Déesse ou pas, c'était vraiment une plaie, cette fille.

Pendant trois jours, Milo ne décoléra pas : la princesse l'avait convoqué au Palais, juste avant de s'envoler pour le Japon. Et pour quoi faire ? Lui demander – ordonner était plus juste – d'inviter cet éteignoir de Shaka à la petite sauterie projetée pour l'anniversaire d'Aiolia. Quelle corvée ! Shaka n'était vraiment pas la personne idéale pour ce genre d'événements. A ses yeux de fêtard invétéré, le chevalier de la Vierge cumulait tous les défauts : non seulement il était à peu près aussi muet qu'une carpe, mais en plus de cela, lorsqu'il lui arrivait par hasard de desserrer les lèvres, il se montrait aussi gai qu'un journal économique. Et pire que tout pour le Scorpion, il était sobre comme un chameau. Personne au Sanctuaire ne pouvait se vanter de l'avoir vu boire un jour autre chose que de l'eau. De l'eau !

Bref , pour résumer le personnage en deux mots : un emmerdeur … Avec lui, la soirée promettait d'être d'un ennui mortel.

Milo se trompait complètement dans ses pronostics, et lui-même ne tarda pas à s'en apercevoir. Sitôt arrivé, la Vierge se montra d'une sociabilité insoupçonnée jusqu'alors. Sa raideur et son manque d'expérience de la fiesta étaient perceptibles, mais il faisait un effort visible pour parler à tous et rire, même.

- Il lui arrive quoi ? Il a pris un coup de soleil ?, gloussa Milo à l'oreille de Mu.

Shaka, à quelques pas d'eux, semblait en grande conversation avec Chryséis qui buvait ses paroles.

- Arrête d'être si sévère avec lui, il n'est pas extraverti comme toi. Heureusement d'ailleurs. Des beaux parleurs dans ton genre, un seul suffit bien pour tout le Sanctuaire !, répliqua Mu avec une moue ironique.

A côté de lui, son inséparable ami Aldébaran se fendit d'un rire énorme, et flanqua dans le dos du chevalier du Scorpion une claque à lui décoller les poumons. Pour le coup, Milo, qui était en train de vider son verre, manqua de s'étouffer.

Seulement voilà : trois heures plus tard , le Bélier n'avait plus vraiment le même avis sur la question.

- Il faut faire quelque chose …, murmura Mu à l'intention d'Aldébaran. On ne peut pas le laisser continuer comme ça. Dieux du Ciel, il tient à peine debout !

Le Taureau jeta un regard en coin à l'opposé de la salle où se tenait Shaka. Celui-ci était en train de vider d'une main qui tremblait un énième verre, adossé au chambranle de la porte. Ses yeux étaient vagues et sans éclat, son teint livide malgré tout l'alcool ingurgité. Aldébaran était partagé entre la déception que lui causait le comportement d'ordinaire exemplaire de Shaka et l'inquiétude. Le chevalier de la Vierge était si peu habitué à boire qu'il risquait de basculer très vite vers un coma éthylique.

- J'y vais, dit Aldébaran à Mu.

Mais à sa grande surprise, celui-ci le retint par le bras.

- Non, attends.

Abdébaran fronça les sourcils en voyant Milo s'approcher de Shaka. De là où lui et le Bélier étaient, ils ne pouvaient entendre ce que le Scorpion disait, mais il semblait en colère. Ils le virent saisir le poignet de Shaka, et , le tordant suffisamment pour lui faire lâcher prise, lui arracher le verre des mains. Shaka n'opposa qu'une résistance de pure forme – il n'était pas de toute évidence en mesure de riposter. Milo déposa le verre sur une console près d'eux, et entraîna un Shaka vacillant dans une autre pièce. Après s'être assuré que personne n'avait prêté attention à la scène, Mu et Aldébaran les rejoignirent.

Shaka gisait à demi effondré sur une banquette, luttant pour garder les yeux ouverts, mais l'alcool l'entraînait par le fond, malgré Milo qui le secouait.

- Regardez-moi cet imbécile, s'exclama Milo hors de lui. A-t-on idée de boire autant !

Mu faillit lui répliquer qu'il pouvait citer pas mal d'occasions où lui avait bu bien davantage encore, mais il préféra se taire. Ce n'était vraiment pas le moment de jeter de l'huile sur le feu.

Il se pencha sur Shaka et l'examina. Ses pupilles étaient certes dilatées et ses réflexes amoindris, mais son état ne présentait pas de danger réel. Il n'échapperait sans doute pas à une superbe gueule de bois qui le dissuaderait peut-être de renouveler l'expérience, c'était tout le mal qu'il pouvait lui souhaiter.

