Chapitre 11 : Le plan du capitaine

— Qu'y a-t-il ? demanda Diego en rejoignant le padre.

Le bruit se répéta, évitant au missionnaire de répondre. Intrigué, Diego se rapprocha et observa la longue caisse. Un sourire éclaira son visage.

J'aurais dû y songer, pensa-t-il.

— Padre… Il faudrait porter cette caisse dans une chambre, dit Diego faisant signe à Bernardo.

Mais ce dernier hocha la tête négativement.

— Tu en es certain, Diego ? demanda le padre.

— Oui.

Le padre demanda de l'aide aux natives, mais ceux-ci refusèrent de se rapprocher. Bernardo, voyant son ami grimacer en soulevant une partie de la boîte, soupira et attrapa un côté.

— J'ai bien peur que nous ayons à la porter seul, Padre, fit remarquer Diego.

Le padre remonta ses manches et souleva à son tour un autre côté de la caisse.

— Elle fait bon poids, fit-il remarquer.

— Le capitaine m'avait prévenu.

— Il est vrai que tu me l'as dit en arrivant, sourit le padre difficilement.

Sous les regards apeurés des natives, Diego, Bernardo et Felipe emmenèrent la caisse à l'intérieur de la mission. Ils s'arrêtèrent à la première chambre disponible où ils posèrent le colis sur le sol. Puis ils reprirent un peu leur souffle, Diego s'attrapant son bras gauche un peu plus douloureux depuis l'effort.

— Tu peux m'expliquer ? questionna le padre après avoir fermé la porte de la chambre.

— Je me suis fait avoir comme un débutant, s'amusa Diego.

— À quel propos ?

— D'un point de vue stratégique… Il faut tromper ses amis pour mieux tromper ses ennemis, philosopha Diego avant de faire signe à Bernardo d'aller chercher une barre et un marteau.

— Tapez si vous m'entendez, dit Diego en attendant Bernardo.

Le padre regarda Diego intrigué. Il y eut un court silence et l'on frappa à la caisse. Le jeune De la Vega se plaça alors à l'opposé.

— Je vais insérer une barre à mine sous le couvercle pour en faire un levier. Surtout ne bougez pas. Si vous m'avez compris, tapez deux fois.

Il y eut deux coups nets et distincts tandis que Bernardo revînt. Diego remercia son ami silencieusement et prit les outils demandés. Puis il frappa une première fois, cherchant l'endroit propice à l'insertion. Le deuxième coup, plus sec, fut le bon ; le pied-de-biche souleva légèrement le couvercle de la caisse. Sans lâcher la barre à mine, Diego passa le marteau à Bernardo, puis il appuya sur la barre, mais celle-ci ne bougea pas. Forçant un peu plus, il ressentit une vive douleur dans son bras gauche et relâcha aussitôt son effort. Il fit alors signe à Bernardo de l'aider.

La planche se souleva alors, craquant ci et là.

— Gracias a Dios, entendirent-ils.

L'effort fut prolongé et Diego fit une grimace douloureuse qui n'échappa pas au padre.

— Diego ? interrogea-t-il.

— Je vais bien, Padre, répondit-il un tantinet nauséeux. Señor, pouvez-vous nous aider de l'intérieur en poussant la planche, por favor.

— Si, rétorqua l'homme dans la caisse.

Après un dernier effort la planche se retira, permettant à l'homme de se dégager de la caisse.

— Gracias, Señores, dit l'homme regardant ses sauveurs.

Lorsque son regard croisât celui de Diego, il blêmit et recula, manquant de tomber en heurtant la caisse.

— Padre Felipe, je vous présente Sancho. Sancho, voici Padre Felipe qui vous prêtera asile jusqu'à la fin de cette histoire.

— Co… Comment ? balbutia Sancho incrédule.

— Le pueblo vous croit mort, la nouvelle ira vite à l'homme qui souhaite votre mort.

Le vaquero fronça les sourcils et prit place sur le lit tandis que Diego s'assit sur une chaise et que le padre s'installa à côté de Sancho.

— Comment suis-je arrivé dans cette caisse ? questionna le vaquero.

— Je suppose que les lanciers vous y ont déposé. Quand ? Je ne sais pas… Le docteur Avila a aussi certifié votre décès.

