Chapitre 11
Au moment où Élina se retournait pour chercher son soutien avant de franchir la porte avec Drake et Jon, Lucile commença à regretter de ne pas lui avoir conseillé de rentrer seule pour réfléchir avant de prendre sa décision.
Loris, en revanche, crut bon de la féliciter tout en l'invitant à prendre une chaise à côté de lui.
- Bien manoeuvré ! Je n'aurais pas fait mieux.
- Moins bien, sûrement, commenta Sabine en souriant à Lucile.
Leur approbation l'étonna. Si le don de leur soeur leur permettait de connaître les intentions de la sienne, elle ne voyait pas pourquoi ils s'en réjouiraient. À moins que Loris compte convaincre Drake de sortir avec lui, peut-être. Ou Sabine, si Lucile avait correctement interprété une taquinerie de Lison entendue le jour où ils lui avaient révélé qu'elle était Lucy Westenra (nom de famille qui, d'ailleurs, avait quelques lettres en commun avec celui de sa mère, Estienney, qu'elle avait toujours préféré à Morel).
Sur scène, Florian s'apprêtait à chanter "Prendre racine" de Calogero. Lucile lui adressa un petit signe d'encouragement en se demandant s'il n'était pas quand même contrarié que Jon soit parti tout de suite. Sans parler d'Élina, qu'il pouvait avoir prétendu ne pas aimer autant que les deux autres dans le seul but de la rassurer. Et, à ce propos, Lucile ne comprenait pas pourquoi Élina n'avait jamais vu Flo que comme un ami. À sa place, elle n'aurait pas dit non, elle (mais quand refusait-elle de sortir avec un beau garçon ?). Peut-être qu'en choisissant bien le duo pour lequel il avait proposé de remplacer Jon...
La voix de Lison la tira de ses réflexions.
- Tu as deviné la solution ?
- Non, c'est Élina qui y a pensé, répondit distraitement Lucile sans quitter Florian des yeux.
Mais elle tourna la tête un instant plus tard, quand Loris émit un sifflement admiratif.
- On ne croirait pas, comme ça, avec son air de petite sainte-nitouche ! Je comprends mieux pourquoi elle plaît à Drake... et si Jon est pareil, ça va être beau ! Tu veux dormir chez moi ce soir ?
Complètement perdue, elle répondit d'un "Hein ?" abasourdi.
- Ils n'ont pas besoin de toute la nuit pour parler, quand même ! ajouta-t-elle comme les autres n'avaient pas l'air de comprendre ce qui l'étonnait tant.
Éclat de rire de Loris.
- Oh, parler ! C'est toi l'innocente, en fait ?
Avait-elle raté quelques répliques à un moment ou à un autre ? Rien de ce qu'ils disaient n'avaient de sens pour elle, et eux aussi semblaient surpris de sa réaction. C'était vraiment très bizarre.
- Attendez ! intervint Sabine, qui avait dû remarquer la confusion de Lucile. Je n'ai pas l'impression que tout le monde ait eu la même idée de solution, en fait.
- Mais y en a qu'une, de solution ! s'indigna Lison.
Ignorant l'interruption, Sabine interrogea calmement Lucile sur ce qu'Élina avait décidé de faire.
- Leur dire qu'elle ne peut sortir avec aucun des deux et...
- Non ! crièrent Loris et Lison en choeur.
D'un geste, Sabine leur ordonna de la laisser parler.
- C'est bien ce que je pensais, dit-elle. Un malentendu.
- Mais alors, c'est quoi, la solution ? lança Lucile, agacée que personne ne semble vouloir se donner la peine de le lui expliquer alors qu'il fallait qu'elle appelle Élina au plus vite pour l'avertir de son erreur.
- Si tu n'es pas aussi innocente que ta soeur en a l'air, tu devrais pouvoir trouver, répondit Loris avec un sourire malicieux.
Il fallut à Lucile plusieurs secondes pour comprendre ce qu'il insinuait.
- Oh ! fit-elle, incrédule.
Elle voulait se lever et sortir pour appeler Élina, mais les autres l'en empêchèrent.
- Tout ira bien, assura Sabine.
