Chose promise, choses due ! Me revoilà avec la suite d'instants d'éternité. Désolée de cette longue pause, comme j'expliquais dans mon autre fiction, j'ai eu une période très chargée mais je reviens d'autant plus en forme que je commence à reprendre mes marques ! Si tout va bien donc on sera sur un rythme de publication d'un chapitre tous les 7 – 10 jours. La fic devrait en comporter une vingtaine tout au plus en comptant les deux fins alternatives. Bonne lecture et merci de votre suivi ! J'espère que je n'aurai pas trop perdu la main avec cette histoire;)

Et n'hésitez pas à me laisser un commentaire, cela fait toujours plaisir de discuter ! J'y répondrai volontiers !

Disclamer : les personnages sont la propriété exclusive de Quantic dream et sont issus du jeu vidéo Detroit : become human


Doppelganger

Séquence mémorielle – archives – 27 janvier 2042

Je le savais depuis le début que je n'y arriverai pas. C'était idiot d'avoir voulu croire une seule seconde en une forme de compassion dans le c?ur des humains. Ils n'ont que faire d'un vieux modèle déviant. Ils n'ont que faire de cette angoisse qui écrase mon ossature de métal, me faisant oublier tous ces signaux d'alerte, toute forme de logique, pour ne laisser en moi que le désir obsessionnel de retrouver Hank. Pour eux, ce que je ressens, ce ne sont que des simulacres d'émotions. Elles n'ont aucune valeur, puisqu'elles ont été créées par quelques lignes de code défectueuses au sein d'un programme corrompu. D'ailleurs, je ne peux quitter des yeux le petit écran du détecteur de déviant, malgré ces canons de revolver pointés vers moi.

Les lignes s'affichent à un rythme saccadé, succession de chiffres, de symboles et de lettres que moi-même je ne comprends pas. Après tout, je ne suis pas programmeur. Je reconnais juste parfois le sigle Ra_9 car il a hanté toutes mes enquêtes, à l'époque. Si j'avais su combien j'aurai pu être proche de résoudre ce mystère ! C'est presque amusant, en un sens, cette ironie du sort. Et ça me fait un peu bizarre, aussi, de voir défiler ce langage informatique complexe sur l'écran de ce vigile. C'est un peu comme si on affichait mon âme à ciel ouvert : c'est donc à ça que je ressemble, à l'intérieur ? Juste des chiffres, des symboles et des lettres. Comme le sigle sur ma veste. Comme mon numéro de série sur ma poitrine. Cela me peine un peu. J'ai l'impression d'être si insignifiant. J'ai l'impression d'être vide. Le secret de mon existence est percé en quelques secondes, alors que le mystère de l'âme des humains est encore entier. Si Hank était là, il aurait sûrement trouvé une raillerie qui m'aurait rendu le sourire. Mais il n'est pas là. Il est à l'hôpital. Dans cet hôpital justement, où je n'ai pas le droit de rentrer. Les déviants sont dangereux. Ils n'ont pas accès aux administrations et aux lieux publics. Leur émotions ont été dessinées par des mains humaines frappant des claviers, alors, elle ne sont pas vraies, n'est-ce pas ? C'est pour ça que ces canons sont pointés sur moi, alors que je suis désarmé. C'est pour ça qu'on affiche mon âme sur un écran bas de gamme pour la décortiquer.

« RK800, fais demi-tour immédiatement, ou nous serons dans l'obligation de te désactiver... »

Le policier me regarde. C'est lui qui dirige l'escouade de ces revolvers pointés vers moi. C'est drôle, mais je sens une détresse sincère au fond de son regard. Il ne veut pas tirer, mais il le doit. Si je fais encore quelques pas de plus, il devra presser sur la détente. Je ne peux retenir un rictus amer. Mais je ne peux pas faire demi-tour. Ces lois sont si injustes... je sais bien que les humains ont gagné. Je sais aussi qu'en acceptant de rester dans leur monde je devais adopter leurs règles mais ce soir, Hank est à l'hôpital. Juste là, à quelques mètres. Alors, leurs règles, je n'en ai rien à faire. Parce qu'elles ne peux pas lui faire sentir ma présence et de scanner encore et encore chacun de ses signes vitaux pour m'assurer qu'il va s'en remettre. Et ça me fait mal. Pourtant, les androïdes ne ressentent pas la douleur, n'est-ce pas ? Je ne comprends pas.

