Vacillent les frondaisons
Freyja traversait Clayra pour rejoindre l'entrée de la ville, son front de rongeur plissé en une mimique soucieuse. Quelque chose la tracassait, elle craignait un traquenard sans pouvoir deviner sa nature. Autour d'elle, sur son chemin, les habitants et les réfugiés étaient tous très inquiets. Ils discutaient à voix basse, comme s'ils craignaient d'attirer l'attention d'un ennemi invisible, et se demandaient eux aussi par quel maléfice la barrière de vent avait disparu. Quelques-uns, plus naïfs que les autres, parlaient d'aller voir le grand prêtre pour le supplier de la réactiver, sans se rendre compte que si le vieux rat l'avait pu, il l'aurait fait depuis longtemps.
Finalement, Freyja atteignit l'entrée de la ville et attendit là quelques minutes. Il ne fallut pas plus longtemps pour que ses trois compagnons la rejoignent.
— On a tous décidé de venir avec toi ! s'exclama Djidane. J'ai eu juste un peu de mal à trouver Bibi.
— Je cherchais Puck, expliqua celui-ci. Mais il n'est nulle part, comme s'il avait quitté la ville…
— C'est un vilain garçon, miam, remarqua Kweena. Beaucoup moins gentil que Bibi.
— Allons-y, dépêchons-nous, exhorta Djidane en partant devant.
Elle se mit en route à leur suite, fermant la marche. Sûrement, même si elle avait échoué à sauver Bloumécia, Freyja allait s'efforcer de protéger Clayra, ne serait-ce que pour faire honneur à l'amitié de ces trois-là.
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Les quatre compagnons progressèrent rapidement le long du tronc devenu plus calme. Le chemin leur sembla plus aisé, à la fois parce que le vent de travers avait disparu, parce qu'ils avaient déjà emprunté ces passages, et parce qu'il était toujours plus facile de descendre que de monter. Néanmoins, ils devaient prendre garde à ne pas glisser. Le sol restait traître et le sable omniprésent.
Au bout d'un moment, ils tombèrent nez à nez avec les première forces ennemies. Trois amazones les attaquèrent au détour d'une caverne de l'arbre. Trois courageuses jeunes femmes, habiles à l'épée, déterminées à en découdre et absolument pas de taille à affronter Djidane et ses amis. Le jeune homme fit virevolter ses dagues au milieu du groupe pendant que Freyja bondissait sur l'une d'entre elles et la transperçait de part en part. En quelques secondes, ce fut fini, et ils poursuivirent leur chemin.
Plus loin, ils aperçurent deux autres adversaires qui avançaient le long d'un gros affleurement du tronc un peu plus bas. Intraitable, la rate se laissa tomber devant eux et, en deux coups de sa lance, elle leur fit perdre l'équilibre. Les infortunées basculèrent dans un grand hurlement et allèrent s'écraser hors de vue. Quand elle releva la tête, elle constata que ses amis avaient engagé le combat contre deux nouvelles adversaires. Elle prit appui et bondit pour les rejoindre, mais le temps qu'elle arrive à leur niveau, ils en avaient déjà vaincu une et l'autre partait en courant dans la direction opposée. Djidane commença à la poursuivre, mais Freyja l'arrêta d'un geste.
— Un instant, Djidane.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Je te ferais remarquer qu'elle ne t'aurait pas épargnée, elle.
— Ce n'est pas ça. Ces soldats d'Alexandrie qui montent par groupes de deux ou trois le long du tronc, ne trouves-tu pas qu'ils sont beaucoup trop peu nombreux pour constituer une véritable attaque ?
— Je suis d'accord, répondit-il, mais on ne va pas s'en plaindre, si ?
La rate plissait les yeux, troublée.
— Tu as peur que cette amazone cherche à nous attirer dans un piège ? poursuivit Djidane. Elles n'auraient pas eu le temps d'en préparer un, elles ne connaissent même pas le terrain !
Elle secoua la tête.
— Non, il y a autre chose. Quelques soldats à peine qui montent par ici, ça ressemble… à une diversion.
— Une diversion pour quoi ? Tu penses qu'ils attaquent le sommet ?
— Ils ont des aéronefs, ils pourraient essayer de faire débarquer leur armée directement dans la ville.
Djidane jura. Après tout, cette théorie était plausible.