Bien ? Alors qu'Élina s'apprêtait à faire le contraire de ce qu'elle aurait dû ?
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En d'autres circonstances, Jon aurait observé la décoration du salon en tentant de deviner qui, d'Élina ou de Lucile, avait choisi tel ou tel élément. Même dans son actuel état de nervosité, il était tenté d'aller voir de plus près les titres des CD et DVD qui occupaient les rayonnages autour du téléviseur, mais il se contenta de jeter un coup d'oeil sur le contenu de la bibliothèque qui se trouvait près du canapé où Élina l'invitait à prendre place. Ainsi découvrit-il avec amusement qu'elles possédaient les sept tomes de Harry Potter en version française et en version originale.
Il s'assit tout au bout de ce côté-là, et Drake à l'autre extrémité (non sans avoir préalablement déplacé un petit coussin en forme de coeur avec l'air de penser que les filles avaient vraiment l'art de semer partout des objets "trop mignons" à l'utilité discutable). Élina resta à hésiter devant la place qu'ils lui avaient laissée au milieu. Il n'y avait pas de fauteuils, mais elle envisageait peut-être de prendre une chaise pour ne pas se retrouver trop proches d'eux.
Jon se demandait lequel des trois cette situation mettait le plus mal à l'aise. Drake avait l'air très calme, mais il ne pouvait pas l'être vraiment - pas s'il tenait à Élina, et Jon ne doutait pas de ça.
Élina demanda s'ils voulaient quelque chose à boire (pour ne pas négliger un devoir d'hôtesse ou pour retarder le moment de leur parler ?), Drake répondit d'un "Peut-être plus tard", et Jon supposa que tout dépendrait de l'issue de la conversation. Enfin, ils parvinrent à la convaincre de s'asseoir.
- Vous savez que je vous adore tous les deux, hein ? dit-elle sans se tourner vers l'un ni vers l'autre.
Elle s'était mise à triturer un pendentif sur lequel elle gardait les yeux fixés comme s'il n'existait rien de plus important au monde, et les doigts de Jon furent automatiquement attirés vers la bague qu'il traitait si souvent de cette façon pour le même genre de raison. Mais il reporta vite son attention sur Élina... et sur Drake qui, tout en l'assurant qu'il comprenait, saisissait le premier prétexte venu pour la toucher : déplacer une mèche de cheveux qui, de toute évidence, le dérangeait parce qu'elle l'empêchait de bien voir son visage.
Jon s'empressa de confirmer que lui aussi savait très bien qu'Élina avait eu beaucoup de mal à se décider. Et, en même temps, il effleura son bras. Pas de raison que Drake soit le seul à établir un contact physique.
- Mais ce serait bien si tu pouvais éviter de faire durer le suspense comme un présentateur d'émission genre Nouvelle Star, ajouta-t-il en espérant qu'elle ne le prendrait pas mal.
Il ne voulait pas l'accuser de jouer avec leurs nerfs, mais savoir qu'elle ne le faisait pas exprès ne rendait pas l'attente plus supportable.
Hélas, cette formulation les fit partir sur un sujet complètement différent : non seulement il fallut expliquer à Drake qu'il s'agissait d'une version française d'American Idol, mais Élina dit à Jon qu'il devrait auditionner la prochaine fois, et il dut détourner la conversation en demandant à Drake s'il aimerait, lui, participer à You Can Dance.
Bien qu'il ne tienne pas particulièrement à cacher pourquoi il ne s'était jamais inscrit aux castings de Nouvelle Star, Jon préférait remettre les explications à plus tard, car avouer qu'il serait incapable d'affronter les longues files d'attente l'aurait forcé à raconter l'accident dont il avait été victime dans son enfance et à préciser qu'après de nombreux mois de lents progrès, il n'avait jamais pu dépasser ce stade de quasi-guérison lui permettant de marcher normalement mais pas trop longtemps, la station debout prolongée n'ayant jamais cessé de lui être pénible. Bref, ce n'était pas le moment de se lancer dans une histoire pareille.
Drake avait, en revanche, une raison très simple de ne pas avoir tenté sa chance à So You Think You Can Dance pendant les quelques années qu'il avait passées à New York.
