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On dit que pour détruire un homme
Faut lui donner ce qu'il veut
Moi, je paierais bien de ma personne
Pour continuer ce jeu
Suite Royale, La Maison Tellier
(oui, encore)

XI. Harry. Des Pactes et Des masques

« Dis-moi, Harry, tu t'es décidé pour ton costume ? », questionne Tiz alors que nous rentrons de concert vers le palais Cimballi.

« Non », je réponds en haussant les épaules.

Une partie de mon cerveau sait bien que je ne m'en sortirai pas comme çà ; elle répète même que, si je me concentrais, je pourrais quand même assez facilement décider entre le costume d'Arlequin que Tiz s'évertue à me faire adopter et le simple domino noir à grande capuche qui me convient bien mieux.

« Harry, tu sais que chez mon grand-père t'attendent, selon toutes probabilités, tes parents, ton frère et ta sœur et tes deux meilleurs amis de toujours ? », interroge Tiziano sans me laisser le loisir de revenir sur ma première réponse.

« Bien sûr », je souris, touché de la manière dont il insiste.

Toute la famille Cimballi semble vivre la visite de ma famille comme un événement particulier qui mérite les plus grands efforts. Je sais que je devrais me montrer plus enthousiaste.

« Et que demain commence le Carnaval ? », il persiste.

« Pas réellement », j'avoue.

La réalité est que je ne suis pas encore revenu de ce palais sirénéen sur l'îlot de Poveglia. Le monde tout entier et ses priorités me semblent relativement vains, voire irréels, et je crois que j'espère que l'arrivée des Londoniens arrivera à balayer cette impression d'étrangeté. Peut-être que Tiz est simplement vexé de mon silence quand il balance :

« Dis-moi, tu es sûr que ce n'est pas avec une partie de ton âme que tu as acheté le secret des Sirénéens ? »

Peut-être même qu'il rigole. Parce que Tiz est mon ami, un vrai ami, mais il est des choses qu'il ne sait pas – et les Horcruxes que j'ai dû affronter pour me débarrasser (et le monde avec moi) de Voldemort en font partie. Il ne peut pas savoir quels démons il réveille en voulant badiner et me sortir de la torpeur étrange où je suis depuis l'enlèvement des Sirénéens - ou peut-être la mort d'Ur-Oan. Je frissonne malgré l'air printanier et, immédiatement, il s'excuse :

« Harry, je... »

« Merci de t'inquiéter, Tizzi, mais ça va aller ! », je lui assure le plus gentiment que je peux.

« Promets-moi seulement que tu n'es pas tombé amoureux de Magda », il répond l'air si comiquement inquiet que je pouffe réellement :

« Mais quelle idée ! »

« Les gens parlent, Harry », il argumente avec son air de vieux snob qui d'habitude me fait rire mais qui là m'agace. «Franchement, vous disparaissez trois jours tous les deux ! Vous revenez avec un truc explosif, ok, mais une drôle de tête ! Vous êtes elliptiques sur comment vous vous y êtes pris et... »

« Tu peux lire notre mémoire, Tiziano, il est à la bibliothèque ! », je le coupe sans ménagement.

« Génial », il rétorque sur le même ton.

Je sais que notre deuxième meilleure note l'a agacé. Erdman et Aliénor ont remporté la première avec leur potion contre le rhume empruntée aux Folleti. Pas à cause de la rareté du savoir, mais en raison de la précision des informations rapportées qui "témoignaient de réels échanges, confiants et respectueux". Ces mots auraient, de fait, mal convenu à notre expérience chez les Sirénéens. Mais le cercle d'or était "presque une légende" avant notre mémoire, d'après Bianchetti, et elle nous avait félicités tout en regrettant qu'on n'est pas ramené plus d'informations sur la taille minimale, la durée ou le moyen de le contrer. Tiz et Nilufer, eux, ont documenté une autre légende : la présence de Carnias à Venise - ces êtres à l'apparence de chien venus des montagnes pas si lointaines. Tiz m'en avait parlé quelques jours avant que Bianchetti nous demande ce travail, et ce n'était pas étonnant qu'il n'ait même pas cherché autre chose. Mais ils n'avaient pas réellement recueilli de savoir utile de cette rencontre - ce qui expliquait leur troisième place. J'imagine donc qu'il y a une part d'amertume dans les questions de Tiziano. Mais je me force à me rappeler que je ne peux pas le planter là alors que toute ma famille m'attend chez son grand-père. Qu'il est mon ami. Qu'il a toutes les raisons du monde d'être curieux.

