon était revenu vers Beth et s'était assis auprès d'elle.

« Avant toute chose, Beth, gardez à l'esprit que ce que vous allez apprendre ne devait jamais vous être conté... afin de vous épargner. En vous entendant, je me rends compte que vous n'avez cessé de souffrir toutes ces années malgré tout et que ce serait faiblesse de ma part de ne rien faire pour arrêter vos tourments... Ce que je vais vous dire vous concerne, mais pas seulement... Cette jeune fille dont vous avez entendu parler, je souhaiterais que tout le long de mon récit, vous la voyez telle qu'elle a été : non comme une complice de Willoughby pour vous détourner de lui, mais une victime de son charme qui a été horrifiée lorsqu'elle a su qui il était réellement... » expliqua Brandon avec gravité.

Beth hocha la tête, livide. Brandon lui raconta donc l'arrivée de Willoughby dans le Devonshire et la manière avec laquelle il avait séduit Marianne, qui lui ressemblait beaucoup de par le caractère, mais qui avait eu la chance d'être bien entourée. Il lui relata la manière avec laquelle il lui avait laissé entendre qu'il l'épouserait et la façon dont il avait traité Marianne, lui annonçant de la manière la plus abrupte qu'il était fiancé. Il omit cependant de lui dire que Willoughby avait véritablement aimé Marianne et s'était montré sincère lors de son désir de l'épouser, ne souhaitant pas accabler davantage la jeune fille.

« Savoir que Willoughby avait agi de façon aussi méprisable avec vous a beaucoup aidé Marianne, conclut Brandon. Elle craignait qu'en sachant la vérité, vous la voyez de façon différente, et n'éprouviez du ressentiment envers elle à cause de tout cela. Mais en sachant combien votre histoire l'avait aidé, elle n'a pas hésité longtemps pour qu'il en soit de même avec vous. »

La jeune femme resta muette, les explications du Colonel Brandon tournant dans son esprit. Brandon garda le silence, lui laissant le temps de se ressaisir après ces révélations. Au bout de quelques secondes qui lui parurent des heures, elle prit enfin la parole :

« Je vous remercie... à vous et à Marianne... Je sais que ce n'était pas une décision facile à prendre et je peux comprendre les craintes de votre épouse, mais je ne lui en veux pas le moins du monde... Et à vous non plus, ajouta-t-elle en lui prenant la main. Vous aviez pensé m'aider, je croyais guérir de mes blessures avec le temps... Je me rends compte que je n'étais rien qu'un amusement pour lui... et qu'il a continué à faire souffrir des jeunes filles sincères jusqu'à trouver celle qui lui apporterait la fortune... »

Elle ne put achever, fondant en larmes. Brandon la serra doucement dans ses bras, la laissant pleurer contre lui.

« Beth, vous n'êtes pas seule. Marianne et moi sommes là pour vous aider, lui assura le Colonel Brandon.

- Je le sais et je vous en suis sincèrement reconnaissante, ne vous inquiétez pas, répondit faiblement Beth après s'être arrêtée de pleurer. Je crois que je vais monter me reposer… »

Brandon l'aida à se relever et l'entraîna hors du salon, vers le grand escalier où ils se séparèrent. Le Colonel Brandon la regarda s'éloigner le cœur lourd, songeant à quel point la vie de la jeune fille ressemblait à celle de sa défunte mère. Bercée d'illusions désormais détruites à jamais, lui faisant pleinement prendre conscience que ce qu'elle avait souhaité voir comme un acte d'amour n'était rien de plus qu'un acte poussé par le désir de la chair. Brandon ressentit une bouffée de colère envers Willoughby, cet homme qui avait fait souffrir deux femmes qu'il aimait, dont une plus atrocement que l'autre, provoquant des changements irréversibles sur sa vie et sa personnalité.