- Je voulais, mais c'est Américains seulement.
- Oh, c'est dommage ! s'écria Élina (et Jon s'attendit presque à l'entendre déclarer que, si la version française n'acceptait pas non plus d'étrangers, elle pourrait toujours l'épouser pour lui faire obtenir la nationalité nécessaire). Mais on en parlera plus tard. Enfin, si vous me parlez encore.
Cette condition les choqua si bien qu'ils protestèrent en même temps.
- Évidemment ! Tu crois qu'on t'éviterait ?
- Jamais je n'arrête de parler à ma princesse.
Ayant croisé le regard de Jon, Drake s'excusa pour ce "ma princesse" un peu trop possessif. Jon répondit que ce n'était pas grave mais, sans réfléchir, s'adressa ensuite à Élina d'une manière encore plus incongrue - sauf, bien entendu, si avoir (peut-être) été son mari dans une autre vie comptait encore.
- Alors, chérie ? demanda-t-il d'un ton très doux, en lui prenant la main.
- Oh, arrêtez ! les supplia la jeune fille. Si vous saviez comme je voudrais pouvoir me dédoubler et devenir à la fois Elisabeta pour Drake et Mina pour Jon !
Ainsi donc, elle croyait à ces histoires ? Elle pensait vraiment avoir été Mina Murray-Harker au dix-neuvième siècle et, quelques quatre cents années auparavant, une princesse Elisabeta quelque part dans l'actuelle Roumanie ? Jon ne comprenait pas comment elle avait pu en arriver à ne plus penser que c'était du délire. Mais, d'un autre côté, lui-même avait du mal à rejeter complètement l'idée... surtout depuis qu'il s'était souvenu de certains commentaires lancés quand il avait regardé le film "Bram Stoker's Dracula" avec Flo deux ou trois ans plus tôt : "Mina" sonnait pour lui comme le plus joli prénom du monde, et il était contrarié que l'actrice soit brune, car il lui semblait qu'elle aurait dû être blonde.
Renonçant à aborder ce sujet qui les aurait encore éloignés de la fameuse annonce de décision à la fois tant attendue et tant redoutée, il prit le parti de faire remarquer que, d'une certaine façon, Élina pourrait très bien se partager entre Drake et lui.
- Pas comme tu l'entendais, mais je veux dire... Considérer que tu es l'une ou l'autre selon les moments et décider que ça te donne le droit de sortir avec les deux. Y en a sûrement qui le font.
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Drake dévisagea Jon avec une stupeur presque comparable à celle qu'avait causée Lison en lui parlant de Dracula. La réaction d'Élina, en revanche, ne le surprit pas du tout.
- Mais c'est complètement immoral !
- Pas tout le monde pense les mêmes choses sont immorales, répliqua-t-il d'un ton sous-entendant plus ou moins qu'il n'avait pas pour habitude de s'attarder à se demander si ce qu'il faisait pouvait choquer des gens non concernés. Mais Jon ? Je ne croyais pas tu pouvais dire ça. Tu penses même c'est immoral d'être gay !
Ignorant les derniers mots, Jon tenta de s'expliquer bien que, à en juger par son air de ne même pas savoir ce qui lui avait pris, il n'ait certainement jamais réfléchi à la question.
- Je suis choqué par l'idée de tromper quelqu'un mais si c'est des gens qui le savent, c'est pas pareil. Enfin, c'est pas l'idéal non plus...
Drake approuva. En théorie, il ne voyait pas ce qui pourrait empêcher quelqu'un de faire partie de plus d'un couple à la fois si toutes les personnes impliquées l'acceptaient. En pratique, toutefois, c'était plus compliqué. Si Élina voulait alterner les rendez-vous entre Jon et lui... Non, ça ne lui plairait pas du tout. Il continuerait à espérer qu'elle finirait par choisir de ne plus sortir qu'avec lui.
Élina ne dit pas si leurs interventions avaient ébranlé sa conviction. Au lieu de ça, elle se tourna vers Jon pour lui poser une question inattendue.
- Tu serais sûrement plus heureux avec un garçon qu'avec moi, hein ?
