19 Juillet 2016, Bretagne, Forêt de Brocéliande, 11h53


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Le centre de l'arche se précisait, s'assombrissait, recouvert de légers traits de crayons malhabiles. Léa se concentrait de toutes ses forces, son attention entière focalisée sur ce simple rectangle de papier posé sur ses genoux. Elle ne percevait plus les regards soucieux de Grunlek et de Shin. Elle n'entendait plus les légers grondements d'Eden, qui s'était rapprochée d'eux et la fixait, le poil hérissé. La jeune femme continuait à dessiner. Elle avait presque atteint son but, elle le savait. Mais de seconde en seconde, elle se sentait de plus en plus mal.

« Bob… » lâcha-t-elle finalement dans un gémissement. « Ça suffira pas… »

Derrière elle, le pyromage afficha une grimace. Il pouvait difficilement lui fournir plus de puissance que ça. À moins que…

Puisant dans sa psyché, dans son énergie, dans tout ce qu'il pouvait, il resserra sa prise autour de son bâton, tendit son autre bras et posa sa main sur l'épaule de Léa.

« Prends tout ce que tu veux. » grogna-t-il, le souffle court.

Puis il ferma les yeux, s'occultant totalement de ce qui l'entourait, pour se consacrer pleinement à sa lutte avec son démon intérieur qui s'agitait de plus en plus, n'appréciant apparemment pas du tout ce qu'il était en train de se passer.

Le corps tout entier de Léa se crispa quand elle sentit les doigts chauds de Bob se refermer sur son épaule gauche. Et presque simultanément, elle sentit une poigne solide l'agripper de même du côté droit. Cette fois, elle n'eut pas besoin de réfléchir et comprit immédiatement.

Théo.

En la touchant, les deux hommes lui transmettaient la totalité de leur psyché, qu'elle pouvait puiser en eux directement. La jeune femme serra les dents, à deux doigts de s'évanouir de nouveau. Faiblement, elle leva son bras avec l'impression qu'il pesait une tonne pour essuyer son front moite. Elle ne devait pas abandonner. Ils comptaient tous sur elle. Eden, Grunlek, Shinddha, Théo. Balthazar. Elle ne pouvait pas les laisser tomber, pas maintenant, alors qu'elle était si proche du but, qu'ils étaient si près de pouvoir enfin rentrer chez eux…

Elle cligna des yeux et se mordit les lèvres jusqu'au sang pour reprendre ses esprits alors qu'elle se sentait sombrer dans l'inconscience. Pressentant son instabilité, Bob accentua la pression de ses doigts sur son épaule. À travers ses larmes, Léa hocha fermement la tête, empoigna de nouveau son crayon et se remit au travail. Bientôt, elle sentit une nouvelle force la tourmenter et la soutenir à la fois. Shin s'était accroupi un peu plus loin, et tentait lui aussi d'utiliser ses pouvoirs de demi-élémentaire pour la laisser absorber sa psyché.

De longues minutes s'écoulèrent. Les invisibles et incompréhensibles ondes magiques parcouraient l'espace autour des Aventuriers, traversaient leurs corps, transcendaient leurs esprits, et se matérialisaient sous la mine du crayon de Léa. Peu à peu, sans qu'elle ne comprenne pourquoi, la jeune femme se sentit mieux. Au maximum de sa concentration, elle crut même, l'espace d'un instant, être capable de ressentir le flot de psyché qui se mouvait autour d'elle.

Tremblante, elle finit par déposer son crayon.

« Terminé. » souffla-t-elle d'une voix rauque, épuisée.

