Chapitre 11

Visites

Je rentrai à la maison, accueilli par les félicitations mentales de mes parents et d'Alice. Ils étaient fiers de moi. J'avais réussi à traverser une journée entière avec Bella sans problèmes -ou presque. Je n'arrivai cependant pas à être touché par les encouragements tant j'étais tendu.

Jasper et ses invités étaient dans le salon. Je n'entrai pas dans la pièce, car je savais que mon odeur mélangée à celle de Bella était encore fraîche. Je les gratifiai d'un rictus crispé, de loin. Je fus incapable de jouer les hôtes polis. Savoir que Peter et Charlotte se trouvaient dans la même ville que Bella ne me plaisait pas du tout. Un bref coup d'œil à leurs esprits me permit de savoir qu'ils n'avaient pas soif, mais les faits demeuraient ainsi : des non-végétariens étaient à Forks, là où il y avait une humaine au parfum enivrant.

Peter se montra indifférent en apparence, mais mon attitude peu aimable l'intrigua. Charlotte ne comprenait pas cette antipathie soudaine. Elle était beaucoup plus susceptible que son partenaire et, n'eut été de Jasper, la tension aurait monté rapidement dans le salon. Il nous calma tous, mais me fusilla du regard.

« Tu ferais peut-être mieux de rester en retrait avant que Charlotte s'énerve trop. »

Je n'allais pas me le faire dire deux fois.

Je quittai le rez-de-chaussée et mon frère me demanda : « Tu me permets de leur expliquer la raison de ton hostilité ? »

Leur dire que j'étais épris d'une humaine et que je craignais qu'ils en fassent leur victime ?

Bah… Si ça pouvait les retenir de se mettre en chasse au cas où ils tomberaient sur la piste de son odeur…

« Ouais… » grommelai-je depuis le couloir, conscient que Jasper entendrait ma réponse.

Je m'interrompis dans les escaliers, accablé par le remord. Bon sang, Jasper avait le droit d'avoir des amis non-végétariens. Je n'avais pas à lui faire subir mon humeur sombre.

« Merci pour ce que tu as fait cette nuit. » ajoutai-je, plus calme. Je me devais d'être reconnaissant à son égard, après tout. Grâce à lui, Bella était comblée et heureuse.

Jasper ne releva pas, mais mes paroles firent jaillir dans son esprit le souvenir de la voix de Bella au téléphone. «Merci mille fois. » Sa gratitude l'avait remué et le remuait encore.

Je m'éloignai pour de bon, pris une douche et jetai mes vêtements, histoire de faire disparaître toute trace de l'odeur de Bella. Tant que Peter et Charlotte seraient dans les parages, il me fallait prendre toutes les précautions possibles.

Je me préparai à ressortir dans la ferme intention de coller aux baskets de Bella jusqu'à ce que Peter et Charlotte quittent Olympic. Hors de question de la laisser sans surveillance.

Avant de partir, Emmett me croisa et me donna une sévère tape dans le dos.

« Te voilà, petit frère ! J'espère que t'es content de toi ; on a tous perdu notre pari ! »

C'était sa manière bourrue de me féliciter d'avoir résisté à mes bas instincts, mais je ne fus pas en mesure de répondre à la tirade. Emmett soupira, voyant que j'étais trop tendu.

« T'es vraiment pénible. Cette fille te tourne en bourrique. »

Il s'en alla, exaspéré. J'avais conscience d'être insupportable alors je ne tardai pas à partir. Je n'avais pas envie de taper sur les nerfs de ma famille. Ils n'avaient pas à payer pour ma paranoïa alors je leur rendis service en quittant le manoir au plus vite.

Je me dirigeai vers le garage pour monter dans la Volvo. Alice m'attendait, assise sur le capot. Elle arborait une petite mine désolée.

« Je crains qu'un petit détail météorologique ne contrecarre tes plans. »

Je distinguai dans ses visions à quoi elle faisait allusion.

Soleil ! Les trois prochains jours seraient ensoleillés ! Je ne pourrais même pas aller au lycée ! Je levai les yeux vers la fenêtre et aperçus les rais lumineux percer la voûte de la forêt qui entourait le manoir. Maudit soit cet astre lumineux !

Une autre vision d'Alice m'apparut. Damnation ! La Croix-Rouge était en ville pour une collecte de sang et Banner s'en inspirait pour faire un TP sur les groupes sanguins ! Aucune possibilité d'assister au cours même si je parvenais à éviter le soleil.

« Merci Alice. »

Elle sortit du garage, penaude et navrée.

Ça ne m'empêcherait pas de veiller sur Bella de loin. Et puis, si le soleil se montrait, Peter et Charlotte ne se promèneraient pas en public à la vue de tous. Ils resteraient loin du quartier de Bella si tant fut que l'idée leur prenne de commettre l'erreur de me défier et de la chasser, ce qui ne risquait pas de se produire. J'étais par contre tellement paranoïaque que j'allai quand même à sa maison à pieds, sous le couvert des arbres.

Une fois sur place, je fus surpris d'entendre un esprit émaner de l'intérieur. Charlie n'était pourtant pas supposé revenir avant ce soir. Je me concentrai et trouvai rapidement le propriétaire des pensées. Pour les avoir souvent sondé, je n'eus aucun mal à reconnaître Angela Weber.

Bella et son amie s'étaient réunies aujourd'hui pour terminer leur machine à ultrasons. Tyler Crowley, qui estimait ne pas s'être assez amendé d'avoir failli tuer Bella, projetait de les aider encore cette semaine au lycée. Bella et Angela s'étaient donc rencontrées à son insu pour terminer la machine afin d'échapper à la catastrophe.

Zut. J'allais devoir exercer ma surveillance de loin. J'avais escompté trouver un prétexte pour passer la journée en compagnie de Bella dans sa maison, à l'abri des rayons du soleil. C'aurait été le seul jour où j'aurais pu la côtoyer autrement qu'en cachette, mais Angela m'avait devancé. Et je ne pouvais même pas essayer de me joindre à elles à cause de cette machine qui m'écorchait les tympans.

Je dus me contenter de la surveiller depuis la forêt, Au moins je pouvais me raccrocher à l'esprit de Angela pour contempler ma lune.

La journée passa, tranquille, et je me dis que je restais là, en guetteur, probablement pour rien. Angela s'en alla en fin d'après-midi, au moment même du retour de Charlie. Je jouais de malchance. J'aurais cru que Bella serait seule plus longtemps avant que son père ne revienne, ce qui m'aurait laissé le temps de l'appeler pour la prévenir que je ne serais pas au rendez-vous demain matin devant sa porte, comme tous les autres jours de lycée. Si c'était Charlie qui répondait le premier au coup de fil, je ne manquerais pas d'éveiller son intérêt. Je n'aurais pas été surpris qu'il tende l'oreille pour écouter notre conversation téléphonique ; Bella recevait si peu d'appels extérieurs, encore moins de la part de garçons ; il y avait de quoi rendre curieux. Et je serais obligé de censurer mes paroles à propos de ce satané soleil. Lors de mon interrogatoire dans la Volvo, je lui avais expliqué que le mythe du vampire qui se réduit en cendres au soleil était faux, mais je ne lui avais pas expliqué que nous devions l'éviter quand même. Puisque Bella ne me voyait pas, j'avais jugé inutile de lui révéler que ma peau prenait l'apparence de diamants.