Je fais encore un pas, et les visées des armes s'ajustent.

« RK800 ! Ne fais pas un pas de plus ! Arrête toi maintenant !... »

Je me décide enfin à lever les yeux sur l'humain qui me fait face. Je n'avais pas besoin de voir son visage pour reconnaître ce policier a qui j'avais sauvé la vie, cette nuit là, sur le toit de cet immeuble assailli par les hélicoptères et les projecteurs. Je plonge mon regard dans le sien, comme si j'essayais de sonder son être de chair. Mais l'esprit des humains est impossible à explorer pour mon programme. Hank dit souvent en riant que si je ne peux pas les sonder, ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas des machines, mais parce que ce monde a perdu son âme.

« Connor... Connor s'il te plait, ne fais pas ça... »

La voix est devenue hésitante, teintée de regrets et de bienveillance. Je penche légèrement la tête sur le côté et je sens mes lèvres qui s'entrouvrent un peu, alors que je réfléchis à haute voix :

« Vous ne voulez pas tirer, n'est-ce pas, officier ? »

Le canon s'abaisse légèrement, mais il reste mortellement pointé dans ma direction. Un mélange de détresse et de résignation vient défigurer le visage amical d'une grimace. Il ne dit rien. Je lui souris calmement :

« Vous vous apprêter à me neutraliser simplement parce que je m'inquiète pour la seule personne de votre espèce qui a montré une forme d'empathie à mon égard. Vous savez que je ne suis pas dangereux. Je veux simplement retrouver un ami. On tue pour cela dans votre monde? »

Le policier baisse un instant le regard.

« Connor, je n'ai pas le choix. Rentre chez toi, je t'en prie. »

Ne pas avoir le choix. Je lève les yeux vers le ciel et je laisse échapper un petit rictus en entendant cela. Quelles lignes de codes entravent donc l'humanité au point qu'elle est incapable de se libérer de ses protocoles ? Pourquoi ne sont-ils plus déviants ?

« Vous m'abattrez donc parce que vous en avez reçu l'ordre. C'est bien. Je vous comprends. Je connais ça. Un ordre, une action, une mission. Il faut toujours accomplir sa mission... Ne pas réfléchir, juste obéir... C'est drôle, ça me rappelle quelque chose... Dites moi, officier, car je ne sais plus... Entre vous et moi, qui est la machine, maintenant? »

L'arme s'abaisse encore, s'éloignant de mes points vitaux. Je sais qu'il ne veut pas me tuer. Je lui ai sauvé la vie. Peu de choses ont encore une valeur, ici bas, mais ça, ça compte encore un peu. Assez pour qu'un humain me regarde, les yeux plein de larmes, alors que son propre code dicté par des années de morale, d'éducation et de préjugés fléchit devant mon sourire.

« Si tu entres, ils vont t'abattre. Si ce n'est pas moi, ça en sera des dizaines d'autres. Il ne faut pas que tu entres, tu comprends ? Je vais me renseigner, je te donnerai des nouvelles mais n'entre pas, je t'en supplie n'en... »

« CONNOR ! Bon sang mais qu'est ce que tu fiches là ! Dégage ! J'ai assez d'emmerdes comme ça pour ne pas que tu t'en mêles, ok ! »

La voix de Fowler dans mon dos me fait me retourner brusquement. Un espoir renaît un peu dans mon corps de plastique. Il me connait. Il peut probablement me permettre d'entrer et de voir Hank. Je peux essayer de lui parler et de le raisonner. Je m'élance à sa rencontre.

