Je ne sais pas s'il y aura encore quelqu'un pour lire ceci. Et à vrai dire, je ne peux pas vous blâmer puisque je suis seule responsable de mes délais de publications. Je suis vraiment désolée néanmoins pour ceux et celles qui avaient hâte de lire la suite !
Je ne m'attarderais pas davantage, mais je tenais à remercier Justelaura et Noooo Aime pour avoir laissé leur impression sur le dernier chapitre. Votre soutient m'est très précieux et me donne envie de continuer cette fiction ! Alors j'espère qu'il y aura tout de même une personne pour lire ce chapitre.
Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !
CHAPITRE X
Assise au bord de la rivière Carnen, laquelle devait son nom à sa couleur rouge, la jeune naine contemplait gravement son reflet dans l'eau calme. Elle avait d'abord pensé à rejoindre les monts de fer, où elle avait des parents éloignés, ne pouvant supporter de faire la route avec les rescapés d'Erebor, pour aller les Valar seuls savent où, et de continuer à avoir Frenin sous les yeux. Mais maintenant qu'elle était presque arrivée à destination, qu'il ne lui restait que la rivière à longer vers le nord, elle doutait.
Sa vie, quoiqu'elle fasse, ne serait jamais plus la même. Elle serait toujours une survivante de la désolation de Smaug aux yeux du reste du monde. Alors elle sortit un fin poignard ouvragé de sa besace, un cadeau de feu son père, et l'approcha de son visage d'une main tremblante. Honteusement, la gorge serrée par le déshonneur, elle rasa de près sa fine barbe, jusqu'à la faire totalement disparaître dans le courant rouge de la rivière. Elle se trouva hideuse, quand elle observa son reflet dans le court d'eau, mais ainsi, si elle renouvelait ce geste chaque matin, elle pourrait passer pour une humaine de petite taille. Elle avait toujours été grande pour sa race.
- Aujourd'hui commence une nouvelle vie, annonça-t-elle à son reflet. Une vie humaine, loin de la douleur du passé.
Kennokha était morte, ce jour-là. Peut-être pas sous les flammes du dragon, mais la perte des siens, la douleur d'un amour sincère mais de toute évidence non réciproque, avait fait dépérir son cœur de chagrin. A présent, elle voulait oublier la douleur, la souffrance, les cris d'horreurs, le souffle brûlant des flammes sur sa peau qui venait hanter chacune de ses nuits depuis le massacre.
- Adieu, Kennokha. Puisses-tu reposer en paix parmi les tiens … Et que les Valar veillent sur vous.
Elle se releva, prit ses maigres possessions et partit sans un regard en arrière. Elle n'irait pas au nord, au Monts de Fer. La naine n'existerait plus. Elle était morte durant l'attaque de Smaug le terrible, au côté de son frère, de son peuple. C'était une nouvelle femme qui prenait la route de l'ouest. Oui, aujourd'hui naissait Nirà.
Nimuë s'éveilla en sursaut. Encore un de ses étranges rêves … Kennokha … Nirà … Elle ne savait plus quoi en penser. La jeune humaine était désemparée par toutes ses visions, car il lui semblait impossible qu'il ne s'agisse que de simples rêves. Ils étaient bien trop réels, trop bouleversants pour cela. Au fond d'elle, elle sentait dans son cœur que cette femme, ou plutôt cette naine, avait un lien avec elle. Et plus les jours passaient, plus elle la soupçonnait d'être à l'origine de sa lignée. Mais tout cela semblait si invraisemblable …
Elle ne comprenait pas l'origine de ces visions ni même la ressemblance frappante entre elles. Cela allait au-delà du simple air de famille. Elles étaient pour ainsi dire identiques. A tels points que s'en était presque effrayant. On aurait presque dit … une réincarnation ? Songea soudain Nimuë en ouvrant grands ses yeux. Si c'était cela, alors il y avait bien une personne, ici à Imladris, qui pouvait l'aider !