En effet, Beth avait mit du temps pour se pardonner, croyant même que le Colonel Brandon ne voudrait plus la revoir, ayant honte d'elle. Il l'avait rassuré, peiné des troubles que la jeune fille ressentait et des doutes qu'elle nourrissait au sujet de son affection pour elle. Il lui avait rendu visite deux fois avant sa délivrance, puis les avait vus elle et Andrew peu de temps après son accouchement. De plus, il lui envoyait tous les mois de l'argent, malgré le fait qu'elle ne manquait de rien. Le Colonel Brandon était très attaché à sa pupille : lorsqu'Eliza lui avait laissé Beth, son bien le plus précieux, il l'avait accepté avec empressement et reconnaissance, souhaitant apaiser Eliza quant à l'avenir de sa fille.

Il l'avait vu grandir, avait fait en sorte qu'elle soit bien placée, bien entourée et une tendre affection était apparue entre eux. Plus jeune, Beth lui sautait toujours dans les bras lorsqu'il lui rendait visite, témoignant ainsi sa joie de le revoir. Ils passaient du temps ensemble, discutant de choses et d'autres, essentiellement des activités de la petite qui aimait lui montrer ce qu'elle avait appris durant ses leçons. Puis lorsque le temps le leur permettait, ils allaient faire du cheval et pique-niquer. Entre temps, le Colonel Brandon avait donné à Beth des tableaux représentant sa mère et lui racontait diverses anecdotes à son sujet afin que son souvenir ne soit pas oublié.

Beth n'avait connu sa mère que jusqu'à ses trois ans, aussi Brandon veillait à lui rappeler les moments qu'elle avait passés avec sa mère, même si elle était trop petite pour se souvenir de quoi que ce soit, ainsi que ses propres souvenirs où Eliza était plus insouciante et rieuse. Ces moments avaient renforcé leurs liens, permettant à Brandon de revoir un peu d'Eliza dans la petite Beth, et de découvrir la jeunesse et l'évolution d'une jeune enfant. Il était tellement sûr à l'époque, que Beth serait le seul enfant qu'il pourrait considérer comme le sien. Aujourd'hui, il espérait en avoir un qui soit le fruit de son union avec Marianne, souhaitant pour lui un premier amour plus heureux que ceux de ses parents.

Le son du piano le sortit de ses pensées. Toutefois, le son n'était pas aussi harmonieux qu'à l'accoutumée. Il se dirigea vers le salon d'où lui parvenait des éclats de rire. Il ouvrit la porte et le tableau qui s'offrit à lui le toucha profondément : Marianne était assise face à l'instrument, le petit Andrew sur ses genoux. Ce dernier s'amusait à appuyer sur les touches du clavier de façon précipitée, riant du son qui s'en échappait.

Le visage radieux, Marianne riait elle aussi de la joie du petit garçon. Cela ému le Colonel Brandon qui imagina ainsi plus clairement ce que serait leur vie lorsqu'ils auraient un enfant. Une vie pleine de tendresse, d'apprentissage, d'éclats de rire au milieu des doutes et des craintes. Il applaudit, faisant lever la tête de Marianne et d'Andrew.

« Bravo Andrew ! C'était très intéressant ce que tu nous a joué ! Je crois que tu l'as aidé à trouver sa vocation, Marianne, dit-il en s'approchant d'eux.

- Il semblerait ! rit la jeune femme.

- Mayanne ! Veux zouer encore! » s'exclama le petit.

Brandon éclata de rire en entendant la façon dont était appelée sa femme, tandis que cette dernière obéissait à la requête de l'enfant. Elle le guida pour appuyer sur les touches, faisant naître un grand sourire sur le visage d'Andrew. Pourtant, au bout de quelques minutes, il se lassa et réclama sa mère.

« Elle se repose, elle était fatiguée, répondit Brandon en le prenant dans ses bras. Et j'en connais un autre qui va aller au lit lui aussi... » ajouta-t-il en souriant.

Marianne les regarda, attendrie. Elle aussi, comme Brandon lorsqu'il était entré dans le salon, avait imaginé combien leur vie changerait avec l'arrivée d'un enfant. Elle souhaitait tellement être mère, ce désir la rongeait, la faisant douter de ses capacités à pouvoir engendrer. Mais elle décida de suivre le conseil de Brandon et d'attendre le plus sereinement possible, même si la présence d'enfants et de femmes enceintes autour d'elle rendait sa résolution difficile. Le petit Andrew protesta vivement, mais tout en l'amusant, Brandon parvint à le faire emporter au lit par Jessica sans qu'il fasse d'histoires.