Je devais trouver un autre moyen de la prévenir. J'eus soudain une idée. Je profitai du fait que Bella et son père se racontaient mutuellement leur weekend au salon pour sauter à la fenêtre de la chambre et m'introduire dans la pièce en silence. J'avais agi trop vite pour les yeux du voisinage. Je trouvai l'ordinateur adapté en braille et l'imprimante à perforation. Je l'ouvris, maudis sa lenteur, cherchai un logiciel d'écriture et tapai un message. Je l'imprimai et je le laissai sur son lit, sachant que ses doigts heurteraient le papier quand elle tirerait les couvertures pour se coucher. Charlie ne connaissait rien du braille alors s'il tombait par hasard sur ce papier, je ne serais pas compromis.

Je m'en allai, content de mon plan, toutefois un peu anxieux. J'espérai que Bella ne s'offenserait pas que je me fusse introduit chez elle sans permission. Mais puisque je l'avais fait que dans le but de la prévenir, elle me pardonnerait peut-être. Du moment qu'elle ne savait pas que c'était une habitude quasi quotidienne d'entrer dans sa chambre, elle ne m'en voudrait pas.

Dans ma lettre, je lui avais fait une proposition. Je n'avais pas envie de passer trois jours entiers sans lui parler, à attendre que les nuages reviennent couvrir Forks alors je lui avais dit que je serais à notre sapin à l'heure du déjeuner si elle voulait me voir. Et, le lendemain, dans notre sapin, à l'autre bout du terrain de football, j'attendis avec fébrilité que la cloche du déjeuner résonne dans le lycée pour savoir si ma suggestion lui convenait. Quand je vis un bout de canne blanche devancer une petite silhouette dans la porte de sortie, je jubilai.

Caché dans les branches, je l'observai se diriger vers moi, prudente. Aujourd'hui, elle portait des verres fumés et je m'en amusai en silence.

Bella fit lentement le tour du sapin de son pas incertain. Craignant sans doute qu'un élève ou un prof passât dans les parages, elle m'appela en chuchotant.

« Edward ? Tu es là ? »

Je ricanai depuis mon perchoir et elle leva la tête.

« Tu te prends pour une star avec ces verres? » dis-je, mutin.

«Tu connais le braille ? » attaqua-t-elle, sidérée, ignorant ma question.

Ouh là. Je n'avais pas songé une seule seconde que Bella pouvait s'étonner que je maîtrise le braille. Je m'attendais plus ou moins à ce qu'elle me demande de justifier mon entrée par effraction, mais c'était le fait que je connaisse cette écriture qui avait retenu son attention !

Je me laissai tomber dans un mouvement vif, ce qu'elle sentit, car elle sursauta, surprise.

« Bonjour. » dis-je, tout sourire, ignorant à mon tour sa question.

Elle secoua la tête, ahurie, mais elle me rendit mon sourire.

« Bonjour. »

Elle était comique avec cet engin sur le nez, mais ça me dérangeait. J'étais soustrait à son regard serein et doux.

« Pourquoi cet accessoire ?

-Soleil.

-Et alors ? Lumière ou pas, ça ne fait aucune différence pour toi, non ?

-Au contraire. Je suis plus sensible au soleil que les gens ordinaires. Ça me brûle la rétine. »

Mon sourire s'effaça.

Je compris pourquoi Bella aimait les jours de pluie alors que, pour les humains normaux, pluie rimait avec ennui. Pour elle, c'était des jours où la lumière du soleil ne la faisait pas souffrir…

«Comment as-tu survécu en Arizona toutes ces années ? »

Elle pointa ses verres fumés.

« En me prenant pour une star. » dit-elle, réutilisant ma plaisanterie. « Forks nous accommode tous les deux pour son climat pluvieux d'après ce que m'a révélé ton message. Comme c'est ironique… Alors ?» enchaîna-t-elle. « Mis à part ton entrée en catimini chez moi, tu as passé un bon dimanche ? » demanda-t-elle, espiègle.

Apparemment, mon intrusion ne l'offensait pas, ce qui me soulagea.

« Tranquille.

-Tu n'as pas chassé quelques pumas ? »

Je tiquai. J'éprouvais encore quelques difficultés à avoir une conversation sans retenue ni contrôle à propos de ma nature. C'était un vieux réflexe de filtrer tout ce que je disais pour ne pas effrayer l'humain moyen… mais, justement, Bella était loin, très loin, d'être moyenne.

« Je n'avais pas soif.

-Je me demande à quoi un vampire occupe son temps quand il ne chasse pas.

-À toutes sortes de choses. » éludai-je.

Pour un vampire parano comme moi, j'occupais surtout mon temps à veiller sur elle en suivant le moindre de ses déplacements, toutefois, inutile qu'elle le sache. Elle se doutait déjà que je la surveillais comme un ange protecteur, pas comme un voyeur obsédé qui l'observait même dormir.

« Entre autre à apprendre toutes sortes de langages… dont le braille. » taquinais-je.

Je saisis le bouquin de Arago que j'avais apporté avec moi aujourd'hui.

« On retourne au Pérou avec les Incas ?

-D'accord ! »

Sous le sapin, je n'avais pas à craindre les rayons du soleil dans le cas où on passerait dans le coin. Bella s'installa pour manger, oreilles ouvertes, prête à m'entendre. Je pris place pour commencer ma lecture, toutefois je modifiai ma position habituelle. Je me permis de m'asseoir juste à côté d'elle, épaule à épaule. Je m'en sentais capable. Après ce qui s'était passé ce samedi au musée, je pouvais me le permettre.

J'ignorai comme je pus le frisson typique que je ressentais à chaque fois que je la frôlais. Elle frissonna aussi, mais ce ne devait être qu'en raison de mon corps froid comme la glace. J'entamai le chapitre. Le récit fut assez captivant pour me faire oublier que deux vampires non-végétariens se trouvaient à Forks. Ce sapin, Arago et la présence de Bella avaient le mérite de m'isoler du reste du monde.

L'heure passa et le chapitre se termina alors que Arago revenait dans le monde civil. Il aborda un sujet particulier qui m'horripila : Arago était éperdument tombé amoureux de la fille d'un duc et il n'osait déclarer sa flamme, prétextant des raisons complètement futiles à mes yeux. Il me fit penser à tous ces adolescents du lycée qui avaient le béguin pour quelqu'un, mais qui ne disaient rien de peur de se ridiculiser et/ou de se voir imposer une fin de non retour. Les humains étaient d'un mélodramatique pathétique, surtout quand on songeait que les raisons qui les retenaient reposaient sur la gêne, principalement. Pour moi, l'amour entre humains était facile. Simple. Je ne voyais pas ce qu'il y avait de si compromettant et intimidant à se déclarer surtout si je comparais ma situation à celle de Arago et de tous ces adolescents complexés. Mes raisons à moi de ne rien dire à l'élu de mon cœur me paraissaient beaucoup plus valables et dramatiques. Les humains se prenaient la tête pour rien, à mon sens.

«Pourquoi il se torture comme ça ? » m'exaspérai-je, interrompant ma lecture. « Il n'a qu'à tout lui avouer.

-Il a peur.

