Chapitre 11

Margot accourut dans la chambre lorsqu'elle entendit hurler Catherine. Elle ouvrit la porte et vit la jeune femme assise sur le lit, la tête dans les mains et le visage inondé de larmes.

"Qu'y a-t-il? Un autre cauchemar?" demanda-t-elle tout bas en la prenant dans ses bras.

"Je vois sans cesse du sang... j'entends des coups de feu... et..."

"Et?" l'encouragea Margot.

"Et... une voiture... une voiture rouge..."

"Vous la reconnaissez, cette voiture?"

"J'ai l'impression de la connaître."

"Comment est-elle?"

"Rouge... Rouge sang."

Sans vouloir souligner la dernière remarque, Margot tenta d'aller plus loin, en douceur.

"Vous aviez une voiture rouge?"

"N-Non. Ce n'est pas la mienne."

"A-t-elle quelque chose de particulier?"

Catherine fronça les sourcils et tenta de se souvenir.

"Oui, une ligne blanche. Et aussi, un numéro."

"Vous vous souvenez du numéro?"

"5370... " Catherine massa ses tempes, visiblement à bout de nerfs à force de vouloir retrouver les images qui venaient de l'assaillir. "537ONN."

Margot caressa la joue de la jeune femme.

"Reposez-vous, vous voyez, je vous l'avait dit. Ça vous revient. Il faut être patiente."

"Patiente? Je n'ai plus de souvenirs, plus de vie! J'ai perdu le bébé!!"

"Plus de vie? Oh que si, vous en avez une, vous êtes là, vivante, et ça, c'est déjà génial. Pour le reste, patience. D'accord? Un jour à la fois. Et je peux vous jurer que vous pourrez avoir un autre enfant. Regardez-moi." dit-elle en levant fermement le menton de la jeune femme pour la forcer à la regarder dans les yeux: "Croyez-moi."

Catherine regarda Margot et le sourire maternel qu'elle posait sur elle.

"Je ne sais pas si j'y arriverai." murmura-t-elle.

"Oh oui, vous y arriverez, vous avez déjà fait du chemin depuis quelques jours. Maintenant, détendez-vous. Si vous voulez nous rejoindre, allez-y doucement, d'accord?"

Catherine fit juste un signe de tête.

Margot quitta la chambre et Catherine se laissa aller sur l'oreiller.

… … …

Jacques sirotait un café lorsque Margot le rejoignit.

"Elle se souvient d'une voiture rouge, avec un numéro."

"Ah oui? C'est un début. Quel numéro?"

"537ONN."

"Ce n'est pas une plaque française."

"Non, et je n'ai aucune idée du pays d'où peut bien venir ce numéro? La Belgique peut-être?"

"Non, les lettres viennent avant les chiffres."

"Alors, l'Angleterre? Je l'ai entendu parler anglais dans son sommeil."

"Mmm, non je ne pense pas. Je pencherais plutôt pour l'Irlande. La structure pourrait correspondre."

Margot hocha la tête.

"Tu sais, j'avais l'impression que ça ressemblait plutôt à de l'américain."

Jacques haussa les sourcils.

"Américain?" Il réfléchit un instant. "Oui, pourquoi pas. Mais si c'est le cas, ça ne sera pas facile de savoir d'où elle peut bien venir. Remarque avec la voiture qu'elle conduisait...peut-être..." Jacques sembla se perdre dans une longue rêverie.

"As-tu déjà contacté Roger?"

"J'ai laissé un message sur son répondeur, il devrait me rappeler rapidement, vu le message laconique que je lui ai laissé. Après toutes ces années, il va être surpris, je pense."

Margot s'approcha de son frère et posa sa main sur son avant-bras.

"Je suis heureuse que tu l'aies fait... pour elle... et pour toi."

… … …

Jacques décrocha le téléphone à la deuxième sonnerie. La voix de Roger était enjouée.

"Jacques? Je n'y crois pas. Quand j'ai entendu ton message, je me suis dit que quelque chose d'extraordinaire avait dû arriver. Qu'est-ce qui tu deviens?"

"Roger, j'ai sacrément besoin de toi."

"Jacques, dis-moi franchement, tu as besoin de moi ou des RG?"

"Des deux, mais dans le cas présent, surtout des RG."

"OK, vas-y, je t'écoute."

