LE CRÉPUSCULE DES IDOLES
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Le recueillement des ténèbres était une illusion dont les Erynies firent promptement litière une fois admises en présence de leur suzeraine. La voix de Nuit craquait, sèche comme de l'amadou, pendant que la sombre Déesse fracassait rageusement fiole après fiole le long des rayonnages qui fermaient l'angle de la salle infinie. Autour d'elle, tout n'était qu'écume luisante, goudron poisseux et miroitant dont les gargouillis se réverbéraient dans le vide comme autant de signes annonciateurs de mort.
Les Redoutables échangèrent un regard. Elles ne reconnaissaient pas les mots s'écoulant des lèvres de la Reine, et le saccage méthodique de la collection d'artefacts augurait mal de la façon dont serait reçue la nouvelle qu'elles venaient délivrer. Nuit détenait en flacons les plus incroyables maléfices, abominations et formes de vie qui se pouvaient trouver dans l'univers, soit apparus spontanément, soit qu'elle les eut créés pour son divertissement personnel. Les lui voir envoyer se perdre sur le sol, gâchis de patience et de magie, n'en était que moins habituel.
Le rythme du massacre ralentit bientôt ; les récipients de verre, les cornues à la panse trouble, les bocaux et les sphères opaques ne tombaient plus par rangs serrés, balayés d'un revers de manche. Nuit semblait désormais s'intéresser à une fiole de cristal soufflé, jaunâtre et fragile, disposée sur une étagère au dessus de sa tête ; elle en cajolait l'embouchure d'un ongle verni qui laissait des traînées dans son sillage. Sa tête se détourna brièvement en direction des soeurs. Les nattes strictes domptant les flots impétueux de la sienne chevelure durcissaient les lignes de son visage d'une manière théâtrale, en contraste avec les puits myosotis de ses yeux. Vu leur regard absent, ces derniers se portaient déjà, par delà les Furies, vers la source de sa frustration.
— « Votre abomination », entama la plus jeune des soeurs, avec une hésitation palpable dans sa voix d'airain, « Japet voudrait vous faire savoir qu'il refuse de lutter en votre nom. Aucun Titan n'épousera notre cause aussi longtemps que ce malentendu subsistera entre nous. »
— « Qu'ils pourrissent au fin fond du Tartare ! C'est pur acquit de conscience de ma part que de t'avoir fait prendre langue avec eux... Contre Athéna et ses Saints, je n'alignerai pas des forces de la nature, mais les guerriers les mieux à même d'exploiter leurs faiblesses. »
La poigne de Nuit se referma sur la fiole jaune. La Déesse fit quelques pas vers les trois vouivres agenouillées ; derrière elle, le mur infini de rayonnages s'était évaporé, révélant une porte de bois écarlate, au linteau richement ajouré. De pierres sombres étaient constitués les clous qui maintenaient en place le capitonnage de brocart grenat, et l'ébène régnait partout où le vernis ne peaufinait pas ses glacis ensanglantés. L'encadrement, lui, brillait d'un blanc pur, trop lumineux dans l'atmosphère pesante et envahie d'obscurité. Cette dernière en paraissait moins blessée que renforcée, avivée — telle la flamme d'une allumette qui, loin de dissiper la noirceur alentour, la fait apparaître plus dense.
— « Je pensais bien avoir rencontré quelque part la personne idéale pour laminer cette pitoyable faction de Dieux et de mortels... », ricana la Ténébreuse en réponse à la question muette de ses servantes. « Les rêves... les rêves d'un monde meilleur débarrassé de ce qu'ils nomment le Mal : c'est cela qui motive les Protecteurs d'Athéna et de ses anciens rivaux. Privez-les tous de leurs aspirations ; enlevez-leur l'illusion que leurs souffrances sont au service du plus grand bien, et le Cosmo en eux s'éteindra... Elle s'entend à cela mieux que quiconque ; il faut juste lui donner les moyens de dévorer les songes. Vous, gardez le palais pendant mon absence. J'ai des invités dont j'escompte moult bons services. »
— « De qui Votre Altesse parle-t-elle ? Nul n'a le pouvoir d'empêcher les hommes de rêver... »
Mégère comprit un battement de cœur trop tard qu'elle eût été mieux inspirée de garder sa réflexion pour elle. Une paupière élégante s'arqua sur le visage de Nuit ; ses cheveux d'ébène agités imperceptiblement lui dégageaient quelques centimètres d'un cou encadré par un col Mao — trop peu afin de déchaîner la fureur ancienne qui habitait cette forêt capillaire, et néanmoins suffisamment pour qu'un pan entier du sombre manteau s'enfle sur les épaules de Nuit et jaillisse telle une mer aux parements cardinal. Le claquement du tissu cinglant l'air à plusieurs fois la vitesse luminique parvint à Tisiphone et Allecto en retard sur le cri échappé à Mégère. Nul ne leur fut besoin de se retourner tandis que le pan de manteau se rétractait et revenait prendre son pli impeccable sous la nuque inclinée de la Reine ; à quoi bon encourir Ses foudres pour se voir confirmer que leur sœur gisait en tas à l'autre extrémité de la salle, son Cosmo en lambeaux et son corps parcouru par des vagues d'infinie douleur ?
— « Souvenez-vous de quelle place est la vôtre », laissa tomber Nuit en marchant vers la porte. Sa main droite enserrait fermement la fiole de verre. Celle-ci n'était toutefois plus jaune, mais vaguement mauve, comme le plastron et le busc de la grande Déesse. Car, au fur et à mesure que Sa Noirceur approchait du vantail, sa mise guindée gagnait en élégance, jusqu'à ce qu'elle fût somptueusement vêtue et parée. Les lignes en demeuraient toujours aussi martiales, et les teintes dominantes, le noir et un violet soutenu, rendaient un son endeuillé, mais, dorénavant floue de gaze et de tulle des pieds jusqu'à la tête, la Nuit, si possible plus majestueuse encore qu'à son ordinaire, avait mis une sourdine à son austérité glaçante.
Le soupir de soulagement que les deux Erynies courbées dans son dos exhalèrent comme elle refermait sa main sur la poignée et disparaissait à travers le portail des mondes, faisait l'effet d'une glorieuse musique à Ses oreilles. La peur. Voilà ce qu'il seyait à sa nature d'inspirer. D'un autre côté, sauf à diminuer ses chances de succès, il lui fallait montrer pattes de velours dans la sphère des rêves sur laquelle elle allait se trouver propulsée. Le gauchissement apporté à son apparence risquait de ne pas y suffire.