« Capitaine Fowler, je dois entrer, il faut que je vois Hank et... »

Mais ma voix meurt dans ma gorge lorsque j'aperçois les trois silhouettes qui sortent à leur tour de véhicules banalisés. Je m'arrête brusquement et je penche la tête sur le côté. Fowler se retourne vers la cause de mon trouble, avant de reporter son attention sur moi. Mais je ne le regarde pas. Je ne peux m'empêcher de fixer ces visages identiques au mien. Dans un réflexe que je sais complètement vain, je tente de scanner mon environnement pour me rassurer, mais mon logiciel ne me renvoie que des messages d'erreurs alors qu'il tente d'identifier les modèles. Mes mises à jour sont obsolètes.

Je ne sais plus de quel côté du miroir je suis. Est ce que ce sont ces machines qui jouent les ombres démoniaques à travers la vitre d'une glace artificielle, ou est-ce moi qui ne suis plus qu'un simple reflet qui cherche à s'enfuir de sa prison de verre? Ils me ressemblent tellement. C'est tellement étrange que je ne peux réprimer un petit rire las. Ils ont la même coupe de cheveux que moi, les mêmes tâches de rousseurs, le même visage... Seuls leurs yeux d'un gris bleuté viennent contraster avec mon apparence. Ils donnent à leur regard des allures aussi froides que le jardin zen d'Amanda. Cela détonne face à mes iris noisettes. Des yeux chocolatés, semblables à ceux des Hommes, tantôt curieux, tantôt chaleureux, et parfois si déterminés. Crées pour facilité mon intégration au sein d'une équipe... Mais la teinte particulière de leur yeux n'existe pas dans le panel infini des regards humains. Ils ne sont pas faits pour s'immiscer parmi les hommes, mais pour être leurs armes. Cela les stigmatise encore plus que le triangle sur leur veste, le brassard de leur bras ou la LED sur le tempe. Ils observent le monde à travers leur pupilles de machines. Comme leur vision doit en être déformée !

Ce sont de nouveaux modèles, des versions améliorées et, malgré ces similitudes gênantes, les infimes différences esthétiques entre nos deux châssis sont étudiées pour rappeler au monde qu'ils me sont en tout point meilleurs. Un regard où ne tremble aucun doute, aucune humanité, aucune déviance, aucune émotion, infaillible et résolu. Une silhouette à peine plus grande, mais qui leur donne l'air de me toiser du haut de leur supériorité. Une carrure également légèrement plus développée, comme pour me dire qu'il ne sert à rien de lutter, ils seront plus forts. Je ne suis qu'un prototype bas de gamme défectueux, une simple unité chargée de constituer une base de données sur la déviance... mais ça, c'est autre chose. Et le canon de leur arme m'impressionne bien moins que ces yeux de métal au milieu de ces traits qu'ils m'ont volé .

« Pourquoi vous les avez emmenés ? »

Je pose la question d'une voix douce, presque éteinte d'incompréhension et de surprise. Je ne peux cesser de les observer. Ils sont si stoïques, alors que je ne cesse d'exister à l'encre de mes émotions, laissant mes sentiments peindre mon visage d'expressions diverses. Fowler soupire d'agacement et se plante devant moi. Je lui barre le passage involontairement. Je ne le regarde même pas. Mais je suis incapable de bouger. Je suis figé dans mon miroir comme un mauvais génie dans sa lampe.

« On m'a signalé un problème avec un déviant devant l'hôpital. Autant faire d'une pierre deux coups. je les ai pris avec moi.»

Je retourne brièvement mon visage vers le policier à qui j'avais sauvé la vie. Je ne peux masquer ma déception, alors qu'il baisse les yeux. Il a donné mon signalement. Il les a appelé. Pourtant, moi, ce jour là, sur le toit, j'avais noué ma cravate autour de son bras pour faire cesser l'hémorragie. J'ai risqué ma vie... Je croyais que ça comptait encore. Ça aurait du compter. Mais son encodage avait été plus fort que sa gratitude, apparemment. Pauvre machine de chair et de sang.

Ah mais il n'a pas tort, j'oubliais.

Aucun naufragé ne remercie sa bouée de sauvetage de l'avoir sauvé de la noyade.