- A part le coucher, on ne peut pas grand-chose pour lui. Je vais le ramener à son Temple, décréta Mu.

Milo soupira.

- Laisse, je m'en charge. Reste ici avec Aldébaran et amusez-vous.

- Tu es sûr ?

- Bah, soûl comme il est, ça m'étonnerait beaucoup que je n'en aie pas le dessus. Allez, viens, mon vieux ! Un petit effort !

Sur la grande esplanade devant le Palais, il faisait nettement moins chaud qu'à l'intérieur et Milo fit asseoir Shaka quelques instants, espérant que l'air frais lui ferait du bien et dissiperait quelque peu les brumes alcooliques qui embrouillaient son cerveau.

- Tu penses pouvoir marcher ?

Shaka hocha vaguement la tête sans ouvrir les yeux, ce qui n'avait aucun rapport avec une quelconque méditation, pour une fois.

- Eh bien, on n'est pas rendus …, fit Milo, peu convaincu.

Les premiers pas furent malaisés. Les jambes de Shaka se dérobaient à demi sous lui, si bien que Milo passa un de ses bras par dessus son épaule et le ceintura.

- Allez, fais un petit effort, sinon je vais être obligé de te hisser sur mon épaule comme un sac à patates, et alors là, ta réputation risque d'en prendre un sacré coup, déjà que tu as fait très fort ce soir !

Mais il devint rapidement évident que Shaka était incapable de descendre le grand escalier jusqu'à son temple.

- Ah, ce que tu ne m'auras pas fait faire ce soir …

Il le fit asseoir sur le muret qui délimitait le grand escalier, le tourna le dos, et , se glissant entre les cuisses de l'Indien, lui prit les jambes sous les genoux.

- Allez, sois gentil, passe tes bras autour de mon cou. Je n'ai pas envie de te traîner jusqu'à ton Temple comme un ours mort.

Shaka sembla trouver cette phrase d'une drôlerie irrésistible et se mit à glousser.

- Bon sang, tu tiens une de ces cuites !

Il parvint sans trop de mal à le hisser sur son dos, et entreprit la longue descente qui menait vers le Temple de la Vierge. Dans son cou, il sentait le souffle alcoolisé de Shaka, vraisemblablement à demi groggy. Enfin, c'était ce qu'il croyait, jusqu'à ce que, à peine dépassé le Temple du Capricorne, l'Indien ne se mette à marmonner des mots indistincts et ne commence à se débattre.

- Arrête, espèce de crétin, tu vas tomber !

- …. mal au cœur …, fut la réponse.

Milo le reposa précipitamment à terre, et Shaka se rua vers un buisson qui bordait l'escalier. Ses jambes plièrent sous lui avant de l'atteindre, et il s'effondra à genoux.

- Il ne manquait plus que ça … Ca va ?

Non, ça n'allait pas. Soulevé par la nausée, Shaka se plia en deux et vomit. Voyant qu'il chancelait dangereusement, Milo le soutint par les épaules pour l'empêcher de tomber et de souiller par la même occasion son sari et ses longs cheveux qui traînaient jusqu'à terre. Pendant plusieurs minutes, ils restèrent ainsi, la Vierge luttant pour reprendre ses esprits, et le Scorpion près de lui tel un ange gardien.

- Tu te sens mieux ?, demanda-t-il d'une voix inquiète.

Drôle de question, réfléchit-il après coup. Pourquoi donc se faisait-il du souci pour lui ? Shaka ne se serait sûrement pas donné la peine d'en faire autant, hautain et détaché des passions humaines comme il l'était.

- Bon, je crois qu'il ne faut pas envisager de te ramener chez toi dans cet état. Direction : mon Temple ! Tu dormiras sur le canapé !

Shaka ne protesta pas.

Milo n'était pas un novice en matière de gueule de bois, et connaissait donc la marche à suivre en cas d'abus avéré d'alcool : aussitôt arrivé dans son Temple, il emmena Shaka à la salle de bains, et entreprit de le déshabiller. Malgré les protestations confuses de Shaka, ce fut relativement facile, le sari ne comportant ni boutons ni épingles. Une fois les plis libérés de la ceinture, le tissu s'ouvrit comme une fleur, dévoilant le corps longiligne de la Vierge. Milo se dévêtit à son tour.

- Qu'est-ce que tu fais ?, balbutia Shaka.

- Tu me remercieras plus tard.

Il le fit se redresser, et le poussa sous la douche. Puis, saisissant le robinet, il l'ouvrit en grand. Shaka tenta de crier, mais le choc thermique le tétanisa, et il n'émit qu'un misérable glapissement. Quant à Milo, même s'il s'y attendait , il ne put s'empêcher de serrer les dents . L'eau était-elle réellement glacée, ou alors était-ce le contraste avec la chaleur du dehors qui donnait cette impression ?