Lorsqu'ils se retrouvèrent en tête à tête, Brandon regarda Marianne avec tendresse.

« Vous étiez adorables tous les deux. Tu as eu une excellente idée de le divertir ainsi.

- Au début, j'étais terrifiée ! Il pleurait et je ne savais que faire. Puis je me suis souvenue de ce que nous faisions avec Margaret lorsqu'elle était enfant. Nous lui racontions une histoire et cela l'apaisait immédiatement. J'ai bien essayé avec Andrew, mais cela ne lui plaisait pas. Donc j'ai pensé à la musique et cela a été un franc succès, expliqua Marianne en souriant. Comment cela s'est-il passé avec Beth ? » demanda-t-elle après l'avoir observé avec attention.

Brandon soupira et eut un regard triste.

« Ce fut éprouvant… Elle a beaucoup pleuré, mais a été courageuse et compréhensive. Elle ne t'en veux absolument pas. Je lui ai raconté ce qu'avait fait Willoughby, mais je n'ai pas parlé du fait qu'il était sincère dans ses sentiments pour toi...

- Tu as bien fait...

- J'ai crains qu'elle soit davantage heurtée de voir que cet homme était pleinement épris de toi alors qu'il l'avait abandonné sans état d'âme. » expliqua gravement Brandon.

Marianne hocha la tête, approuvant le choix judicieux de Brandon de ne rien avoir dit à ce sujet. La situation était tellement délicate : l'homme qu'elle avait épousé avait pour pupille une jeune fille qui avait aimé le même homme qu'elle avant de faire les frais de son dédain, tout comme elle à l'époque!

Elle caressa la joue de Brandon et le regarda avec compassion.

« Cela a dû être si dur pour toi…

- Le fait de la voir souffrir surtout ! Elle m'a tellement rappelé sa mère… » murmura Brandon non sans une certaine émotion.

Marianne le serra dans ses bras, désolée de le voir si attristé. Elle se demandait ce qui était le pire : avoir eu un chagrin d'amour à cause de l'être aimé, ou avoir eu le cœur brisé parce que les circonstances avaient séparé deux amoureux. Les deux étaient éprouvants, mais le deuxième cas de figure faisait souffrir davantage de personnes. Marianne embrassa tendrement Brandon et le regarda.

« Je t'aiderai à rendre le sourire à Beth, je serai là. Et je te rendrai le tien… ajouta-t-elle en lui caressant le menton du bout de son index.

- Le fait que tu sois là, près de moi, m'aide déjà beaucoup... » répondit Brandon en rendant son baiser à la jeune femme.


Beth réapparut pour le dîner, les yeux rouges et gonflés, signe qu'elle avait pleuré tout son soûl après les révélations qu'elle avait entendues. Elle fut chaleureusement accueillie par Marianne et le Colonel Brandon.

« Nous allions justement faire sonner le repas. Avez-vous faim, Beth ? demanda Marianne en allant vers elle avec sollicitude.

- Non, je vous remercie, répondit Beth d'une voix rauque.

- Beth, vous êtes pourtant bien pâle. Vous devriez manger un peu... pour reprendre des forces, insista Marianne d'une voix douce.

- Beth, même si vous ne mangez pas beaucoup, avalez au moins quelque chose. Je ne pourrais pas supporter de vous voir remonter vous coucher le ventre creux. » ajouta Brandon.

Beth eut un faible sourire, étirant ses lèvres pâles.

« Très bien, je m'incline, mais avant... Où est Andrew ?

- Dans sa chambre, nous l'avons fait coucher tout à l'heure.

- C'est gentil. Je vais aller voir s'il est réveillé. » déclara Beth.

Puis elle quitta la pièce à pas lents, sous le regard triste des Brandon.

« Elle me fait tant de peine ! s'exclama Marianne d'une voix étouffée.

- Il lui faudra du temps... mais elle y arrivera. J'en suis sûr... » répondit Brandon en entourant les épaules de Marianne.