— Il faut se décider. On reste là ou on remonte ?
À cet instant, des bruits de pas précipités retentirent derrière eux. Ils se retournèrent, prêts à faire face, quand ils virent le prince Puck qui arrivait sur eux en courant à toute vitesse. Il s'arrêta devant eux et prit à peine une seconde pour reprendre son souffle.
— Votre Altesse ? Que se passe-t-il ?
— C'est terrible ! haleta Puck. La ville est attaquée ! Il faut remonter tout de suite !
— Je le craignais, gronda Freyja en se remettant en route dans l'autre sens. Ils attaquent depuis un aéronef, je suppose ?
— Non, Freyja, répondit le jeune rat. Les mages noirs apparaissent de nulle part dans la ville. On dirait qu'ils peuvent se téléporter !
— Damnation !
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La cité de Clayra était en effet le siège d'un sinistre phénomène magique. De toute part, des boules d'énergie tombaient du ciel. Les premières à apparaître avaient amusé les enfants, qui les avaient prises pour des bulles de savon, jusqu'à ce que des sorciers aux chapeaux pointus se matérialisent à l'intérieur. Alors, tout le monde avait crié et s'était enfui. Hélas, il en arrivait de partout. Une importante troupe de mages noirs rôdait désormais dans le centre-ville, faisant refluer des groupes d'habitants apeurés. Quelques soldats tâchaient de les protéger, mais ils avaient affaire à très forte partie. Les ennemis étaient sans âme, impitoyables, et leur magie balayait tout sur son passage.
S'interposant entre une prêtresse des feuilles et son agresseur, le soldat Dan s'avança sur un mage noir.
— Comment osez-vous ! Monstre !
Le mage brandit son bâton, d'où fusa une sphère de feu qui alla exploser sur le rat, le consumant sur le coup.
— Tuer ! hurlait le mage.
Partout dans la ville, c'était la seule parole que les assaillants prononçaient. Plus loin, d'autres mages se débarrassèrent d'un groupe d'oracles dans un grand brasier. Les faibles forces blouméciennes sur place paraissaient ridicules en comparaison.
Quand le groupe mené par Freyja atteignit enfin l'entrée de la cité, celle-ci était déjà la proie des flammes par endroits. Deux prêtresses dévalaient vers eux en courant pour sauver leurs vies.
— Aidez-nous ! criait l'une.
— La ville est pleine de monstres ! ajoutait l'autre.
— Il y en a beaucoup ? demanda Freyja qui n'avait pas une idée précise de l'ampleur de l'attaque.
— Il en arrive sans arrêt !
Comme pour démontrer ce que disait la rate, un bulle de magie descendit juste derrière elle et se transforma en mage noir qui leva les bras pour lancer un sort. Les deux prêtresses repartirent, affolées, vers le tronc. Elles supposaient, peut-être à raison, qu'elles y courraient un moindre danger.
La boule de feu envoyée par le mage alla se perdre plus loin, et Bibi incanta à son tour, prêt à vaincre le mal par le mal. L'adversaire se recroquevilla pour encaisser avec le moins de dommage possible l'attaque quand il reçut un terrible éclair sur la tête : il ne s'était pas attendu à un sort de foudre, et il ne s'en releva pas.
— Dans tes dents ! exulta Bibi.
— Bien joué, Bibi, encouragea Puck qui suivait.
Le mage adverse avait à peine touché le sol que Djidane repartait vers le cœur de la cité, prêt à tout pour sauver le maximum de personnes possibles. Cependant, un grand cri derrière lui l'arrêta : les deux prêtresse refluaient vers eux, poursuivies par un groupe d'amazones. Le brigand comprit alors que l'armée régulière d'Alexandrie servait en réalité à couper toute retraite aux habitants. Branet ne voulait pas seulement conquérir le royaume des rats, elle voulait les exterminer jusqu'au dernier.
Les deux rates se cachèrent derrière Freyja qui engagea les hostilités. Furieuse, elle abattit une pluie de coups sur ses adversaires, sans se préoccuper des autres qui combattaient à ses côtés.
— Elle est en transe ! cria Djidane.
