Le couple avait reprit le chemin de la plage après avoir fini de manger. Ils emportèrent avec eux les bouteilles remplies d'eau que William avait fourré dans son sac avec d'autres objets trouvés dans la cabane. Julia se chargea de porter quelques bananes qu'ils n'avaient pas pu manger et qu'ils voulaient garder en réserve, et ils marchèrent en silence jusqu'à l'endroit qu'ils avaient quitté le matin même. Le chemin avait été bien plus court qu'à l'aller. En effet, il ne suffisait que de dix minutes dans la jungle dense pour rejoindre la plage de la cascade. Ce qui avait valut un regard et un timide sourire moqueur de la part de la jeune femme au Détective.

Ils retrouvèrent leur camp de fortune et ils essayèrent de l'améliorer pour la nuit prochaine. Mais alors qu'ils venaient de tendre la toile qu'ils avaient trouvé dans le canot de sauvetage, entre deux troncs d'arbre, Julia fut prise d'un vertige. Elle baissa les yeux vers le sol en prenant une profonde inspiration et une seconde plus tard William descendit de l'arbre pour la rejoindre. Elle se laissa glisser sur le sol et elle ferma simplement les yeux. Il était évident qu'elle n'était pas encore remise de son coup à la tête et qu'elle avait encore besoin de se ménager. Il la regarda un instant avant de venir s'asseoir à ses côtés et de lui tendre une bouteille d'eau.

-Tu devrais boire un peu, murmura-t-il tendrement.

Elle lui sourit et elle accepta simplement ce qu'il lui proposait. Elle prit la bouteille de sa main blessée et elle poussa un gémissement de douleur en la laissant tomber une seconde plus tard. William rattrapa la bouteille et son regard se posa sur la main de son épouse. Elle n'avait pas protesté ne serait-ce qu'une seule fois, mais il voyait à quel point elle devait souffrir. Elle reprit la bouteille de sa main valide et elle bu plusieurs gorgées avant de la poser sur le sable à côté d'elle. William n'avait toujours pas quitté des yeux sa main, cette bague qu'elle portait depuis le jour où elle l'avait trouvé dans un tiroir de sa morgue. Elle ne lui avait pas demandé pourquoi elle portait ce bijou, mais William se doutait qu'elle devait se poser la question. Peut être attendait-elle simplement que les souvenirs ne reviennent à elle.

-Tu devrais ménager ta main, murmura William, et tes efforts.

-Je vais bien William, soupira la jeune femme.

-Repose-toi, dit-il en voulant se lever.

-William, insista la jeune femme pour le retenir, comment me suis-je fait cette blessure?

-Tu ne te souviens de rien de cet événement?

-Je me souviens de la tempête, d'avoir été dans un canot avec vous et...c'est idiot, dit-elle en secouant la tête doucement pour s'empêcher de rire.

-Dis-moi.

-Un lion, dit-elle en riant, cela doit être le mugissement des vagues dont je me souviens mais...j'ai l'impression d'avoir été...mordu. Mais un lion m'aurait dévoré et...

Elle posa sa main à l'endroit exact où elle portait la petite marque rouge des dents de William et elle plongea son regard dans le sien. Elle savait qu'il avait toutes les réponses à toutes ses questions. Quelque part au fond de son esprit elle entendait la voix grave de William lui murmurer qu'il comptait bien se comporter en bête sauvage avec elle, qu'elle était sa proie. Et inconsciemment son corps réagissait à cette pensée. Que s'était-il passé sur ce paquebot?

-William, dit-elle en quittant enfin son regard pour reprendre ses esprits, que faisions-nous sur ce paquebot et comment me suis-je fait blesser ?

-Tu veux vraiment que je te le dise?

-Oui, oui s'il vous plaît.

Il acquiesça et il se pencha vers son sac pour en sortir un tissu blanc qu'il déchira en lambeaux. Doucement, il prit la main droite de Julia dans la sienne et il leva les yeux vers elle à nouveau. Il mourrait d'envie de tout lui dire, de prendre entre ses doigts la boucle blonde qui ondulait sur sa joue et qui s'était échappée de la natte qu'elle avait fait à la va-vite. Mais William resta silencieux et il baissa simplement les yeux vers la main de Julia qui reposait dans la sienne. Doucement, tendrement, il fit danser ses doigts entre les siens. Il banda la main de la jeune femme en se concentrant sur sa tâche. Il devait trouver les mots justes, mais il devait lui dire la vérité. Elle l'observa prendre soin d'elle et elle apprécia ses attentions. Elle se souvenait de ce jour où il s'était brûlé à la main, où elle était venue dans son bureau pour le soigner comme il le faisait avec elle aujourd'hui. Elle se souvenait de la peur qu'elle avait ressenti en croyant l'avoir perdu. Elle se souvenait des sentiments et des sensations qu'elle avait éprouvé lorsqu'elle avait prit sa main dans la sienne et qu'elle l'avait manipulé de la sorte. A cet instant précis, elle ressentait la même chose, ce bien-être d'être auprès de lui. Julia poussa l'un ou l'autre gémissement lorsqu'il lui bandait la main, mais aussitôt William se montrait encore plus tendre et attentionné. Il ferma un nœud dans la paume de sa main et il ne put s'empêcher d'y laisser ses doigts quelques instants. Elle ferma les yeux en appréciant la caresse et un timide sourire se dessina sur ses lèvres. Il sourit à son tour. Même si Julia ne se souvenait de rien, elle n'était pas insensible à son charme. A cet instant, il avait l'impression qu'il courtisait à nouveau son épouse. Les mois et années de mariage avaient instauré une certaine routine dans leur quotidien. Il lui avait juré qu'il ne cesserait jamais de la courtiser, mais le temps avait eu raison de sa volonté. Et cela ne faisait que deux ans qu'ils étaient mariés. William voulait réparer cela, il voulait lui montrer à quel point il l'aimait, à quel point elle comptait, à quel point il ne la considérait pas comme acquise. Ce voyage avait peut être mal tourné, mais peut être en était-il mieux ainsi. Il allait apprendre à la courtiser à nouveau, à l'aimer comme elle le méritait. William plongea son regard dans celui de son épouse et il prit une profonde inspiration.