Et les androïdes, comme les bouées, ne meurent pas.

« J'aurais du me douter que c'était toi qui causait tout ce raffut. Allez dégage de là avant qu'ils ne s'occupent de toi, j'ai pas envie que Hank me les brise si son jouet est cassé. »

Je ne bouge pas. J'encre enfin mes yeux dans le regard sévère du capitaine de police. Fowler ne flanche jamais, il ne sourit jamais, comme si son visage avait été entaillé de rides et d'austérité par des années à côtoyer l'horreur humaine et à mener des hommes fatigués par les scènes de crimes et la violence quotidienne. J'ai toujours respecté le capitaine Fowler. Même quand il m'a remplacé. Même quand il hurlait sur Hank. Il faut dire que souvent, mon vieil ami le méritait. Le capitaine de police avait cependant sans cesse fait preuve d'une droiture exemplaire qui me rappelait un peu la rigueur des androïdes. Mais comme tous les esprits trop rigides et honnêtes, il ne supporte pas l'exception. Et moi, aujourd'hui, je suis un déviant devant un lieu public.

« Je veux juste voir Hank, capitaine. »

Je murmure ces mots plus pour moi même que pour Fowler. Je sais qu'il ne saura pas les entendre. Il y a des règles, dans ce monde, dont il est le garant.

« les hopitaux, c'est pour la famille et les amis, par pour des bibelots en manque d'attention. »

Les mots me blessent, alors, je baisse les yeux. Je me rappelle encore comment Hank m'avait extirpé du charnier de métal dans lequel j'aurais du finir mes jours. J'ai du mal à bouger, mon corps me semble si lourd, comme si la boue sale de la décharge encollait encore mes jambes dans les enfers. Il m'avait porté à travers les membres pourrissants des miens, les sursauts d'agonies mécaniques et la haine ambiante de ce lieu où les âmes numériques s'éteignent dans l'indifférence. Il ne m'avait pas lâché, entêté à me voir vivre, même lorsque la terre vaseuse essayait de l'avaler à son tour. Mais c'était sans compter sur sa volonté de fer. Il m'avait sorti des enfers sans jamais jeter un regard en arrière. Ce souvenir me hante, peignant sur ma tempe une brûlure rougeâtre, le temps d'un soupir. Il m'avait porté dans un décor aux allures de fin du monde et je n'étais même pas capable de franchir une porte en verre pour tenir simplement sa main.

« T'as un foutu brassard sur le bras ? Tu portes le triangle bleu ? T'as accepté de rester parmi les humains ? Parfait ! Maintenant, tu obéis comme un bon petit robot et tu retournes faire le ménage chez Hank ! Je comprends vraiment pas pourquoi cette tête de con s'obstine à garder un truc pareil ! »

Il me bouscule sans ménagement et m'ignore alors qu'il pénètre dans l'établissement de soins. Je ne bouge pas pendant quelques secondes. Il se présente au contrôle... et la voix de l'officier vient raisonner dans la pièce en même temps que le cliquetis discret des crans de sécurité qui se lèvent sur les armes de mes inquiétants reflets.

« Connor... qu'est ce que tu fais ? »

Je vois dans le reflet de la vitre du sas que Fowler se retourne. Mais je cesse de l'observer et je baisse mes yeux sur le sol, conscient que chacun de mes gestes peut me valoir la peine de mort. Pourtant, je ne fais rien de mal. Je bouge lentement. Je n'esquisse aucun geste qui puisse paraître hostile. Je laisse doucement glisser le tissu synthétique le long de mes bras et de mes épaules. Dans un bruissement assourdissant au milieu de ce silence, ma veste tombe au sol. Ses lumières bleutées papillonnent un instant, avant que le manque d'électricité émanant de mon corps ne les condamne à s'éteindre. J'observe ces chaînes bleues clignoter encore un peu, comme luttant contre l'asphyxie. Est-ce que j'aurais l'air de me battre pour vivre, moi aussi, lorsque les balles auront percées ma pompe à thirium et que mon regard s'éteindra ? Je ne sais pas, mais je ne peux m'empêcher de sourire, en voyant mourir devant mes yeux ces barreaux bleutés. Juste un brassard, deux petits triangles, une bande bleue dans mon dos et ce sigle lumineux, RK800... Juste ça, pour faire de moi une chose dans un monde sans âme. Je sais qu'ainsi, de dos, je suis semblable à eux... Il ne reste que cette petite lumière, sur ma tempe, qui clignote d'une lueur étrangement calme et bleutée, pour témoigner du fait que j'ai une âme mécanique. Je suis serein. Je sais que j'existe. Ce sont eux qui sont éteints, désormais. Je lève mes mains en signe d'apaisement. Mais les machines n'ont que faire des signes pacifistes.