Nuit apparut dans le monde d'Hélios semblable à une légère brume. La verdure sidérante blessait sa vue, non moins que l'azur trop prononcé du ciel, l'harmonie des camaïeux décrits par les rais de soleil sur les éléments du décor, blanches colonnades ou lacs étincelants, le caractère édénique des senteurs et des saveurs prodiguées par la nature. Involontairement, le gaz nimbant la progression de la Déesse gagna en pesanteur, ses volutes ombrant à peine les pistils des fleurs et les brins d'herbe mis en mouvement par ses pas, les recouvrant d'un voile vénéneux et subtil qui les ferait bientôt décatir à vue d'œil si elle n'y prenait garde. Elle se corrigea aussitôt. Mais d'avoir dû dériver le plus clair de son attention sur ces matière triviales fut cause d'un mécompte inattendu. Ses pas, naguère assurés, devinrent hésitants. Tous ces arbres, tant de sève et de bois sans l'ombre d'un insecte ; toutes ces eaux courantes, ces couronnes de buissons, ces prairies au semis de fleurs où seuls avaient l'air de fréquenter de merveilleuses créatures, à l'instar des oiseaux de paradis ou des papillons fantastiques dont la pureté révulsait Nuit au tréfonds de ses moelles — autant qu'il y en avait, tous sans exception se ressemblaient, monotonie déroutante et cacophonie au milieu de laquelle savoir comment aurait-elle su se diriger ? Les chemins qui perçaient, çà et là, le manteau d'émeraude ne conduisaient nulle part.
Pire que le fait d'être perdue, la trace de l'objet après lequel en avait Nuit se confondait avec le stroboscope de sensations dont Elysion, cette dimension honnie réceptacle des rêves et des espoirs des peuples de la Terre, bombardait la psyché omnisciente de la haute Déesse. Les reliefs des songes dont l'enracinement expliquait la luxuriance de ce monde parasitaient à tel point ses facultés cognitives que Nuit ne s'avisa qu'après coup de la voix qui la hélait d'en haut. Des trilles mélodieuses, porteuses d'un sens et d'une logique sans rapport avec la forme aviaire d'où elles étaient émises. Le faucon la voyait, chose inconcevable ! à moins qu'elle n'eût relâché son sort de furtivité. Un bref balayage des alentours apprit à la Déesse que l'oiseau juché sur l'une des basses branches d'un pommier du Japon n'en était pas un, que deux autres bêtes non moins que lui dotées d'une âme et d'une conscience se tenaient à peu de distance, que la magie les ayant tous les trois restaurés après ce qui ressemblait fort à une rupture karmique — entendez un trépas prématuré — appartenait à rien moins qu'Hélios, enfin qu'elle-même faisait l'objet d'un discret intérêt de la part du garçon à la tête d'Elysion. L'ichor bouillonna puissamment au creux de ses veines, précipité par la bouffée d'adrénaline — et de satisfaction. La belle tournure que prenaient les événements ! Le hasard lui venait en aide.
Un sourire modeste placardé sur son visage, elle se fendit d'une révérence, puis étendit le bras. L'oiseau ne se le fit pas répéter deux fois pour s'y percher, ses serres agrippées à l'épais revers de la manche qu'un voile de gaze étirait gracieusement en un faux-semblant d'aile. Des fourrés au feuillage ajouré comme du laurier surgit la silhouette paresseuse d'un tigre, aussitôt rejoint, à grands coups de nageoire extrait de la cascade voisine, par un poisson volant de belle taille. Le premier geste de Nuit fut de conjurer une bulle d'eau en suspension, de manière que le Cheilopogon pût respirer hors de son élément. La conversation télépathique s'engagea. Les trois bêtes, Œil-de-Tigre, Œil-de-Faucon et Œil-de-Poisson, déclinèrent leur identité, assortie d'un bref aperçu de ce qui leur avait valu de séjourner dans Elysion. Son omniscience perturbée par l'amoncellement de magies auquel se résumait ce monde, Nuit se trouva fort surprise. Comment, les premiers habitants qu'elle rencontrait, des anciens séides de Néhellénia ! Un geste lui suffit à leur restituer leur forme humaine. Cette bonne action révulsait la Déesse, mais la présence aux alentours d'Hélios, non moins scrutateur que naguère, parut s'en satisfaire car elle diminua avant de disparaître. Parfait. La bénignité du Gardien était acquise. S'il n'avait pas entièrement mordu, comme elle l'escomptait, à son histoire de Fée en exil et blessée, du moins il était manifeste qu'il lui accordait le bénéfice du doute.
La rusée fille d'Abîme n'en demandait pas tant. Il était temps de donner le second acte de sa petite comédie...
Lorsque les transports de joie du ci-devant Trio Amazone se furent quelque peu calmés, elle s'inclina profondément, dans une posture accablée. Ses yeux gros de sanglots détaillaient le sol devant elle ; sa bouche contorsionnée imitait à la perfection la douleur et l'impuissance.
— « Je suis ravie que mes talents vous aient été de quelque utilité. Ce ne sont pas les services qu'ils ont rendu, chez moi... Tout est tellement beau ici, si bien préservé. Je... je suis désolée, je ne peux pas m'empêcher d'être envieuse. Mon monde, à cette heure, doit avoir cessé d'exister, ou les gens qui y vivent s'être entre-tués, parce que j'ai échoué à ramener la concorde entre les guildes de magiciens. Ah ! c'est trop triste... »
Cosmo verrouillé à un niveau indigne d'elle, ses nattes soudain en désarroi, la Déesse glissa doucement sur ses genoux au sein du tapis d'herbes. Les particules d'obscurité charriées par sa simple présence en cet espace-temps et qui s'étaient massées à la lisière métaphysique d'Elysion, trillaient cruellement, leur minuscule charge d'énergie négative, conjuguée, décrivant des nuages de force avide de se décharger sur ce monde coupable de trop de beauté. Ne fût-ce que dans le but de couvrir cette agitation des ténèbres, qui aurait pu transparaître à travers son aura, Nuit n'avait d'autre choix que de forcer la note. Nul n'avait davantage conscience qu'elle de ses effets de tragédie, tout en sachant que le travers majeur des êtres de bonté comme Hélios le Gardien tenait dans leur propension à se laisser émouvoir par le malheur d'autrui.
Cela ne manqua pas de se produire. Très vite, une main légère ainsi que plume vint se poser sur son épaule. Des assurances murmurées à ses oreilles, elle ne retint rien, si ce n'est que, du babillage de l'homme blond — Œil-de-Tigre —, il ressortait qu'Elysion abritait un trésor, le plus rare et précieux qui existât : un moyen pour les coeurs purs de concrétiser leur rêve. Le désordre de sa chevelure masqua le rictus de la Nuit. Face à pareils naïfs, le triomphe en perdait quasiment toute saveur...