La petite humaine se leva prestement de son lit et chercha de quoi se vêtir à la hâte, négligeant sa coiffure et sa tenue, mais peu importe ! Elle voulait savoir. Non. Elle devait savoir ! Tout cela lui obsédait son esprit au point de la rendre plus rêveuse et absente qu'elle n'avait déjà l'habitude de l'être. Claquant la porte derrière elle, oubliant momentanément les enseignements d'Elrond sur la quiétude et le silence à respecter à Imladris, Nimuë partit vers le camp d'entraînement, certaine d'y trouver la personne qu'elle recherchait.
- Nimuë ? S'étonna l'elfe en voyant sa jeune amie sauter de pierres en pierres pour atteindre le terrain d'entraînement où il s'exerçait en frappant un ennemi invisible, avec la grâce de sa race. Nous n'avions pas prévu d'entraînement aujourd'hui, si je ne m'abuse, ajouta-t-il surpris, lorsqu'elle arriva à son niveau, essoufflée.
Elle n'était jamais descendue si vite jusqu'au terrain d'entraînement, et c'est non sans fierté qu'elle songea que malgré la vitesse, elle n'était pas tombée plus de trois fois, ce qui était un exploit compte tenu de sa maladresse coutumière.
- J'ai besoin de votre savoir, Glorfindel, et peut-être aussi de votre discrétion, souffla-t-elle en s'approchant de son maître d'arme, ne souhaitant pas être entendue des autres elfes.
C'était idiot et puéril, mais elle ne tenait pas à ce qu'on la regarde encore de travers, comme les habitants de la cité cachée l'avaient fait à son arrivée, même si certains n'avaient toujours pas cessé de la dévisager.
Le père de Luthwen dû comprendre, à la mine sérieuse et soucieuse de son élève et amie, que cela lui tenait vraiment à cœur. Il remit la chemise de lin qu'il avait enlevé pour s'entraîner à son aise et lui fit signe de le suivre alors qu'il descendait vers les prairies les plus basses, qui bordaient les flancs de la cascade.
- Je crains de ne pas être aussi savant que le Seigneur Elrond, mais je ferais tout mon possible pour vous venir en aide, ma jeune amie. Dîtes-moi ce qui vous préoccupe ainsi …
- Luthwen m'a dit, il y a longtemps, que vous … hésita Nimuë. Que vous vous étiez réincarné. Comment cela est-il possible ?
- Les Valar ont pensé, dans leur grande sagesse et bonté, que j'avais fait amende honorable et que j'avais assez payé mes erreurs passées, mais étant banni de Valinor, ils ne pouvaient m'accorder ce dernier voyage. Alors, faisant preuve d'une grande générosité, ils m'ont fait cadeau d'une seconde vie, en Terre du Milieu, où je pourrais rester auprès de l'être qui m'est le plus précieux, ma tendre fille.
Le Seigneur de la maison de la Fleur d'Or regarda la jeune humaine méditer ses paroles. Les sourcils froncés, la bouche plissée d'un air contrarié, elle ne semblait pas satisfaite de ces informations. Glorfindel s'interrogea alors sur les raisons qui poussaient son amie à lui poser une telle question et avec une telle gravité.
- Nimuë, dit-il doucement en posant une main chaleureuse sur son épaule pour ne pas la brusquer. J'ignore qui vous souhaitez faire revenir parmi nous, mais sachez que cela vous est malheureusement impossible. Les Valar choisissent souverainement ceux à qui ils font dons de la vie et c'est notre devoir d'accepter que ceux qui nous quittent vont dans un monde meilleur.
- Vous vous méprenez sur mes intentions, Glorfindel, avoua Nimuë en secouant la tête. Je me demandais plutôt si … si des morts pouvaient se réincarner dans … des êtres vivants ? Dès la naissance ?
- Oh ! Sourit l'elfe, soulagé. Et bien … Certains disent que cela existe, en effet. Il est courant que cela se produise au sein d'une même lignée et vous avez d'ailleurs un parfait exemple de cela parmi vos proches, très chère.
- Vraiment ? Qui donc ? S'étonna Nimuë, qui n'avait jamais ouï dire quoique ce fût à ce propos.