-C'est ridicule. Il est clair qu'elle est complètement éprise de lui. Il n'a qu'un mot à lui dire et elle lui tombera dans les bras comme un fruit mûr. Les humains se compliquent tellement la vie pour rien…

-Ce n'est pas comme ça qu'il raisonne la chose. C'est sans issue pour lui. Elle est d'une famille trop haut placée, c'est une aristocrate née avec une cuiller en argent dans la bouche. Qu'a-t-il à lui offrir, lui et ses deux yeux morts ? Ce n'est qu'un voyageur, un vagabond sans le sou qui n'a aucun titre, aucun prestige. Ce n'est qu'un homme du peuple. Il fait pâle figure devant elle. Comment pourrait-on faire le poids quand on est banal, quand on est que le commun des mortels ? Forcément, on se dit que c'est préférable de garder ses aspirations enfouies. On préfère vivre dans l'insatisfaction et l'inassouvissement que de risquer de perdre ce rêve. Un rêve reste beau même si on ne tente pas de le réaliser. Un rêve qu'on échoue à concrétiser devient désillusion et regrets. »

Je la scrutai, médusé par sa fougue.

« Sommes-nous toujours en train de parler de Arago ? »

J'aurais juré de voir apparaître les signes d'un grand embarras sur son visage, mais cela disparut bien vite.

« Bien sûr que je parle d'Arago. » me fit-elle avec un sourire qui me sembla forcé.

Je ne pus en savoir davantage. La clocha sonna. Nous n'avions pas vu le temps passer ni l'un ni l'autre.

Bella sauta sur ses pieds.

« Oh non ! Je vais être en retard ! »

Elle ramassa les restes de son déjeuner à la hâte tandis que je scannais les couloirs du lycée qui se vidaient. Je me souvenais que, le lundi après midi, Bella avait anglais. M. Mason faisait déjà l'appel dans sa classe.

À ma grande surprise, Bella rétracta sa canne.

« Qu'est-ce que tu fabriques ? Je ne peux pas t'escorter sous ce soleil, tu te souviens ?

-Je sais, mais ma canne me gêne. On est à l'autre bout du terrain de football et je dois courir.

-Pas question. Tu vas te blesser. Ce n'est pas dramatique si tu as cinq minutes de retard.

-Tu connais Mason ; il donne des heures de colle pour des riens. Alors, guide-moi ! Dépêche ! »

J'obtempérai de mauvaise grâce. Je me concentrai une seconde, m'accrochant aux derniers esprits qui se dirigeaient vers leurs classes pour analyser le trajet. Puis, je saisis Bella et la tournai dans une direction définie. Je calculai la longueur des foulées requises par rapport à sa taille et son rythme humain.

« Cours droit devant toi. Dans quarante six bonds, il y aura une cannette vide abandonnée sur le terrain. Fais attention à ne pas glisser dessus. Tu auras encore onze foulées à faire, puis tu seras devant l'escalier de l'entrée. A partir de là, tu connais par cœur le chemin. Il n'y a personne pour te faire obstacle jusque dans le couloir de ton local. Le concierge passe le balai, il sera à ta droite. Attention au quatrième casier à gauche ; un crétin a oublié de fermer sa porte. Fonce. »

Et elle fonça, sûre d'elle. Je savais qu'elle avait enregistré toutes les informations, mais je ne pus m'empêcher de m'inquiéter.

« À demain ! » cria-t-elle dans son élan.

Je me jetai sur le concierge pour la voir arriver par ses yeux surpris. Il connaissait la petite Swan et sa maladie et fut ébahi de la voir courir avec assurance, évitant la porte du casier avec adresse. Je ne me décrispai que lorsqu'elle franchit le seuil de sa classe au moment même où Mason arrivait à la lettre S de sa liste. Ouf. C'était moins une.

Pff, tout ça pour éviter une colle. Bella était une élève trop sage.

Trop sage et trop secrète.

Qu'est-ce qu'elle avait voulu dire avec cette longue tirade sur Arago ?

Bah, peut-être rien, après tout. Bella était une bonne auditrice, capable de bien analyser les émotions des personnages d'une histoire, tout simplement.

Je m'enfonçai dans la forêt. J'avais quelques heures devant moi avant que Bella termine son jour d'école et que je la suive jusque chez elle de loin, en fuyant les rayons du soleil. J'eus d'ailleurs l'impression d'être revenu à la vieille époque où je prétendais l'ignorer tout en la suivant comme un fantôme, inspectant sa route à son insu. J'eus hâte que ce soleil s'en aille, ce traître qui perturbait la petite routine que Bella et moi nous étions créés depuis que nous étions amis. Routine qui ne suffisait pas à l'amoureux transi que j'étais, mais dont je devrais me contenter jusqu'à la fin des classes.

Que ferions-nous ensuite au cours de l'été ? Voudrait-elle quand même passer du temps à mes côtés ? Comptait-elle inverser la situation qu'elle avait vécue jusqu'à son déménagement chez Charlie ? Depuis sa tendre enfance, Bella passait toute l'année scolaire chez sa mère et les vacances chez son père. Ferait-elle donc le contraire puisque son domicile officiel était Forks à présent ? Misère, si Bella passait les vacances à Jacksonville, je me sentirais plus que démuni. Je la suivrais, évidemment, en cachette. Ce serait une torture de ne plus pouvoir lui parler pendant trois mois, devoir m'en tenir qu'à des coups d'œil via l'esprit de son entourage…

J'errais dans mon désarroi au cœur de la forêt quand je fus tout à coup distrait par des pensées qui vagabondaient à quelques kilomètres de ma position.

Je me raidis quand je reconnus les propriétaires des esprits. Je restai une seconde immobile, aux aguets, espérant que ces pensées s'éloigneraient. Je savais pourtant que ce n'était pas une coïncidence si ces deux esprits étaient dans les parages. Je savais que je me leurrais, qu'ils étaient là pour me trouver, mais pendant cette seconde, je priai qu'ils passent leur chemin.

Les esprits bifurquèrent et se dirigèrent droit vers moi. Un grondement sourd du fond de mes entrailles me secoua tout entier.

J'étais trop près du lycée à mon goût. J'aurais voulu me trouver loin de Bella, mais je ne pouvais fuir. Les éviter équivaudrait à une provocation et ce serait pire. Il fallait les affronter, ce qui risquait de tourner tout aussi mal. Je n'avais aucune issue.

Je sortis mon portable de ma poche, constatai qu'il n'y avait aucun réseau. Normal ; on était en pleine forêt. J'avais un appel manqué de Alice. Elle avait vu ce qu'ils tenteraient de faire et elle avait cherché à me prévenir, sans succès.

Pour l'instant, seule la curiosité les motivait à me trouver. Mon attitude les avait beaucoup intrigué et Jasper n'avait révélé que le strict minimum. Ils voulaient savoir de quoi il retournait. Ils tenaient à comprendre ce qui me rendait si hostile à leur égard. Non pas que mon attitude leur importait. Ils avaient juste du mal à croire que j'aimais une humaine et en voulaient la preuve. Mais qu'arriverait-il si la curiosité se transformait en appétit ? J'avais passé tout le midi collé pratiquement sur Bella. Pourquoi avait-il fallu que je choisisse ce jour pour réduire la distance que je maintenais toujours entre nous deux quand je lisais ? Ils allaient me sentir et ils la trouveraient alléchante, forcément.

Ils furent tout à coup devant moi, ombres se détachant de la verte obscurité.

Ils me toisèrent, restèrent à une distance prudente lorsqu'ils constatèrent que j'adoptais le comportement typique d'un fauve prêt à bondir à l'attaque.