Ils attendirent quelques minutes afin de commencer le repas en compagnie de Beth, mais elle n'était toujours pas là.

« Attendons encore un peu... » proposa Brandon.

Un quart d'heure plus tard, Marianne décida de monter chercher Beth. Devant la chambre d'Andrew, elle entendit seulement la petite voix du garçon. Après avoir frappé à la porte, elle entra et vit Beth, figée devant le berceau de son fils.

« Beth ? Tout va bien ? demanda Marianne en s'approchant.

- Non... J'ai peur... murmura la jeune fille d'une voix brisée.

- De quoi avez-vous peur ?

- De... Oh c'est trop ridicule ! » s'exclama faiblement Beth en essuyant rageusement une larme qui coulait sur sa joue.

Marianne lui prit la main avec sollicitude.

« N'ayez crainte, vous pouvez tout me dire, je ne vous jugerais pas. » dit-elle doucement.

Après un court instant d'hésitation, Beth hocha la tête et reprit la parole.

« Je me suis tant laissée convaincre que... qu'il m'avait aimé... qu'Andrew était le fruit de notre amour... J'ai peur de ne plus jamais voir mon fils de la même façon... De ne plus l'aimer... » répondit Beth, honteuse, des sanglots dans la voix.

Marianne ressentit une profonde tristesse envers la jeune fille. Elle comprenait les sentiments de Beth et à quel point la situation devait être difficile pour elle. Elle s'était imaginée à sa place et elle en était arrivée à la triste conclusion que personne ne devait vivre une telle chose, mais que malheureusement, trop de jeunes femmes y faisaient face. Elle se sentit déterminée à aider Beth et faire taire ses appréhensions.

« Je comprends votre crainte, Beth, et j'admire le courage que vous avez développé jusqu'à présent. Mais regardez votre fils. Il n'a pas changé depuis ce matin ! Il est le même petit garçon adorable et si beau. Il vous ressemble tant ! Et il a tant de choses à apprendre : qui les lui apprendra si ce n'est vous ? La personne qu'il aime le plus ? Il n'a que vous, Beth...

- Je n'ai que lui aussi ! Et je l'aime tant… Je mourrais s'il m'était enlevé, répondit Beth en pleurant toujours. Mais maintenant j'ai tellement peur qu'il ressemble à…

- Non. Physiquement, il est votre portrait, et pour ce qui est de son caractère, c'est vous qui l'élevez. Il ne pourra devenir qu'un homme charmant. Et il a des figures paternelles autour de lui. » ajouta Marianne en songeant à la famille qui logeait Beth et bien sûr à Brandon.

Beth hocha la tête et essuya ses larmes, tandis que Marianne s'approchait du lit d'Andrew. L'enfant la regardait, l'air étonné. Marianne tendit la main à Beth, qui la prit et avança. Elle croisa le regard de son fils, dont le visage s'était éclairé en voyant celui de sa mère, qui lui tendait les bras. Beth éclata en sanglots et prit son enfant dans ses bras, le serrant contre elle pour le couvrir de baisers.

« Pardonne-moi mon trésor ! » s'exclama-t-elle.

Marianne regardait la scène, émue par ce qu'elle voyait. Elle était rassurée et contente d'avoir aidé la jeune fille à prendre confiance en elle et à surmonter le souvenir que Willoughby lui avait laissé. Beth se tourna vers elle et la remercia, le regard plein de gratitude.

« Sachez que je ne vous en veux pas le moins du monde pour... Je trouve cela très courageux de votre part d'avoir tenu à ce que je sache quelles étaient vos relations avec cet homme... Et merci infiniment pour Andrew... Je suis sûre que vous ferez une excellente mère le jour où vous aurez un enfant. » ajouta-t-elle.

Marianne lui sourit, les larmes aux yeux et la laissa seule en compagnie de son fils. Brandon fut inquiet en la voyant revenir en larmes et s'approcha vivement d'elle afin de savoir ce qui s'était passé. Marianne effaça les craintes de son mari en lui expliquant la discussion qu'elle avait eue avec Beth. Brandon la serra dans ses bras et la remercia pour ce qu'elle avait fait pour Beth.