« Tiz, il n'y a rien de croustillant ou de rigolo à raconter sur ces trois jours avec Magda et les Sirénéens... C'était dur, intense, difficile... »

« Faut dire : Magda ET les Sirénéens ! T'as vraiment tiré le gros lot », il m'assure.

Je ris avec lui avant d'inverser les rôles :

« D'ailleurs, tu as appris quoi sur toi ? »

« Pardon ? »

«Bianchetti avait dit que nos différences nous apprendraient des choses sur nous-mêmes : Nilufer t'a appris quoi sur toi?»

« Hum... Je n'y ai pas réfléchi comme cela ! », il admet, et il lui faut une demi-rue et un pont pour arriver à une proposition : « Que j'ai du mal à partager les lauriers ? » Il rougit presque quand j'acquiesce. Tiz n'est pas à proprement parlé orgueilleux mais il ignore beaucoup de choses sur le doute. « Et toi ? »

« Que je n'écoute pas assez mes instincts... que je suis plus manipulateur que je le pensais », j'avoue.

La sincérité dans ma voix lui fait du bien. À moi aussi.

« Négocier avec les Sirénéens, ça a dû être quelque chose ! Mon grand-père dit toujours 'retors comme un Sirénéen' », il commente.

Une fois encore, il voudrait m'entraîner là où je ne veux pas aller.

« Je ne sais pas si le terme 'négocier' s'applique bien à la situation», je construis lentement ma réponse. « J'ai plutôt eu l'impression qu'il fallait apprendre leurs codes et s'en débrouiller... La valeur des choses, la logique de la magie, tout était différent... Ce n'était pas tellement un échange finalement, dans le sens où nous aurions pu volontairement nous défaire et les uns et les autres de quelque chose. J'ai pris ce que j'ai pu, comme j'ai pu. »

« Et eux ? »

« Celui qui nous a aidés a reçu à la fois plus et moins que ce qu'il espérait », je soupire.

« Mais quel charabia ! », s'énerve Tizz de nouveau.

« C'est toi qui persistes à me poser des questions sur quelque chose dont je ne peux pas parler pour l'instant ! », je rétorque avec franchise.

« C'est une partie de ton pacte avec la créature qui vous a aidés ? », il entrevoit une explication rationnelle et ça le calme.

« Une partie seulement », j'acquiesce, content que nous soyons en vue du Palais Cimballi. Selon toutes probabilités, l'interrogatoire ne devrait pas continuer.

Les elfes n'ont pas à nous ouvrir la porte parce que les jumeaux, qui devaient nous guetter, nous sautent dessus alors que nous sommes encore dans la rue. Iris porte le costume de Colombine que je lui ai offert à Noël – au moins, en voilà une qui est dans l'esprit de la fête.

« Harry ! », elle crie en sautant dans mes bras. Kane est comme souvent un pas derrière elle, plus réservé mais tout aussi souriant. Je lui prends la main et je les laisse me mener jusqu'au salon de musique où Tarquino devise avec mes parents - Ron et Hermione écoutent poliment. Notre arrivée change la donne, comme un vent qui se lève sur une campagne endormie. On parle, en anglais, de voyages qui se sont bien passés, du temps pluvieux de Londres, d'Umbretta, la sœur de Tiz, qui jouera au bal du Redetto, "un grand honneur" ; de costumes à aller essayer et choisir et d'horaires à respecter. Le plan de bataille globalement dressé, on finit par quitter le palais tous ensemble, en gondole, en direction de la boutique du costumier.