- La Dame Arwen, la dernière enfant du Seigneur Elrond, qui vit actuellement au côté de sa grand-mère maternelle, la Dame Galadriel, en Lothlorien. On dit que sa ressemblance avec son aïeule, la belle Luthien, est frappante.
- Mais … cela n'est qu'une ressemblance physique, n'est-ce pas ?
Glorfindel prit un air ennuyé, pour ne pas dire gêné.
- Elrond n'est guère de mon avis, et je le comprends car il craint pour l'avenir de son enfant, mais les Valar ne font pas de telles similitudes par hasard. Je suis la personne la mieux placée pour savoir qu'ils veillent à ce qu'il y ait une raison à chaque chose. Si Dame Arwen ressemble tant par son physique et son caractère à son ancêtre, il est à mon humble avis possible que leurs destins soient liés, pour ne pas dire semblable.
- Et vous pensez que cela en va ainsi pour tous ceux à qui leurs ancêtres se manifestent ? S'inquiéta sincèrement Nimuë.
- Je ne peux l'affirmer, mon amie … Mais pourquoi toutes ces questions ?
- Je crois … Il est possible … Que je sois la réincarnation d'une de mes ancêtres, avoua finalement la jeune humaine, inquiète.
Glorfindel haussa les sourcils, surpris par cette déclaration, puis s'assit dans les herbes hautes, l'invitant tacitement à faire de même, après avoir vu les jambes de son amie vaciller. Il lui prit la main, espérant ainsi la calmer.
- Allons, Nimuë ! Qu'est-ce qui peut bien vous pousser à croire une telle chose ? Ce sont des cas d'une extrême rareté, vous savez ! Une légère ressemblance ne veut absolument rien dire, tenta-t-il de l'apaiser.
- Je crains que vous ne compreniez pas, mon ami ! Elle me hante, nuit après nuit ! Je vois sa vie, je ressens sa peine, sa douleur, son horrible souffrance, comme si elles étaient miennes ! Lorsqu'elle contemple son reflet, c'est mon visage que j'aperçois … Elle est moi, à moins que ce soit moi qui soit elle, sans que nous le soyons véritablement. Je ne comprends pas … et j'ai l'impression de ne même plus savoir qui je suis, soupira Nimuë en libérant sa main pour la passer, agitée, dans sa chevelure indisciplinée.
Elle voyait bien le regard étonné et septique de son ami. Et elle le comprenait, les Valar en soient témoins, mais si une personne pouvait –devait !- comprendre ici, c'était bien lui. Il fallait qu'il comprenne et qu'il lui vienne en aide. La jeune humaine se sentait si perdue, qu'elle craignait par moment de sombrer un jour ou l'autre dans la folie …
- Depuis quand avez-vous ce genre de vision, Nimuë ?
La voix de Glorfindel était sérieuse, sans moqueries ni doutes. Il la croyait. Elle en aurait soupiré de soulagement.
- Depuis quelques jours, mais cela me semble être une éternité … J'ai eu la première peu de temps avant … avant l'arrivée de la Compagnie de Thorin Ecu-de-chêne, souffla-t-elle dans un murmure.
- Voilà qui est des plus étranges, commença à réfléchir Glorfindel avant de voir une lueur coupable dans le regard de sa jeune amie. Vous ne m'avez pas tout dit, n'est-ce-pas ?
Elle se demanda un instant si elle était si transparente ou si son maître d'arme était tout simplement très clairvoyant.
- J'ai appris à vous connaître aussi bien que ma propre fille, Nimuë, au cours de l'année que vous venez de passer à nos côtés, annonça-t-il comme s'il lisait dans son esprit.
Nimuë abaissa les épaules, vaincue. Il y avait une inquiétude sincère d'un père pour son enfant dans les yeux de l'elfe, et même si elle aimait son propre père de tout son cœur, Nimuë n'en avait jamais été très proche. Ermor était un homme bourru, dur et froid. C'était terrible à dire, car elle aimait vraiment les siens, mais les elfes avaient fini par prendre peu à peu leur place. Alors, face l'angoisse qu'éprouvait Glorfindel pour elle, Nimuë ne pouvait que céder.