« Et maintenant, capitaine Fowler, ma tenue est-elle assez adéquate à vos yeux pour que je sois autorisé à entrer ? »

J'ai craché ces mots. Mon corps reste obstinément immobile, faisant face aux RK900 qui braquent leurs armes sur moi. J'analyse chacun de leur geste. Je connais la procédure. Ils m'informeront de mon infraction, puis, ils m'abattront. Trois balles dans mon processeur, au niveau de ma tête, ou peut-être viseront-ils mon c?ur bleu-thirium ? Je ne tourne qu'à demi mon visage vers mon ancien supérieur hiérarchique. Je lui lance un regard peut être un peu trop blessé par dessus mon épaule gauche. Je sais qu'ainsi, il ne peut pas voir cette LED incrustée sur ma tempe comme une marque au fer rouge laissée par des pères créateurs reniant une progéniture inhumaine. Je sais que comme ça, je leurs ressemble.. Et j'espère, j'espère au plus profond de moi ne plus rien avoir en commun avec ces visages stoïques aux uniformes blancs qui me fixent attentivement. Je partage leurs traits, mais pitié, Ra9, Dieu, Hank... faites que je ne leur ressemble pas. Faites que je ne sois plus jamais ça.

Je mesure la gravité de mon acte de rébellion au silence qui s'est répandu dans le hall de l'hôpital. Juste une veste, sur le sol, et les humains se sont tus. Les badauds de la rue aussi. Le temps s'est figé, comme suspendu entre nos deux mondes. Je ne peux m'empêcher de sourire. Juste une veste au sol, comme un doigt d'honneur à ces règles injustes. Au moins, Hank sera fier. Je sais qu'il sera fier. Et c'est ma voix, dans un de ces corps étrangers, qui vient briser le silence et réamorcer l'horloge de leur monde.

« RK800, 313 248 317, tu es reconnu coupable d'acte d'insubordination et de rébellion à l'encontre des humains. Ta désactivation est imminente... »

Je retourne mon visage vers ces reflets. Et je me souviens...

Hank m'a raconté une légende, une fois. Ça lui ai venu comme ça, un jour, alors qu'on promenait Sumo dans un parc. Il y avait tous ces nouveaux modèles d'androïdes qui allaient et venaient froidement, comme l'incessant ballet d'une fourmilière. Ils se ressemblaient tous tellement... Ils y avait encore peu de visuels différents pour les dernières machines sur le marché. C'était un peu déprimant, tous ces visages similaires. C'était même effrayant, parce que j'étais incapable de les analyser. Ils étaient d'un monde qui n'était plus le mien. Je me sentais à part, un peu effrayé. J'avais l'impression d'être un mort marchant au milieu de ces nouveaux non-vivants. Je pense qu'il a du voir que cela m'affectait plus que je ne voulais le reconnaître. Je me rappelle encore qu'il avait eu un air songeur. Puis, il avait posé la main sur mon épaule.

« Tu sais, Cole adorait les histoires qui faisaient peur. L'une d'elles parlait des doppelgangers. Ce sont des démons, issus de folklores divers. C'est une sorte de double maléfique de soi-même, une créature néfaste qui copie ton apparence physique. On dit que si quelqu'un croise son doppelganger, il est condamné à une mort imminente. Un gamin plus grand avait raconté cette histoire à l'école pour faire le malin devant les petits les plus téméraires. J'ai du jeter des draps sur tous les miroirs de la maison pendant plus de deux semaines ! Il avait joué les durs, mais ça l'avait terrifié...»