Ce ne fut qu'à cet instant qu'elle prit conscience du silence pesant qui les enveloppait. Léa cligna plusieurs fois des yeux, reprenant lentement contact avec la réalité. Elle aperçut d'abord Grunlek, qui la dévisageait avec inquiétude. Elle le rassura d'un petit signe de tête. Plus loin, elle avisa Shin, qui se relevait en frottant négligemment la terre qui maculait ses mains. À son regard brillant, elle se douta qu'il souriait. Contre sa jambe, elle sentait le battement régulier de la queue d'Eden. La louve lui tournait le dos, le poil toujours hérissé et son museau pointé vers l'arche de pierre et l'étrange surface lumineuse qui tourbillonnait verticalement en son centre. Léa fixa elle aussi le portail magique, réalisant difficilement que c'était elle-même qui venait de le créer. Avec l'aide de ses amis.

Le gantelet de Théo quitta son épaule droite.

Mais la main de Bob resta crispée sur son épaule gauche, et elle se rendit compte, un peu tardivement, qu'il lui faisait mal. Elle tourna la tête.

De nouveau, le bout de ses doigts s'était métamorphosé en griffes, qui s'enfonçaient peu à peu dans sa chair à travers le tissu léger de son T-shirt. Ses traits étaient déformés en un rictus de souffrance et des crocs inquiétants commençaient à saillir d'entre ses lèvres.

« Merde. » marmonna-t-elle. « Les gars ! »

Grunlek et Shin lui adressèrent un regard interrogateur et elle leur désigna Bob du menton. Ils ouvrirent la bouche, mais avant qu'aucun d'eux deux n'ait pu proférer le moindre son, il y eut un bruit sourd, légèrement métallique, et le demi-diable lâcha enfin l'épaule de Léa en s'écroulant au sol. Celle-ci lutta contre une malsaine envie de pouffer, sincèrement inquiète pour son ami.

« Qu'est-ce que… ? » parvint-elle à articuler.

« Théo a encore fait des siennes. » soupira Grunlek avant de poser un genou à terre auprès du corps inerte du pyromage et de le secouer. « Bob ? Bob, tu m'entends ? »

Shin protesta contre la violence du paladin, ce qui donna lieu à une discussion animée. Au bout d'un moment, le demi-diable reprit ses esprits. Tous laissèrent échapper un soupir de soulagement à la vue de son regard félin et de ses doigts ayant retrouvé leur aspect originel.

« Houlà, euh… Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demanda-t-il d'un ton pâteux.

Il se releva en vacillant et porta une main à son crâne.

« Pourquoi j'ai mal à la tête ? »

Puis il aperçut l'arche de pierre et le portail qui était apparu en son centre.

« T'as réussi, Léa ?! »

« Tu veux qu'on réponde à quelle question en premier ? » lui rétorqua celle-ci, ne parvenant pas cette fois à retenir son rire nerveux.

« Ben… »

Après avoir appris à Bob que Théo l'avait généreusement aidé en l'assommant avec son bouclier pour éviter que le démon ne prenne le contrôle, les Aventuriers finirent par échanger un long regard et se tournèrent vers Léa. Ses affaires de dessin déposées sur son tabouret pliant, celle-ci s'était levée et les dévisagea en retour avec intensité, les larmes aux yeux, tentant d'inscrire leurs traits dans sa mémoire. Elle aurait aimé savoir à quoi ressemblait l'inquisiteur de la Lumière, et regrettait de ne pas avoir pu faire plus ample connaissance avec lui.

« Merci pour tout, Léa. » commença Grunlek. « Nous n'en serions pas là sans toi. »

Elle déglutit, lui adressa un petit hochement de tête, et ce fut Shinddha qui poursuivit, avec la même émotion dans la voix :

« Tu pourras aussi remercier Louise et Marina pour nous ? »

« Je le ferai. » assura-t-elle d'un ton étranglé.

Incapable de soutenir leurs regards plus longtemps, elle baissa les yeux et osa pour la première fois porter sa main quelques secondes sur la tête d'Eden. La louve redressa le museau pour donner un petit coup amical dans sa paume. Sur son épaule, à nouveau, elle sentit une poigne puissante l'enserrer. Le geste d'adieu de Théo. Elle sourit tristement en élevant sa main pour poser ses doigts sur ceux du paladin l'espace d'un instant, reconnaissante.