- Je crois, consentit-elle à dire, en fait … j'en suis presque certaine ! Je pense, donc, que mon ancêtre était … une naine d'Erebor. Et il est probable que l'un des nains de cette Compagnie le pense aussi.
- Alors il vous faut aller lui parler, Nimuë, aujourd'hui même. Vous devez impérativement comprendre ce qu'elle cherche à vous faire comprendre dans ces rêves !
- Je sais, soupira la jeune femme, mais … J'ai peur de ce que je pourrais apprendre, souffla-t-elle. Tout cela me dépasse. Pourquoi moi ? Qu'ai-je donc fait pour qu'ils choisissent de me hanter ainsi ?
- Vous n'avez rien fait, Nimuë. Mais ils attendent certainement de vous quelque chose. D'une façon ou d'une autre, je crains que votre destin et celui de votre aïeule soient liés …
Nimuë s'approcha, hésitante, de la pièce qui avait été réquisitionnée pour les nains. Ils n'étaient pas tous présents, mais malheureusement pour elle qui avait espéré l'éviter jusqu'à leur départ, Thorin Ecu-de-chêne était en pleine conversation avec Maître Dwalin et Maître Balin. Fort de leur discussion, les trois nobles ne l'avaient pas vu, mais c'était sans compter sur Bifur –le pauvre nain ayant une hache plantée en pleine tête- qui s'exclama en l'apercevant. De ce qu'il dit, personne ne comprit le moindre mot, si ce n'est son prénom. Rougissante, car sentant à présent le regard des autres nains posé sur elle, Nimuë s'avança vers le nain qui l'avait interpellé.
- Bonjour à vous, Maître Bifur, salua-t-elle. Vous allez bien ?
Elle ne comprit évidemment pas ce qu'il lui répondit, c'était peut-être même stupide d'avoir posé la question, mais elle se refusait à l'ignorer sous prétexte que le pauvre nain ne parlait plus le langage commun. Le nain se redressa de son siège, alla vers les balcons et arracha brutalement une fleur avec sa racine avant de retourner vers la jeune femme pour la lui donner.
- Pour moi ? S'étonna-t-elle alors qu'il lui souriait. Merci beaucoup …
Il lui donna une tape sur l'épaule, comme pour lui dire que ce n'était rien, et quitta la pièce pour faire les Valar seulement savaient quoi. La petite humaine observa la fleur et son bulbe, perplexe, mais sourit en retirant la partie pleine de terre pour glisser le haut du végétal dans ses cheveux. Consciente qui fallait à présent s'expliquer sur sa présence, elle se tourna timidement vers les trois anciens guerriers, et les salua.
- Que voulez-vous ? Demanda sèchement Thorin. Si vous recherchez mes neveux, sachez qu'ils ne sont pas là !
Elle se retint de lui faire remarquer que les Valar l'avaient doté d'yeux et qu'elle s'en était aperçue par elle-même. Nimuë ne tenait pas à s'attirer davantage le courroux du prince nain. Aussi se força-t-elle à garder son calme.
- Il faut que je m'entretienne avec Maître Balin, répondit-elle simplement. J'espérais qu'il aurait quelques minutes à m'accorder …
- Qu'est-ce que tu lui veux, petite ? Questionna Dwalin d'un ton bourru, septique sur ce qu'une humaine pouvait bien vouloir à un vieux nain, sentiment que semblait partager son prince et ami.
- Du calme, mon frère, tempéra le concerné en souriant doucement, voyant que la protégée d'Elrond n'en menait pas large face aux deux nains réunis. J'attendais impatiemment que la petite Dame vienne me voir, alors ne va pas me la faire fuir, tu veux !
Thorin et Dwalin échangèrent un regard intrigué alors que le vieux nain s'approchait de Nimuë en lui tendant son bras.
- Nous avons beaucoup à nous dire, jeune Nimuë, fille d'Ermor. Mais nous devrions chercher un endroit plus tranquille, sourit-il en faisant un clin d'œil amusé à l'humaine, qui lui rendit son sourire avant de glisser son bras sous le sien, le guidant dans la cité.