Je leur octroyai un sourire froid.

« Peter. Charlotte » les saluai-je.

Ils hochèrent la tête en guise de réponse.

« Salut Edward. » fit Peter, une touche de sournoiserie dans la voix. « Nous étions sur le point de partir et nous avons voulu te faire nos adieux. »

À d'autres. Il savait très bien que je pouvais lire leurs véritables intentions, mais Peter était du genre plaisantin.

« Tu as donc choisi une humaine… »

Il avait donné un ton neutre à ses paroles, mais, dans sa tête, je perçus le dédain aussi clairement que s'il avait parlé de vive voix.

« Garde tes commentaires. » dis-je, plein de hargne.

Les narines de Charlotte frémirent et ses pupilles rouges se dilatèrent.

« Quel arôme! Je comprends que tu l'aies choisie!»

Je feulai et claquai des dents.

Charlotte se rit de mon attitude emportée.

« Allons, détends-toi. Nous n'avons pas de mauvaises intentions. »

Elle eut un ricanement plein de dérision. « Tu te lasseras bien vite de ton nouveau jouet. »

Et, selon elle, quand ce serait le cas, je tuerais ce jouet.

Pour eux, la simple idée d'une promiscuité avec les humains était totalement aberrante. Bella était une lubie, une folie, un déraillement qui finirait par me passer. Ils ne comprenaient déjà pas grand-chose à notre choix de vie végétarienne et il était encore plus inconcevable de désirer la compagnie des humains. Ils ne pouvaient comprendre qu'un vampire et une humaine soient proches l'un de l'autre dans un contexte tout autre que celui d'une chasse.

Je ressentis le besoin virulent de plaider ma cause.

« Elle est pour moi ce que chacun de vous représente aux yeux de l'autre, c'est-à-dire tout. »

Ma voix, mon regard, ma position défensive, les convainquit que j'étais très sérieux. Ils commencèrent à comprendre que je ne plaisantais pas et ils en furent troublés.

Ils avaient d'abord cru que je confondais amour et appétit, que je protégeais Bella comme un prédateur voudrait préserver pour lui seul une proie aussi alléchante, mais ils comprirent que j'étais animé d'un amour farouche, un désir de protéger qu'ils connaissaient bien puisqu'ils ressentaient la même chose l'un envers l'autre. Cet amour dirigé vers une humaine les perturba. Ils ne comprenaient pas ce que Bella pouvait m'apporter mis à part un nectar sans pareil. Et pourtant, ils durent se rendre à l'évidence ; tout dans mon comportement criait que je l'aimais.

« Tu comptes en faire une des nôtres? » questionna Peter.

« Non! » ripostai-je avec véhémence.

Peter fut stupéfié.

« Tu te rends compte que tu la perdras tôt ou tard? »

Il avait songé à l'aspect mortalité de la situation et trouva illogique que je m'attache à un être qui allait disparaître très vite.

« Oui. C'est bien pour cette raison que je compte profiter de chaque millième de seconde de son existence et jouir de chaque instant qu'elle voudra bien passer à mes côtés, et il en sera ainsi jusqu'à son dernier souffle. »

Le ton catégorique et convaincu les dérouta un peu.

« Fais attention, Edward. » m'avertit Charlotte. « Toute cette histoire pourrait mal finir si jamais les Volturi apprenaient qu'une humaine sait tout.»

Je tressaillis.

Dans mon égoïsme, je n'avais pas songé une seule seconde aux conséquences indirectes de l'aveu de la vérité à propos notre existence. C'était vrai ; si les Volturi apprenaient que j'avais enfreint une de leurs lois…

Non. Je me refusai de penser à cela. Nous nous trouvions à des milliers de kilomètres d'eux. Les Volturi n'avaient aucun moyen de savoir. Ils ne s'intéressaient jamais à ce qui se passait ici à Forks. Jamais ils ne seraient amenés à fureter dans les parages.

À moins qu'on les prévienne.

Je regardai Charlotte et Peter l'un après l'autre, bouillonnant de colère, et ils comprirent ce que je redoutais.

« Nous ne dirons rien. » me rassura Peter.

Une image de Jasper apparut dans leur esprit. Par amitié pour lui, ils ne diraient effectivement rien, conscients des répercussions négatives qui tomberaient sur lui.

« Tu n'as rien à craindre de nous, Edward. » insista-t-il. « Nous sommes curieux, c'est tout. De vous sept, je crois que c'est toi que la nouvelle alarmera le plus. » se désola-t-il.

« Quelle nouvelle ? »

Je trouvai moi-même la réponse dans leurs têtes ; je vis trois vampires que je ne connaissais pas du tout: une femelle et deux mâles.

« Tu passes ton temps à surveiller cette humaine. » se moqua Charlotte. « et tu as manqué les nouvelles que nous apportions à Jasper. Nous sommes venus le prévenir à propos de la possible visite d'autres nomades à Forks. Nous les avons croisé plus au sud. Ils sont trois et le clan des Cullen les intrigue. »

Vraiment génial. Comme si mon inquiétude n'était pas déjà à son comble, il fallait que des vampires étrangers s'amènent dans les parages ! Savoir que Peter et Charlotte étaient là me dérangeait, mais je pouvais au moins me consoler en me disant que, par amitié pour mon frère et- par extension- pour moi, ils laisseraient Bella tranquille. Mais voilà que des vampires inconnus s'ajoutaient au tableau !

« Alice montera la garde. » dis-je, plus pour moi-même qu'à leur intention.

« C'est ce qu'elle nous a assuré. » dit Charlotte. Elle soupira, prise de pitié envers moi. « Tu n'es pas au bout de tes inquiétudes, Edward. Ces trois nomades ne seront certainement pas les derniers des nôtres à s'aventurer dans le coin. Tu devrais peut-être lâcher prise avant de devenir fou. »

Je la vrillai du regard.

« Pourrais-tu lâcher prise avec Peter ? Pourrais-tu l'oublier et ignorer son sort, comme ça, juste pour ta santé mentale ? » crachai-je.

L'argument porta. Elle regarda son partenaire et ses pensées pleines d'affection à son encontre confirmèrent ce que je pressentais ; jamais Charlotte ne pourrait se séparer de lui, peu importe si ça la conduisait à la folie.

« C'est bien ce que je me disais. » ajoutai-je.

Peter fit signe à sa compagne. « Il est l'heure de partir. » Il se tourna et m'adressa un dernier regard : «Bonne chance. »

Je les saluai vaguement.

Je ne parvins pas à me réjouir de leur départ de Forks. Savoir que d'autres vampires pourraient avoir l'idée de venir dans la région dans les semaines à venir me préoccupait trop. Ma famille le constata quand je rentrai me changer et ils tentèrent de me rassurer.

« Je suis là, Edward. Je vais guetter la moindre de leurs décisions. » dit Alice.

« Franchement, Edward, il y a une chance sur les 3120 habitants de Forks que ces nomades tombent sur elle. » soupira Rosalie.

« C'est déjà une chance de trop. » avais-je rétorqué.

« S'ils font des misères, on leur règlera leur compte ! » fanfaronna Emmet en tapant son poing dans sa paume.

Cela me rassura un peu. Pas assez pour me détendre complètement. Et cela n'échappa pas à Bella, le lendemain midi, alors que nous nous étions de nouveau retrouvés sous le sapin.