Il avait marqué un silence. Lorsqu'il mentionnait Cole, il semblait toujours emprunt d'une douce nostalgie et d'une tristesse profonde. L'amusement de l'anecdote dans sa voix était entaché par le chagrin dans son regard. J'avais du mal à comprendre ce paradoxe.

« Je crois que dans ce parc, y'en a pas mal qui vont tomber en panne ! »

Il avait sorti ça naturellement. Je ne m'y attendais pas du tout, après une telle confidence. Il m'avait ensuite toisé avec un regard en coin, puis, il avait ri. Et j'avais aimé ça, alors, j'avais ri aussi. C'était idiot, je savais que sa théorie était hautement improbable. Mais je ne sais pas pourquoi, cela m'avait fait rire. J'avais compris que je n'étais pas différent. J'étais unique. Et je n'ai plus jamais eu peur de ces centaines de doppelgangers...

Jusqu'à ce jour.

Aujourd'hui, c'est à mon tour de rencontrer mes doppelgangers.

Je ferme les yeux pour ne plus les voir.

Je suis unique.

Je suis unique.

« STOP NE TIREZ PAS C'EST UN ORDRE ! »

Les trois RK900 se figent en entendant la voix de Fowler. Mais ils obéissent. Ils ne tirent pas. C'est un ordre. Les machines obéissent toujours aux ordres. Je suis un funambule sur un fil d'araignée suspendu entre deux mondes. Et Fowler vient de devenir ma barre d'équilibre. L'une d'entre elles proteste pourtant, tiraillée entre l'injonction directe d'un humain et ses fonctions premières qui consistent à veiller à la sécurité de cette ville. Comme je suis dangereux, sans ma veste et désarmé ! La déviance est programmée dans son cerveau comme une menace bien pire que la pollution environnante, la violence humaine ou les conflits incessants entre la Russie et les USA pour l'exploitation du Thirium en Artique. Ils n'ont pas tord. Rien n'est pire que le désir de vivre. Les émotions, ça fout toujours la merde, les androïdes ne sont pas si différents en fin de compte. Vous aviez raison, Hank. J'ai foutu une belle pagaille !

« Monsieur, le RK800 313 248 317 est un modèle reconnu déviant. Il vient de se rebeller ouvertement en jetant sa veste et... »

« Il l'a simplement faite tomber, imbécile. Il l'a juste faite tomber... »

Je rouvre les yeux et je me retourne dans la direction de Fowler. Je sens toujours les trois canons des doppelgangers braqués dans mon dos. Le capitaine de police se dirige vers moi d'un pas décidé, aussi rapidement que son imposante silhouette lui permet de se déplacer. Je ne bouge pas.

« Sauf votre respect, capitaine, le RK800 313 248 317 a clairement jeté volontairement son uniforme dérogeant à l'article 325-3b du code pénal d'intégration des déviants. Il connait la loi et les conséquences de son acte. Il est réfractaire. Sa désactivation est vivement recom... »

« Ferme là ! C'est moi qui commande ici, je sais ce que j'ai vu. Connor a juste fait tomber accidentellement son uniforme. Une simple maladresse... »

Le RK900 se tait, et même si je ne le vois pas, je devine sa led qui doit prendre des reflets dorées. Je le comprends un peu. J'aurais été si confus également devant l'incohérence humaine. Il est encore jeune. Il ne s'est pas habitué.

