Je n'ai pas attendu une minute de plus pour sortir de ce foutu sous sol. Bordel, qu'est-ce que je me sens crade à avoir manigancé tout ce stratagème. Crade en un sens, mais qu'est-ce que ça faisait du bien de le retrouver. Berlin a toujours su comment me faire tourner la tête. Vous diriez que j'étais follement amoureuse auparavant... et maintenant ? Si je n'avais pas mon ressenti vis-à-vis de sa trahison, je le serais certainement toujours.

Bref, mais passons, il y a bien plus important sur le fait. J'ai attendu quelques minutes, beaucoup trop longues à mon goût afin d'être sûre qu'il soit parti dans la salle des opérations. Berlin devrait appeler le Professeur et je prie pour gagner un temps précieux grâce à cet appel. Ma poitrine est déjà serrée sous l'intensité du stress, car tout cela n'est qu'une question de timing. Merde, je m'embraque toujours dans des plans foireux ! Je cours dans les escaliers, que je monte quatre par quatre et vérifie avant de passer la porte. Personne. Je soupire quelques secondes en passant une main dans mes cheveux. Ce casse va me laisser des séquelles. Vous voyez le poids qu'il exerce sur moi depuis le début ?

Je me précipite jusqu'au couloir qui mène à l'étage. Ce fameux étage où il y a les bureaux, et Berlin a pris le plus grand, le meilleur, celui qui le caractérise le plus. Le bureau du grand patron avec le fauteuil en cuir véritable et la table en acajou. Il a toujours eu un faible pour le luxe. Facile à deviner quand on le voit dès le premier abord. Au loin, je peux voir Helsinki qui monte la garde devant la pièce où sont enfermées les filles. Ça ne va pas être simple d'y entrer. Je me demande alors si Nairobi a réussi sa mission. Mais le grand bonhomme a l'air détendu, elle n'a sûrement pas eu affaire à lui. Je prends une grande inspiration en tentant de me calmer, tout va bien se passer. Il reste fidèle à lui-même et tient la mitraillette avec fermeté. Est-ce qu'il serait capable de me descendre ? Ou est-ce qu'il tenterait juste de m'intimider pour me faire reculer ? Aucune idée, mais je dois agir. Rester naturelle est la clef, tout comme convaincre mon coéquipier de me laisser franchir la porte. Je me redresse et relève le menton. Ma démarche est déterminée et mon regard droit. Courage Alma, le plus dur est derrière toi !

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J'arrive silencieuse devant lui. Helsinki me lance un léger sourire en bombant le torse. Je m'entends bien avec lui, mais je ne sais pas ce que donnera notre échange s'il ne veut pas me laisser entrer. Il devine que je souhaite quelque chose et me toise :

- C'est Berlin qui t'envoie ?

- Il veut que je parle à l'une de ces filles...

- Pour dire quoi ?

Je hausse les épaules en essayant de mentir du mieux que je peux :

- Honnêtement, je préfère ne pas détailler.

- Pourquoi ?

- Tu connais Berlin et je n'ai pas demandé beaucoup d'explications. Je suis juste là pour faire ce qu'il m'a demandé.

- Je comprends bien... le truc, c'est qu'il m'a ordonné de laisser personne entrer sauf lui. Donc je vais pas te laisser voir ces filles.

Helsinki est fidèle et loyal, Berlin pourrait lui faire manger de la merde, il le ferait volontiers. Je commence à entrevoir l'échec de ma mission. Je pose mes mains sur les hanches en retenant un gémissement de frustration. Derrière la vitre, je vois l'une des filles, Ariadna qui me fixe avec appréhension. Je tente le tout pour le tout :

- Ecoute Helsinki, tu dois me laisser entrer, tu ne me fais pas confiance ou quoi ?

- Si...

Il a tiqué avant de répondre. Bien sûr qu'il me fait confiance, mais il a bien trop peur des représailles de Berlin s'il en vient à désobéir :

- Arturo est blessé, il a besoin de soins régulièrement. Je pourrais me débrouiller pour que tu t'occupes de lui personnellement. J'ai vu que tu l'appréciais. Qu'est-ce que tu en dis ?