— « C'est décidé », lança, joyeux, le garçon dont les cheveux roses dressés sur le dessus de son crâne, au mépris de la gravité, et la voix perçante rappelaient qu'il avait été faucon peu de moments auparavant ; « nous vous emmenons auprès d'Hélios. Il ne fera aucune difficulté à vous donner le Cristal d'Or. »
— « N'importe qui a le droit de s'y essayer », compléta Œil-de-Tigre, en présentant son bras à Nuit afin qu'elle se relève. « Séchez vos larmes, belle Dame ; nous sommes la preuve vivante de sa puissance. Celle de l'espoir et de la seconde chance, n'est-ce pas, Œil-de-Poisson ? »
— « Nous étions morts, en effet, de corps, et orphelins de rêves aussi bien ; cela ne l'a pas empêché de nous réincarner », acquiesça l'intéressé dans un flash de ses dents étincelantes ; toute sa gracieuse personne, de ses cheveux bleu tendre aux proportions du corps, pour ne rien dire de sa gestuelle, était frappé du coin de l'androgynie. S'il n'y avait eu son défaut absolu de poitrine, Nuit eût été en peine de déterminer s'il s'agissait d'un garçon ou d'une fille. « Dès l'instant que vous avez au cœur un rêve merveilleux, le cristal brillera de tous ses feux et ce sera la fin de vos misères... Au pire des cas, il ne vous permettra pas de l'approcher. »
— « Vous n'avez rien à perdre ; allez ! Par là » Moitié cajolant, moitié poussant, Œil-de-Faucon s'était emparé du bras libre de la Sombre maîtresse, qu'il entraînait dans la direction de l'ouest.
Œil-de-Tigre, sourire extatique sur yeux étincelants, faisait chorus. Le dernier membre du Trio Amazone aidant, la soi-disant Fée se vit littéralement poussée à travers champs au fil des babillages des trois jeunes hommes. Les fadaises qu'elle n'était guère en position de cesser de leur renvoyer, agrémentée des siennes propres, épuisaient peu à peu les réserves de sa patience ; à plus d'une reprises, elle se découvrit à un cheveu de lancer un maléfice fatal à l'un ou l'autre de ses cicérones. A tout le moins ces bavards intarissables l'emmenaient-ils sûrement sur la piste d'Hélios ; il n'y avait pas à se tromper sur la nature des édifices qui se découvraient à sa vue, dans le lointain. Aux guérets firent prestement place les avant-postes d'un bois qui s'annonçait opaque. Puis ce fut la forêt elle-même, un dédale de sapins nordiques, imposants et chenus, dont la silhouette s'estompait dans des canaux d'eau dormante. Le poudroiement de la glaise, noire et grasse par dessous les épines des arbres et ce nonobstant vaguement phosphorescente, témoignait de l'essence mystique du lieu. Sans crier gare, l'oppression du cadre arboré céda la place à une clairière inondée par la clarté lunaire. Le soleil brillait ailleurs dans Elysion ; mais au dessus du Sanctuaire des Rêves, la lune blanche à son apogée ne déclinait jamais.
Le point focal de la planète onirique coïncidait avec une esplanade de marbre ivoire, ceinte d'un portique à l'aérienne légèreté, en arrière duquel un fronton à l'antique donnait sur un temple carré surmonté d'une coupole. Une volée de degrés d'une pierre bleue et jaspée surélevait l'espace embrassé par la colonnade ; contre leur pied finissaient les canaux, de telle sorte que la construction paraissait surnager au sein des ondes.
Quelques minutes s'écoulèrent. Voici le petit groupe arrivé au pied de l'esplanade. Les anciennes créatures du chapiteau signifièrent à la Nuit qu'elle se devait de franchir les derniers mètres seule, avant de s'incliner profondément en gage de gratitude. Dans le dos de la Déesse, une aura venait de résonner. L'instant de sa confrontation avec Hélios avait sonné.
Les yeux inhumains n'embrassaient pas le garçon, quelque remarquables que fussent ses pouvoirs ou sa beauté. Nuit se contenta de relever qu'avec ses cheveux aigue-marine, ses yeux ambre et ses traits insolents de jeunesse, il n'y avait rien d'étonnant à ce que Néhellénia eût conçu le désir de posséder le Gardien. La Redoutable était bien au dessus des tentations de la chair. Au surplus, à quelques mètres derrière lui et merveilleusement tentant dans sa simplicité, irradiait l'octaèdre dénommé Cristal d'Or. Rien d'autre, en vérité, qu'un amplificateur d'énergie, comme elle le savait de première main : un projecteur à quasars, fabriqué par Héphaïstos durant la guerre des Dieux contre Typhon et perdu par Athéna lorsque, elle seule entre les Olympiens, la Déesse de la Sagesse s'était dressée face au monstre armée de l'artefact. Néanmoins, tant et de si nombreux siècles avaient passé depuis que les yeux de Nuit s'étaient portés sur l'octaèdre que l'instant ne manquait point de charge affective.
Les colonnes de pierre immaculée étalaient son éclat mordoré à la façon de la palette d'un peintre. Pas étonnant que quiconque posait ses yeux sur la pierre fût incontinent brûlé de la rage de se l'approprier... Penser que la création des Dieux avait servi à génération sur génération de mortels — affront en rétribution duquel l'anéantissement d'Elysion et des Terriens suffisait à peine — révulsait la fibre orgueilleuse de la Nuit.
La voix d'Hélios ne démentait pas son apparence flatteuse :
— « Toi qui viens au Cristal pleine de bonnes intentions, je te salue. A la pierre de déterminer si ton rêve est digne qu'elle le matérialise. Daigne avancer... »
— « Cela ne sera pas nécessaire », pouffa-t-elle entre ses doigts.
En effet, la surface d'or clignotait. Lorsque la main que Nuit tenait le long de son corps se fut redressée, un complexe de lignes lumineuses s'alluma à l'intérieur du cristal. La pulsation qui en émana, suivie par un halo orange vif, ébrécha le marbre semé à profusion sur les dalles, les colonnes, le temple lui-même. C'était comme si une réaction en chaîne s'était initiée à l'intérieur de l'octaèdre. La construction, ensuite, puis de là la forêt toute entière, pour ne pas dire Elysion, roulait et tremblait sur elle-même. Puis ce fut le vent. Le nimbe entourant le cristal pâlissait à vue d'œil ; d'abord jaunâtre, le voici vert tendre, avant qu'il ne vire au cyan et enfin au mauve archevêque. Cette dernière teinte stabilisée donna le branle au processus de cristallisation.
De la glace commençait à se constituer dans les angles où le souffle était piégé ; déjà les eaux vives ne couraient plus et se chargeaient de givre. Le pire était que la température n'avait guère diminué. Les pulsations qui ébranlaient le sol alternaient avec les phases de croissance du gel sans affecter les acteurs de la scène. Le souffle du cristal, lui, fouettait tout avec ardeur.