Nimuë fixa un instant le nain vêtu de rouge devant elle. Il avait un sourire affable, des yeux rieurs malgré leur tristesse sous-jacente, et air profondément sympathique. Pourtant, elle ne doutait pas des épreuves qu'il avait dû apporter. C'était un guerrier, elle le voyait dans sa manière de se tenir, de se comporter. Il était peut-être vieux, mais elle ne doutait pas qu'il y avait encore beaucoup de force chez son vis-à-vis.
- Je pensais que vous viendriez me voir plus tôt.
Nimuë sursauta et arrêta son inspection en rougissant.
- Vous ne craigniez pas qu'ils vous posent des questions à votre retour ?
- Je n'ai pas de secrets pour mon prince, pas plus que pour mon frère. Mais si vous y tenez vraiment, dit-il en souriant, alors je me tairais. Je dois dire, fille d'Ermor, que je ne m'attendais pas à vous trouver à Imladris …
La jeune humaine fronça les sourcils. Ce pourrait-il qu'elle se soit trompée sur l'origine des regards de Balin ? Pourquoi sa phrase semblait-elle dire qu'ils s'étaient déjà rencontrés ?
- Vous … Vous me connaissez ? S'enquit-elle, étonnée.
- Pas personnellement, non. Mais j'ai eu le plaisir de rencontrer votre père et vous ressemblez tellement à votre aïeule qu'il n'a pas été difficile de faire le rapprochement !
Ainsi, elle avait raison. Kennokha, ou peu importe son nom, était bien son ancêtre. Il y avait certaines choses qui la chiffonnaient, néanmoins. Son père, les Valar fassent qu'il soit toujours vivant, pria-t-elle, ne lui avait jamais parlé de Balin. Pas plus que de Kennokha. Elle ne croyait néanmoins pas au hasard. Il était impossible que le maître nain en face d'elle soit tombé par chance sur un descendant d'une naine d'Erebor, alors même qu'il tenait une auberge perdue au fin fond de nulle part.
- Comment avez-vous rencontré mon père ?
- Et bien, j'étais à la recherche de Kennokha, depuis plusieurs années, je dois dire, expliqua le noble nain en se plongeant dans ses souvenirs. Ça n'a pas été facile de retrouver sa trace puisque tous ses proches la pensaient morte dans les flammes. Je savais pour ma part qu'il n'en était rien. Mais mon devoir a fait que je me suis d'abord préoccupé de la famille royale. Après la bataille d'Azanulbizar, dit-il un sanglot dans la voix, je suis parti à sa recherche … comme je l'avais promis au prince Frenin avant qu'il ne rende son dernier souffle.
Nimuë ne savait rien de la bataille en question, elle ignorait même contre qui et pourquoi elle avait eu lieu, mais cela lui brisa le cœur d'imaginer le beau nain de ses visions mourir au cours de ce combat.
- Que lui voulait-il ? Ne lui avait-il pas fait assez de mal ainsi ? Ne put-elle néanmoins s'empêcher de cracher, avec une hargne qui ne lui était pas coutumière.
- Ah, ma très chère enfant, soupira Balin en lui prenant la main. Je comprends votre colère, l'histoire vous ayant été raconté du mauvais point de vue, si je puis m'exprimer ainsi.
Nimuë fronça les sourcils. Encore une fois, le nain semblait partir du principe qu'elle savait tout de son histoire, alors qu'il n'en était rien. Étais-ce possible … que son père ait su, durant toutes ces années, et qu'il n'ait rien dit ? Balin pensait-il alors que ce dernier l'avait mise au courant ?
- L'affection de Kennokha à l'égard du prince, bien que déplacée en vue de son rang social, était réciproque, expliqua le vieux nain des larmes dans les yeux.
- Le jour de la destruction de Dale, votre prince a pris une autre naine dans ses bras, contra Nimuë la gorge nouée, comme si c'était elle, que Frenin avait trahi.