"Il y a un peu moins de deux semaines, j'ai recueilli une jeune femme, victime d'un accident de voiture. Son véhicule a dévalé le ravin pas loin de chez moi. Elle a perdu la mémoire et dans son délire, elle parle de sang, de coups de feu, d'une voiture rouge à bande blanche immatriculée 537ONN. Visiblement elle parle anglais avec un accent américain. Je n'ai trouvé aucun papier pouvant l'identifier. La voiture qu'elle conduisait était immatriculée en Alsace". Il communiqua le numéro de la plaque à Roger, et laissa échapper un long soupir. "Peux-tu faire des recherches pour la voiture française. Je ne sais pas non plus à quoi correspond cette immatriculation 537ONN."

"Et c'est maintenant que tu m'appelles?" s'exclama Roger d'une voix assez brutle. "Pouquoi n'en as-tu pas référé aux autorités tout de suite?"

"Je sais. Mais... elle est amnésique et parle de... Enfin bref. Ce qui est fait est fait! Tu veux bien m'aider, oui ou non?"

"Tu sais pertinemment que je vais t'arranger ça. Mais... ce que tu m'as communiqué... c'est pas terrible comme info. Je vais déjà commencer avec l'immatriculation française." annonça Roger. "Ça ne prendra pas longtemps pour identifier le ou la propriétaire."

"Merci Roger. Je te revaudrai ça."

"T'inquiète, c'est moi qui ai une dette envers toi, tu te souviens?" répondit Roger, pensant à ce jour maudit où Jacques lui avait sauvé la vie. Après la pression des dernières semaines passées dans la plus secrète section des RG, ce dernier avait décidé de quitter le service et avait disparu pour se terrer dans sa montagne.

"N'y pense pas, je souhaite seulement aider cette fille. Une intuition, et surtout ne me demande pas pourquoi."

"Je sais, ton instinct."

Jacques sourit, même si Roger ne pouvait le voir.

"Peut-être."

"Rappelle-moi si tu as d'autres éléments, d'accord? Et la prochaine fois, n'attends pas des lustres avant de réagir!"

"Ça marche."

Ils se saluèrent et raccrochèrent en même temps.

"Margot, tu as encore les coordonnées de ton amie thérapeute, tu sais, celle qui pratique l'hypnose?"

"Oui, pourquoi, tu penses qu'on aura plus de chances d'aider ta petite protégée avec cette méthode?"

"Je veux tout tenter. On ne sait jamais."

… … ...

Deux jours plus tard, Jacques trouva Catherine assise dans la cuisine, en compagnie de Margot, devant un grand bol de chocolat. Catherine récupérait ses forces à une vitesse étonnante. La mémoire, c'était une autre histoire.

Il allait annoncer son idée en douceur, ne sachant pas comment réagirait la jeune femme à sa proposition.

"Je me suis permis d'appeler une de mes amies, Elizabeth. Je pense qu'elle pourrait vous aider. Elle fait des merveilles, très souvent. Vous pourriez... enfin cela vous aiderait à retrouver la mémoire plus rapidement... je pense... j'espère..."

Catherine le regarda, intriguée. Elle n'affichait pas de refus. Il poursuivit.

"Elle est thérapeute dans la région et pratique aussi ...l'hypnose."

"L'hypnose?" Le regard de Catherine se perdit un instant dans le vide, comme si elle cherchait ce que ce mot voulait dire. Puis elle leva les yeux vers Jacques.

"Je veux bien essayer. N'importe quoi, plutôt que d'errer sans avoir qui je suis, d'où je viens... ce que j'ai pu faire."

Jacques parut gêné lorsqu'il reprit la parole.

"En fait, elle attend dans la voiture. Vous... vous voulez bien que je la fasse entrer maintenant?"

Catherine prit une profonde inspiration.

"D'accord. Autant commencer tout de suite."

... ... ...

Un quart d'heure plus tard, les présentations faites, les deux femmes s'installèrent dans la chambre qu'occupait Catherine depuis son arrivée. Calée par plusieurs oreillers, elle avait fermé les yeux et tentait de se détendre. Elizabeth était une femme qui inspirait la confiance. De forte corpulence, blonde, il se dégageait d'elle une sérénité qui plut d'emblée à Catherine. Elle parlait d'une voix presque envoûtante, et Catherine fut bientôt sous le contrôle de cette voix qui allait l'emmener loin, très loin.

Une heure plus tard, la jeune blessée s'était profondément endormie, épuisée par l'effort qu'elle venait de fournir.

Elizabeth rejoignit Jacques et Margot dans la cuisine, tenant dans les mains un petit calepin dont elle avait rempli plusieurs pages.

"Alors? Ça a marché? Enfin, je suppose que oui, tu viens de passer plus d'une heure avec elle."

"Elle est très réceptive à ce genre de séance. J'ai noté plusieurs choses qui pourraient vous être utiles."