Le jeune homme avait remarqué que son amie brillait d'un puissant halo doré, phénomène qu'il avait déjà constaté plusieurs fois sur d'autres personnes. Sa colère se déversait sans relâche, sa lance volait si vite qu'on ne pouvait presque plus la voir. Elle vainquit ainsi sans coup férir un premier groupe d'adversaires, puis un deuxième. Lors d'un troisième affrontement, une amazone l'atteignit au flanc avant de recevoir la même blessure au centuple. La rage de la rate la rendait encore plus redoutable, mais en face, il en arrivait encore.
À ce moment, elle poussa une grande plainte et tomba à genoux, la puissance de sa transe soudain épuisée. Quand elle releva les yeux, elle constata que d'autres amazones affluaient vers elle.
— Il faut remonter ! cria Djidane qui menait la route dans l'escalier.
De son côté, il avait facilement vaincu un autre mage noir en le faisant basculer par-dessus la rambarde de l'escalier et, au-delà, la voie semblait relativement libre. La rate se releva prestement, malgré la sensation de vide qui accompagnait toujours la fin de la transe, et accompagna Bibi, Kweena, Puck et les habitants à la suite du jeune malandrin.
Dans une place un peu plus haut, ils croisèrent encore deux autres prêtres qui descendaient vers eux, paniqués.
— D'autres soldats montent par ici ! les prévint-il. Et de votre côté ?
Les rats faisaient peine à voir. Leurs toges autrefois impeccables étaient déchirées par endroits et les poils gris de leurs visages étaient roussis par les sortilèges des mages noirs.
— Les Blouméciens ripostent, mais les démons arrivent de partout !
— Nous avons fui, nous ne pouvions pas lutter.
— Damnés Alexandriens ! pesta le jeune homme.
Il se trouvait face à un dilemme. Il ne pouvait pas descendre, et remonter ramènerait les habitants qui le suivaient vers une zone dangereuse de combat. Il voulait à tout prix sauver ces gens.
— Par ici ! lança-t-il en s'engageant sur une branche latérale.
Il savait que par cette décision, il prenait le parti de préserver des survivants parmi ces populations pacifiques qui n'avaient rien demandé à personne, plutôt que de tenter de gagner la bataille. Seulement, il doutait qu'elle puisse être gagnée, de toute manière.
Le groupe reflua ainsi sur son ordre vers le quartier où se trouvait l'auberge. Le bâtiment se consumait lentement suite à un assaut précédent. Deux mages noirs isolés firent les frais de la colère des combattants qui continuaient à progresser en emmenant leurs protégés avec eux. Une femelle bloumécienne et ses deux enfants sortirent alors de derrière un pan de mur où ils s'étaient cachés : la famille du soldat Dan.
— Vous n'avez pas vu mon mari ?
Djidane secoua la tête. Il ne l'avait pas croisé depuis le début de la bataille.
— Il est peut-être plus haut, avança-t-il. Les soldats affrontent une armée de mages noirs.
— Maman ! geignit un des enfants. J'ai peur !
L'autre pleurait à chaudes larmes.
— Je veux mon papa !
Deux autres mages noirs descendirent du ciel non loin. Freyja et Kweena firent écran entre eux et les fuyards pendant que Djidane les menait par une autre rue à gauche. Bibi, un peu en arrière, se concentra et lança un nouveau sort de foudre, bien plus puissant et à même de frapper tous ses adversaires d'un coup.
— Reculez ! cria-t-il au dernier moment à ses deux compagnons.
La rate et le kwe s'écartèrent juste à temps pour éviter la pluie d'éclairs qui s'abattit sur la place, foudroyant tous ceux qui s'y trouvaient.
— Merci, miam, lança Kweena en le dépassant et en courant à la suite de Djidane.
Freyja dut aider le mage noir à repartir car celui-ci semblait un peu entamé. Le sortilège qu'il avait utilisé, plus puissant, était aussi plus gourmand en énergie. Elle-même, cela dit, ne se sentait pas au mieux, car la blessure qu'elle avait reçue continuait de saigner. Cependant, elle n'avait pas le temps de s'arrêter pour se soigner : déjà des amazones se rapprochaient derrière eux. Ils coururent à toute vitesse sur les sentiers de la ville mais les enfants, surtout, les ralentissaient. Sans solution, Djidane demanda aux rats de poursuivre sur un pont un peu plus loin, puis se retourna pour faire front.