— « Qui êtes-vous et qu'avez-vous déclenché ? », lança Hélios de derrière ses bras repliés.
La position dans laquelle il se trouvait l'exposait directement aux vappes expulsées par le cristal, aussi se projeta-t-il au contact de la soi-disant quémandeuse. Ce qu'il découvrit envoya l'équivalent d'un choc spasmodique dans ses nerfs.
La pierre sacrée lévitait devant la gorge de la femme. Quelques centimètres, et ses doigts vernis de noir se refermeraient dessus.
— « Tu connais la réponse. Une Déesse. Quant à ce monde, j'en aie affaibli l'ancrage magique, afin de l'emporter avec moi. »
Un moulinet théâtral de la main fit bouffer et s'enfler le manteau de la Nuit. Son vrai visage se fit jour alors dans sa radieuse noirceur. Sa forme humaine parut se redresser, immense, écrasante et toute de brocart funèbre, ses cheveux une apocalypse de nattes auréolant ses traits de madone sanguinaire, ses yeux violets deux fenêtres sur l'infini, sa robe magenta au large busc compressé par un gorgerin de métal noir, une houle de plis et d'échancrures, et son ombre un cône de désespoir solide au sein duquel la température s'effondra. Hélios avait eu son comptant d'Altesses maléfiques, pourtant celle-là inspirait la panique à la moindre fibre de son corps, paralysant ses muscles et scellant sa parole. Et ce n'était pas dû seulement au froid paralysant que la grande ombre lui versait dans les membres.
Le claquement de fouet qui suivit son premier essai pour surmonter sa terreur et tenter quelque chose informa le Gardien que le drame n'impliquait pas seulement la Déité infernale et son infortunée petite personne. Œil-de-Tigre donnait en vain de son fouet magique sur celle qui s'était soumis le cristal, relayé par les jets enflammés d'Oeil-de-Faucon et par les poignards que prodiguait Œil-de-Poisson en pluie drue. Il devait pourtant leur apparaître clair à quel point rien de ce qu'ils tenteraient n'avait chance de simplement érafler la Déesse.
Deux billes pourpres au fond de ses iris furent tout ce qui transparut de son agacement. Un instant après, une des nattes arrimées sur le front de Nuit se désolidarisait de sa couronne capillaire et, se détendant ainsi qu'un boomerang, avec un bruit écoeurant faisait massacre des trois infortunés. Le front d'Hélios fut aspergé d'un sang lourd de lambeaux de chair. La senteur âcre et cuivrée de l'abattoir montait sur plusieurs mètres à la ronde.
— « Je suis la pestilence qui fut promise. Contemple le sort que je réserve à cette abomination qui te tiens lieu de résidence ! »
La main qui ne manipulait pas l'octaèdre se détendit hors des pans du manteau. Entre ses doigts de panthère le jeune homme remarqua une fiole jaune et pansue. Le niveau de magie qui en émanait était étourdissant. Il ne s'y attacha toutefois pas. Un plus grand choc lui était réservé.
Le Cristal d'Or avait viré au noir. Un noir de pois que les nuées menaçantes dont le ciel était en voie de se couvrir égalaient avec peine.
Ce fut tout juste si Hélios s'avisa que le bouchon du récipient avait sauté et qu'un vent furieux entamait son œuvre sur le cadre d'Elysion. Les premiers arbres ou morceaux de sol s'y engouffraient avec facilité, le bruit de succion et le fracas de leur disparition dans la gueule de la fiole couvert par le rire tonitruant de la démoniaque...
oooOOOooo
Hilda tortillait une mèche de cheveux gris entre ses doigts, indifférente tout autant à la discussion dans laquelleses voisins de table Freiya, Flamme et Hyoga rivalisaient d'entrain, qu'à l'apparat du banquet se pressant autour d'elle. Par delà les cristaux miroitants et les vins à la robe capiteuse, son ennui se reflétait dans les profondeurs vitreuses des iris du Saint à l'âme d'Hadès assis en face d'elle. La ligne des lèvres du garçon paraissait résignée ou narquoise en fonction des jeux de la lumière rasante sur son visage éclairé en contre-jour par les bougies du lustre le plus proche ; entre ombre et lumière, l'expression d'Andromède rendait fidèlement son caractère énigmatique. Eux seuls, Hilda et lui, avaient trouvé moyen de ne dire mot depuis que l'assistance était passée à table ; et les agapes qui ne donnaient pas signe de vouloir s'arrêter ajoutaient à leur impression d'être les uniques personnes lucides de l'assistance.
Le banquet eût dû être gâché par l'irruption, au beau milieu d'une discussion peu amène entre Athéna et Poséidon, de ce jeune Oriental supportant son ami. Ledit Rekka avait imploré son Dieu, Hélios, de leur prêter secours. La princesse Polaris n'avait pas tout saisi de l'histoire qu'il avait racontée, comme le Seigneur de la Lumière allongeait le blessé sur un sofa inoccupé et se mettait en devoir d'étendre sur sa personne un Cosmo curatif. Il y était question d'un temple souterrain, d'une attaque des Lunules, de l'intervention de Chronos et d'une victoire chèrement acquise. Ce dont la prêtresse se considérait certaine, à savoir que les événements se précipitaient, l'inclinait au pessimisme. Hélios, de son côté, avait pesté contre l'illogisme de la conduite de sa mère, attitude ô combien irrationnelle, s'était dit la femme aux cheveux gris face aux multiples questions agitées par le Dieu blond. A quoi bon se retourner les sangs à se demander pourquoi Nuit en voulait après le Torque de Chronos ? Que la maîtrise de l'écoulement du temps constituât ou non un atout négligeable dans la guerre à venir, le fait demeurait : leur adversaire conservait la main. La réprobation non verbale exprimée par Hadès à l'endroit de l'optimisme avec lequel tant Athéna que Poséidon avait accueilli ce nouveau développement se teintait de tristesse. Hélios et les deux autres s'étaient entendus pour considérer que cela ne changeait rien. L'Empereur des Mers s'était même payé le luxe de déplorer son envoi, rétrospectivement un rien hâtif, de Sirène afin d'avoir un œil sur les Saints. Le banquet avait été maintenu. Et, à s'en rapporter aux mines uniformément joyeuses dans la salle des fêtes — Shaka, jamais si grave qu'en tenue des grands soirs, et Orphée à la mélancolie chevillée au corps, dénotaient par leur absence de sourire, quoique ils étaient bien les seuls à ne pas ripailler —, l'inconscience du danger paraissait à son comble. Eh quoi ! il n'était pas jusqu'aux plus graves des Golds qui ne tiraient pas à belles dents sur la venaison et les gâteries attiques, entre deux éclats de rire.