« Tu as fait mieux que ce que j'aurais pu faire pour l'aider, dit-il en séchant les larmes de Marianne.

- Elle me fait tant de peine ! J'espère tant qu'elle sera aimée, réellement aimée par un homme qui ne la fera pas souffrir, dit Marianne, la tête appuyée sur l'épaule de Brandon.

- Je le souhaite aussi… »


Le lendemain, ils étaient tous invités chez les Middleton. Beth avait accueilli cette invitation avec crainte, la peur d'être jugée prenant le pas sur son plaisir de sortir un peu dans le monde. Les Brandon l'avait rassuré, lui assurant que les Ferrars et les Dashwood se faisaient une joie de les rencontrer elle et Andrew, tandis que Mrs. Jennings et les Middleton avaient hâte de la revoir. Beth les accompagna donc, quelque peu rassurée, mais gardant toujours de l'appréhension au fond d'elle-même, comme toujours lorsqu'elle devait se confronter à la société. Le ciel était gris et le vent soufflait fort ce jour-là, excitant des sentiments peu optimistes dans l'esprit des gens dont les humeurs étaient fortement influencées par le temps qu'il faisait. Fort heureusement, peu importait qu'il fasse maussade aujourd'hui car les Brandon et Beth se retrouveraient à Barton Park en charmante compagnie, à l'abri du vent et éclairés par des bougies.

Beth fut chaleureusement accueillie par ses hôtes et leurs invités, qui les prirent immédiatement, elle et Andrew, en affection. Cela mit du baume au cœur de la jeune fille qui, bien qu'étant réservée, offrit des sourires et parla sans trop rougir à ceux qui lui adressait à la parole. Elle s'entendit très bien avec Margaret, qui avait immédiatement eu un faible pour le petit Andrew, et avait prise Beth sous son aile en la questionnant immédiatement sur ses goûts, ses passions et ses occupations.

Mrs. Jennings la prit dans ses bras avec émotion, Beth lui rappelant cette petite fille de trois ans jouant avec sa poupée chez elle, à Chelsea, tandis qu'Eliza la regardait jouer, allongée dans son lit.

« En vous voyant petite, je me doutais que vous deviendriez une belle jeune fille ! Je ne me suis pas trompée ! Vous ressemblez à votre mère ! s'exclama Mrs. Jennings.

- En effet ! Le temps passe et tout cela ne nous rajeunit pas, chère belle-mère ! répliqua joyeusement Sir John. Vous souvenez-vous de moi, Miss Williams ?

- Un peu… » répondit timidement Beth.

Elle disait vrai : elle avait gardé un souvenir flou de Sir John, se rappelant seulement qu'il avait été très gentil pour elle et sa mère à leur sortie de prison. Elle se souvenait en revanche davantage de Mrs. Jennings, mais malgré toute la gentillesse qui émanait d'elle, elle resterait associée à la mort de sa mère dans son esprit. Mais Beth était déterminée à effacer cette association d'idée aujourd'hui en se créant de nouveaux souvenirs avec Mrs. Jennings qui lui était très sympathique.

« Elle est tout à fait délicieuse, Colonel !

- Cela est vrai, Mrs. Jennings, répondit Brandon. Beth est une jeune fille intelligente et gentille, et une bonne mère pour Andrew. Les Rickman ne m'en ont dit que du bien ! Je suis fier d'elle.

- Vous le pouvez, Colonel, dit Mrs. Dashwood. Je vois qu'elle et Margaret ont l'air de s'entendre à merveille ! Et ce petit Andrew est si mignon ! »

Pendant ce temps, Elinor demandait à Marianne comment la rencontre avec Beth s'était déroulée. Marianne lui raconta tout en détail, expliquant la journée éprouvante de la veille. Elinor eut beaucoup de compassion pour Beth en entendant le récit de sa sœur.

« Pauvre fille… Elle n'a que deux années de plus que Margaret… Elle a eu son enfant à l'âge de Margaret, te rends-tu compte ? dit-elle à voix basse.