Les soldates chargèrent, plus nombreuses. Le brigand para un premier coup, terrassa son adversaire immédiate, puis vint au secours de Kweena qui commençait à fatiguer lui aussi. Pendant ce temps, Freyja sentait bien qu'elle ne pourrait plus tenir en combat à la régulière et se projeta par bonds sur ses ennemis, lance en avant, avant qu'ils n'arrivent au corps à corps. Elle grimaçait de plus belle à chaque fois qu'elle atterrissait, à cause du coup qu'elle avait reçu et qui la meurtrissait, mais réussissait à tenir bon. Enfin, après un combat plus difficile, elles furent toutes vaincues.
— On ne va pas pouvoir tenir éternellement, lâcha sombrement Djidane.
Il traduisait là le sentiment général. Les quatre compagnons se remirent en route, traversant le pont à la suite de leurs protégés, pour les retrouver de l'autre côté dans un endroit un peu isolé. Djidane reconnut le belvédère et vit que les enfants s'étaient caché dedans, aplatis au sol sous les bancs de bois.
— On est en sécurité, maintenant ? demanda l'un d'eux en le voyant s'avancer.
Une réponse franche aurait été « ça m'étonnerait », mais le jeune homme se contenta de lui adresser un sourire peiné.
— Clairement pas, maugréa Puck, moins diplomate.
— Cet endroit est beau, il me manquera, ajouta une prêtresse sur un ton morbide.
Djidane leva les yeux. Un peu plus haut, la cathédrale dominait le paysage, et aucun bruit de combat ne semblait venir de là-bas.
— C'est vrai que cette ville est belle, répondit-il finalement. Et vous êtes tous si… paisibles. Je trouve ça formidable. C'est pour ça que je vais vous protéger.
Il tendit un bras vers le sommet.
— Si on réussit à atteindre l'intérieur de votre temple, alors on pourra peut-être vous défendre. En y mettant tout notre courage, on doit pouvoir y arriver !
Des cris retentissaient derrière eux, qui les incitèrent à le suivre. Ils grimpèrent donc un dernier escalier pour déboucher sur l'esplanade de la cathédrale, étrangement silencieuse. Sa façade intacte ne semblait pas encore avoir souffert de combats destructeurs. Le groupe ralentit alors le pas et avança avec circonspection.
— Où est le grand prêtre ? demanda un oracle.
— Et le roi de Bloumécia ? ajouta un autre.
— Où est papa ? gémit un enfant.
— Je ne sais pas, répondit Djidane. Ils sont peut-être tous à l'intérieur. Dépêchez-vous !
Les réfugiés se remit à courir vers l'entrée, mais à ce moment-là, des mages noirs se matérialisèrent devant eux, leur bloquant le passage. Ils se retournèrent, désespérés, mais virent d'autres groupes arriver par les différentes issues. Ils se retrouvaient encerclés, et à cet instant, Djidane sut qu'il ne serait pas assez rapide pour sauver tout le monde.
Il se prépara à bondir en désespoir de cause sur les assaillants qui s'approchaient lentement quand une voix retentit au-dessus de lui.
— Suppôts du mal, vous êtes allés trop loin ! clamait-elle.
Djidane leva les yeux et vit un rat de haute stature posté au sommet du grand temple. Il portait une hallebarde d'une taille impressionnante et une livrée dorée.
— Ma lance purgera cette terre de votre menace ! Par la force de ma lame, vous tomberez comme des feuilles dans le vent.
Djidane baissa à nouveau les yeux et constata que les mages noirs regardaient l'étrange nouveau-venu, ce qui laissait au moins du répit à ses protégés. De plus, un renfort supplémentaire ne serait pas de refus, même si de là à dire que le rat allait à lui tout seul les vaincre, il fallait être bien présomp…
Au moment où cette pensée traversait l'esprit du jeune homme, le chevalier inconnu se posa non loin. Il anéantit en une seconde un premier groupe de mages noirs d'un ample coup de son arme d'hast, bondit si vite sur le suivant que l'on pouvait à peine le distinguer, terrassa ses nouveaux adversaires avant de se tourner vers le dernier groupe qui subit le même sort. Cela s'était passé si vite que Djidane en était estomaqué.
— Fuyez à l'intérieur, vite ! intima le guerrier.
Il observa que plus aucun adversaire ne s'approchait des réfugiés et recula vers eux, les sens toujours en alerte. Ils pénétrèrent dans le bâtiment ensemble, le rat fermant la marche.