Il esquisse un sourire discret en baissant la tête. J'ai réussi à toucher sa corde sensible, il bégaye en cherchant ses mots :

- Ce pauvre Arturito a pas eu de bol, hein... Bon... c'est vrai qu'il faut faire quelque chose pour lui, il faut l'aider à guérir. Tu ferais vraiment ça pour moi ?

- J'ai une tête à dire des paroles en l'air ?

- Justement, non.

- Alors on fait comme ça ? Laisse moi entrer et j'en touche deux mots à Monsieur Élégance pour qu'il te laisse l'approcher.

Il acquiesce et se pousse pour me laisser le champ libre. La porte est si proche. Enfin. Avant d'entrer, il grogne plaisantin, m'arrachant un rictus :

- "Monsieur Élégance" ?

- Tu préfères plutôt "Monsieur Balai dans le cul" ?

- T'as déjà vu un balai se trimbaler avec des costards en velours sur mesure ?

- Helsinki, c'était de l'humour.

- Ha !

Il a toujours eu un certain décalage au niveau des blagues. Il commence à rire grossièrement en levant les épaules de haut en bas. Ce surnom, à la base, c'est Nairobi qui l'avait trouvé un soir, alors qu'on bavardait en observant les étoiles, couchées sur le capot de la voiture. C'est cliché, mais qu'est-ce qu'on était bien là, à discuter entre nanas de tout et de rien. Je reprends mes esprits et entre dans la pièce. Ariadna m'a lancé un regard plein de surprise en me voyant ouvrir la mauvaise porte. Elle pensait certainement que j'allais voler à son secours, mais non. Ça, c'est le boulot de mon acolyte, moi, je dois juste m'assurer que l'otage dans le bureau privé d'Andrés n'a aucune égratignure. Elle ouvre de grands yeux ronds et se débat sur sa chaise au moment où elle m'aperçoit :

- Calme toi, je suis venue pour toi... Est-ce que tout va bien ? Tu es Silvia, n'est-ce pas ?

Elle hoche la tête. Je viens doucement vers elle pour enlever le bandeau qui l'empêche de parler. Le mouvement de recul qu'elle a me convainc de faire preuve de tact :

- N'aies pas peur, je suis là pour t'aider.

- Il va revenir... il va vous trouver !

Elle panique à l'idée de se retrouver seule à seule avec Berlin. Je ferme un instant les yeux en essayant de trouver les mots justes. J'ai tellement de haine envers lui que m'exprimer à son sujet est souvent synonyme d'agressivité :

- Est-ce qu'il t'a fait du mal ?

- Il m'a parlé.

- Il t'a parlé... de quoi ?

- Il me menace, m'intimide en me disant que je peux mourir à tout moment et qu'il faut profiter de la vie parce qu'elle est courte. Mais je ne veux pas mourir, vous entendez... Je ne veux pas mourir ! Pas ici !

- Je ne vais pas te laisser mourir ici Silvia ! Est-ce que tu peux bouger ou marcher ?

Je commence à desserrer les liens qui retiennent ses poignets. Ils sont solidement attachés... le con, ça a dû lui meurtrir la peau jusqu'au sang ! La pauvre fille m'aide en gigotant sur sa chaise, mais rien à faire. Je me tourne pour trouver sur le bureau de quoi l'a détacher. Un couteau, des ciseaux ou autre chose. Mais rien. Il n'y a que des foutus stylos et des emballages vides dans ces foutus tiroirs ! Je m'énerve en frappant contre le socle en bois :

- Fais chier !

Soudain, je sens derrière moi l'étudiante s'emporter à son tour, mais d'une toute autre façon. Elle halète et suffoque presque, en jetant de courts gémissements alertes. Je comprends rapidement, mais à peine retournée, me voilà collée contre le torse de Berlin, bien trop près de moi alors que je ne l'avais pas entendu arriver. Il me toise, sévère :

- Je hais les menteurs, et encore plus les traîtres.

- On est deux.

- Si tu pensais m'avoir il y a une heure dans les sous-sols, tu t'es plantée...

Helsinki, posté devant la porte ouverte vient d'émettre un ricanement sourd en entendant ces déclarations. Berlin fait un pas vers Silvia pour vérifier ses liens. Elle sursaute sur sa chaise et je n'ai prononcé aucun mot. J'ai la nausée en le voyant me dévisager de colère :

- Tu as appelé le Professeur ?