Margot lui proposa un café et se rassit immédiatement, attendant avidement la suite.

"Elle était totalement bloquée au départ, mais sa résistance a fini par céder: elle a parlé de l'Alsace, mais aussi d'une région où elle voit l'océan et un grand pont, elle a parlé de Venise, mais elle le prononçait d'une façon différente. Il y avait aussi des mots "Cat" et "Neko", et des lettres: "BCPD". Elle a parlé de coups de feu, de sang, d'avion, du ravin. Je n'ai pas voulu trop insister, elle est très fatiguée à présent."

Jacques avait pris des notes à son tour, pour les communiquer à Roger.

Jacques était persuadé qu'ils allaient progresser à grands pas. Sans vraiment savoir pourquoi ni comment, cette jeune inconnue avait bouleversé son univers et il avait envie d'aller jusqu'au bout de ce sauvetage imprévu.

… … …

Catherine et Elizabeth avaient convenu d'une nouvelle séance pour le lendemain.

Elizabeth put commencer avec plus de facilité, Catherine avait totalement accepté le principe et s'était détendue beaucoup plus rapidement.

Lorsqu'elle émergea de son sommeil artificiel, elle regarda la thérapeute et parut se souvenir de ce qu'elle avait pu dire.

"J'aimerais tant me souvenir. J'ai l'impression d'avoir été amputée d'une partie de mon corps et je... je voudrais retrouver ma vie..."

"J'ai déjà noté de nombreux détails qui pourraient nous mettre sur la voie."

"Quoi, par exemple?" dit-elle, excédée.

"Vous parlez américain couramment. Votre façon de vous exprimer dénote d'un bon niveau d'éducation. Vous... vous avez apparemment vécu des moments douloureux. J'ai noté hier deux mots que vous aviez prononcés: "Cat" et "Neko". J'ai fait des recherches: "Cat" veut dire chat en anglais, et "Neko" veut dire la même chose en japonais. Cela vous rappelle quelque chose?"

"En japonais? Mais... je ne... je ne parle pas japonais!"

"En êtes-vous sûre?"

Catherine plissa les yeux et... rien ne lui revint.

"Non, je ne pense pas."

"Bon, en tout cas, c'est certain, vous parlez anglais couramment. Est-ce que BCPD vous dit quelque chose?"

"BCPD? Heu, non... pas que je sache... enfin, je ne sais pas, j'ai dû le voir ou l'entendre... Je n'en peux plus."

Elle se mit à pleurer. Les sanglots soulevaient sa poitrine et les larmes glissaient le long de ses joues.

Elizabeth se hasarda à un annoncer un dernier détail.

"Vous avez aussi prononcé un prénom, en fin de séance, à deux reprises."

"Lequel?"

"David."

Catherine ne réagit pas.

"Cela ne me dit rien."

"C'est pas grave, relaxez-vous. Voulez-vous qu'on essaie encore demain?"

"Je ne sais pas si ça servira à grand chose! Mais je veux bien réessayer."

... ... ...

Lorsque Elizabeth eut pris congé, Jacques téléphona à Roger et lui transmit les nouvelles informations recueillies. Il annonça ensuite à Catherine qu'il avait contacté discrètement un ami digne de confiance pour l'aider dans ses recherches.

Une heure plus tard, ils étaient attablés tous les trois autour d'un café. Catherine semblait un peu mal à l'aise.

"Pourquoi faites-vous tout cela pour moi? Vous ne savez même pas qui je suis."

"En effet, mais, durant ma carrière j'ai appris à évaluer les gens rapidement. Et vous ne me semblez pas appartenir à une catégorie de personnes dangereuses. Appelez ça mon "intuition masculine" si vous voulez."

Cela le fit rire. Ce fut contagieux car Catherine se laissa aller à un souire détendu.

"Nous trouverons, je vous le promets. Je trouverai." termina-t-il en posant sa main sur celle de Catherine.

A ce moment précis, le téléphone sonna. Il se pencha en arrière sur sa chaise et décrocha vivement.

"Oui?"

Il écouta attentivement. Catherine le fixait en frissonnant.

"OK, je te remercie, c'est génial, Roger."

Il raccrocha.

Jacques regarda Catherine, un immense sourire aux lèvres.

"Roger a fait du bon boulot. Je savais que je pouvais lui faire confiance."

Catherine ferma les yeux, ses mains tremblaient. Jacques posa ses mains sur les siennes pour la calmer, la regarda intensément, puis de l'index souleva son menton pour la forcer à le regarder.

"Je suis très heureux de vous avoir accueillie sous mon toit, Catherine Wilmer!"

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