Oo

Vu la taille du groupe, nous ne circulons pas sur une petite gondole. C'est une belle embarcation, à la proue sculptée, surmontée d'un dais rouge dans la pure tradition vénitienne. Kane est très intéressé par la technique de nage, et Tarquino négocie pour lui d'essayer de pousser avec le gondolier. Il arrête très vite. Iris s'est allongée à l'avant et se raconte des histoires en regardant les maisons reflétées par les canaux. Papa et Mãe ont l'air si bien l'un contre l'autre, déchargés de leurs responsabilités, que tous les ont laissés tranquilles. Ron est avec moi, juste derrière Iris. On parle du championnat de Quidditch, de son mentor qui est décidément pénible, de la douceur du printemps vénitien, de l'impossibilité de croire qu'une ville si belle puisse exister réellement, de la rupture bienvenue de ces quelques jours de vacances, de la santé de tous les Weasley et de tous nos amis communs, voire de quelques ennemis, jusqu'au moment où il se rend compte que Hermione écoute Tiziano la bouche à demi-ouverte.

« Harry, tu peux dire à ton pote d'arrêter de draguer ma fiancée ? », il gronde très bas.

« Ron, il lui raconte l'histoire de la ville », j'essaie de le calmer. « Un sorcier vénitien de bonne famille ne drague pas sur une gondole, c'est beaucoup trop commun ! », je lui assure.

« Ah oui ? »

« Par contre ce soir, au Carnaval », je reprends en prenant son bras pour qu'il cesse de les regarder. « Au Carnaval, sous les masques, tout sera permis... il n'y aura plus de règles ou de limites, sache-le dès maintenant et ne lâche pas la main d'Hermione ! »

« Tu rigoles ? »

« Ce sont les nuits les plus chaudes de l'année – et je ne parle pas de la température ! Pourquoi crois-tu que les gens l'attendent avec autant d'impatience ! Les hommes peuvent s'habiller en femmes, les femmes en hommes, les riches en pauvres, les pauvres en princes, les sorciers en moldus, les humains en animaux... Tout est possible ! », je développe en m'échauffant moi même, mais ça fait trois années que j'attends ce moment en fait. « Certains parlent d'un mariage magique entre les hommes et la lagune... et, crois-moi, il y aurait de bonnes raisons de ne pas décevoir la lagune », j'ajoute moins léger tout d'un coup, mais Ron est resté bloqué à un stade antérieur de ma présentation.

« Harry, tu es en train de me dire quoi ? Tu veux que je m'habille en... fille ou... ? »

Il se demande sans doute si je ne suis pas en train de lui prêcher l'échangisme. Ça a beau être tentant, je n'arrive pas à continuer à le faire marcher plus longtemps.

«De profiter à mort de l'ambiance pour que Mione et toi ayez des souvenirs pour toute votre vie», je rigole. «Par contre, moi, je ne suis pas fiancé !»

«Si on t'a perdu en fin de soirée, on ne s'inquiétera pas », il promets, entrant volontairement dans mon jeu cette fois. On échange un clin d'œil complice qui nous rend nos dix ans.

Le costumier salue très cérémonieusement il grande signor Cimballi – « La maison Affetta habille les Cimballi depuis la création de Venise », il nous assure – ce que seule Hermione prend la peine de chercher à dater et vérifier. À l'image de Tarquino, j'affirme tout de suite ma volonté de ne pas aller plus loin que le domino noir et le masque blanc traditionnels du Carnaval. Notre décision désole Tizzi qui aurait visiblement aimé que nous formions une longue sarabande d'Arlequins. Il réussit un moment à vendre l'idée à Hermione, quand celle-ci se rend compte des regards meurtriers de Ron pour le jeune Vénitien. Elle se reporte alors sagement sur la proposition de Affetta et choisit une arachnéenne robe à panier et un masque à voilette assortis au costume sultanesque choisi par Ron. Il est très facile d'orienter Iris vers une tenue de «super colombine », avec moult volants et falbalas, surtout quand Remus et Dora choisissent des costumes argentés, rebrodés d'arabesques et des masques de Lune assortis. Finalement Tizz n'est suivi que par Kane qui craint trop que sa sœur jumelle ne l'oblige à être en Pierrot, je crois.