- Hep, reste donc là !

Il retint Shaka qui tentait de fuir.

- Cinq minutes, et après je te promets de te laisser tranquille.

Il se débattit, et Milo le ceintura pour le maîtriser. L'Indien était trop confus pour opposer une réelle résistance, et après plusieurs tentatives infructueuses, se calma. L'eau se déversait en une lourde pluie sur eux, noyant la longue chevelure blonde et la plaquant en longues mèches lisses sur son corps. Vidé de ses forces, il avait fermé les yeux, et Milo le sentit qui grelottait contre lui. Jamais il ne lui avait paru si vulnérable et fragile. Et étrange sensation, son corps nu contre le sien ….

- Drôle de soirée, marmonna Milo. Si on m'avait dit que je finirais sous la douche avec celui-là … !

Il le soutint pour l'aider à sortir de la douche et l'enveloppa d'un peignoir, puis le fit passer dans le salon et s'asseoir sur un pouf. Shaka resta immobile, tête baissée, mais il semblait maîtriser son équilibre à présent. Toute brutale qu'elle était, la douche froide paraissait lui avoir fait le plus grand bien.

Milo retourna à la salle de bains le temps de se nouer un drap de bain autour de la taille et en revint avec une brosse et un sèche-cheveux.

- Occupons-nous tout de suite de cette tignasse, sinon ça sera indémêlable demain matin !

Il avait vu bien des fois Shaka prendre un bain aux thermes en même temps que lui, et savait quel soin scrupuleux il prenait de sa magnifique chevelure. Ce ne fut pas une mince affaire d'en venir à bout, mais il y parvint. Il posa le sèche-cheveux et la brosse sur la table basse et recula de deux pas pour juger du résultat de ses efforts.

- Te voilà beau comme un dieu, commenta Milo en rigolant.

Shaka leva sur lui un regard troublé.

- Je te plais ?

Qu'est-ce que tu veux dire ?, demanda Milo en fronçant les sourcils.

Shaka se leva, et , sous les yeux incrédules de Milo, fit glisser le peignoir qui le vêtait. Complètement nu, il resta une seconde immobile, comme s'il se demandait ce qu'il allait faire, puis se dirigea vers le canapé où il s'allongea avec sa grâce habituelle.

- Viens, fit-il seulement d'une petite voix méconnaissable.

Milo ne pouvait en croire ses yeux : le divin , le hautain Shaka, qui s'offrait à lui, lascivement installé sur son canapé, yeux clos, sa tête renversée en arrière dévoilant une gorge délicate. Son regard suivit les courbes de son corps, d'une finesse et d'une perfection incroyables. Peu de personnes dans le monde, hommes ou femmes, devaient posséder une telle beauté. Emu malgré lui, Milo ravala avec difficulté sa salive. Shaka n'attendait tout de même pas de lui que …

- Bon, eh bien c'était ainsi, il allait en avoir le cœur net !

Il s'approcha du bel éphèbe, qui gardait les paupières baissées sur son regard azur. La respiration de l'Indien était fébrile, et ses longs cils tremblaient un peu. Pourtant, quand Milo s'agenouilla près de lui et écarta d'un doigt délicat une mèche d'or qui serpentait sur sa poitrine, il ne bougea pas. Pas plus qu'il ne le fit quand la main de Milo partit à la découverte de son corps. Mais lorsqu'il approcha de son entrejambe, il le sentit se tendre comme un arc, et, à l'affût du moindre signe, le vit qui serrait les dents. Il avait largement assez d'expérience pour savoir ce que cela voulait dire : Shaka, lui, n'en avait aucune, et ses caresses n'éveillaient aucun plaisir en lui. Seulement de la peur, lui qui n'avait peur de rien, pas même de l'enfer…

Il se releva, ramassa le peignoir abandonné sur le sol, et en couvrit Shaka.

- Il vaudrait mieux que tu rentres chez toi , lui dit-il doucement.

Shaka ouvrit les yeux, et ses lèvres se tordirent en un pli amer.

- Tu ne veux pas de moi ?

- Non.

- Et pourquoi ?

- Tu préfères qu'on appelle ça un viol ou de la prostitution ?

La réaction de Shaka fut immédiate : il se redressa brusquement sur son séant, les yeux fous, avec l'intention de le gifler. Mais Milo fut plus rapide : esquivant le coup, il le lui retourna.

Shaka se figea, interdit, la main sur la joue, et ne répliqua pas. Soudain, il se replia sur lui-même, entourant ses genoux de ses bras, dissimulant son visage de ses longs cheveux.