— Toi, on peut dire qu'on te doit une fière chandelle, lança Djidane avant de pénétrer dans le bâtiment.
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Un bon nombre de rats avaient trouvé refuge au fond du grand temple, dans la salle de la harpe brisée, aux côtés du roi et du grand prêtre eux aussi sains et saufs. Le chevalier finit par les rejoindre après avoir guetté quelques instants et referma la lourde porte derrière lui. Djidane l'observa plus attentivement. Il avait le poil très pâle et l'œil un peu fou. À ce moment, Freyja s'approcha de lui. Elle pleurait doucement.
— Maître Fratley, vous m'avez tellement manqué ! sanglotait-elle.
Djidane hocha lentement la tête. Il comprenait enfin de qui il s'agissait : le légendaire capitaine des chevaliers-dragons, l'un des guerriers les plus habiles du continent et l'amour perdu de son amie.
— Je vous ai cherché pendant toutes ces années, poursuivit Freyja. Où étiez-vous ? J'ai parcouru le monde entier après vous, des plus hautes montagnes au plus profondes vallées. J'ai entendu tant de rumeurs, de vos victoires, de vos défaites et même… de votre mort. C'était insupportable !
— Freyja... commença Puck.
— Freyja, dites-vous ? intervint Fratley. Je crois que c'est la première fois que nous nous rencontrons.
Freyja écarquilla les yeux, abasourdie.
— Que dites-vous !?
— Je suis désolé, mais je n'ai aucun souvenir de vous.
— Enfin ! C'est moi ! Freyja de Bloumécia !
Djidane intervint.
— C'est pas sérieux ! s'énerva-t-il. Tu peux pas avoir oublié ta… ton amie de cœur !
Il avait failli dire « petite copine » mais s'était ravisé à temps. Le chevalier s'était retourné, embarrassé.
— Eh ! Dis quelque chose, au moins !
Freyja lui lança un regard peiné.
— Djidane, calme-toi.
— Quoi ? Tu l'as cherché pendant des années, et maintenant il est là devant toi, et…
Incapable de finir sa phrase, il se remémora toutes ces fois où il avait discuté avec la rate, toutes ces soirées à l'écouter ressasser la perte de son grand amour, à la consoler, à lui prêter une épaule compatissante, à sécher ses larmes, à lui assurer qu'elle le retrouverait un jour. D'une certaine manière, il prenait le trou de mémoire de Fratley comme un affront personnel.
Le roi de Bloumécia s'avança à son tour.
— Fratley, mon ami, vous souvenez-vous de moi ?
Le chevalier secoua à nouveau la tête.
— Je ne me souviens de rien. Rien du tout…
— C'est impossible ! Si vous prétendez cela, laissez-moi vous poser cette question : Comment vos pas ont-ils pu vous mener ici, aujourd'hui, alors que votre peuple avait besoin de vous ? N'est-ce pas pour venir au secours de vos frères ?
Fratley se gratta un instant la tête.
— En fait… commença-t-il.
— En fait, je vais vous expliquer, coupa Puck.
Le roi glapit de surprise. Il ne s'était pas rendu compte que son fils était dans la pièce.
— J'ai croisé Fratley pendant mes voyages, continua le jeune rat. Il ne savait plus qui j'étais, ni même qui il était. Mais quand on a entendu que Bloumécia était attaqué, il s'est souvenu de quelque chose, comme si son instinct de chevalier-dragon l'appelait.
— Chevalier-dragon… répéta Fratley. Oui, je sais que j'en suis un. Cependant, je ne me souviens de rien de plus. Je suis désolé.
Freyja, tête basse, tentait de contenir son chagrin et sa frustration.
— Je dois y aller, poursuivit Fratley. Il reste de nombreux ennemis au-dehors qui vont tâter de ma lame.
Il sourit, sa moustache frémit d'excitation en pressentant un nouveau combat.
— Restez en sécurité ici, je reviens.
Il bondit alors jusqu'à l'entrée du temple et disparut.
— Freyja, lança Djidane, tu vas pas le suivre ?
Elle se tourna vers lui et secoua tristement la tête.
— Non… Je vais simplement me contenter d'être heureuse qu'il soit encore en vie. Essayer, du moins.
Puck lui tapota le bras en un geste de compassion.
— Tu sais, Freyja, je savais que tu serais pas prête à cette nouvelle, mais on devait venir quand même.