Elle savait que ce n'était pas vraiment ses sentiments, mais ceux de son ancêtre, mais elle ne pouvait s'empêcher de les ressentir comme si c'était les siens. La colère. La douleur. La peine. La mort, même. Elle les ressentait en elle, plus fort que jamais.
- C'est exact. Il s'agissait de la princesse Dis, la mère de Fili et Kili. La pauvre naine était simplement soulagée de voir son jeune frère sauf. J'ai bien essayé de rattraper Kennokha pour le lui expliquer, mais elle a fui avant que quiconque n'y puisse rien …
La jeune humaine eut alors une grande impression de gâchis. La pauvre naine avait tant souffert … Si seulement elle avait su, peut-être n'aurait-elle pas vécu éloigner des siens à jamais. Et Frenin, comme il avait dû souffrir, lui aussi, si son amour était sincère …
- Il a voulu la chercher, vous savez. Mais son rang et son devoir envers son peuple l'en empêchait. Il ne voulait pas laisser tout reposer sur les épaules de Thorin. Sans doute espérait-il, après avoir repris la Moria, partir à sa recherche et la demander en mariage … Il n'en aura jamais eu l'occasion. Mais il m'a remis ceci, dit-il soudain en sortant une pochette de l'intérieur de son manteau, qu'il lui tendit.
Nimuë s'en saisit d'une main hésitante et l'ouvrit, découvrant à l'intérieur un anneau épais d'une grande richesse portant une rune en son centre. Un objet magnifique, fait dans un métal inconnu à la jeune femme.
- C'était son dernier souhait. Que je retrouve Kennokha et que je lui remette cet anneau. Je n'ai retrouvé sa trace que par miracle, mais malheureusement trop tard …
- Elle était morte ? Souffla Nimuë, le cœur battant à tout rompre.
- Morte ? Peut-être, concéda Balin. Mais elle était surtout partie de son village, au cours de la nuit, sans dire au revoir à qui que ce soit … Pas même à son fils. Quand j'ai retrouvé ce dernier, cela faisait déjà trente ans qu'elle avait disparue, sans que quiconque ne puisse dire pourquoi. Ne sachant plus quoi faire pour retrouver une naine qui ne voulait de toute évidence pas être retrouvée, j'ai proposé à votre grand-père de garder cet anneau.
- Mon grand-père ? Répéta Nimuë, abasourdie. Vous voulez dire que … Kennokha … était mon arrière-grand-mère ?
- Évidemment, dit-il, surpris. Comment pouvez-vous l'ignorer ?
- Mon père n'en a jamais parlé. Et toutes personnes pouvant connaître la vérité sont mortes et enterrées depuis, comment aurais-je pu savoir ?!
Balin secoua la tête, affligé.
- Cela ne m'étonne pas, finalement. Votre grand-père était rongé de colère et d'amertume quand je l'ai rencontré. Il m'a rendu l'anneau et m'a fortement poussé à quitter les lieux sur l'heure. Votre père, même s'il n'était qu'un petit garçon à l'époque, n'a pas raté une miette de ce triste spectacle …
- Voilà qui explique peut-être mieux sa colère lorsqu'il était fait mention de nain, souffla Nimuë, sous le choc de ces révélations. Quand étais-ce ?
- Hum, réfléchit le maître nain. Vers l'année 2830, si ma mémoire ne me joue pas des tours.
- C'est impossible, contra Nimuë. Ça voudrait dire que mon père a … plus de cent ans ?! Il en avait à peine soixante-dix la dernière fois que …
Sa voix mourut dans sa gorge. Après tout, son père avait caché tellement de secrets, au cours de sa vie … Tellement de mensonges. Qu'étais-ce un de plus à la liste déjà bien longue qu'il devait avoir ? Elle joua avec l'anneau entre ses doigts, peinée de ce qu'elle ne pouvait s'empêcher de considérer comme une trahison.
- Le sang des nains s'est certainement affaibli avec les différentes générations, mais pas au point de laisser une si faible espérance de vie à votre lignée.
- Et moi ? A votre avis ? Combien de temps pourrais-je vivre ? Demanda Nimuë, pour détourner ses pensées des mensonges de son père qui s'accumulaient dans son esprit.