Hilda puisa modérément à la coupe d'argent que Jabu, échanson malgré lui, avait remplie à ras bord. Son regard, en quête de la haute silhouette dorée d'Hélios, rencontra celui d'Hadès. L'expression de l'Asgardienne dut refléter ses sentiments un peu trop clairement, car le Dieu la gratifia d'une ébauche de sourire, avant que ses lèvres ne se prissent à bouger. Un message. Ils peuvent s'amuser, tous autant qu'ils sont, avec l'eau du Léthé qu'ils absorbent sans le savoir... Aussitôt Hilda de contempler le petit vase à boire avec suspicion. Elle rationalisa qu'avec Odin part intégrante de son esprit, l'action enchantée du liquide avait été contrecarrée. Pour se dire dans la foulée que la maîtresse des lieux, non moins que Poséidon, autant qu'elle concerné vu son amour jaloux de ses Shoguns, n'ignorait rien du subterfuge, l'avait encouragé peut-être. Elle détestait la manipulation. Fût-ce pour la bonne cause.
La chair de poule couvrit soudain un côté de son encolure. Cette sensation... Quelqu'un la fusillait des yeux. Quelqu'un dont le Cosmo venait d'effleurer son corps, en instillant sous sa peau ce malaise qui la figeait sur son fauteuil. Tourner la tête dans le sens de ce regard empreint d'hostilité fut l'une des expériences les plus désagréables qui étaient advenues jusqu'alors à la princesse, quoiqu'elle fût d'un tempérament fort peu impressionnable. Un halètement ébahi lui échappa. C'était ce beau garçon sur la droite d'Hélios, le demi-dieu auburn. Ses iris d'une teinte arctique ne celaient rien de ce qui lui inspirait la princesse. Et cette aura... Inconcevable chez un Saint, elle égalait quasiment celle d'Athéna ou de Poséidon.
Puis son Sire lui demanda quelque chose et le charme fut rompu. Les mèches acajou sur la tête du guerrier voletèrent, alors qu'il se détournait vers le Dieu avec une ferveur intense. En voilà trop ! Le Cosmo d'Hilda enfla afin de contacter le sien pour un duel à distance ; mais il en fut empêché par une barrière mentale infrangible. Le Saint du Zénith n'avait aucun besoin de mobiliser son nimbe afin de se défendre ; les tentacules immatériels de la prêtresse rebondirent, impuissants à passer outre sa volonté, et la messe fut dite.
Phaethon en avait si parfaite conscience qu'il envoya, de ses lèvres de minium, le plus conceptuel et glacial des baisers à l'Asgardienne. La serviette dont il s'était épongé le menton à la faveur d'un grain de poivre vert égaré dans sa barbe, dissimula le geste. De toute manière, l'attention d'Hélios était revenue sur Athéna, la sienne voisine de table, à la place d'honneur ; la martiale Déesse tenait le dé à converser avec Saga, sur sa droite, et Shaka, en face d'elle. Digne jusque dans les prodromes de l'ivresse, le Gémeau soupesait les tactiques avec l'emphase et le sentiment certain de sa compétence qu'avait développés chez lui les treize années sous le masque du Pope. Ceux des Saints, des Marinas et des guerriers divers attablés dans la périphérie que leur propre discussion n'accaparait pas, écoutaient religieusement ses plans sur la comète ; mais nul autant que Kanon. Installé deux sièges plus loin, l'ancien Général paraissait suspendu aux lèvres de son double. Légitime curiosité, soupçonnaient les Golds et ceux des Bronzes qui avaient eu affaire à lui, pendant la guerre des sept mers. L'homme le mieux à même d'en juger était pour l'heure affairé à donner dans la bouteille — Ikki, dont le moindre regard en coin coulé du côté d'Andromède l'incitait à s'alcooliser de plus belle. Rien n'était moins certain que ses voisins, Milo le tapageur, l'assiette débordant de victuailles jusqu'à en tâcher la nappe ; le gourmet et fin causeur Aphrodite, dont les doigts voltigeant dans l'air alourdi d'odeurs grasses suscitaient, sur le front de ses amis, couronnes de roses sur couronnes de roses ; et Aioros le gai luron, blague leste toujours prête, à moins que sa bouche ne se trouvât occupée à affaler conge après conge de vin maréotique — s'en étaient seulement avisés. A un moment, un contradicteur de Saga apparut en Sirène ; le Shogun divergeait d'opinion et l'exprima, courtoisement d'abord, ensuite avec une âpreté que sa voix ensorcelante estompait en partie. Issac, arrimé à Hyoga, lui servait de claque, secondé par Scylla de qui la bouche proférait fort peu de choses amènes. L'influence apaisante du voisin de Saga, Aioros, intervint à point nommé, ou le ton eût monté. Un regard réprobateur d'Athéna fit le reste. Sur l'extrémité opposée de la table, le coin des Saints de Bronze n'avait pas cillé, mis en joie par un Seiya particulièrement déchaîné. Il y avait longtemps que le Japonais s'était dépouillé de sa toge de gala et que, chemise ouverte jusqu'au nombril sous l'aiguillon de Bacchus, il se livrait à mille pitreries sur son siège effaré devant tant d'audace. Shiryu, éternel refoulé, s'amusait à peine plus sobrement, même s'il se fût mordu la langue, ou pire, plutôt que de l'admettre ; Shunrei lui manquait ainsi qu'on se désole de l'absence d'une carie. Hyoga de son côté témoignait à Issac le genre d'attention que la décence interdit d'étaler en public ; leurs genoux et leurs épaules étaient les zones de leur anatomie les plus honnêtes qui se touchaient ! Une telle chimie organique émanait néanmoins d'eux qu'ils paraissaient surtout attendrissants, hormis peut-être du point de vue d'Ikki, si les oeillades dont il couvrait les élans des tourtereaux devaient s'entendre au pied de la lettre. Les deux intéressés, le Russe au premier chef — Issac à part lui se demandait quelle confiance investir ce Chevalier au self-control aussi précaire, mais il déférait à la persuasion de son amant, selon lequel le maussade Phénix montrait les crocs sans en user — ignoraient ce dernier avec une ostensible aisance. Et Pégase de s'en ébaudir selon cette mesure qui lui était innée, à savoir sans un gramme de tact.