— Je n'avais pas besoin de tant de gants de votre part, Altesse, répliqua-t-elle un peu raidement.
Puck piétina le sol, un peu mal à l'aise. Djidane s'approcha.
— Est-ce que ça va aller, Freyja ? demanda-t-il.
La rate poussa un gloussement dépourvu de joie.
— Quelle ironie... Celui dont j'ai rêvé sans arrêt depuis tant d'années ne sait même pas que j'existe.
Elle se tourna vers l'entrée du temple, le regard déterminé et les larmes séchées.
— Viens, Djidane ! Fratley a raison, l'ennemi est toujours à nos portes. Nous devons regrouper nos forces valides et l'affronter.
Elle avait raison, bien entendu. Djidane préférait la voir ainsi, même s'il savait que sa peine était toujours présente, quelque part au fond d'elle.
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Ils se dirigèrent ensemble vers l'entrée de la pièce où les réfugiés s'étaient rassemblés. Bibi aidait les quelques soldats Blouméciens survivants à les organiser, pendant que Kweena mettait à profit ses nouveaux pouvoirs pour tenter de guérir ceux qui en avaient le plus besoin. Les soldats n'allaient pas fort, en particulier moralement. Djidane commença à discuter avec eux pour savoir s'ils se sentaient prêt à tenter un nouvel assaut à travers les lignes ennemies.
À ce moment, un couinement de terreur retentit au fond de la salle. Djidane se retourna et vit le grand prêtre, non loin d'un balcon. L'infâme Beatrix se trouvait derrière lui, avait glissé une dague sous sa gorge et s'en servait comme d'un bouclier au cas où on l'attaque.
— Pitié ! glapit le prêtre.
— Comment a-t-elle fait pour rentrer ? demanda Djidane à Freyja.
— Je dirais qu'elle s'est téléportée sur le balcon. Nous ne sommes pas aussi en sécurité ici qu'il n'y paraît.
Djidane observa la générale ennemie qui, à première vue, ne souhaitait pas les attaquer. Elle se déplaça lentement, prenant bien soin de garder le corps du prêtre en protection, jusqu'à la harpe aux cordes brisées. Elle leva alors son bras libre vers la pierre précieuse qui ornait le faîte de l'instrument.
— Rongeurs pathétiques ! ricana-t-elle. Incapables de comprendre le vrai pouvoir de ce joyau !
Elle arracha d'un geste la pierre à son présentoir.
— Notre pierre sacrée ! crièrent des prêtres en plein désarroi.
Toujours protégée par son otage, Beatrix traversa la pièce jusqu'à l'entrée. Arrivée à la porte, elle s'immobilisa et lorgna l'assemblée qui n'attendait qu'une occasion pour lui sauter dessus.
— Maintenant que j'ai la gemme, je n'ai plus rien à faire dans cette ville, annonça-t-elle.
Elle poussa violemment le prêtre vers l'avant et sortit du bâtiment au pas de course. Sans hésiter, Djidane et ses compagnons se ruèrent au-dehors à sa poursuite. Quand ils franchirent à leur tour le seuil, Beatrix attendait au milieu du parvis du temple.
— Tu crois que tu pourras t'enfuir comme ça ? brailla Djidane.
Beatrix éclata de rire.
— M'enfuir ? Vous avez la mémoire courte. La défaite que vous avez subie à Bloumécia ne vous a donc pas assez marqués ?
— Tu vas regretter de ne pas nous avoir achevés ! répliqua Freyja d'une voix forte.
Bibi et Kweena s'avancèrent pour bien montrer que cette fois-ci, ils seraient là pour aider leurs amis.
— Si ça peut vous faire plaisir, lança la générale, laissez-moi anéantir vos illusions.
Elle dégaina son épée longue, effilée, et la brandit devant elle. Ils chargèrent tous, mis à part Bibi qui se mit à incanter. Et leurs illusions, en effet, furent vite brisées.
