Bonjour
Je reviens sur cette fic que j'avais honteusement abandonnée. Mais je n'avais plus d'inspiration et plus de temps à lui consacrer. Si vous en reprenez la lecture après la publication de ce nouveau chapitre, franchement chapeau.
Je ne vous ferai pas attendre trop longtemps pour ce nouveau chapitre. J'ai retravaillé le plan de cette histoire et je suis décidé à la terminer. Le rythme de publication devrait être normalement d'un chapitre chaque semaine, comme pour mes deux autres histoires. Voilà pour l'annonce. Tout de suite la suite.
Chapitre IX
partie II
Thorin s'était retourné quand il avait entendu des pas légers derrière lui. De l'ombre de la galerie sortit Erebor. Il y avait quelque chose d'effrayant à regarder son visage de pierre s'avancer sous la lumière de la lune pleine, lui rappelant à quel point tout cela n'était pas normal. La robe de mithril, d'argent et de diamants scintillants la nimbait d'une aura froide et repoussante. Comme une morte qu'on aurait arraché à son tombeau.
Erebor ne le regarda pas même une seconde avant de s'avancer vers les créneaux qui avaient résisté à l'attaque de Smaug. Elle caressa la pierre noircie comme une mère caresserait la joue de son enfant endormi. Thorin était au-delà d'un état de malaise. Il aurait voulu exiger de voir Aurore mais quelque chose dans Erebor le contraignait au silence.
Le regard de la Montagne se porta de nouveau sur les campements qui semblaient plus proches à cette hauteur. La guerre s'avançait vers elle et cela la laissait désespérément vide de sentiments: elle n'avait personne à protéger. Elle n'avait pas de coeur qui puisse s'émouvoir de toute cette souffrance à venir. Sans regarder celui qui se prétendait Roi sous la Montagne, elle décida que son silence avait assez duré.
"Pourquoi n'ai-je pas été surprise que vous déceviez Aurore comme votre grand-père m'avait lui-même déçue ? Le sang ne saurait mentir."
Erebor se retourna lentement avec une majesté que personne sur Arda ne saurait égaler. Thorin comprit qu'il n'était qu'un fantoche à côté d'elle. Si elle n'avait pas eu un esprit supérieur aux contingences des mortels, elle aurait elle-même gouverné le peuple des nains avec rigueur et sagesse, dépourvue de tout sentiment qui aurait faussé son jugement. Il aurait voulu dire quelque chose mais sa langue semblait s'être changée en plomb. Elle le regarda avec un regard froid et dérangeant, comme s'il n'existait pas, comme s'il n'était qu'un cas dont elle se serait désintéressée aussitôt après l'avoir jugé. Ce qui devait certainement être le cas. Cette pensée envahit tout l'esprit de Thorin. Il sentit des douleurs dans son bras. En le regardant discrètement, il vit que ses muscles crispés étaient parcourus de tremblements qu'il ne pouvait pas réprimer. Il avait peur.
Erebor l'avait jugé. Il avait perdu sa seule alliée et il n'avait pas l'Arkenstone pour changer la donne.
Erebor continuait de le fixer d'un air impassible.
Les minutes défilèrent. Thorin était figé sous le regard sépulcrale qu'Erebor posait sur lui. Bilbo lui avait raconté que Smaug se vantait d'être la mort. Le dragon n'avait pas le potentiel de terreur qu'avait l'incarnation de la montagne immobile et c'était ce genre de terreur froide et muette qui enveloppaient les vivants quand sonnait leur dernière heure. Un engourdissement glacé avait gagné tout le corps du valeureux Thorin Ecu-de-Chêne.
"Je devrai vous laissez mourir, Thorin, fils de Thrain. Et cela serait plus que vous ne méritez...une fin digne de ce nom pour un fou empli d'orgueil. Mais vous avez prié pour la vie d'Aurore, comme elle avait prié pour la vôtre..."
Erebor se tut de nouveau, sans quitter des yeux Thorin. Il lui sembla qu'il pouvait de nouveau parler.
"Elle est de ceux qui méritaient de vivre." souffla-t-il
Sa réponse ne produisit aucun effet sur la montagne.
"Beaucoup de morts mériteraient de vivre quand beaucoup de vivants mériteraient la mort. Pour autant pouvez-vous vous soustraire à la mort et décider du sort de chacun ? Non. Leur sort est hors de votre portée. la seule chose que vous puissiez faire pour elle, c'est de vous montrer à la hauteur de son sacrifice. Pour cela, vous allez devoir faire un choix."
Thorin ne s'étonna pas de cette proposition. Il l'attendait:
"Aurore contre l'Arkenstone."
Mais il s'était trompé.
"Vous contre l'Arkenstone." rectifia Erebor "Si je récupère mon coeur, vous et votre lignée vivrez et prospérerez, votre royaume sera florissant et plus jamais un membre de votre lignée ne sera atteint par la fièvre de l'or."