Un gloussement de sa part provoqua le froncement des sourcils de Mu, assis deux sièges plus loin. Une corbeille de pains chauds décolla de la nappe ; le regard aviné de Seiya la suivit, fasciné, ses globes oculaires roulant dans leurs orbites tandis que le Saint s'efforçait sans succès de déterminer si oui ou non ses frères d'armes voyaient comme lui la pièce d'orfèvrerie léviter. Son débat intérieur prit fin quand un corps mou et huileux l'atteignit au visage. Euh... il n'avait pas rêvé ; une brioche venait bien de lui foncer dessus ! Il essuya d'un revers de manche la traînée grasse de part et d'autre de son nez. Derechef, une autre viennoiserie s'élança sur son front. Du beurre gouttait sur ses sourcils, et la corbeille tanguait et dansait dans les airs. La plaisanterie faisait long feu. Les brioches qui s'agitaient dans leur écrin trompèrent la vigilance du Chevalier amoindri par l'ivresse ; voulant se protéger la face de l'assaut imminent, il resta stupéfait quand la corbeille apparut au dessus de son crâne en écrasant son contenu sur ses boucles indomptées. Le Japonais avait mieux et plus que des soupçons quant à l'identité de l'auteur de la farce ; Mû ne savoura donc pas sa drolatique vengeance. Il n'avait pas sitôt fini de se composer un visage impassible après avoir ri sous cape de la déconfiture de Pégase, qu'une aiguière projetée d'une main colérique lui crachait son contenu à la face. Pour le coup, là où personne ne s'était avisé des démêlés du Bronze avec les brioches, l'ensemble des banqueteurs ayant le Tibétain dans leur champ de vision partirent d'un rire sonore. Le Bélier dégoulinait de tapenade...
Sa confusion cessa incontinent. Personne ne riait plus. La porte aux battants qui ouvrait sur le corridor venait de s'écarter avec force. En avaient jailli les deux princesses d'Asgard, Freiya et Flamme, encadrant le colosse aux cheveux noirs, Rekka, et son compagnon blond roux naguère blessé, Linos. Au cou de celui-ci scintillait le Torque de Chronos. Un Cosmo divin de vaste magnitude palpitait à l'intérieur du bijou. Point n'était besoin d'appartenir à la race des Dieux pour reconnaître l'appel pressant que le Torque émettait.
Hélios fut ses jambes en un instant.
— « Quand est-ce que le collier a commencé à vibrer ? », interrogea-t-il. Il s'était empressé de se porter aux côtés de Linos, réconfortant au passage Rekka d'une main sur son épaule ; mais il n'osait toucher sans autre forme d'approche l'or en fusion sur la virole et le cartouche incisé du bijou. Sa circonspection doucha les résidus de la joie née du banquet chez tous les assistants, ceux du moins dont l'entrée théâtrale du quatuor n'avait pas suffi à dissiper l'entrain et le désir de se créer d'heureux souvenirs en prévision des heures sombres. Les discussions étaient mortes, éteint le cliquetis de la vaisselle ; l'on entendait le moindre petit bruit, jusqu'au chuintement des chandelles sur les lustres et les flambeaux.
— « Pas beaucoup plus d'une minute », répondit Flamme en redressant le bandeau sur son front. Son teint de magnolia peinait à se remettre de la rougeur de la course et de ses émotions. « Ce jeune homme reposait paisiblement, la dernière fois que j'ai été le voir, puis, sans crier gare, il s'était dressé dans son lit, et le torque irradiait. »
— « Ce Cosmos ne provient pas de Chronos », précisa Rekka duquel l'étreinte autour des épaules de son amant venait de se crisper, comme la portée de ses paroles le pénétrait au fur et à mesure qu'il les proférait. « Je l'ai perçu durant le combat contre l'avatar ; cette force-là est distincte. Comme si le collier avait une volonté à lui. Il souhaite vous montrer quelque chose, Sire... »
Athéna et Poséidon repoussèrent leur fauteuil à ces mots ; toute trace de gaieté avait fui leur visage. Aux traits figés d'Hadès, le Dieu des Morts était rien moins qu'appréhensif. Quant à Hilda, ses poings serrés à la place des couverts qu'elle avait tantôt balayés avec rage, attestaient de la violence rentrée de ses sentiments. Phaethon, Phobos et Loxias n'avaient pas bougé de leur place, quoiqu'un observateur attentif eût deviné, à la raideur de leur posture, qu'ils se tenaient prêts à quelque éventualité que ce fût.
Hélios intima à Rekka ainsi qu'aux Asgardiennes de lui laisser du champ. Le géant brun était aussi peu désireux que possible de se détacher de Linos ; la crainte qu'en laissant faire son Dieu le Grec encore fragile ne reçût une énième commotion par suite de l'artefact arrimé à son cou, contrebalançait la mesure de respect et de circonspection qu'Hélios inspirait à Rekka, mais en définitive son amour envers le garçon qu'il maintenait debout fut le plus fort. Il n'exprima certes pas verbalement sa réticence à lâcher ce dernier, pas qu'un peu intimidé comme l'était le Japonais par le feu qui couvait au tréfonds des iris de son maître, cependant son langage corporel — jambes fermement campées en terre, les genoux en dedans ; muscles des avant-bras saillants et variqueux sous ses manches retroussées ; menton buté et narines frémissantes — traduisait le haut degré de sa défiance. Linos flageolait, absent à la tension environnante, sous le flux et le reflux de la lumière divine qui s'échappait du Torque.
Le Dieu blond dut réitérer sa requête en durcissant le ton ; ses prunelles avaient pris un éclat inquiétant, non plus bleus et francs lacs d'hiver, mais taches d'un violet abyssal et glauque. Un mouvement sur la droite de Rekka informa celui-ci que les Saints de la Lumière se tenaient prêts à intervenir — Phaethon en particulier, une expression neutre mais résolue sur ses traits à la beauté olympienne. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le Chevalier novice relâcha sa prise sur Linos, caressa au passage ce qu'il savait être le noeud nerveux de ses omoplates, pour s'écarter doucement. Son mouvement vers l'arrière l'amena à une main de distance du Chevalier du Zénith et il nota sans le vouloir l'égalité de stature entre le demi-dieu aux cheveux acajou et lui-même. Il en fut rasséréné, après coup, une fois distant d'Hélios et de son cher et tendre de l'équivalent de sa hauteur ; n'avait-il pas été, jusqu'alors, dans l'illusion en supposant le meilleur guerrier de la Lumière plus grand que lui, et nettement ?
Le chuintement à la lisière de son champ visuel fit recouvrer à Rekka ses esprits. Hélios avait posé une paume sur le cartouche du Torque, ce qui avait aussitôt modifié, ou reconfiguré, le spectre et la fréquence des scintillements de l'artefact. Son halo ne se contractait plus que par intermittences, quoique la force propre à chaque pulsation se fût accrue à proportion. Les doigts du très grand Dieu n'arrêtaient pas cette lumière ; à peine arrivaient-ils à l'ombrer. Les os, les tendons et les ligaments y ressortaient avec la netteté d'un cliché radiographique. Il n'en fut tout à coup plus rien. Le bijou était redevenu inerte.