Après le dîner servi dans la grande salle à manger des Cimballi - pièce où je n'avais encore jamais mis les pieds, je me porte volontaire pour coucher les jumeaux – ils me semblent déjà à moitié endormis de toute façon – et les parents acceptent en souriant. On monte le grand escalier de marbre du palais Cimballi. De jour, c'est une construction imposante mais aussi légère, comme un envol vers le ciel peint tout en haut du quatrième étage. De nuit, éclairé par de rares flambeaux, les sculptures qui l'ornent, les ombres sous les arcades sont un peu plus intimidantes. Les mômes se collent à moi, les yeux écarquillés.

« Allons, ce n'est pas plus effrayant que les gargouilles de Poudlard ! », je leur lance, me rappelant nettement de mes propres premiers effrois quand je m'étais aventuré, à leur âge, seul dans les couloirs du château.

« Les gargouilles, on les connaît », réplique Iris.

« Tu vas dormir là, toi aussi, Harry ? », questionne Kane de son côté.

Conscient que si je veux mener ma mission à bien dans des temps raisonnables, il faut que je les rassure, je suis presque tenté de mentir. J'en rougirais presque dans le noir. Je décide pour la vérité.

« Non, j'ai un appartement à trois rues d'ici, il faut que je rentre », j'explique. « Et puis ça fait déjà beaucoup de monde dans ce palais pour cette nuit, non ? Papa, Maman, vous deux, Ron, Hermione, et Umbretta aussi »

« Elle joue très bien du piano », commente Iris.

« Je crois que sa chambre est juste à côté de la vôtre », je souligne – tout ce qui peut leur faire sentir combien ils ne sont pas seuls, est le bienvenu. « Et puis il y a tous les elfes, les trois elfes des Cimballi et les trois venus de Poudlard. Qui déjà ? »

« Zivy, Crusty et Muggy », répond complaisamment Kane, je sens qu'il y a un peu plus de confiance dans sa voix.

On arrive alors au deuxième dans la cour intérieure sur laquelle donnent les chambres. Une fontaine occupe le mur en face de nous. Du lierre serpente entre les fenêtres, cachant les plus grosses lézardes. C'est Venise en miniature ou presque.

«Papa et Mãe vont dormir là », explique Kane en désignant la porte de gauche, « en face c'est la chambre de Umbretta...»

«...et son salon de musique », rajoute Iris que le concept interpelle. Il faut dire qu'il n'y a pas moins de trois salons de musique dans le Palais Cimballi – un salon officiel où du public peut être dignement accueilli, un salon d'été sur la terrasse couverte du dernier étage, et le salon privé d'Umbretta.

« C'était le chambre de Tiziano quand il était petit », je commente, parce que mon ami me l'a dit la première fois que je suis venu. « Mais sa sœur avait besoin d'une salle où travailler le piano. Il a maintenant une grande chambre au troisième. »

On est au centre du patio face à la fontaine que je n'avais jamais vue d'aussi près. Elle est magnifiquement sculptée de sirènes, de génies des eaux ainsi que de runes et de signes cabalistiques. Malgré mes études, ces langues magiques me restent assez étrangères, et la pénombre n'aide pas. Mais je reconnais quand même les runes de Pacte et Eau ainsi que le signe de Don.

« C'est ici que résident les esprits de la maison », annonce Umbretta qui est entrée dans le patio et se dirige vers sa chambre.

« Des fantômes ? », questionne Iris plutôt excitée.