« Tu veux bien me dire ce que tu as ?

-Rien.

-Tu es crispé. Est-ce que… Est-ce que ce serait mieux si je m'éloignais ? C'est devenu trop dur. »

Elle avait mal interprété les signes de ma tension et croyait que j'éprouvais des difficultés à contrôler ma soif. Bella commençait déjà à rassembler ses affaires et je lui empoignai gentiment la main.

« Tu te trompes. Je n'ai pas soif.

-Alors, que t'arrive-t-il ? »

Est-ce que je pouvais lui dire ? Peut-être que oui. Peut-être que ça l'inciterait à rester vigilante et prudente de son côté, bien que je n'en vis pas la nécessité puisque j'étais là pour parer à tout.

« Il se pourrait que d'autres des miens s'aventurent par ici. » lâchai-je.

Elle fut étonnée que ça me rende nerveux.

« Et alors ?

-Ils ne sont pas végétariens, Bella.

-Oh… »

Un frisson la parcourut, mais elle se maîtrisa bien vite.

« Tu les connais ?

-Non. Nous ignorons leurs intentions.

-Peut-être qu'ils veulent juste faire connaissance. J'espère seulement qu'ils… qu'ils n'auront pas soif.

-C'est précisément ce qui m'inquiète. »

Elle parut réfléchir et elle dit soudain avec détermination : « Si nous les rencontrons, ils se rendront compte qu'ils ne doivent pas chasser dans le coin. »

Je la dévisageai, pas trop sûr d'avoir bien compris le sens de sa phrase.

« As-tu bien dit "nous" ?

-Oui.

-Tu es suicidaire, ma parole ! Je ne veux pas te voir à moins de 100 km d'eux !

-Du calme. Je lançais l'idée comme ça. J'ose croire qu'en nous voyant ensemble, ils comprendront que les vampires et les humains peuvent être autre chose les uns pour les autres que des chasseurs et des proies. Ça les fera réfléchir, qui sait.

-Quoi, tu nous considères comme un exemple à suivre de la bonne entente vampire-humain ?

-Pourquoi pas ?

-Tu humanises beaucoup trop les gens comme moi, Bella. Ma famille est un cas à part, ne l'oublie pas. Les vampires normaux ne veulent pas voir le monde humain autrement, tout comme les humains normaux ne veulent pas voir que nous existons. Alors, oublie tes idées d'armistice et de paix.

-Je ne prétends pas qu'on peut instaurer une paix entre vampires et humains, mais peut-être qu'on peut les amener à désirer mieux se connaître entre races ? Moi je suis curieuse à propos de vous. Je ne vois pas pourquoi le contraire serait impossible. La curiosité pourrait en conduire certains à reconsidérer leurs habitudes carnivores, à penser que ça vaut la peine qu'on… reste en vie.

-Impossible. On ne change pas de nature comme ça. Jasper en est l'exemple vivant. Ça fait plus de cinquante ans qu'il est végétarien et il a encore du mal avec ce mode de vie. » maugréai-je. « La curiosité ne sauvera personne. Surtout pas la tienne. Alors, reste prudente.

-Bon, bon, ça va. Je t'ai dit que ce n'était qu'une idée en l'air.

-J'espère bien. Je ne permettrai aucun contact. Les seuls vampires que tu rencontreras seront ma famille, je te le garantis. »

Mes propres paroles venaient de me donner une idée. Apparemment, Bella était curieuse et intéressée concernant ma race. Mon univers l'intriguait, la fascinait. Mais ce n'était pas de façon malsaine et morbide comme ces humains gothiques amateurs d'esprits, de morts-vivants, de sorcellerie, de vampirisme ; toutes des caricatures de la réalité du surnaturel. Non, Bella s'y intéressait tout comme elle s'intéressait aux différentes cultures et pays. Elle adorait les sociétés étrangères et mon univers à moi n'était pour elle qu'une autre culture différente de laquelle elle aimait s'instruire et apprendre. Bella avait jeté son dévolu sur un univers dangereux, mais il y avait peut-être un moyen de satisfaire sa curiosité et, surtout, lui faire oublier son idée absurde de rencontrer ces nomades étrangers.

« Tiens, que dirais-tu de rencontrer ma famille? »

Elle battit des paupières, surprise.

« Mais… Je les côtoie tous les jours au lycée.

-Je parle de toute ma famille et d'une vraie rencontre en dehors d'un cadre scolaire.»

Ses yeux s'agrandirent.

« Es-tu en train de m'inviter chez toi ? »

C'était quoi ce regard ? De la crainte ?

« Tu as peur ? C'est le bouquet ! Tu ne vois pas d'inconvénient à rencontrer des nomades non-végétariens, mais ma propre famille végétarienne t'effraie ?

-Je n'ai pas peur d'eux. » se défendit-elle. « Je crois qu'ils ne m'aiment pas beaucoup, c'est tout. Je les dérangerais. »

Où est-ce qu'elle avait pêché ça ? Seule Rose ne la supportait pas, mais Bella n'était pas censée le savoir. Jasper ne l'aimait pas non plus, mais ne la détestait pas pour autant. Il ne ressentait rien envers Bella, tout simplement, d'où son raisonnement clinique quand il avait voulu la tuer.

« Qu'est-ce qui te fait penser une chose pareille ? Tu n'as eu l'occasion que de t'entretenir avec Alice et Jasper. T'ont-ils donné l'impression qu'ils ne t'aimaient pas ?

-Non, mais je monopolise leur frère depuis quelques temps alors qu'auparavant vous restiez toujours ensemble.

-Tu crois qu'ils t'en veulent pour ça ? Au contraire ! Je leur casse les pieds à force de toujours tout savoir ce qu'ils pensent. Que je te côtoie les arrange bien. Ils peuvent souffler un peu. »

Mes paroles semblèrent faire disparaître sa réticence. L'idée de rencontrer les Cullen la séduisait.

« Bon, dans ce cas…

-Que dis-tu de demain soir ? Je viendrai te chercher après les cours.

-Nous sommes au coeur de la semaine. Charlie va s'y opposer. »

Je trouvai dans la seconde le plan parfait.

« J'ai de la fièvre depuis deux jours, mon père docteur m'a ordonné de rester à la maison pour me reposer mais, en bon étudiant modèle que je suis, j'ai tenu à ne pas avoir de retard dans mes devoirs alors je vais te demander ce soir au téléphone si tu peux passer demain pour réviser avec moi la matière que j'aurai raté. Charlie ne ferait jamais obstacle à l'apprentissage d'un pauvre étudiant malade. »

Elle demeura bouche bée un moment.

« Tu es diabolique.

-Stratégique. » corrigeai-je.

Satisfait, je me détendis pour la toute première fois depuis que je savais que des nomades viendraient peut-être dans la région. L'idée de mêler Bella à ma famille m'importait plus que je ne l'eus cru. Ma famille, c'était tout ce que j'avais à part elle. L'introduire dans notre cercle me plaisait. Si les miens venaient à connaître mieux Bella, peut-être l'apprécieraient-ils. On l'acceptait jusqu'ici seulement en tant que Bella-l'humaine-qui-fait-tourner-la-tête-de-Edward. Seule Alice lui vouait un certain intérêt et c'était important à mes yeux que ma famille entière comprenne que j'avais raison d'aimer Bella, qu'elle en valait la peine et je savais qu'en la connaissant mieux, ils tomberaient sous le charme à leur manière. Ils ne pourraient pas rester insensibles au fait qu'une humaine n'ait pas peur d'eux. Je m'en étonnais et m'en réjouissais chaque jour alors ça les toucherait aussi, assurément.