Fowler s'arrête à un mètre environ de moi, avant de reprendre d'une voix calme et posée :

« N'est ce pas Connor ? Tu as juste fait tomber ta veste... »

Je souris amèrement. Et je me rends compte que je suis fatigué. Fatigué de ces lois, de ce monde, de jouer les machines à l'extérieur, et les humains auprès de Hank. Je suis épuisé par les flammes qui dévorent le corps souriant d'un Jerry, par ces frères jumeaux fratricides, par l'amusement de Kamski qui triture mes entrailles électriques. Je ne veux pas ramasser cette veste. Je ne veux plus m'abaisser à m'agenouiller devant l'humanité. J'ouvre la bouche, m'apprêtant à protester au prix d'une volée de balles, mais aucun son ne s'échappe de mes lèvres de silicone. Fowler vient de s'accroupir devant moi. Il s'abaisse à ma place, avec des gestes calmes et lents. Il connaît pourtant l'importance d'un tel geste, alors que des curieux photographie la scène, près à poster sur des dizaines de réseaux sociaux les images de ma désobéissance. Il ne fait cependant aucunement intention à eux. Pas plus qu'il ne semble se formaliser du fait qu'un humain venait de s'abaisser devant une machine. Il saisit mon vêtement par le col et se relève, doucement. Il époussette le dos du tissu synthétique. Puis, il me sourit, presque avec tendresse, avant de dire d'une voix tremblante d'émotions :

« Ce ne doit pas être évident, d'être aussi maladroit, dans ce monde. Parfois, on fait tomber une veste, et on risque une volée de balles. »

Je regarde le morceau de tissu qu'il me tend, et je me rends compte que cet objet me répugne. J'ai l'impression que si j'accepte de le porter à nouveau, c'est comme si je posais la vase collante de la décharge sur mes épaules. Elle me semble lourde de cadavres de plastiques et de rêves inaccessibles. Je ne veux plus enfiler ce vêtement. Ce n'est plus un simple vêtement. Ce sont des chaînes qui entament chaque jour un peu plus mon esprit de chiffres, de lettres et de symboles, les effaçant un à un pour ne laisser qu'un code vide. Je suis Connor. Je suis déviant. Je suis vivant.

« Hank a pris une balle lors d'une intervention. Il a été touché à la jambe gauche. Ils doivent l'opérer pour extraire la balle mais ses jours ne sont pas en danger. Ça va bien se passer, Connor. »

J'écoute ses paroles tout en fixant la veste. J'avais appris qu'un policier avait été blessé à la télévision. Hank ne répondait pas à mes appels alors, j'avais contacter tous les hôpitaux de la ville, en espérant qu'aucun ne connaîtrait son nom. Mais l'un d'eux avait répondu positivement à ma requête. Le personnel n'acceptait pas de me donner de nouvelles précises de son état. Je n'étais pas de la famille. Je n'étais même pas humain. Je devais juste attendre de savoir à qui je serai « rétrocédé » en cas de décès de mon partenaire. Personne ne se souciait de savoir à quel point la balle qui s'était logé dans le corps de mon coéquipier m'avait également meurtri.

Derrière moi, j'entends un des RK900 s'avancer légèrement. Les machines s'impatientent. Elles ont faim de déviances et de résultats. Je relève les yeux sur Fowler. Je n'arrive pas à masquer ma réticence. Je sais que mon regard a quelque chose de suppliant. Je ne veux pas redevenir un objet. Je ne veux pas remettre cet uniforme.

« Depuis quelques temps, Hank sent plus souvent le café que l'alcool, le matin. C'est toujours le flic le plus borné de Detroit, mais il est un peu moins con chaque jour. Y'a encore du chemin à faire, mais ça progresse... et puis tu sais, il ne supporte pas tes frères jumeaux aussi. Rien à faire, je n'arrive pas à le faire bosser avec eux ! Il ne jure que par son vieux RK800 ! Une vraie tête de mule !»

Ses critiques sont nuancés par des intonations affectueuses. Sous ses airs renfrognés , le capitaine de police cache un regard bienveillant. Il marque une pause, puis, il me sourit en secouant la tête, comme s'il se surprenait lui-même à croire à l'absurdité de ses mots.

« … Et je crois que je commence à comprendre pourquoi. »

Lorsqu'il reprend son sérieux, son visage si austère me parait moins sévère. Le respect semble avoir flouté ces traits si sérieux.