« Pas exactement », répond Umbretta en cherchant ses mots. « Je ne suis pas une experte – je n'écoute pas les histoires de magie en général... et je ne sens pas tout ce que vous vous sentez ou percevez... Mais chaque maison de Venise a un pacte avec la lagune. Il assure la provision d'eau douce, la résistance à l'enfoncement, aux inondations, au feu... que sais-je ?», explique-t-elle avec une once de dérision dans la voix.

« C'est un beau pacte », je remarque. « Et que font les humains en échange ? »

« Je ne sais pas exactement... Grand-père fait des sortes de sacrifices, je crois... Et puis, il y a cette histoire que les garçons ne doivent pas s'en approcher certains jours, pleins d'histoires que je n'écoute pas », elle répond en riant.

Je mesure pour la première fois que pour Umbretta être Cracmolle est sans doute une forme de souffrance.

« Pourquoi les garçons ? », interroge Iris.

« Je ne sais pas », répète Umbretta. « Je sais seulement que quand nous étions enfants et que nous jouions à côté, parfois la fontaine nous parlait... »

Le cri de surprise ravie des jumeaux est parfaitement synchrone.

« Elle ne nous disait pas la même chose à Tizi et à moi », ajoute Umbretta mise en confiance par leur réaction. « Et même qu'un jour... », elle commence avant de se taire brutalement .« Ma farei meglio di non parlarvi di questa volta. »

«Qu'est-ce qu'elle dit ? », questionne Kane frustré, en se tournant vers moi. Il a été épaté de me voir parler Italien sans charme de traduction cet après-midi.

«Qu'elle ne sait pas raconter ça en anglais », je mens en regardant Umbretta droit dans les yeux. Je ne sais pas ce qu'elle ne veut pas dire mais je doute que si je traduis «je ferais mieux de ne pas parler de cette fois-là », et plus encore si elle consent à expliquer pourquoi, tous mes efforts pour que les petits se sentent en sécurité risquent d'être à l'eau.

« Si, si, trop tard », elle renchérit.

« Demain ? », espère Iris.

« Domani, chi sa, buona notte a tutti », répond Umbretta avec le même ton de légèreté mondaine que son frère et ouvre la porte de sa chambre d'un geste qui se passe de sous-titres.

Oo

Le lendemain à midi et en costumes, nous sommes sur la place Saint-Marc pour l'envol de l'ange comme tous les Vénitiens et tous les touristes.

"Un ange va voler ? Comment ?" , interroge Kane.

"Cette fête a de multiples origines - une victoire du XIVe siècle, un jeune Turc sans peur...", commence Tarquino. "Mais j'y vois, moi, un important équilibre entre les éléments : nous qui vivons sur la terre, qui devons tout à l'eau, nous avons besoin aussi de nous élancer dans les airs ..."

Comme pour illustrer son propos d'alchimiste, une forme blanche ailée apparaît alors en haut du Campanile San Marco. Toute la place résonne d'applaudissements. La silhouette n'hésite qu'un instant puis s'accroche à un filin traverse la place. Quand elle s'élance dans les airs, un lâcher de colombes immaculées vient souligner l'effet. Elle se rapproche et l'on voit que son costume tient autant de Colombine que de l'iconographie moldue classique des anges.

"Comme moi !", s'écrie Iris, ravie.

"Elle va rejoindre son amoureux, là bas, sur la Piazzetta", indique Tarquino en la soulevant pour qu'elle voie mieux l'atterrissage.

Quand les amoureux se jettent dans les bras l'un de l'autre, les filles autour de nous hurlent qu'elles aussi veulent l'amour.

"Le Carnaval a commencé", annonce Tiziano avec une expression exaltée sur le visage.

L'après midi, nous faisons tous une longue sieste en prévision de la fête à venir – et pour l'occasion j'occupe un sofa moelleux dans la chambre de Tiziano et vers 19H, quand l'obscurité tombe sur la ville, nous revêtons nos beaux costumes. Mãe jette quelques sorts de défroissage sur ceux des jumeaux. Nous devons être sur notre 31 pour le concert d'Umbretta au Redetto. Le lieu est d'abord un casino moldu mais si ancré dans l'histoire de Venise qu'aucune famille sorcière ne peut l'ignorer, et l'invitation d'Umbretta est un honneur pour la famille Cimballi tout entière – Tarquino l'a répété tout l'après-midi.