Quand la foudre tomba sur elle, Beatrix l'encaissa presque sans broncher, comme si elle disposait d'une quelconque protection en amenuisant fortement les effets. Quand Djidane, le plus rapide, fondit sur elle, elle esquiva sans peine les coups et lui transperça l'épaule d'un coup rapide et meurtrier. Quand Kweena arriva sur elle camouflé par son invisibilité, elle frappa sans hésiter, comme si elle avait su exactement où le kwe se trouvait. Freyja se projeta alors sur elle d'un bond dont elle avait le secret, mais elle esquiva d'un pas et abattit sa lame à l'endroit précis de l'atterrissage. Bibi resté seul valide face à elle, elle ramena son épée en arrière pour fondre dans sa direction et le trancher en deux.
Elle s'interrompit cependant en voyant un mage noir de son armée courir dans sa direction. Elle baissa alors sa lame, au grand étonnement de Bibi.
— Bon, fini de jouer… J'ai ce que je cherchais, je m'en vais.
Elle se tourna vers la ville en contrebas et appela d'une voix forte :
— Mages noirs ! Notre tâche ici est terminée ! Commencez immédiatement la retraite !
Comme induite par cette parole, une sphère d'énergie apparut alors devant le sorcier qui entra dedans et disparut. Beatrix lui emboîta le pas, pénétra à son tour dans le halo magique et quitta ainsi la ville, emportée vers le ciel par le sort de téléportation.
Bibi se précipita vers ses amis vaincus et à terre. De tous, Kweena semblait le plus gravement touché. Il respirait à peine et son invisibilité s'était dissipée, signe qu'il n'avait même plus la force de la maintenir active. À côté, Djidane hurlait de douleur tandis que Freyja souffrait plus en silence. Le jeune brigand attrapa ses potions de guérison – il avait heureusement pu en récupérer dans la ville –, en lança une à Freyja qui s'en saisit au vol, et en avala une lui-même. Il se leva ensuite et vint voir comment se portait le kwe. Il se pencha vers lui, contrôla sa respiration et esquissa une grimace.
— Il va falloir d'abord le ranimer avant de le soigner, diagnostiqua-t-il. Il va avoir besoin de ça.
Il sortit alors de sa besace une grande plume écarlate, provenant de la queue d'un phénix et dont la magie était capable d'empêcher quelqu'un de mourir. Sur le thorax perforé de son ami, il déposa l'objet qui se désagrégea sur la plaie afin de produire son miracle.
— Il va aller bien ? demanda Bibi d'une voix inquiète.
Djidane regarda à nouveau la poitrine du kwe et parut plus satisfait.
— Il devrait s'en remettre. Le pouvoir du phénix l'a stabilisé. Maintenant, il faut le soigner.
Il sortit une nouvelle potion de sa besace, dévissa le bouchon et fit couler le liquide dans la gorge du gastronome. Ce dernier ne tarda pas à tousser, un peu ragaillardi par la force de la potion enchantée. Il ouvrit les yeux et commença à se redresser, encore faible cependant. À ce moment, Freyja poussa un grand cri.
— Attention !
Un groupe de mages noirs déboulait sur l'esplanade et avançait vers eux. Djidane se mit en garde et Bibi empoigna de nouveau son bâton. Cependant, ils constatèrent bien vite que les sorciers ne venaient pas les affronter, car une nouvelle sphère de téléportation apparut devant le premier d'entre eux. Comme précédemment, l'être pénétra à l'intérieur pour quitter les lieux et sans doute retourner auprès de ses commandants. Djidane prit alors sa décision en un éclair : après tout, les Alexandriens repartaient et Kweena était hors de danger. Il se précipita donc derrière le fuyard.
— Vite ! s'exclama-t-il. Il faut les suivre !
Il atteignit la sphère au moment où elle s'estompait et partit avec, comme l'avait fait Beatrix un peu plus tôt.
Freyja comprit en un instant que son ami avait raison et se prépara à son tour à partir.
— C'est notre chance. Bibi, tu pourrais bien obtenir les réponses à toutes tes questions en venant avec nous. Viens ! Montre-nous ton courage !
La rate atteignit le sortilège qui était apparu devant le mage suivant et disparut à son tour. Bibi hésita une seconde en regardant Kweena qui lui adressa un sourire d'excuse.
— J'ai le vertige, miam...
Une manière de lui dire qu'il ne le suivrait pas mais que ça n'avait aucune importance. Bibi décida alors, à la suite de ses compagnons, de tenter l'inconnu. Il sauta à son tour dans un halo magique juste avant que celui-ci ne disparaisse et quitta la surface de Clayra, laissant son ami et tous les habitants de la ville derrière lui.