"Cela semble trop simple. Pourquoi nous offrir une compensation de cette taille pour..."
Thorin se tut, la lumière se fit dans son esprit. Son visage s'assombrit davantage. Devait-on vraiment lui demander ça ? Erebor sembla lire dans ses pensées et acquiesça sans montrer de regret ou de pitié.
Thorin se tut et se perdit dans ses pensées. L'Arkenstone était son héritage, tout ce qui lui restait de son père et de son grand-père. Mais il se souvenait d'avoir vu ce dernier se consumer dans cette folie qui occultait tout le reste, son peuple, sa famille, sa femme...Il en avait ressenti les prémices et les ténèbres qu'elle annonçait. Aurore en avait chassé difficilement les vapeurs un instant et lui avait rappelé tous les malheurs que sa possession avait engendré. Mais si Aurore disparaissait et que l'Arkenstone revenait...Erebor lui avait dit que la folie ne s'attacherait plus à ses pas ni à ceux de ses héritiers si le coeur de la Montagne lui était rendu, mais si son Autre disparaissait que lui resterait-il ?
"Laissez-moi lui parler." demanda-t-il
Et il y avait une telle once d'humilité dans sa voix qu'Erebor ne put que céder à sa requête. Elle tendit sa main glacée au Roi sous la Montagne. Thorin s'en empara avidement. Aussitôt, son contact changea la pierre en chair. Aurore prit une grand inspiration avant de porter sa main à sa poitrine. La grimace de souffrance qui déforma ses traits arrêta l'élan de Thorin. Il regarda ses doigts qui touchaient les contours du trou. ces derniers n'avaient pas changé. Là où elle avait été blessée, il y avait maintenant des morceaux de rubis, triste rappel de sa possible disparition. Thorin se retrouva à nouveau incapable de parler.
"Acceptez le marché d'Erebor. Elle vous demande si peu et vous donne tant."lui conseilla-t-elle dès qu'elle put parler.
"Je perdrai plus que je n'y gagnerai." murmura-t-il, ses yeux incapables de se détacher de son visage.
Aurore fronça les sourcils, agacée par ce qu'elle prenait pour de l'avarice.
"L'Arkenstone vous assèchera le coeur. Elle vous fera commettre des horreurs avant de vous laisser mourir comme un chien. je refuse que vous finissiez ainsi. Je ne veux pas être morte pour rien ! Je ne veux pas que ma vie m'ait été volée sans que cela ne change quelque chose !"
C'était la première fois qu'elle criait.
"Erebor pourrait reprendre l'Arkenstone et tous ses trésors..."
"Alors pourquoi tergiverser ? Erebor saura retrouver son coeur, n'ayez crainte de cela. Il vous suffit juste de le replacer dans ma poitrine dans un geste symbolique. Placer la dans mon sein et tout sera fini, Thorin. Donnez une part de votre immense trésor aux malheureux qui vous demandent de l'aide en dédommagement de leur perte et le maudit collier que vous m'avez accroché autour du cou comme une laisse retournera au roi des elfes. Votre mansuétude à son égard participera à votre grandeur. Vous serez libéré de vos tourments..."
"Mais je vous perdrai !"cria-t-il en s'emparant de ses mains "Ne comprenez-vous pas ?"
"Quand bien même, vous n'aurez plus besoin de garde-fou. Vous serez libre et je trouverai le repos. C'est ce à quoi j'aspire le plus, maintenant que je sais qui j'étais."lui répondit-elle en le regardant dans les yeux.
Elle retira ses mains froides sans sembler être ébranlée par ce cri qui provenait du plus profond de son coeur. Son regard s'était fait lointain comme si un voile s'était soulevé et qu'elle pouvait maintenant voir un ailleurs qui lui tendait les bras.
Thorin sentit ses entrailles se tordre devant un tel regard. Avant même de la rencontrer, il l'avait déjà perdue.
Sa main se resserra autour de la pierre. Aurore ressentit une brusque douleur qui la ramena au moment présent. Thorin avait toujours la pierre.
"Je vous en prie. Libérez-moi." le supplia-t-elle
Mais Thorin regardait la pierre avec un visage inexpressif.
"Thorin...ne gâchez pas votre chance."
"Y-a-t-il dans la mort chez les hommes, comme chez les elfes et les nains, un endroit où vos âmes reposent en attendant un réveil ?" demanda-t-il en la regardant de nouveau, les yeux brillant d'un éclat de folle espérance.
Mais Aurore ne savait plus lire la physionomie des êtres vivants.
"Je ne saurai vous répondre, Thorin. je ne sais plus rien des croyances de ma race. Et cet état ne m'a pas permis d'en savoir plus."
"En échange de l'Arkenstone, pourriez-vous me faire un serment devant mon dieu ?"