Le casino est toujours un lieu étrange mais, empli de gens costumés, c'est une autre planète. Umbretta entre sur la scène, dressée entre les tables de jeux, vêtue d'un costume de sirène qui la gêne pour marcher mais elle n'a que cinq pas à faire. Son visage n'est couvert que par un fin loup d'argent et elle est très belle. Je ne sais pas le nom des morceaux qu'elle joue, je n'ai pas eu cette éducation-là, mais ils emportent immédiatement l'assistance. Appuyé sur Tiziano, Tarquino pleure à chaudes larmes, silencieuses, de fierté.

« Si tes parents la voyaient », il répète entre deux souffles.

Instinctivement, je me rapproche de Remus et Mãe qui, comme moi, sont bluffés par sa maîtrise et la beauté de la musique, même s'ils ne sauraient pas mieux que moi en nommer les compositeurs si leur vie en dépendait. Iris danse selon son inspiration, contente des mouvements de sa robe. Kane, dans les bras de Papa pour mieux voir, veut savoir quand on va à la vraie fête.

« Je crois que ça ne sera plus long », je réponds et, comme pour me donner raison, Umbretta amène le piano à une dernière envolée virtuose de notes, comme un lâché de tourterelles, comme le vol de l'ange ce matin, je songe, et le salle explose en applaudissements.

« Umbretta nous rejoindra plus tard », nous glisse alors Tizi. « Elle doit voir des amis de son côté... Dépêchons-nous de sortir avant d'être bloqués des heures ! »

De fait, quitter le casino puis progresser dans la rue se révèle difficile. Je suis progressivement séparé de ma famille et mes amis par des groupes endiablés. Ils ne sont pas loin, je les vois : moins de dix mètres. Si j'attends que la ruelle s'élargisse, je raisonne, je pourrais facilement les rejoindre, mais attendre m'agace. Je pousse donc les gens devant moi pour essayer de me glisser entre eux. Certains grognent, la plupart me laissent faire, deux filles coiffées de perruques de mouton étincelantes et armées de crosses de bergers enrubannées résistent ouvertement. A chaque pas, elles se décalent afin de mieux me bloquer. Je finis par leur demander :

« Per favore, lasciatemi passare », je commence puis songeant qu'il peut s'agir de touristes, je répète en anglais : « Laissez-moi passer ! »

« Oh un Domino polyglotte ! », s'exclame la première. Une boucle rousse échappée de sa perruque est collée de sueur sur son cou. « J'ai toujours rêvé de me faire brutaliser par un touriste ! »

« Je dois rattraper mes amis », j'explique un peu rougissant. Elle porte un corset qui laisse admirer sa poitrine laiteuse pigeonnante. Il y a aussi cette odeur de jasmin tout près de moi. Par acquit de conscience, je me tourne vers la seconde fille et, malgré le masque, je suis immédiatement presque sûr : les yeux, la forme de la bouche, si seulement elle disait un mot !

« Vous pourrez toujours les rattraper en gondole, Signor Harry », elle lance alors comme si elle avait entendu ma prière. Comme dans mes souvenirs, sa voix est rauque et chaude.

« Ada ? », je demande stupidement.

Elle va dire quelque chose – se moquer je crois, au sourire qui s'est inscrit sur sa bouche quand une bousculade saisit la foule. Instinctivement, elle s'appuie sur moi, et son amie crie :

« La farandole ! Prenez vos mains ! Ne lâchez surtout pas ! »

ooo
La fête bat son plein : musique, masques, rires, sarabandes costumées qui s'étirent sans fin dans les ruelles éclairées de bougies. J'en fais partie ; je suis la fête et pourtant quelque chose manque. On m'offre à boire ; on me tend des gâteaux ; on me serre ; des mains se tendent, et tout glisse encore.