— « Allons donc ! Quelle diablerie est-ce là ? Quelqu'un a une idée ? »
— « Tais-toi, ce n'est pas terminé ! »
L'échange avait duré peu ou prou dix secondes. Poséidon allait rétorquer lorsque le bras droit d'Hélios s'écarta de la poitrine de son Saint et s'immobilisa dans un geste impérieux. De la poussière brillante, couleur d'aigue-marine, estompait les contours des doigts qui avaient été au contact du Torque. Devant les yeux écarquillés de l'assistance, ledit poudroiement se constitua en une balle d'énergie qui explosa droit devant elle. Le mur nu contre lequel le dégagement de puissance avait fini sa course béait, ses moellons remplacés, du sol jusqu'au plafond, par des images en vraie grandeur du Mal sous le soleil. Immense et méphitique sur un fond de sapins, de lune en berne et des colonnes chancelantes d'un temple, Nuit toisait un jeune garçon en tunique argentée. Ses fascinants yeux orange, gros d'ébahissement, semblaient millénaires rapportés à la fraîcheur de son visage et à l'air d'extrême jeunesse que ses membres graciles, la douceur de ses traits et la nuance tendre du vif argent de sa chevelure conspiraient à créer. L'adolescent avait beau faire front, et crânement, face à la Redoutable, le pouvoir qui émanait de lui ne pesait rien comparé au gouffre de Cosmo sur le seuil duquel cette dernière paraissait émerger. A la réflexion pourtant, le nimbe dont se targuait Sa Divine Noirceur s'épanchait du curieux corps octogonal qui flottait dans la paume entrouverte de sa dextre : un cristal plus sombre encore et maléfique que toute la matière des cauchemars d'un peuple.
Un murmure apeuré parcourut l'assistance. Elle assaillait ainsi d'autres mondes... Cela n'en finirait jamais.
Ce qui eut lieu ensuite n'étonna personne : le ciel nocturne éclairé vaille que vaille par le rond de la lune disparut sous de longs nuages noirs. En revanche, aucun des Saints et des Dieux assemblés ne pouvait se douter de la résistance, si l'on était en droit de dénommer ainsi l'effort désespéré du Trio Amazone, que trois jeunes hommes bizarrement vêtus opposèrent, tout à trac, à la Nuit. Le très peu d'incidence de leurs pouvoirs les rendaient pathétiques ; nul n'eut lieu de douter, dans le triclinium du Sanctuaire horrifié par le spectacle, que ce baroud d'honneur finirait dans le sang. Un arrêt sur image opportun épargna aux présents la contre-attaque rageuse de la Nuit : l'hologramme se figea au moment où sa tête inclinée vers la gauche mettait en branle ses cheveux dévorants.
— « Cette fille de chacal ! », fit Hélios d'une voix tonitruante dont l'écho, se propageant sous les voûtes, en fit dégringoler du plâtre. « Son appétit de mort ne connaîtra donc jamais de limites ?! Toute-puissance de la Lumière, accours à moi ! Que ces trois-là échappent à son emprise, et que ses fureurs contrariées lui restent dans la gorge !! »
Des phénomènes qui suivirent ces imprécations, les Saints ne purent se rendre exactement compte, dans leur démesure. Le tonnerre roula, des éclairs se firent jour sous le toit dont l'épine protestait à grand fracas, de la fumée empestant le fréon et les particules inconnues s'échappa de chaque interstice qui n'était pas solidaire, l'ensemble à la fois, à moins qu'en succession les uns et les autres ne se fussent produits. Toujours est-il que, lorsque l'écho de la voix inhumaine du Dieu cessa de retentir, les volutes s'étaient éclaircies et l'ordonnance du banquet, qu'on avait pu croire emportée aux quatre vents par le déchaînement de la Lumière, ressortissait intact. Phaethon et consorts se reprirent assez tôt pour retenir Œil-de-Tigre, Œil-de-Poisson et Œil-de-Faucon, en proie à une syncope bien explicable. Leur accoutrement lacéré et sanglant laissait voir des corps éprouvés certes, mais intacts — les premiers depuis les âges mythologiques à avoir échappé aux griffes de la Nuit. Flamme et Frieya réagirent les premières ; aidées d'Hilda qui s'était portée à leur rencontre, elles guidèrent les Chevaliers du Dieu blond vers des banquettes limitrophes, où elles veillèrent sur le retour à la conscience des trois anciens suppôts de la Lune Morte. Autour d'eux un attroupement était en passe de se former, rares étant les Saints à ne pas se consumer de curiosité. Les habituels impassibles eux-mêmes ne déployaient pas véritablement d'efforts pour cacher leur intérêt. Les enthousiastes par nature, Seiya, Aphrodite, Io de Scylla, jouaient des coudes et des biceps afin d'y voir mieux. La cacophonie étouffée par les derniers développements était en passe de s'installer de plus belle. Hadès avait eu raison de se montrer sceptique à l'égard de l'aptitude de tant et de si dissemblables Chevaliers à opérer de concert dans le cadre d'une guerre... C'était l'un des motifs pour lesquels Julian avait souhaité naguère éloigner Sorrento, et la prédiction du Seigneur des Enfers se vérifiait. Un simple petit rien suffisait à faire régresser la garde d'honneur des trois Dieux au stade d'une classe maternelle durant un intercours. Les trois princesses en étaient débordées, malgré leur zèle à empêcher la quinzaine de Saints d'étouffer les rescapés de l'autre monde. Cela d'autant plus qu'attirés par le bruit, Jabu, Tatsumi, Shina et le restant des protecteurs du Sanctuaire firent une entrée peu discrète, rapidement convertie en surcroît de bousculade à l'entour du Trio.
Or leur expression farouche n'abandonnait pas les traits d'Hélios. En demi-cercle autour de lui, Athéna, Hadès et Poséidon observaient à nouveau l'image sur le mur.
Celle-ci changea avec le claquement mécanique d'un projecteur qui s'enraye. Il s'agissait à présent de l'espace. Le semis d'étoiles imprimé sur le velours obscur de l'infini allait changeant à un rythme fébrile. Rien n'était reconnaissable dans ce film à sauts et à gambades, que ralentis et accélérations animaient d'un mouvement aléatoire. Quelqu'un dans le groupe constitué autour d'Hélios lança tout haut qu'on eût dit que le pouvoir du Torque cherchait une vue précise. Sur ces entrefaites, le torrent d'instantanés sidéraux s'arrêta sur une image. Cette dernière se dilata jusqu'à conférer à ses détails la clarté du cristal.