Mais, entre eux tous, il y en avait un en particulier dont elle se refusait à accepter le départ…

Après avoir échangé quelques paroles emplies d'émotion et s'être adressé d'ultimes saluts, les Aventuriers lui tournèrent le dos et se dirigèrent vers le portail qu'elle avait créé pour eux. En tendant l'oreille, elle perçut les dernières bribes de leur discussion :

« Si on est encore séparés, on se retrouve où ? » demanda Shin.

« À l'auberge près du château de Velkan. » suggéra Grunlek. « Et si c'est encore un autre monde… Eh bien, on avisera. » ajouta-t-il dans un soupir las.

Il adressa un dernier signe de la main à Léa et franchit le portail en premier, accompagné d'Eden. Shin jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

« Bob, tu viens ? »

« J'arrive, j'arrive. Je vous rejoins. »

Le demi-élémentaire d'eau hocha la tête, accrocha une seconde encore le regard larmoyant de la jeune femme, puis traversa l'arche à son tour. Aucun bruit ni mouvement suspect : Théo devait être passé, lui aussi. Auprès du portail, il ne restait plus que Balthazar Octavius Barnabé Lennon. Et Léa.

Les deux amis se firent face. Le regard du demi-diable était désolé. Il tendit le bras vers son épaule et tira doucement sur le tissu de son T-shirt, contemplant sombrement les traces de sang qui l'ornaient désormais.

À cause de lui.

« Tout ira mieux, maintenant. » murmura-t-il sans la regarder. « Tu vas pouvoir redessiner comme avant. Je ne te mettrai plus en danger. »

« Je m'en fous. »

Bob recula de quelques pas. Il n'avait pas besoin d'employer à nouveau une connexion télépathique avec elle pour se douter de ce qu'elle ressentait en cet instant. Si c'était la même chose que lui…

Il avait du mal à se l'avouer, mais lui aussi, il avait du mal à la quitter. Il avait appris à apprécier Léa, et quelque part, ça lui faisait mal au cœur de la laisser derrière lui ainsi en sachant qu'ils ne pourraient jamais se revoir. D'accord, c'était un sentiment qu'il ne ressentait que rarement. Et heureusement, parce que…

Bon sang, ce que ça faisait mal.

« Il n'y a pas de place dans ton monde pour un être tel que moi. » regretta-t-il d'une voix atone, cherchant par tous les moyens à éviter son regard.

« Je m'en fous ! » explosa-t-elle.

La jeune femme se jeta violemment sur lui, manquant de le faire tomber. Les yeux douloureusement fermés, elle se mit à sangloter contre son torse. Ses pleurs redoublèrent lorsqu'elle sentit les bras du pyromage se refermer dans son dos pour lui rendre son étreinte. Elle savait très bien qu'il n'avait pas le choix, qu'elle ne pouvait pas lui demander de rester. Sa place était là-bas, dans son monde, dans le Cratère, aux côtés de ses amis, à manier ses pouvoirs de flammes en toute liberté et à défier la mort avec insolence.

« Ne m'oublie pas. » murmura-t-elle à travers ses larmes.

Bob effleura de ses lèvres le front encore moite et les cheveux courts dont la couleur était pareille aux siens.

« Jamais. » lui promit-il.

Doucement, il se détacha de Léa. Elle ne lutta pas et le laissa partir. Son regard rivé dans le sien, le demi-diable progressa à reculons jusqu'au portail qu'elle avait créé pour eux, qu'elle effacerait aussitôt de sa feuille après qu'il l'ait franchi.

Quand il le traversa et qu'il disparut, il ne regardait qu'elle.

Léa resta hébétée quelques secondes. Puis elle tomba à genoux sur le sol, baissa la tête, frappa la terre du poing et hurla.