Soudain j'entends une voix. Je la connais. Elle dit mon nom - « Harry » - avec des R si doucement roulés, si différents de ma langue maternelle que j'en frissonne. C'est Ada qui m'appelle, je comprends.

Instantanément, je suis dans le Ghetto. La fête ne me parvient plus qu'assourdie : un costume qui passe ; une flûte plaintive et solitaire sur une placette ; un masque perdu sur les dalles. Mais j'ai beau avancer, Ada reste introuvable, comme si elle ne s'incarnait plus que dans cette voix et ce prénom répété.

Puis d'un seul coup, je la vois. Debout, à l'entrée d'une venelle sombre. Sa perruque bouclée, aux longues oreilles pendantes de brebis, saupoudrée de paillettes et son loup argenté captent la lumière et mon regard. Je tends la main, elle disparaît. J'ouvre les yeux, je vois un plafond aux boiseries écaillés. Sa chambre, il me semble. Je tends la main au travers du lit, à la recherche de la chaleur de son corps, je rencontre le vide. Je m'assois, inquiet qu'elle ait réellement disparu, qu'elle m'ait abandonné dans un lieu inconnu que j'ai pensé être chez elle hier soir.

« Réveillé ? », elle remarque, et je tourne la tête vers la fenêtre ouverte malgré la fraîcheur de l'air.

Ada est assise sur le parapet d'un minuscule balcon de pierre. Sa longue jupe voltige dans le vent et elle la rabat de sa main gauche. Sa main droite tient une cigarette. Elle lâche sa jupe pour dégager ses cheveux blonds de ses yeux. Elle est magnifique, je décide.

Sans répondre à sa question, j'attrape le pantalon et la chemise de mon costume, content d'avoir choisi des vêtements sobres. Imaginez que j'aie dû enfiler maintenant une casaque d'Arlequin ! Je laisse la chemise ouverte. Quand j'entre sur le balcon, elle écrase sa cigarette et se penche pour prendre une tasse de café sur le sol. J'entrevois le Ghetto par dessus son corps et le canal par lequel nous étions arrivés ensemble il y a quelques semaines. Elle était en effet tout près.

« Tu en veux ? Il est chaud », elle propose en repoussant une nouvelle fois ses cheveux blonds de son visage. Mon cœur bat à grands coups.

« Merci », je murmure en prenant la tasse faute d'oser l'embrasser. Le breuvage est brûlant et amer. « Il est tard ? »

Elle sourit et douze coups sonnent à une église proche.

« Déjà ? » je m'exclame, désolé et honteux d'avoir dormi si longtemps.

Hier soir, après l'avoir rencontrée, il a fallu plus de dix minutes de farandole pour qu'à la faveur d'une place j'entrevois de nouveau Hermione et Ron. J'ai réussi à me dégager – tout en prenant soin d'entraîner Ada avec moi. Ils avaient été plus que soulagés de me voir. Hermione surtout. J'avais expliqué à Ron que j'avais retrouvé une amie – Ada - et que je les rejoindrais plus tard. Une nouvelle farandole nous avait tous entraînés. Je ne les avais pas revus. Je n'osais pas trop imaginer ce qui se disait au palais Cimballi ce matin.

« Est-ce le moment où Harry avoue qu'il devait, tel Cinderella, être rentré avant midi sous peine de se transformer en crapaud ? », elle badine. Ça m'a toujours amusé que Cendrillon ait le même nom en italien et en anglais.

« Je ne connaissais aucune version où Cinderella se transformait », je souris.

« Tu connais maintenant la version de Ada », elle indique avec une pointe de défi.

« Elle est fausse : Harry ne se transformera pas », je réponds fermement.

« Mais il va partir », elle constate.

« Toute ma famille est là pour le Carnaval », je décide d'expliquer.