Enchanté de cette rencontre qui promettait d'être très intéressante, j'ouvris le bouquin de Arago avec enthousiasme, prêt à reprendre là où nous en étions restés la veille. Heureusement, le chapitre qui suivait ne faisait pas mention de cette fille de duc. Quelque chose me disait que ça aurait mis Bella mal à l'aise.

« J'aime beaucoup ce sapin. » m'interrompit-elle, tout à trac.

Je crus qu'elle allait ajouter autre chose, mais apparemment ce fut tout.

J'haussai les épaules et poursuivit ma lecture.

« Mais j'aime encore plus ce vieux chêne tordu. » me stoppa-t-elle de nouveau, timidement.

Je compris le sous-entendu.

Je réalisai à cette révélation que j'aimais autant qu'elle ce vieil arbre… et tout ce qui s'y rattachait.

Je me levai et lui tournai le dos.

« Grimpe. »

Bella saisit le message et trouva mes épaules. Je m'étais déjà infléchi et je la juchai sur mon dos. À peine fut-elle agrippée à mon cou que je m'enfonçai au cœur de la forêt. Je refis le même trajet que lorsque je l'avais suivi à son insu, cette fois à mon rythme.

J'arrivai à la clairière en moins de deux. Je la déposai près du vieux chêne tordu et je fus assailli par des tas de souvenirs… Des souvenirs très très récents, mais j'avais l'impression qu'un siècle s'était écoulé depuis.

Bella caressa l'écorce rugueuse, contente. Était-elle envahie par les mêmes souvenirs que moi?

Elle s'assit sur une des racines relevées et s'adossa au tronc. Elle retira ses verres puisque les rayons du soleil perçaient à peine la voûte feuillue des arbres. Je m'installai pour lire sur la même racine.

Était-ce parce que nous étions dans un décor différent, hanté par le souvenir de ce pas de deux, que cette lecture me parut différente de toutes les autres? Les mots ne firent qu'effleurer mon esprit sans que leur sens m'atteigne. Et j'eus l'impression étrange que Bella ne se concentrait pas non plus sur ma voix. En fait, si. Elle m'écoutait, mais pour elle non plus mes mots n'eurent aucun sens. Elle ne fit qu'écouter ma voix, comme l'on écoute une berceuse.

À un moment, une feuille tomba des hauteurs et se déposa sur mon épaule.

Je m'interrompis pour l'enlever et je suspendis mon geste, interloqué.

Ce n'était pas une feuille. C'était une plume.

Bella avait posé sa tête sur mon épaule.

J'en fus totalement bouleversé. Et ému. Toujours cette confiance… Elle s'abandonnait complètement à moi.

Où était le monstre?

Je le cherchai, masochiste. Je ne le trouvai pas.

« Continue, s'il te plait. » chuchota-t-elle.

Je dus me ressaisir. J'avais momentanément perdu la faculté de parler.

Je poursuivis ma lecture. Je pouvais réfléchir tout en lisant. Et je pensai à cette tempe déposée sur mon épaule de pierre. Je pensai à la légitimité, à la pertinence que cette tête soit là, contre moi. J'aurais dû trouver des arguments contre, cependant je ne trouvai que des arguments pour. J'eus la certitude, la conviction profonde, que la place de Bella était là, contre cette épaule.

Et pour elle ? Qu'en pensait-elle ? Pourquoi avait-elle pris cette initiative ? Avait-elle simplement envie de se reposer la tête sur une surface quelconque ou avait-elle envie d'être proche de moi ? Étais-je que le substitut d'un accotoir ?

Toutes des questions qui n'obtiendraient jamais de réponses alors inutile de me torturer l'esprit davantage.

Je me contraignis à me concentrer sur le chapitre que je lisais.

Arago, en pleine expédition, avait reçu un télégramme annonçant la mort de son frère.

Le deuil…

J'avais lu ce que c'était et vu en quoi ça consistait dans de nombreux livres et films. Mais jamais je ne m'étais attardé sur le phénomène. Jamais ça ne m'avait atteint et préoccupé. Cette notion me laissait ni chaud ni froid parce que c'était inconnu pour moi. Ma famille, éternelle et invulnérable, ne pouvait pas mourir à moins qu'on attente à leur vie. Ils étaient auparavant tout ce que j'avais à perdre qui aurait pu me causer du chagrin, ce qui ne se produirait sans doute jamais. Maintenant que Bella était dans ma vie, je connaîtrais un jour ce que c'est que le deuil.

Je savais que je serais anéanti. Je savais que sa mort entraînerait la mienne. Mais comment vivrais-je cet instant où elle trépasserait? Entre le moment où elle s'éteindrait et le moment où je trouverais le moyen d'en finir avec moi-même, comment tout cela allait se passer?

Peut-être que Bella pouvait m'aider à me préparer… Un avis extérieur pouvait toujours être utile. Surtout un avis humain. Normalement, je me serais tourné vers Carlisle, le plus humain de ma famille, mais, tout comme moi, la notion de deuil était quelque chose d'inconnue. Il voyait des patients mourir tous les jours à l'hôpital. J'avais vu dans ses souvenirs la douleur des familles des défunts avec lesquelles il devait traiter. Sa compassion lui permettait de comprendre jusqu'à un certain point la douleur des endeuillés, mais ça restait toujours pour lui un phénomène qu'il n'avait pas vécu lui-même parce qu'il ne s'était jamais permis de se lier d'assez près à quelqu'un d'éphémère comme un humain. Alors, peut-être que Bella pouvait me renseigner? Avait-elle déjà perdu quelqu'un?

« Bella?

-Mmh?

-Comment c'est de perdre quelqu'un qui nous est cher? »

Silence.

Elle décolla sa tête, se tourna vers moi, intriguée.

« Personne à qui tu tenais n'est mort au cours du dernier siècle?

-J'ai vu de nombreuses personnes trépasser, mais aucune qui m'était proche.

-Et tes parents? Je veux dire, les vrais?

-Mon ancienne vie est trop floue. Je ne me souviens pas assez d'eux pour souffrir de leur perte.

-Ah. Et tu te demandes ce qu'est le deuil? C'est un concept inconnu pour un vampire?

-Pas inconnu pour tout le monde. Moi je ne sais pas encore ce que c'est, mais ça m'intéresse de savoir comment ça se passe pour vous autres mortels. Alors…? Tu as déjà perdu quelqu'un?

-Si. Ma grand-mère.

-Celle au parfum épouvantablement nauséabond?

-Oui! » rit-elle. « Mis à part son parfum, elle était géniale. Je l'adorais. Ça fait quatre ans que je l'ai perdu.

-Et comment ça se passe?

-Personne ne vit ça de la même façon. Certains se replient sur eux-mêmes, d'autres tombent dans la dépression et d'autres refusent de voir la réalité en face. Moi, j'ai beaucoup pleuré. »

Elle sembla perdue dans ses souvenirs et je regrettai de la replonger involontairement au cœur de cet événement pénible. Un léger sourire vint par contre rehausser ses traits au bout d'un moment.