- Évite de changer de sujet, tu amoindriras ta sentence.

- Une sentence ? Mais quelle sentence ? Vas-y, j'attends ?! Ça fait je ne sais combien de fois que tu me répète que tu vas m'apprendre les bonnes manières ? Alors, j'attends...

- Tu veux vraiment aggraver les choses ?

- Déconne pas Rome !

Helsinki est sorti de son silence et le concerné n'a même pas cherché à le recadrer. La situation est beaucoup trop critique. L'étudiante est entre nous deux, larmoyante sous la tension. Et moi, je suis là, à la protéger en défiant mon ex-connard de malfaiteur. J'ai merdé dans le plan. Il m'a trouvé avant de pouvoir aider Silvia. Un coup d'avance ou la malchance, ou juste Berlin.

Il lorgne sur moi avec insistance. Il est sérieux, véritablement sérieux et je ressens une frayeur paralyser chaque muscle de mon corps. Il a l'habitude de bluffer car cela l'amuse, mais pas actuellement. Andrés respire fort, la mâchoire serrée et le regard fixe. Il va le faire :

- Très bien, si c'est ce que tu veux.

Il dégaine son arme et la pointe juste sous mes yeux. J'ai déjà assisté à cette scène avec Moscou, mais ce n'était pas pareil. L'atmosphère était emprunte d'une rivalité entre hommes. Là, c'est un règlement de compte à blanc :

- Tu ne vas pas le faire tout de même...

- Je vais me gêner.

Je le crois. Parce que je lis dans ses yeux sa sincérité. Je ne trouve plus mes mots et sens mon esprit me lâcher sous le poids de l'acte. Berlin va me tirer dessus, putain ! Son attention se pose sur l'étudiante qui ne peut retenir ses tremblements :

- Tu voulais me quitter Silvia ? Tu n'es pas bien ici ?

Elle ne réussit pas à répondre et je prends la relève, incertaine :

- Fous lui la paix !

- Tu n'es pas en position de force !

Il a hurlé sans ménagement, tout en appuyant le canon du pistolet contre mon épaule. Il n'a pas prévenu et a déchaîné ses nerfs afin de ne pas exploser. Sauf qu'il est bien trop colérique sur le moment pour trouver une plénitude qui pourrait me sauver :

- Tu voulais la délivrer ! Pourquoi ?

- Parce que tu lui fais du mal. Tu ne te rends pas compte parce que tu es insensible et malsain... Cette pauvre fille est terrorisée !

- Tu n'as pas le droit de prendre les décisions à ma place, tu entends ? Mes choix m'appartiennent !

- Tes choix ? Je te rappelle que tu n'es que le second dans cette histoire...

- Petite conne.

Il déglutit avec difficulté et rebrousse chemin en prenant la porte. Je souffle un instant, presque soulagée de le voir partir, quand il se retourne vivement et avoue d'une voix grave :

- Fini les conneries !

Le coup part d'une traite et je ressens la violence de l'impact au niveau de l'épaule. Sous le choc, je recule, les yeux exorbités sous la stupeur. Puis vient la douleur, et enfin, la peur immédiate que je lis dans les yeux de Silvia, qui dévisage la tâche de sang qui commence à inonder ma blouse. Inconsciente, je perds l'équilibre quand mon bourreau me rattrape. Il me flanque une gifle sur la joue afin de me réveiller et s'adresse à son homme de main, le grand baraqué à la barbe :

- Trouve lui un endroit tranquille dans un des bureaux à l'étage et assure toi qu'elle soit bien attachée. Le temps de discuter avec cette chère Silvia et je viens lui rendre visite après.

Voilà, il a franchi le cap. Il a montré son vrai visage. Celui que j'ai toujours connu, mais là, il a clairement retiré le masque. Pas de sentiments, pas de regrets. Il m'a tiré dessus et me voilà devenue sa satanée prisonnière. Je crois que je ne peux pas connaître pire. Est-ce que je vais encore toucher le fond ou est-ce que je vais m'arrêter là ? Je vais passer un long tête à tête avec lui une fois rétablie, comme j'envie ce moment... quelle enflure !