"Quel service Mon Seigneur souhaite-t-il que je lui rende ?"
"Non pas un service, mais un serment."
Aurore l'invita à poursuivre d'un gracieux signe de tête. Comment ne pouvait-elle pas sentir le lien qui les unissait ? Lui-même ne pouvait plus s'y dérober. Comment ne pouvait-elle pas comprendre le regard qu'il posait sur elle ? Il se savait fou: fou de désirer une morte, mais son coeur hurlait comme un dément après elle même s'il savait que c'était sans espoir. Si elle venait à disparaître, Erebor aurait beau l'avoir délivré de la fièvre de l'or, il ne lui resterait plus que le néant et la folie de la souffrance.
"Jurer devant Mahal que quelques soient les distances, les époques et les mondes, vous me reviendrez toujours, si les dieux nous rendent la vie."
Thorin la regardait avec un air désespéré. Mais la réaction d'Aurore fut loin d'être celle qu'il attendait.
"Comment osez-vous me demander une chose pareille ? N'ai-je pas mérité le repos ? N'avez vous aucune pitié ? Vous ne comprenez pas ce que c'est que de passer tous les âges de ce monde seule ! Vous voulez me l'imposer à nouveau dans l'hypothétique espoir que je vous retrouve. Et pourquoi souhaiterai-je vous retrouver après avoir tant voulu me libérer de l'emprise de votre famille ?"
Elle ne voulait pas de lui et ne voudrait jamais de lui. Pour une fois son visage si parfait et si froid exprima la puissance que contenait son âme prisonnière et ses yeux, tout en le transperçant mortellement, semblaient vraiment vivants.
"Je veux disparaître ! Je veux que cette existence maudite s'arrête!"cria-t-elle
"Mais ce serment ne vous maintiendra pas dans cette existence."
"Où est la différence ? Vous voulez me maintenir captive coûte que coûte! On m'a volé ma vie, et maintenant vous voulez me voler ma mort ! Je ne resterai pas votre esclave !"
"Ce n'est pas d'une esclave que je veux. C'est d'une compagne !"
Aurore se tut, choquée. Elle recula de quelques pas se dirigeant vers le vide.
"Aurore, je..."
"Vous mentez. Vous ne pouvez être assez fou pour vouloir un...une telle abomination."
Thorin se sentit profondément insulté par ses mots.
"Vous croyez-vous au-dessus des mortels pour considérer l'amour d'un roi comme une abomination."
"Quand cet amour se rapproche de la nécrophilie, oui !"protesta-t-elle "Et qui plus est quand vous dîtes aimer une femme qui n'était pas de votre race. Vous ne me connaissez pas. Je ne vous connais pas et je ne suis personne. Nous ne saurions nous aimer."
"Me laisseriez-vous seulement ma chance ?"
Aurore le regarda avec froideur. Son coeur n'était plus. Elle avait beau le regarder et l'écouter, elle ne ressentait rien: ni affection, ni déplaisir. Peut-être un peu de respect pour le roi. Ce fut une impression de vertige immense et glacé qui s'empara d'elle devant ce constat: elle ne craignait pas la mort, elle ne pouvait rien ressentir, ni affection, ni haine.
"Je...je ne connais rien de ce qu'on appelle...sentiments et je suis incapable de les ressentir. Erebor m'a permise de me souvenir de qui j'étais. Du mois...connais-je mon nom et ma lignée. Mais je n'arrive pas à regretter cette vie ou à pleurer la perte de mon frère. Je ne suis qu'une statue froide et insensible. Je ne peux vous laisser vous perdre pour une chimère. Je ne peux pas aimer. Je n'ai pas de coeur."répéta-t-elle
Thorin recula un instant. En disant ses mots, Aurore avait perdu tout aspect humain et son corps était redevenu de pierre. Thorin comprit ce qu'elle était vraiment: un monstre créé par la folie de son sang. Elle était la créature des Durin mais elle était aussi leur fin. Son grand-père avait condamné sa lignée en les séparant.
"Rendez-moi l'Arkenstone. Mettez fin à ma souffrance."lui demanda-t-elle
Thorin prit une brusque décision, folle. Il avait déjà perdu son coeur, que lui importait de perdre maintenant l'esprit ? Car l'esprit se déchire sous la souffrance du coeur.
"Non. L'Arkenstone est mon héritage!"déclara-t-il dans une colère froide.
Le visage d'Aurore se figea pendant un court instant qui sembla éternel. Elle le regarda avec une intensité qu'elle ne saurait lui offrir dans d'autres circonstances. Puis son regard se brouilla ainsi que ses traits. Elle disparut.
Sans un regard pour le monarque dément, Erebor marcha jusqu'à la muraille de pierre dans laquelle elle s'enfonça sans bruit, abandonnant Thorin à sa démence.