- Oui, c'est terrible, répliqua gravement Marianne. Le pire étant la manière dont elle a été abusée… Cela a également été très dur pour Christopher de la voir souffrir de la sorte.

- J'imagine... J'espère que cette journée va réchauffer le cœur de tout le monde, dit gentiment Elinor.

- Oui, tu as raison ! Pensons de façon positive ! »

Elles furent rejointes par Mrs. Dashwood qui souhaitait leur parler d'une chose qui lui tourmentait l'esprit depuis plusieurs jours.

« Mes chéries, vous n'êtes pas sans savoir que cette année, Margaret va faire son entrée dans le monde durant la Saison ?

- Bien sûr que nous le savons, Maman. Qu'y a-t-il ?

- Je sais qu'Elinor ne partira pas là-bas, à cause de sa grossesse, et je vais rester auprès d'elle. Mais il faudra quelqu'un pour veiller sur Margaret à Londres. Marianne, je sais que tu vas faire ta Présentation à la Cour toi aussi... est-ce que…

- La question ne se pose même pas, Maman ! Je serais heureuse de veiller sur Margaret là-bas ! Et je sais que Christopher prendra son rôle de protecteur très à cœur.

- Je ne contrarie pas vos plans en vous demandant cela ? s'inquiéta Mrs. Dashwood.

- Pas le moins du monde, Maman, soyez rassurée.

- Me voilà soulagée ! Merci du fond du cœur ! Je ne me voyais pas priver Margaret de sa première entrée dans le monde ! » s'exclama Mrs. Dashwood.

En effet, cela tourmentait beaucoup Mrs. Dashwood, d'autant plus qu'elle avait remarqué que Margaret n'avait pas l'air plus enthousiaste que cela à l'idée de participer à sa première Saison et de faire ses premiers pas dans la bonne société londonienne. Margaret était certes impatiente de découvrir Londres, mais elle avait un tel côté garçon manqué que cela inquiétait Mrs. Dashwood quant à ses chances de se marier. Néanmoins, son esprit romanesque lui laissait espérer que Margaret, avec son caractère si unique au milieu de toutes les jeunes filles de Londres, charmerait un gentleman qui se laisserait séduire par son tempérament.

Le repas fut annoncé, coupant court à toutes les discussions. Beth ne fut pas mise à l'écart, mais ne fut pas exposée non plus. On la questionna sur ses talents en matière d'arts, de musique et de littérature, ainsi que chez la famille chez qui elle vivait, Mrs. Jennings souhaitant savoir comment se portaient ses amis. Beth ressentit un intérêt sincère chez ses interlocuteurs et répondit à toutes les questions de façon détendue, ses appréhensions ayant disparu. Elle apprécia la gaieté exubérante de Mrs. Jennings et de Sir John, la gentillesse de Mrs. Dashwood et d'Edward Ferrars, ainsi que la douceur d'Elinor. Lady Middleton lui parut également assez aimable car elle lui prodigua de nombreux conseils concernant l'éducation d'Andrew. Mais la personne avec laquelle elle s'entendait le mieux était sans conteste Margaret. Leurs goûts mutuels les avaient rapprochées, ainsi que la fantaisie de la demoiselle Dashwood, qui changeait tant avec les personnes que Beth Williams était habituée à côtoyer. Elles avaient échangé leurs adresses afin de pouvoir correspondre par courrier et commencer une nouvelle à quatre mains.

Lorsque le repas fut terminé, on sortit les tables de jeux et les cartes à jouer et les dames furent occupées à disputer une partie de whist durant une bonne heure tandis que les messieurs s'étaient retirés. Mrs. Jennings en profita pour échanger les derniers ragots du Devonshire.