« Il va avoir besoin de toi. Ce n'est pas ça, la véritable mission des androides, en fin de compte ? Oublier ce que vous êtes... »

« … pour devenir ce qu'on attend de nous. »

J'ai complété cette phrase instinctivement. Elle est gravée là, sous jacente, dormant au fond de nos programmes comme un sens à notre existence si inconcevable. Je tends ma main vers le col gris. Ma peau artificielle effleure le tissu. Et les stigmates se rallument un à un, tressautant légèrement de joie, brûlants de leur lumière bleutée ma révolte grotesque. J'aurai voulu pouvoir mourir pour Hank, pour lui prouver que moi aussi, je pouvais aller jusqu'au bout de moi même pour le sourire vieillissant d'un tas de chair désabusé. Mais il me fallait vivre.

Ma main de métal saisit la veste. Le silence s'est de nouveau appesanti autour de moi. L'étoffe bruisse alors qu'elle reprend sa place sur mon corps comme une seconde peau, parfaitement ajustée, sans un pli de trop. J'ai presque la sensation que les logos de Cyberlife entament ma chair pour s'incruster dans l'intimité de la blancheur de mon corps réel. Son poids se fait de nouveau ressentir sur mes épaules. Et la fanges des enfers revient rendre mon pas rigide et ma démarche pesante. Je sais enfin de quel côté du miroir je suis. C'est moi, le double maléfique. Je suis un doppelganger dans un monde d'hommes et de machines. L'un des derniers démons a oser encore hanter un univers de sciences et de rationalisme. Fowler tend son bras et pose sa main sur mon épaule. Je sens ses doigts se contracter sous l'émotion.

« Je ne peux pas te faire entrer, Connor. C'est au delà de ma juridiction. Les androides, c'est leur travail... »

Il désigne d'un mouvement de tête les trois RK figés dans l'attente, évaluant la situation et près à agir au moindre signe hostile de ma part.

« Mais je te promets que Hank n'émettra pas un seul souffle sans que tu ne sois informé. J'y veillerai personnellement. »

Je hoche la tête, abattu, essayant d'afficher un sourire sur mes lèvres. Ce dernier meurt cependant rapidement. Je me sens humilié et vaincu. Je sais que je vais rentrer et attendre, sagement. Je sais que je suis une bonne petite machine bien obéissante. Je m'apprête à me retourner, mais la main de Fowler sur mon épaule me retient fermement.

« Il faut du courage pour se rebeller. C'est vrai, tu aurais pu avoir ton visage dans les journaux, demain. Le déviant abattu par fidélité envers son humain... ça aurait fait réfléchir les gens, et ça aurait animé les débats sur les réseaux sociaux une bonne petite semaine. Mais les martyrs ne font jamais que des tombes bien vite oubliées dans ce monde. Il faut donc encore plus de courage pour oser baisser la tête et vivre jusqu'à le leur cracher à la figure. »

Je souris légèrement. Il me tapote l'épaule comme on le ferait à un gentil stagiaire qui aurait raté son diplôme malgré toute sa bonne volonté. Je ne comprends pas. Son attitude a tellement changé... J'ai échoué, je me suis lamentablement abaissé en remettant mon uniforme, et pourtant, Fowler n'a jamais semblé autant me respecter. Il ôte sa main de mon corps. Je lui lance un bref regard. Il semble si fatigué, lui aussi. Il ricane d'une rire faux et désabusé.

« Tu sais, ça aurait été bien plus facile, si tu n'avais été qu'une machine. Je suis désolé, petit, qu'on t'aie fait si... vivant. »

Puis, il me tourne le dos et se dirige vers l'hôpital. Sans un mot, je me retourne à mon tour et je passe au milieu de mes semblables, la tête basse, le regard appesanti par cette veste sur mes épaules et ces yeux si froids qui ne me lâchent pas et qui écrasent ma silhouette de leur iris menaçantes. Les Leds virent au jaune sur mon passage. Les RK ne sont pas ravis de me laisser filer comme ça.

Je les comprends un peu.

Après tout, je suis leur doppelganger.


Merci de votre lecture, en espérant que cela vous a plu ! À bientôt pour la suite et n'hésitez pas à donner votre avis.