Milo se mordit la lèvre. Il n'avait pas eu l'intention de frapper Shaka, ni maintenant ni jamais. Il avait agi par pur réflexe.

- Qu'est-ce qui te prend ?, hurla-t-il. Tu en es arrivé à brader ta virginité comme une vulgaire putain ! Tu as donc perdu toute dignité ?

Un sanglot étouffé lui parvint.

- Que faut-il que je fasse pour que tu me traites comme tout le monde, alors ? Hein ? Réponds-moi !

- Et toi, dis-moi : qu'est ce que tu cherches ce soir, à te couvrir de ridicule ?

Deux yeux étincelants de larmes le transpercèrent.

- Je voulais juste avoir, pour un soir, rien que pour un soir, une vie normale. C'est trop demander ?

- Et qu'est ce qui t'en empêche ?

Shaka eut le rire hystérique d'un homme au bout du gouffre. Milo se remémora plus tard avoir vraiment commencé à ouvrir les yeux à ce moment-là. Il ne reconnaissait plus celui qu'il avait en face de lui. Ou alors peut-être ne l'avait-il jamais réellement vu ? Le rideau qui avait obscurci sa vue pendant des années se déchirait brusquement.

- Crois-tu qu'à un moment quelconque dans ma vie, j'aie eu le moindre choix ?, cria presque Shaka. On a fait de moi Bouddha, je ne voulais être que Shaka. Toute ma vie, j'ai vécu la vie d'un autre, joué un rôle. Pour ne pas décevoir, parce qu'on attendait tant de moi, trop ! Et ce rôle, je le tiendrai pour l'éternité… Même la mort ne me libérera pas de la malédiction d'être la réincarnation d'un dieu ! Sais-tu seulement la chance que tu as ? Toi, au moins, tu as le choix de ton destin ! Moi, je ne l'ai jamais eu, et je ne l'aurai jamais ! Alors à quoi bon vivre ?

Sa voix s'étrangla, les nerfs à bout. Des sanglots secs le saisirent, et il se recroquevilla comme une feuille morte à l'abri de la lourde nappe d'or de ses cheveux.

Milo, désemparé, resta un long moment sans pouvoir rien répondre, la gorge nouée. Ce n'était pas de la gêne, c'est bien au delà. Quelque chose d'indéfinissable, entre la révolte et l'amertume. Et surtout un profond dégoût de lui-même. Pendant toutes ces années, il avait dénigré Shaka, s'était moqué de lui au su et au vu de tout le monde, inconscient du mal qu'il lui faisait ! La tête lui tournait, il ferma les yeux.

- Oh Athéna, comment ai-je pu être si aveugle ?, murmura-t-il.

Derrière ses paupières closes lui parvenait le bruit des sanglots de Shaka. Il aurait voulu rester ainsi, à l'abri de cette détresse qu'il n'avait même pas soupçonnée, bien au chaud dans ses certitudes, et continuer à ignorer la solitude et la souffrance de celui qui était pourtant son frère d'armes depuis plus de dix ans. Il ne le put pas. Il s'agenouilla près de lui, reprit le peignoir et en couvrit les épaules de la Vierge. Sans même qu'il s'en rende compte, sa main se posa sur la soie blonde de ses cheveux , s'imprégnant de sa douceur et de sa chaleur, glissa sur une épaule. Instinctivement, il le ramena contre sa poitrine, en lui murmurant des mots d'apaisement.

- Je suis tellement désolé , Shaka, si tu savais. Tout ce mal que je t'ai fait, puisses-tu me le pardonner un jour …. mais je ne le mérite pas !

Il le berça contre lui comme un enfant, jusqu'à ce que les sanglots qui secouaient Shaka s'apaisent. A aucun moment, il ne chercha à échapper à son étreinte. Son corps se relâcha petit à petit. Sa tête reposait sur son épaule, et Milo sentait la chaleur de son souffle sur sa peau.

- Dors, mon pauvre Shaka. Je voudrais tant pouvoir réparer mes erreurs … Je ne peux pas échanger mon destin avec le tien, mais je serai toujours là quand tu auras besoin de moi. Plus jamais tu ne seras seul, je te le promets …

Il le sentit qui bougeait un peu contre lui.

Cette nuit-là, pour la première fois de sa vie, Shaka s'endormit avec un sourire sur les lèvres.

FIN

Deux fics bouclées en peu de temps, ohohoh, ça ne me ressemble pas. Par contre, un truc dans lequel je persévère, c'est que j'aime vos reviews, alors ne vous gênez pas ! merci d'avanxe et à bientôt sur mes autres fics ...