- Je ne peux le dire, très chère … Une bonne centaine d'années au moins, j'imagine. Tout dépend de la vie que vous comptez mener. Et je ne doute pas que si vous restez à Fondcombe, elle sera longue et sereine, dit-il d'un sourire apaisant.
- Cette rune, commença la jeune femme en glissant son doigt sur le symbole gravé sur l'anneau, que signifie-t-elle ?
- C'est le symbole de la lignée de Durin. De coutume, seuls les membres de la famille royale sont en droit de la porter …
- Alors vous ne pouvez me le donner ! S'exclama-t-elle en voulant lui rendre, mais Balin l'arrêta. Je n'ai aucun droit de porter cet anneau et mon ancêtre ne l'avait pas non plus.
- Kennokha aurait fini par l'avoir, si les choses avaient été différentes. Thorin n'aurait rien refusé à son jeune frère et l'amour des nains est une chose trop rare pour être gâché.
- Mais les choses sont telles qu'elles sont et je doute que votre prince eut voulu que la descendance hybride de celle qu'il aimait porte son anneau.
Balin eut un sourire et prit l'anneau, avant de le passer de force au pouce de Nimuë.
- Frenin aurait voulu que vous l'ayez, insista-t-il. Je pense même qu'il vous aurait beaucoup aimé …
- Parce que je lui ressemble ?
- En partie, oui. Mais aussi parce que vous avez un très bon cœur, jeune Dame, nul ne peut en douter.
Nirà s'approcha du berceau duquel jaillissait des pleurs de nourrisson. Elle prit son précieux chargement dans ses bras et s'en alla près du feu de la petite bâtisse dans laquelle elle vivait, avec son époux, lequel dormait bien tranquillement dans leur lit, nullement troublé par les cris de son fils.
Elle s'assit dans le siège à bascule et berça l'enfant. Son regard s'égara, au fil des allers-retour de son siège, sur la forme endormie dans son lit. Elle n'aimait pas cet homme. Pas d'amour. Il n'avait pas les yeux d'un bleu-gris, comme le ciel avant la pluie. Il n'était pas robuste. Pas même un guerrier. Il n'avait pas la hargne de se battre pour les siens. Ni même la noblesse dans ses traits. Son sourire ne faisait pas battre son cœur à toute vitesse. Il n'était pas Frenin. Tout simplement.
Mais il l'avait recueilli, alors qu'elle était perdue, affamée et fatiguée de vivre. Il l'avait apprivoisé, petit à petit. Gagnant sa confiance, son amitié. Il lui avait promis une vie loin de tous malheurs. Alors elle était restée, auprès de cet ami qui lui était cher, malgré tout. Il avait compris qu'il n'aurait jamais son cœur. Il disait que ça ne faisait rien. Qu'il l'aimait assez pour deux. Elle avait fini pour lui avouer qu'elle n'était pas de sa race. Qu'elle ne vieillirait pas comme lui. Pire, qu'elle pourrait même enterrer leurs petits-enfants. Il s'en moquait. Il aurait fait n'importe quoi pour qu'elle reste. Alors elle était restée. Et il lui avait donné un fils. Ce dernier remua dans ses bras.
- Là, mon amour. Maman est là, elle veille sur toi, souffla-t-elle. Mon petit Faren …
Les Valar, qu'elle aimait son fils. Il était sa raison de vivre, de se lever chaque jour. Son rayon de soleil parmi les nuages de sa vie. Elle caressa les grosses oreilles sur la tête de son fils et sourit. Des oreilles de nain, bien sûr. Toute ronde et plus basse que celles des hommes. Elle savait déjà qu'il ne serait pas grand, malgré la taille honorable de son père. Cet enfant allait devenir un homme fort, robuste et puissant, comme ses aïeuls.
Nirà écrasa la larme qui s'était mise à couler sur sa joue. Elle pouvait bien cacher sa nature, raser sa barbe chaque jour pour oublier son passé … Un seul regard vers son fils lui rappelait la vérité. Mais au fond, avait-elle vraiment envie d'oublier ?