« Mais avant qu'elle s'en aille, ma grand-mère m'a dit une chose qui m'a aidé : la fin n'est autre que le commencement d'autre chose. »

Je grimaçai. Ça ne m'aidait pas du tout. Qu'est-ce qui pouvait bien commencer après la mort? Rien ne pouvait commencer quand Bella s'en irait. Tout s'arrêterait d'un seul coup, au contraire.

« Je vois…

-Tu sembles dubitatif.

-Je doute pouvoir considérer la situation avec cette philosophie.

-Comment tu peux savoir puisque tu n'as perdu personne jusqu'ici? »

Je le sais parce que je t'aime et que le monde s'effondrera quand je te perdrai.

Je devais taire cet argument et en trouver un autre plus subtil.

« Des clans civilisés et fraternels comme le nôtre sont rares. En général, les vampires sont solitaires et les quelques clans comme celui de ma famille ne sont pas aussi soudés. D'ordinaire, les vampires qui se mettent en groupe le font parce que ça les arrange point de vue chasse. Ils ne développent pas de liens serrés comme les familles traditionnelles humaines. Mais certains trouvent parfois un partenaire d'éternité et d'autres peuvent se lier d'amitié. C'est rare, mais quand ça arrive, les êtres comme moi vivent la chose à puissance 10, Bella. Les émotions des vampires sont brutes, puissantes, à fleur de peau, intenses et irréversibles. Alors, si l'un de nous venait à perdre un partenaire d'éternité ou un ami, il nous serait impossible de voir sa perte comme une fin qui laisse place à un nouveau commencement. Comprends-nous; nous sommes immortels. En principe, nous avons l'éternité devant nous. Il n'y a jamais de fin, jamais de cycles. Les humains savent qu'ils vont trépasser et que les leurs vont s'en aller. Ils sont préparés à cette éventualité puisque c'est dans l'ordre des choses de leur existence. Mais pas pour nous. Nous ne pouvons pas être parés à ça. Nous n'avons aucune notion de l'éphémère. La mort est quelque chose d'incompréhensible. Donc, un deuil pour un vampire est inévitablement négatif et… destructeur. Et, je pense -non, je suis certain- qu'il en sera de même pour moi.

-Tu parles comme si ça allait arriver. Guettes-tu la mort d'un proche? »

Bon, j'en avais trop dit, mais je pouvais me montrer assez honnête sans me trahir.

« La tienne. »

Elle cligna des paupières, étonnée.

« J'ai encore quelques décennies devant moi, tu sais.

-Trop courtes pour un vampire.

-Nous ne serons peut-être même plus amis quand ça arrivera. »

Je tremblai bien malgré moi, au bord de la dévastation.

« En aurais-tu déjà assez de ton copain vampire? »

J'avais affecté l'humour et l'insouciance alors que j'étais submergé par l'angoisse.

« Non. Mais la vie est ainsi : faites de rencontres et de départs, d'amis qui restent, d'amis qui s'en vont, de liens qui se nouent et de liens qui se dénouent.

-Qu'en est-il de nous?

-En ce qui me concerne, moi, je ne me lasserai pas de toi. »

Elle ne pouvait deviner à quel point de telles paroles me rendaient heureux.

« Vous m'aurez dans les pattes pour un bon bout de temps M. Cullen.»

Rien ne pouvait me satisfaire davantage!

Puis son sourire se fana subitement.

« Enfin, jusqu'à ce que tu en ais assez. »

Ah, c'était donc de cette façon qu'elle prévoyait l'éventuelle possibilité que nous ne soyons plus amis dans l'avenir; Bella croyait que notre amitié était un intermède pour moi, une fantaisie passagère à mes yeux, une petite étape courte dans ma longue existence immortelle.

Elle avait peur que j'en ai assez d'elle et j'avais peur qu'elle en ait assez de moi. Quelle belle paire d'angoissés pessimistes nous formions!

« Ça ne risque pas d'arriver. » la rassurai-je. « As-tu déjà oublié ce que je t'ai dit sur les émotions vampires? C'est irréversible. C'est toi qui vas m'avoir dans les pattes jusqu'à ta mort. »

Je me montrais léger et taquin, pourtant il n'y avait rien de plus fatalement vrai. Par contre, elle ne saurait jamais jusqu'à quel point j'allais être son ombre pour la vie. Pour sa vie, plutôt.

« Grand bien nous fasse! » ricana-t-elle avant de redevenir sérieuse. « Tu sais, quand je ne serai plus dans tes pattes, faudra pas trop déprimer, d'accord? Les paroles de ma grand-mère ne signifient pas grand-chose pour toi pour l'instant, mais tu as le temps d'y réfléchir et de les comprendre d'ici là. »

Si elle savait que je l'aimais atrocement, elle comprendrait peut-être que ces paroles ne s'appliquaient pas à ma situation. Je me contentai d'acquiescer mollement, puis elle reprit : « Bon, pourrions-nous tout de même passer outre le joyeux sujet de ma mort prochaine et terminer ce chapitre? »

Cela valait mieux, oui, avant que je me laissasse tomber pour de bon dans la dépression profonde.

Je poursuivis et l'heure du déjeuner se termina encore plus vite que d'habitudes. Néanmoins j'eus la présence d'esprit d'arrêter de lire cinq minutes avant que la cloche retentisse.

Nous quittâmes à contrecœur la clairière hantée par notre pas de deux et je la ramenai près de notre sapin.

« Je t'appelle ce soir. Demain midi, je viendrai ici, comme aujourd'hui.

-Il y aura encore du soleil demain ?

-Non. Mais nous manquerons le lycée. J'ai décidé d'emmener toute ma famille chasser ce soir et nous ne reviendrons pas à temps pour le début des cours demain.

-Ah.

-Personne ne doit avoir soif quand tu viendras, tu comprends.

-Je vois. Finir en repas pour les Cullen ne me tente pas trop. »

Elle plaisantait, mais il y avait un accent de crainte dans sa voix.

« Tout ira bien, Bella.

-Je sais. C'est la peur de l'inconnu, c'est tout. »

Oui, cette peur de l'inconnu que nous nous efforcions d'apprivoiser…

« Ils vont t'adorer tu sais. »

Elle parut sceptique à ce sujet, mais je n'avais plus le temps de la rassurer. L'heure tournait.

Nous nous saluâmes et je me dirigeai immédiatement au manoir faire part de mes projets aux miens.

Alice ne fut pas surprise ; elle avait vu ma décision et trépignait. Esmé s'étranglait de joie. Carlisle était ravi ; une humaine parmi nous serait bénéfique pour notre entraînement à la conservation de notre humanité. Jasper émettait quelques réserves ; il n'aimait pas trop l'idée que Bella traîne son odeur dans la maison. Emmett avait hâte de faire enfin des simagrées horrifiantes devant le visage impassible de Bella. Rosalie se contenta de grogner méchamment à mon projet, mais je ne devais pas m'en étonner.

J'insistai pour que nous allions tous chasser, histoire d'être parés. Après tout, d'aussi loin que je me souvienne, jamais aucun humain n'avait pénétré le seuil de notre maison. Afin de rendre l'idée de la chasse intéressante, je leur proposai d'aller en Colombie Britannique appréhender quelques grizzlis, coyotes, couguars et autres bestioles distrayantes. Si des nomades comptaient errer dans les parages, ce serait la seule sortie loin de Forks que je me permettrais de faire dans les semaines à venir.