-Ce voyage, nous l'avons fait ensemble, dit-il doucement, c'était un cadeau que je t'ai fait, pour Noël. Nous sommes partis au lendemain de Noël pour les îles Galapagos pour rejoindre l'exposition de Rollo Beck. Lors du voyage, il y a eu une tempête en pleine nuit. Avant cela nous...nous avons parlé de bêtes sauvages que nous pourrions découvrir sur l'une des îles et je pense que tu...tu as assimilé cette discussion avec l'image du lion. Lorsque la tempête a éclatée je suis allé sur le pont pour aider des matelots et je t'ai vu. Tu as essayé d'apporter ton aide à des blessés et une vague a frappé le paquebot. Tu t'es rattrapée avec ta main droite après une caisse en bois qui se trouvait sur le pont. Voila comment tu t'es blessée.

-Et vous avez essayé de me secourir n'est-ce pas? Murmura-t-elle la voix tremblante.

-J'ai essayé, acquiesça William, j'ai essayé de te rattraper, mais l'océan était déchaîné et je n'ai pas réussi. Tu es tombée dans l'eau alors j'ai...j'ai libéré le canot de sauvetage et j'ai sauté. Les vagues te ramenaient vers le fond et j'ai lutté pour te retrouver. Tu t'es cogné à la coque du navire et tu as perdu connaissance. Je t'ai mis sur le canot de sauvetage et nous avons dérivé. J'ai vu cette île au matin et j'ai accosté. La suite, tu la connais.

-Vous...Vous avez fait cela pour moi? Bredouilla la jeune femme. Et nous, nous étions partis ensembles?

Il acquiesça simplement. Il aurait donné sa vie pour elle, mais elle l'avait oublié. Julia sentit faire un bond dans sa poitrine. William avait risqué sa vie pour la sauver, ils étaient partis ensembles, seuls, loin de Toronto , loin de Darcy, loin de la femme qu'il aimait. Pourquoi? Et pourquoi semblait-il si détendu avec elle?

Tu es à moi, à moi mon amour, fit la voix amoureuse de William dans un coin de sa tête, et je suis à toi. Juste toi et moi. Elle les entendit rire doucement et l'image de William penché au-dessus d'elle lui vint à l'esprit. Elle le vit lui faire l'amour, mordre tendrement la peau de sa nuque. Elle sentait ses mains sur elle, son corps puissant contre le sien, son souffle sur sa peau et dans le creux de son oreille.

William tenait toujours la main de son épouse dans le creux de la sienne. Il vit dans son regard qu'elle était bien loin de l'île où ils se trouvaient, qu'elle devait se souvenir de quelque chose, mais il vit aussi à quel point elle était perdu. Alors il lui accorda un tendre sourire et il lâcha simplement sa main en se levant.

-Je vais essayé d'attraper des poissons, repose-toi encore un peu.

Elle ne répondit pas et elle le regarda simplement partir. William prit son matériel dans le sac en toile et il s'éloigna sur la plage sans se retourner. Elle était totalement perdue. L'idée d'être la maîtresse de William lui sauta au visage, cela expliquerait la façon qu'il avait de la regarder, celle qu'il avait d'agir avec elle et la situation dans laquelle ils se trouvaient. Mais elle était persuadée qu'elle n'aurait jamais pu l'oublier. Elle n'aurait jamais pu oublier les baisers et les caresses de William, elle se souvenait de tous les moments qu'ils avaient passé ensemble avant qu'elle ne lui annonce être fiancée à Darcy. Elle se souvenait des enquêtes qu'ils avaient mené ensemble, de leurs rendez-vous, de ce voyage en train pour Buffalo, l'arrivée de William quelques mois plus tard. Elle se souvenait l'avoir prit dans ses bras pour lui dire qu'elle était fiancée à un autre et...et à dire vrai elle ne se souvenait que de quelques bribes après cela. Un cercueil. Une poupée. Un feux d'artifice. Un baiser. Un bébé. Qui était cet enfant dont elle voyait le visage? L'avaient-ils trouvé pendant une enquête? Roland. Ce nom lui vit aussitôt à l'esprit. Elle devait demander à William qui était Roland. Et cette femme brune qui voulait la tuer, celle qu'elle voyait lorsqu'elle fermait les yeux parfois. James Gillies. Un sapin de Noël dans une chambre d'hôtel. William avait toutes ces réponses, elle devait simplement trouver le courage de les lui poser, et elle devait trouver le courage d'entendre ses réponses.

Ce soir là, elle mit de longues minutes pour s'endormir. Couché un peu plus loin et lui tournant le dos, elle vit William. Il avait le regard tourné vers l'horizon. Elle ignorait si il dormait où s'il était perdu dans ses pensées, si elle en faisait partie, si une autre femme le hantait. Julia mourrait d'envie de s'approcher de lui et de se coucher dans le creux de ses bras. Mais elle était une femme promise à un autre, même si son cœur battait pour celui qui se trouvait sur cette plage à cet instant. Même si elle savait qu'elle aurait agis comme lui avait agis pour elle.

Julia finit par s'endormir et ses rêves l'emmenèrent bien loin de l'île, vers des images, des souvenirs, des personnes qu'elle savait connaître. Mais William, William était toujours là.


à suivre...