Drake ne put réprimer un sourire victorieux. Jon refusait d'admettre qu'Élina avait raison, et après tout peut-être que ce ne serait vraiment pas le cas mais, ce détail mis à part, la conclusion logique semblait être qu'elle avait choisi celui qui préférait les filles.
Et pourtant...
- Non, répondit-elle quand Jon lui demanda s'il fallait interpréter ses paroles ainsi.
- Donc Jon, soupira Drake, pas vraiment résigné mais décidé à faire bonne figure.
- Non, répéta Élina. Je suis incapable de choisir, alors j'ai décidé de juste vous garder comme amis tous les deux.
Amis ! Elle les voulait comme amis ? Drake n'en croyait pas ses oreilles et, à l'évidence, Jon non plus. Il en était même tout à fait indigné.
- Quoi ? Mais t'es folle ? Si encore je savais que t'es heureuse avec Drake, je pourrais accepter que finalement, t'étais pas faite pour moi, mais là... Si tu es seule et malheureuse, non, quoi ! Ça va pas du tout !
- Et je ne trouvais pas des mots vite assez mais je pense ça aussi, glissa Drake avant qu'Élina puisse répondre.
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Sans doute aurait-elle dû s'attendre à cette réaction. À quoi s'était-elle attendue, d'ailleurs ? À rien de particulier. Elle n'avait même pas pris le temps d'essayer d'imaginer ce qu'ils pourraient dire, ce qui la laissait maintenant sans rien de prévu à leur répondre. Rien sauf ce qu'elle n'avait cessé de répéter depuis le début (pas à eux, certes, mais elle l'avait quand même laissé entendre).
- Mais vous ne comprenez pas ? Je ne peux pas choisir ! cria-t-elle comme si le volume de sa voix pouvait aider à faire rentrer dans leur tête cette information capitale.
Ne pas pleurer encore. Se calmer, les persuader...
- Mais vous, vous pourriez... reprit-elle avant de s'arrêter, plus très sûre que son idée ait la moindre chance d'être bien accueillie.
- Quoi ? Choisir pour toi ? demanda Jon.
Comment le pourraient-ils ? Non, elle n'était pas si stupide. Et elle espérait bien qu'il s'en rendait compte.
- Sortir ensemble, finit-elle par dire, presque à voix basse.
Drake en perdit son français ("What?") et Jon resta sans voix.
- Vous vous êtes embrassés, non ? insista-t-elle, tout en sachant que ce n'était tout de même pas si simple. Si je n'étais pas là pour vous mettre en compétition...
- Élina, je sors seulement avec des filles ! protesta Drake.
- Et moi aussi ! renchérit Jon.
Élina s'interdit de commenter cette affirmation (vraie, sans doute, mais uniquement parce qu'il refusait d'être lui-même). Drake, lui, ne se priva pas d'émettre un "Euh, toi..." plein de sous-entendus. Et, comme le craignait Élina, Jon s'énerva.
- C'est bon, ne commence pas à me dire que je devrais me trouver un mec ! Surtout si c'est pour tomber sur quelqu'un comme toi, qui voudrait tout sauf ce que je veux.
- Et tu veux quoi ? répliqua Drake sans paraître affecté par le ton agressif de son rival.
Élina se demandait si elle ne devrait pas intervenir pour éviter une vraie dispute, mais puisque Drake restait calme et surtout comme Jon, bien qu'hésitant à répondre, semblait plutôt content qu'on ait pris la peine de lui poser cette question, elle préféra les laisser parler entre eux. Au fond, elle était curieuse d'entendre ce qu'ils auraient à se dire sur le sujet.
- Quelque chose de vrai, de sincère, qui me ferait oublier que j'ai honte parce que je serais heureux, amoureux et aimé, finit par expliquer Jon. Mais ça ne doit même pas être possible, alors qu'avec Élina, je pourrais être fier au lieu de craindre d'avoir de nouveau honte chaque fois que quelqu'un me regarderait de travers.
- Tu penses je ne veux pas ça aussi ?
Cette fois, Drake semblait choqué. Jon haussa les épaules.
- Tu n'as pas l'air très sérieux, en général...