« Mrs. Bentridge est grand-mère depuis hier, à sa grande joie. Son fils a épousé la jeune Miss Watson, une jolie fille de bonne famille. Oh ! Et les Foster auraient acheté une maison à Londres, non loin de celle de ma chère Charlotte ! Elsa Foster était assez intime avec Charlotte à une époque. Je suis certaine que cela leur plaira de l'avoir pour voisine ! »

Ces histoires faisaient tantôt sourire ou soupirer intérieurement ses compagnes, tandis que sa propre fille l'accusait de les déconcentrer par ses bavardages. Puis les messieurs revinrent enfin au salon et l'on proposa un peu de musique. Marianne fut naturellement appelée à se produire sur le piano du salon. Elle joua quelques morceaux seule, puis à quatre mains avec Brandon, pour le plaisir de leurs auditeurs, mais également et surtout pour leur propre plaisir. Marianne était toujours admirative de la manière dont jouait Brandon et se voir jouer à ses côtés lui rappelait de beaux souvenirs liés à la première fois où ils avaient joué ensemble.

« Êtes-vous satisfaite, Mrs. Jennings ? demanda-t-elle en souriant une fois qu'ils eurent finis et qu'elle se fut assise auprès de sa vieille amie.

- Oh la malicieuse ! rit Mrs. Jennings. Vous n'avez donc pas oublié mon petit coup de pouce d'il y a trois ans ?

- En effet, même si je voyais cela comme une provocation et un manque de respect à l'époque. Croyez bien que je regrette de ne pas avoir écouté votre suggestion plus tôt ! répondit Marianne avec chaleur.

- Laissez donc cela ! L'essentiel c'est ce que vous êtes devenue aujourd'hui ! » répliqua gentiment Mrs. Jennings.

Marianne lui pressa la main, signe de sa gratitude envers cette vieille amie si bonne et sensible malgré ses taquineries parfois proches de l'impolitesse. Ce ne fut qu'après sa maladie que Marianne avait constaté cela. Elle avait eu le loisir d'analyser la manière dont elle avait traité son entourage lorsqu'elle était éprise de Willoughby et le bilan l'avait fortement ébranlé et couvert de honte et de regrets, songeant à toutes les marques d'affection que lui avaient prodigué Mrs. Jennings, les Middleton et même les Palmer, et qu'elle avait dédaigné. Elle s'était excusée auprès d'eux avec une telle humilité et une telle sincérité que ses amis lui avaient volontiers pardonnée et même bien avant qu'elle ne fasse des excuses.

A la fin de la journée, ils se séparèrent, ravis de l'excellente journée qu'ils avaient passé tous ensemble. Margaret et Beth promirent de s'écrire et se quittèrent ravies de s'être trouvées. Beth remercia chaleureusement l'assistance pour son accueil si gentil et, Andrew dans ses bras, elle monta dans la voiture des Brandon qui les ramenait à Delaford.


Le séjour de Beth prit fin le lendemain sous un beau soleil. Elle avait eu l'occasion de réfléchir à sa situation, au fait que dorénavant, elle savait tout de la personnalité de Willoughby et qu'elle ne pourrait plus le regretter comme elle l'avait tant fait auparavant. Elle avait son fils, son cher Andrew, et cela lui était infiniment plus précieux que toute autre chose. Elle savait également qu'elle était bien entourée avec les Brandon et leurs amis. Elle avait trouvé en Marianne une aide et un soutien amical, une oreille attentive qui ne la jugeait pas et qui complétait parfaitement l'amour et l'attention que lui portait le Colonel Brandon.

Avant son départ, ils allèrent tous les quatre, elle, Andrew et les Brandon, se promener dans le parc de Delaford. Andrew marchait près d'eux, aidée par Marianne.

« Merci beaucoup pour votre soutien, déclara Beth. Je vous ai causé bien des contrariétés... si, j'insiste ! continua la jeune fille malgré les protestations de ses hôtes.

- Ma petite Beth, ces moments douloureux étaient malheureusement inévitables pour vous aider à avancer et, même si avec l'âge et l'expérience on apprend cela, on en souffre toujours, mais on sait qu'il faut passer par là pour aller mieux par la suite, déclara Brandon.

- Et soyez assurée que votre séjour ici n'a pas été contrariant, Beth. J'ai été heureuse d'apprendre à vous connaître vous et Andrew. » ajouta Marianne.

Beth les remercia du fond du cœur puis jeta un regard à Marianne qui comprit qu'elle désirait s'entretenir en privé avec Brandon.

« Viens Andrew ! Nous allons voir la balançoire ! » proposa Marianne en prenant le petit par la main et en l'entraînant loin devant Beth et Brandon.