L'arrière-plan montrait Jupiter, saisie à une distance assez grande afin que sa masse ne parût pas de beaucoup supérieure à celle du satellite filant vers les confins du système solaire, qui donnait l'impression d'accaparer le premier plan. L'échelle était telle que, n'eussent été les flammèches des boosters de l'engin, celui-ci fût apparu immobile. Quelques secondes passèrent. Une grande ombre s'insinua entre la géante rouge qui bouchait l'horizon et le frêle voyageur du cosmos. La forme en était dérangeante : une aile delta ou une pointe de flèche, la résolution de l'image n'autorisait guère la certitude. Une sensation de malaise diffus s'attachait à la trace pour qui la regardait ; trop égale, trop luisante, et d'une profondeur dans l'obscur qui n'était pas de ce monde. Quelques instants supplémentaires, et un malvoyant se serait aperçu que l'ombre était plurielle. Trois silhouettes gigantesques.
Une formation en mouvement à des vitesses invraisemblables. Phaethon, qui s'était pris à compter à partir du moment où elle avait commencé à passer entre Jupiter et le satellite, avait à peine atteint les vingt que les trois corps triangulaires laissaient derrière elles l'astre démesuré. Semblant répondre au voeu de tous de se rapprocher, l'image sur le mur devint floue, pour se caler sur un plan rapproché de la trace.
Des oiseaux ténébreux comme l'antimatière. Pas n'importe quels locataires de la voûte céleste, cependant ; et là résidait l'atrocité de cette parade. La moins mauvaise esquisse générale de ce à quoi ils ressemblaient fut exprimée par Athéna :
— « Des ptérodactyles... Plus grands chacun qu'une planète. »
— « Les Kères », dit Phaethon d'une voix expirante ; la pâleur absolue qui tirait dans des tons de gris le visage de son Sire, le choc exprimé par les battements convulsifs de ses cils et les rides creusant la commissure de ses lèvres, disaient éloquemment qu'Hélios n'était pas en mesure de fournir la réponse attendue par l'auditoire entier. « Les Familiers de Nuit. La quintessence de la matière obscure de l'univers, qui n'a d'autre raison d'exister que servir la Très Haute... La dernière fois qu'ils sont sortis remonte au partage de la souveraineté entre Zeus et ses frères. »
— « Odin confirme qu'il s'agit d'elles », intervint Hilda lorsqu'il ne fit aucun doute que le Saint du Zénith n'en savait ou n'en voulait pas dire davantage. Le Ciel attestait de combien il en coûtait à l'Asgardienne d'être encore et toujours messagère de mauvaises nouvelles. « Ces engeances sont capables de vider entièrement une planète de toute trace de vie en un délai record... Rien ne les arrête ; elles sont invulnérables et invincibles, sauf à abattre qui les commandite. La garce nous met le dos au mur... »
— « C'est une question d'heures, en effet. Un jour grand maximum », compléta Hadès dont le creux de la main abritait une carte holographique de la galaxie. Il la fit grandir, puis la lança à la volée ; le triclinium entier put alors visualiser le système solaire, de Neptune à la Terre, ainsi que la trajectoire des trois calamités. « En d'autres termes, Chevaliers, vous allez livrer bataille en ignorant si votre monde ne sera pas détruit quoi qu'il arrive. Connaissant Nuit, je gagerais qu'elle a prévu un délai trop court, afin que notre éventuelle victoire ne change rien. »
— « Pas tant que j'aurai mon mot à dire ! »
Un arc électrique d'un voltage rarement atteint sur Terre mit fin à l'image projetée sur le mur. L'énergie libérée souffla ce dernier aussi bien, et les salles sises en enfilade à son contact, attendu qu'on apercevait, dans le lointain, le soleil qui se couchait sur les jardins du Pope. Hélios, dont c'était l'œuvre, se retourna vers Athéna ; ses pupilles réduites à des têtes d'épingle luisaient dans l'ultra violet. Des étincelles s'accrochaient encore aux ongles de sa main, signe évident que son contrôle sur ses pouvoirs était, dans le meilleur des cas, précaire. Les Chevaliers de Bronze accoururent au contact de leur princesse.
— « Replions-nous sur mon palais », reprit-il sur un ton plus serein ; « vous y serez à l'abri. Je te suggère, Déesse, de faire venir ici les personnes dont tes braves sont proches. Les délais sont trop courts pour transférer sous mon toit même une part infime de la population... »
La maîtresse du Sanctuaire hocha la tête avant de lancer à la cantonade :
— « Nous évacuons le Sanctuaire. Que tous les Chevaliers qui connaissent les lieux s'égaient de manière à couvrir l'ensemble du domaine ; on se regroupera au Grand Colliseum, c'est l'endroit qui peut accueillir le maximum de monde... Vous avez entendu Sire Hélios ; exécution ! »
L'intéressé laissa flotter son regard de visage en visage, jusqu'à ce qu'il fût assuré de l'attention de tous. Le banquet délaissé attirant quelques regards chez les Bronzes qui y avaient servi mais pas touché, il l'envoya se perdre dans le néant d'un battement de cils. La gravité de son maintien, conjuguée à sa prestance naturelle et au formidable Cosmo qu'il ne cherchait plus à celer — le sous-sol de la montagne sainte tressaillait lentement, couche après couche imprégnée de son aura — confortèrent les Chevaliers de tous ordres desquels les espoirs avaient sombré par suite de la nouvelle que la Terre servait de cible aux Kères.
— « Une dernière chose. Vous êtes des hommes — et des femmes — sensés, comprenez que rien ne sera comme avant une fois la Terre derrière vous. Chacun a pu constater ce dont est capable notre ennemie ; à quelles forces elle commande. Ce n'est pas seulement votre vie que vous allez risquer ; le pire qui soit envisageable pour un homme représente une fraction de ce que Son esprit est capable d'embrasser. Il y a néanmoins davantage. A force de haïr, Nuit représente la laideur, la sécheresse de l'âme. Je ne me vante pas d'incarner l'opposé, mais vous devez le savoir : les forces mystiques à l'œuvre sous mon toit seront impitoyables avec vos défauts, vos travers et ces petites failles que tout être porte en lui à son insu. Elles vont vous attaquer comme Nuit le fera. Je vous promets du sang et des larmes avant même la bataille. Ceux que cette perspective effraie n'ont qu'à rester ici ; ils ne s'en porteront pas mal, car je m'en vais étendre un sort d'euphorie sur chaque homme. Les autres, le Collisée vous attend... »
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A partir de ce chapitre, léger cross-over avec des lieux, personnages et situations de Sailor Moon Super S : Hélios, le gardien des songes qui se change en Pégase pour s'abriter dans les rêves de Chibi-Usa ; Néhellénia, la Reine du Cirque de la Lune Morte ; le Trio Amazone, ses lieutenants ; le cristal d'or, item sacré gardé par Hélios dans Elysion ; et Elysion, le monde né des rêves merveilleux des Terriens.