Il avait dit ça presque comme une excuse, mais Drake n'en perdit pas moins son calme. Heureusement, sa réponse enflammée l'était plus par volonté de convaincre que par véritable colère.
- Mais si, je peux être sérieux et amoureux ! Et je le suis, et c'est injuste c'est avec la même fille que toi et elle pleure parce que elle aime toi et moi et elle ne veut pas personne si elle ne peut pas avoir les deux de nous.
Élina était toujours bien décidée à s'interdire de pleurer devant eux, mais entendre résumer ainsi cette situation qui, en effet, était injuste pour tout le monde... Ce n'était pas beaucoup mieux que la chanson de Sabine.
Dès qu'ils s'aperçurent qu'elle luttait contre les larmes, les deux garçons s'empressèrent de la prendre dans leurs bras (se gênant l'un l'autre, mais finalement pas tant que ça). La pluie de petits baisers qu'ils posèrent ensuite sur ses joues et ses mains fut plutôt efficace pour la consoler mais, surtout, lui donna envie de les embrasser. Une dernière fois chacun...
Ils étaient d'accord. Évidemment.
- Mais je ne suis même pas capable de décider qui d'abord, avoua-t-elle avec un petit rire (parce que, vraiment, c'était idiot).
Bien sûr, ce n'était pas important. À défaut de mieux, Jon suggéra l'ordre alphabétique des prénoms. Drake en premier, donc.
Drake n'hésita pas à faire durer le baiser ni à le rendre moins chaste qu'Élina ne l'avait imaginé - mais ce n'était pas quelque chose dont elle soit susceptible de se plaindre. Elle s'inquiéta seulement un peu de ce que devait penser Jon... jusqu'à ce qu'il décide d'ajouter à l'expérience en posant délicatement les lèvres sur son cou.
Elle finit par se détacher de Drake pour se tourner vers Jon, qui ne l'embrassa ni moins longuement ni moins passionnément. Et si, cette fois, les baisers dans le cou ressemblaient plus à de légères morsures, elle ne songea pas un instant à empêcher Drake de continuer.
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Comme Lucile s'était inscrite très tard sur la liste des participants au karaoké, elle aurait dû attendre longtemps son tour de monter sur scène mais, Jon étant parti, Florian proposa qu'elle le remplace pour le duo qu'ils avaient prévu de faire en mode "battle". Ainsi se retrouva-t-elle à chanter "Écris l'histoire" de Grégory Lemarchal... et à se demander si Jon avait eu l'intention de chanter ça pour Élina.
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"Une dernière fois", avait dit Élina. Un baiser chacun, rien de plus. Mais ils n'avaient pas arrêté. Elle n'avait pas voulu qu'ils arrêtent.
Ils étaient toujours très près tous les deux, chacun d'un côté, avec un bras derrière ses épaules et un devant au niveau de sa taille, où la main de Drake avait d'ailleurs plus ou moins subtilement entrepris de faire remonter le tissu qui empêchait un contact plus intéressant (évidemment, elle l'avait remarqué, et elle ne cherchait pas à stopper son avancée), tandis que celle de Jon était posée sur le bras de Drake, un doigt bougeant légèrement en une mini-caresse discrète (ça aussi, Élina l'avait remarqué, et elle aurait parié que Drake faisait seulement semblant d'être trop absorbé par elle pour s'en apercevoir).
Elle ne savait déjà plus combien de fois elle avait laissé l'un ou l'autre l'embrasser. Ils avaient recommencé à couvrir son visage et son cou de petits bisous tout doux, et il suffisait qu'elle tourne un peu la tête d'un côté ou de l'autre dès que l'un des deux arrivait près de ses lèvres. Elle savait d'avance qu'elle aurait très honte quand Lucile l'interrogerait, mais peu lui importait pour l'instant. Tout ce qui comptait, c'était le bonheur d'être avec eux sans se sentir obligée d'en préférer un. Même si...
Espéraient-ils encore la convaincre ? Prenaient-ils ça comme un défi, un test à l'issue duquel elle reviendrait sur sa décision de ne choisir ni l'un ni l'autre ?
Ils étaient tellement proches... Assez pour l'embrasser au coin des lèvres en même temps. Elle était sans doute censée décider de quel côté se tourner pour un vrai baiser, mais elle avait une meilleure idée.