Le Colonel Brandon prit le bras de Beth et ils continuèrent à marcher.

« Je suis heureuse pour vous. Mrs. Brandon est une femme charmante et elle vous aime tellement ! Cela se voit lorsqu'elle parle de vous et vous regarde. » déclara la jeune fille avec un sourire.

Elle ne pouvait faire plus plaisir au Colonel Brandon en disant cela. Son regard s'éclaira et un sourire étira ses lèvres.

« J'ai beaucoup de chance, j'en suis conscient. Marianne est merveilleuse... Et je suis heureux de votre bonne entente ! Elle vous apprécie beaucoup.

- C'est réciproque. Je suis heureuse de l'avoir rencontrée. »

Beth s'arrêta de marcher et regarda son tuteur.

« Merci. Merci de ne pas m'avoir renié après tout ce qu'il s'est passé, dit-elle doucement.

- Ma petite Beth, vous savez très bien que je ne vous aurais jamais renié ! Ce qui vous est arrivé aurait pu arriver à n'importe qui...

- Non, c'est faux ! D'autres que moi ne se seraient pas laissées piéger de la sorte ! répliqua Beth d'une voix tremblante.

- Cessez de vous blâmer. D'autres que vous auraient réagi de la même façon, cela arrive malheureusement souvent. Votre jeune âge n'a pas pu vous raisonner face à la séduction de cet homme, répondit Brandon avec douceur.

- En tous les cas, je vous suis très reconnaissante d'avoir tenu à respecter la promesse que vous avez faite à ma mère...

- Je vous arrête tout de suite, Beth, la coupa Brandon avec une fermeté non dénuée de douceur. Si je ne vous ai pas renié c'est parce que je tiens vivement à vous et comme je vous l'ai dit à l'instant, je comprends très bien que même les meilleures personnes peuvent avoir des moments de faiblesse en raison de leur innocence et de leur nature confiante. Si j'avais simplement voulu honorer ma promesse envers votre mère, je vous aurais placé dans une bonne famille sans chercher à vous revoir et à savoir comment vous alliez ! Beth... je me suis vraiment attaché à vous. Et à mes yeux, vous représentez l'enfant que je n'ai pas encore... »

Beth eut les larmes aux yeux et un sanglot franchit ses lèvres. Le Colonel Brandon la serra dans ses bras avec tendresse et émotion, désireux d'apaiser les remords et les angoisses de celle qu'il considérait comme sa fille. Il souffrait de la position de cette jeune fille si romantique et désireuse de se marier, de rencontrer un homme dont elle serait profondément éprise et qui l'aimerait de la même façon, acceptant Andrew comme son fils. Mais qui pourrait blâmer un gentleman de ne pas l'épouser, sa situation étant jugée tellement choquante aux yeux de la bonne société ? Malgré tout, Beth refusait de perdre espoir et le Colonel Brandon se surprenait à penser à la même chose.

Ainsi s'acheva le séjour de Beth Williams à Delaford où elle fit la promesse de revenir bientôt avec Andrew. Marianne les serra dans ses bras avec chaleur et le Colonel Brandon les embrassèrent tendrement avant de les installer dans la voiture. Il les regarda s'éloigner, le cœur serré à l'idée que sa protégée allait reprendre sa vie solitaire et pleine de regrets, même si ces derniers avaient été atténués lors de son court séjour à Delaford. Brandon sentit la main de Marianne se glisser dans la sienne.

« Tout s'est bien passé, dit-elle doucement.

- Oui et c'est en partie grâce à toi, mon amour. Merci d'avoir été là pour elle, répondit Brandon en entourant Marianne de ses épaules.

- Je suis heureuse de t'avoir aidée. Et j'apprécie beaucoup Beth et Andrew.

- Eux aussi. D'ailleurs, je t'ai trouvée magnifique avec Andrew... »

Marianne s'était en effet bien attachée au petit garçon, considérant chaque moment passé avec lui comme un avant-goût de ce que serait sa vie avec son propre enfant qui, elle le souhaitait, ne tarderait pas à venir.