« Et Remus Lupin ne supporte pas qu'on le fasse attendre ? », elle questionne avec une pointe de moquerie et une pointe d'amertume, je dirais, mais aussi une vraie curiosité.

« C'est ne pas la quest... Tu as enquêté sur moi ? », je me rends compte avec une montée d'adrénaline compliquée à expliquer.

« Venise n'a pas assez de ruelles et de passages secrets pour cacher un Harry, étudiant briseur de sorts », elle confirme avec un haussement d'épaules. « J'avais envie de savoir qui était cet Anglais... amoureux des sirènes et des trolls, qui avait retenu une gondole pour moi... Mais quand j'ai su ton nom, je n'ai pas osé aller sonner à ta porte. »

Je digère les sous-entendus avant de formuler la seule réponse possible :

« J'ai interrogé mes amis vénitiens mais le nombre de Ada était affolant. Et j'aurais été ravi que tu frappes à ma porte. »

Elle me dévisage longuement comme pour se convaincre de ma sincérité, hésite, je crois, et puis souffle :

« Mon vrai nom est Aradia, et je suis Florentine ».

Le r a roulé dans sa bouche et la diphtongue du i et du a m'a fait frissonner.

« Aradia », je répète de mon mieux – ce n'est pas aussi exotique. À la répétition, je me dis aussi que j'ai déjà entendu ce prénom quelque part.

« Mais tous mes amis m'appellent Ada », elle s'empresse de préciser.

« Ada », je répète, obéissant. J'ai une belle-mère qui ne supporte pas son prénom ; je ne vais pas creuser.

Elle sourit derrière ses cheveux blonds, me tend la main, un peu comme dans mon rêve, mais ne disparaît pas cette fois. Un autre clocher sonne douze coups. J'imagine la grande table dressée sur la terrasse des Cimbali, ma famille et mes plus proches amis m'attendant.

« Si je pars maintenant ? », je questionne, ému.

« Tu reviendras quand ? »

« Tard, ce soir », j'ose, le cœur affolé.

« Rappelle-toi bien du chemin », elle répond lentement.

Je l'embrasse comme on promet.
ooo

Notes habituelles :
1) Les Cimballi :
Tarquino, le grand-père, alchimiste
Tiziano, le petit-fils, briseur de sorts, ami de Harry
Umbretta, la petite-fille, cracmolle et pianiste. Elle a une amie violoniste, Chiara, avec qui Tiziano a parfois des relations charnelles.

2) Ada (Aradia), jeune sorcière blonde à la voix rauque et au parfum de jasmin, née à Florence. Elle finira par avoir un nom de famille. Elle a une amie rousse qui finira par avoir un prénom aussi. Je ne vous livre pas tout de suite les raisons qui m'ont fait la nommer ainsi. J'en dirais beaucoup trop.

3) Signor Affata, couturier vénitien. Affata, veut dire affecté, maniéré...

4) Magda Jaegger, briseuse de sort allemande avec qui Harry a affronté les Sirénéens - Rassurez moi, vous n'avez pas déjà oublié les Sirénéens ?

5) Les Folleti existent dans le bestiaire magique italien - ce sont des petits lutins débonnaires des champs et des bosquets. De là à les imaginer capables de produire des potions... vous me connaissez !
Les Carnias, je les ai inventés... entièrement, en m'inspirant du nom de montagnes proches de Venise et de la racine carnée commune...un peu à l'arrache, j'avoue... mais si on va un jour dans les montagnes d'Italie avec Harry et Ada, on pourrait les revoir... Et on pourrait bien y aller dans ces montagnes, j'y songe sérieusement...

Tous les dialogues en italien ont été revus en juillet 2015 grâce à Maola - Merci Maola.

Le chapitre suivant est confié, avec une régularité de métronome, à Cyrus : Des Transmissions et des Coïncidences... Il traite du séjour d'Aesthelia, avec ses vieux souvenirs et ses projets d'avenirs, de vieilles légendes et du Brésil magique d'aujourd'hui...