Elle recula un peu, les laissant si près l'un de l'autre qu'ils ne pouvaient pas ne pas penser à ce qu'elle pensait. Et ils y pensèrent, c'était évident. Ils la regardèrent, se regardèrent, hésitèrent.
- Allez ! les encouragea-t-elle. Je ne serai pas choquée.
Et vraiment, elle ne le fut pas du tout. Loin de là. Elle n'avait jamais vu deux garçons s'embrasser pour de bon - seulement des acteurs dans une ou deux séries télévisées. Ceux-là, elle les trouvait mignons, mais elle savait qu'ils ne le faisaient que pour suivre un scénario, parce qu'ils étaient payés pour ça, ce qui limitait l'intérêt. Alors que Drake et Jon...
On aurait dit qu'ils cherchaient à déterminer jusqu'où ils pouvaient aller avant qu'elle leur dise d'arrêter. À moins qu'ils aient déjà oublié sa présence. En tout cas, ils ne s'y seraient pas mieux pris s'ils avaient voulu la persuader que les laisser seuls pour un petit quart d'heure aurait suffi à ce qu'elle les retrouve ensuite l'un sur l'autre, à moitié déshabillés.
Mais non, elle n'était pas choquée. Après tout, c'était ce qu'elle souhaitait - qu'ils l'oublient ensemble, pas nécessairement qu'ils finissent sans vêtements sur son canapé.
Ou alors pas sans elle.
Elle voulut chasser cette pensée déplacée (et se promit bien de ne jamais en parler à Lucile), mais rien n'y fit. Alors elle se rapprocha pour réclamer leur attention.
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Drake avait déjà vu des gens tenter de s'embrasser à trois - par jeu, dans des soirées trop arrosées. C'était maladroit, c'était drôle et ça ne voulait rien dire. Il existait même quelque part sur Facebook une ou deux photos prouvant qu'il avait essayé.
Mais ceci... C'était différent. Plutôt maladroit aussi, mais surtout pas un jeu. C'était beaucoup plus sérieux, ça avait beaucoup plus de sens.
Mieux : c'était une solution.
Toujours certain qu'il ne supporterait pas de laisser Élina partager son temps entre Jon et lui, il l'était presque autant qu'être avec elle ensemble le dérangerait beaucoup moins. Voire pas du tout.
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Jon refusait de s'attarder à avoir honte. Pas tant qu'il serait là, sur ce canapé, avec Élina et Drake. Pas tant que durerait ce moment parfait, cet instant sublime. Il ne fallait surtout pas le gâcher.
Si seulement Élina pouvait renoncer à la décision qui les rendrait tous malheureux ! Pensait-elle toujours que c'était la seule solution ? Celle-ci semblait tellement meilleure...
Cette pensée lui donna l'impression que, de rivaux, Drake et lui étaient devenus alliés, unis par le but commun de la faire changer d'avis. Et, jusqu'à présent, elle n'avait rien tenté pour les arrêter. Voulait-elle seulement rendre leurs derniers baisers plus mémorables que prévu, ou pouvaient-ils espérer qu'elle commence à fléchir ?
En tout cas, elle n'avait toujours pas l'air de penser qu'ils allaient trop loin. Elle laissait Drake glisser une main sous son t-shirt comme s'il en avait toujours eu la permission. Et si elle voyait les choses ainsi, peut-être que Jon pouvait tenter une approche aussi...
En fait, comme le jour où il l'avait admirée pendant qu'elle dansait avec Flo, le plus perturbant était de se rendre compte qu'il avait réellement envie de toucher l'une de ces courbes féminines dont il n'avait jamais vu l'intérêt chez les autres.
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- Vous êtes tellement adorables que je n'arrive même pas à trouver ça indécent, murmura Élina avec un soupir de bonheur.
Elle savait désormais qu'il serait vain de chercher à fixer d'avance une limite à ce qu'elle pourrait accepter. Ses principes habituels n'avaient plus cours dès qu'il s'agissait de ces deux garçons-là. Ce qui les attirait les uns vers les autres étaient bien trop fort et trop étrange pour obéir aux mêmes lois que ses amourettes passées. Et elle avait peut-être tort mais, quoi qu'il arrive, elle ne pensait vraiment pas risquer de le regretter.