« Je viens tout juste de chasser. Je n'ai pas soif.

-Allons Emmett, des grizzlis, ça ne se refuse pas.

-C'est pas nous qui avons un problème de dépendance sanguinaire avec Bella. On saura se tenir.

-Je ne veux pas prendre le moindre risque, compris ?

-Tu es franchement parano, frérot. » Mais les grizzlis l'emportèrent et il se saisit des clefs de sa Jeep.

« Bella Swan à la maison… » s'extasia Esmé. « Oh, il faut lui faire bon accueil ! À notre retour, nous pourrions cuisiner quelque chose pour elle? Cet art humain m'a toujours intéressé.

-Berk. » grimaça Alice. « Je préfèrerais l'emmener faire les boutiques. Je compte toujours m'attaquer à son style fade. »

Tout le monde s'en alla au garage, acquiesçant à ma proposition, sauf Rosalie, bien entendu.

« Je n'arrive pas à croire que tu veuilles l'introduire dans notre cercle. » dit-elle, teigneuse. « Pourquoi tu nous l'imposes ? Tu t'es épris d'elle ? Tant mieux (ou tant pis) pour toi, mais nous n'avons pas à la tolérer et accepter cette mortelle qui va chambouler toute notre famille. »

Son rejet m'attrista. Mais c'était Rosalie ; je ne devais pas m'attendre à ce qu'elle tolère un élément perturbateur dans la famille. À ses yeux, Bella représentait encore et toujours le premier domino qui tomberait et qui ferait tomber tous les autres, c'est-à-dire notre clan. A sa mort, je la rejoindrais et ce serait le début de la fin de l'ère Cullen. Et plus égocentriquement, pour Rosalie, Bella représentait une sorte de rivale puisqu'elle n'en revenait toujours pas de mon insensibilité à son charme, jadis à son arrivée dans le clan.

« Rosalie. »

Une seule interpellation de Carlisle suffit pour ramener ma sœur à l'ordre. Avec lui, pas besoin de hausser le ton ni même d'argumenter. Un regard suffisait pour nous arrêter. Son intervention fut efficace; Rosalie nous suivit sans plus rien ajouter, du moins, rien ajouter verbalement, car, mentalement, elle continua de rouspéter.

Le Parc que nous visions étant loin, nous en aurions pour toute la journée et toute la nuit. Le soir, entre deux pumas, comme prévu, je téléphonai à Bella et j'eus une conversation tout à fait innocente à propos de mes devoirs à rattraper, sachant que Charlie écoutait inévitablement ce que sa fille disait au téléphone. Sa voix me fit du bien, c'était le seul élément de sa personne auquel j'aurais droit jusqu'au lendemain puisque j'étais trop loin pour ma visite nocturne quotidienne. Bien que cette voix douce me chavirait, ce soir, elle me donna l'impression de contenir une pointe de fatigue. Bella semblait épuisée. Je me demandai pourquoi…

Je dus attendre jusqu'à l'heure du déjeuner le lendemain pour en savoir davantage. Comme je le pensais, ma famille et moi n'étions revenus de Colombie Britannique que très tard dans la matinée.

Le soleil se cachait dans les nuages, tel qu'Alice l'avait prédit. D'ailleurs, cette dernière avait eu un comportement étrange. Elle s'était mise à réciter mentalement toutes les décimales de Pi, à chanter l'hymne national dans toutes les langues possible, puis, à notre arrivée, elle avait sauté dans sa Porsche, prétextant qu'elle avait envie de faire joujou avec son tout nouveau bolide.

Je n'avais pas été dupe. Alice voulait m'empêcher que j'intercepte une de ses visions. J'avais cependant trop hâte de revoir Bella pour m'en préoccuper. De toute façon, si c'était un truc grave, Alice ne m'aurait rien caché.

J'étais donc là, sous notre sapin, à guetter l'arrivée de Bella, fébrile. Elle arriva de son pas prudent, souriante, mais pâle.

« Salut. » lui dis-je, étonné par son teint blême.

« Salut. »

Encore cette voix fatiguée. Mais qu'avait-elle donc fait de si éreintant durant mon absence ?

Je remarquai qu'elle traînait avec elle un sac beaucoup plus gros que ce qu'elle avait l'habitude d'apporter pour son déjeuner.

« Tu as prévu te rendre à un pique-nique ? » rigolai-je.

Elle alla s'asseoir au pied du sapin.

« Ce n'est pas mon repas. C'est… Un cadeau. »

Je pris place à ses côtés, curieux.

« Pour qui ? »

Elle claqua de la langue, exaspérée.

« Pour toi, qu'est-ce que tu crois ? »

Je fus surpris. Agréablement surpris. Et je commençai à comprendre pourquoi ma sœur m'avait fui. Alice avait vu mon cadeau et ne voulait pas me gâcher la surprise.

« C'est vrai ? » m'égayai-je. « Mais pour quelle raison ?

-C'est à mon tour de te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi.

-Les amis ne tiennent pas les comptes.

-Tu me copies un disque, tu me sauves la vie, tu me fais la lecture, tu te proposes comme chauffeur, tu me permets de voir les œuvres de Gestalder… C'est trop. Je me sens redevable.

-Tu n'as pas peur de moi. C'est là la plus précieuse des gratitudes que tu peux m'offrir.»

Elle joua avec les poignées du sac, signes de nervosité.

« Ne pas avoir peur de toi ce n'est pas un cadeau au sens propre. Je voulais faire plus. Mais la petite humaine aveugle est plutôt limitée dans ses choix de cadeaux comparée au grand vampire puissant et riche… » railla-t-elle avant d'adopter une petite mine gênée. « Mais j'ai trouvé une idée… particulière.»

Elle me tendit le sac et j'en sortis une boîte toute simple. Elle me parut froide sous mes mains, comme si elle sortait d'un frigo.

Je fus tout excité. Un vrai gamin. Je n'avais pas l'habitude de ne pas savoir d'avance qu'on voulait m'offrir un cadeau puisque l'idée flottait toujours dans l'esprit du destinataire. Là, le suspense allait durer jusqu'à la seconde où j'ouvrirais le couvercle.

Bella posa sa main sur la mienne, sentant que j'étais sur le point d'ouvrir mon présent.

« Attends. Je crois qu'il vaut mieux que tu ne l'ouvres pas immédiatement. Tu dois le faire seul. »

Je fronçai les sourcils, de plus en plus intrigué.

« Tu es bien mystérieuse. Dis-moi au moins ce que c'est.

-Non. Tu le sauras plus tard, seul. Et tu me diras ce soir si tu as apprécié, quand je viendrai chez toi. »

Je me montrai espiègle et narquois.

« Je peux l'ouvrir devant toi sans que tu n'en saches rien de toute façon.

-Non ! Je t'en prie ! » Bella paniquait, ce qui ne fit qu'accroître ma perplexité. « Je vais te le dire. » soupira-t-elle. « Ne sois pas fâché, ok ?

-Fâché ? Fâché de recevoir un cadeau ? Et puis quoi encore. Crache le morceau. »

Elle joua à nouveau avec les poignées du sac vide, se mordit la lèvre inférieure, le cœur battant la chamade. Misère! Un tel suspense me tuait ! Qu'est-ce que ce cadeau avait de si affolant ?

« C'est… Hum. C'est une perfusion… avec… avec mon sang dedans. »


À suivre