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La fratrie Charrier applaudit chaleureusement le duo Florian/Lucile. Loris, en particulier, était fasciné par la voix de Florian - à son avis moins parfaite que celle de l'interprète original, mais tout de même assez proche pour troubler un fan. Quant à celle de Lucile, Loris la trouvait mignonne et l'appréciait donc aussi bien qu'elle ne lui semble pas vraiment adaptée à ce genre de chanson.
- Dommage que Drake et le Jonathan de sa Mina-Elisabeta soient partis avant d'avoir pu chanter aussi, dit Sabine avec un air détaché qui ne trompa pas son frère.
Il était sûr qu'elle regrettait surtout de ne pas avoir pu entendre Drake. Lui aussi, d'ailleurs, mais il aurait quand même bien aimé assister à la confrontation Jon/Flo. Enfin, ce serait pour la prochaine fois. Ce soir, Drake et Jon avaient mieux à faire.
- Moi, je regrette surtout que Lison puisse pas nous montrer ce qu'elle a vu...
Sabine exagéra théâtralement un "levé d'yeux au ciel" (rien que de très habituel), et traita son frère de pervers (la routine).
- C'est déjà bien assez déplacé qu'elle voie des choses pareilles, ajouta-t-elle au moment où Florian revenait.
- Quoi, exactement ?
Loris ricana. Florian voulait-il vraiment savoir ? Il risquait de regretter sa question. Mais justement, ce serait drôle - pour Loris, du moins. Malheureusement, la rabat-joie décida de répondre avant qu'il le fasse en des termes plus directs.
- Tu connais "Duo" de Loïs Andréa ?
Bien sûr que non : Florian était trop jeune. Loris et Lison ne connaissaient cette chanson que par Sabine, qui avait à peu près leur âge actuel au moment de sa sortie (coup de vieux pour la grande soeur, si elle y pensait). Et Lison s'empressa d'ailleurs de critiquer la référence.
- Ah mais non, c'est pas pareil ! D'après les paroles, les garçons touchent la fille ensemble mais ils se touchent pas entre eux. Alors que dans ce que j'ai vu...
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Florian mit plusieurs secondes à réagir.
- Mais Jon ne ferait jamais ça ! finit-il par s'écrier. Et Élina non plus, d'ailleurs.
À supposer que cette fille soit vraiment voyante, elle ne devait pas toujours voir très clair. Il fallait vraiment ne pas connaître Jon pour imaginer qu'il puisse se retrouver au lit avec deux personnes. Même en admettant que son attirance pour Élina soit suffisamment exceptionnelle pour renverser toutes ses barrières d'hésitations, il lui faudrait encore passer outre ses convictions religieuses pour ajouter Drake à l'équation. Et tout cela en une seule soirée ? Impossible !
- On parie ? lança Loris. Quand Jon t'annoncera qu'ils sont en "couple à trois", tu seras obligé de m'embrasser.
Florian n'eut pas le temps de répondre avant que Lucile, qui revenait après un détour pour jeter un coup d'oeil à la liste des chansons à venir, accueille l'idée d'un "Oh, excellent !" assorti d'un éclat de rire.
- Et sinon, tu embrasses une fille, toi ? demanda-t-elle à Loris.
- C'est une proposition ? s'informa l'interpelé, négligeant de préciser (et Flo ne manqua pas de se dire que ce n'était pas très juste) que, contrairement aux apparences, il n'était de toute façon même pas entièrement gay.
- Étant donné que les autres filles présentes sont tes soeurs, je suppose que oui, répliqua Lucile d'un ton égal. Alors, Flo, chiche ?
C'est qu'elle avait l'air impatiente de voir ça ! Mais elle ne le verrait pas, Flo en était certain.
- Connaissant Jon, je ne risque rien, déclara-t-il sans hésiter.
Note : Florian chante "Prendre racine" parce que Florent l'a chantée dans "The Voice", et "Écris l'histoire" avec Lucile pour la même raison (c'était en battle avec une fille).