— Mais… Mais c'est impossible.

— C'est l'idée du Capitán Toledano que de vouloir vous mettre à l'abri.

Voici mon plan… Se remémora Diego. Je suppose que vous devez connaître Roméo et Juliette de William Shakespeare.

Oui, c'est une pièce de théâtre où les deux amants trouvent la mort de manière dramatique, rapprochant ainsi leurs familles, ennemies depuis des générations, expliqua Diego.

Sans reprendre le drame de l'histoire, vous rappelez-vous comment Juliette met fin à ses jours, la première fois ? questionna Toledano.

Elle boit une potion qui la fait passer pour morte.

Vous avez une bonne mémoire, Don Diego.

Je n'ai pas de mérite, j'ai relu la pièce tout récemment.

Où voulez-vous en venir ? demanda Don Alejandro intrigué.

L'idée est simple, je vais faire passer le prisonnier Sancho pour mort et Don Diego l'emmènera en toute discrétion à la mission où il aura asile. Si, bien sûr, je padre n'y voit pas d'inconvénients. Mais, Don Diego, vous allez devoir aller à la mission sans escorte militaire. Cela risquerait d'attirer l'attention.

Je vous remercie de vous inquiéter, Capitán, j'ai appris à voyager prudemment. El camino real est plus fréquenté en ce moment, les bandits ne s'y risquent pas.

Autre chose, Don Diego, afin que cela ait l'air normal, si vous avez des fournitures à amener au padre, venez avec une charrette déjà chargée. Plus il y aura de colis, moins cela fera suspect.

Je comprends.

Dans le même temps au pueblo, bureau du comandante.

— Mi Capitán ?

— Si, Sergent ?

— N'aurait-il pas été correct d'avertir Don Diego ? Vous avez vu la mine terne qu'il avait.

— C'est de la stratégie, Sergent. Pour l'heure, il a dû découvrir la vérité… Cependant, je pensais qu'il aurait compris en découvrant la caisse… Qu'en est-il du second prisonnier ?

— Il ne cesse de ricaner comme un fou depuis l'annonce de la mort de Sancho.

— Il ne rigolera pas bien longtemps. A-t-il fait des histoires hier soir ?

— Non. Quand nous avons apporté les repas aux prisonniers, nous avons joint un verre de vin sur son plateau. Il a préféré boire le verre d'eau d'une traite. Il ne faut vraiment pas être bien pour préférer l'eau au vin, fit remarquer le sergent en hochant la tête, dépité. Après quoi, comme vous l'aviez dit, il s'est endormi.

— Et Sancho ?

— Nous lui avons un peu forcé la main, il ne voulait ni boire, ni manger. Mais attention, Capitán, nous ne l'avons pas forcé physiquement… Nous avons trinqué ensemble.

— En quel honneur avez-vous levé votre verre ?

— Eh bien… C'est-à-dire, mi Capitán, dit-il mal à l'aise, nous avons porté un toast en l'honneur de… Zorro.

— À Zorro ? s'étonna Toledano.

— Si. J'ai persuadé Sancho que Zorro parviendrait à arrêter l'homme qui lui en veut et qu'il pourrait reprendre sa place auprès de la señorita. Après quoi, il s'est endormi à son tour et nous l'avons chargé dans la caisse.

— Vous n'arrêtez pas de me surprendre, Sergent.

— Gracias, mi Capitán.

— À propos, sauriez-vous, à tout hasard, ce qui est arrivé à Don Diego il y a six mois ?

— Il s'est fait attaquer par des bandits. Il était accompagné de son serviteur… Je n'ai pas trop interrogé Don Diego à ce sujet. Je ne voulais pas l'embêter, vu dans l'état dans lequel il se trouvait.

— C'était si grave que ça ?

— Aux dires de Don Alejandro, il a bien failli perdre la vie.

— Et les bandits ? Ont-ils été arrêtés ?

— Non, répondit le sergent mal à l'aise.

— Et Zorro ? N'est-il donc pas intervenu ?

— Des rumeurs ont couru comme quoi il œuvrait à San Juan Capistrano à ce moment-là.

Des rumeurs… C'est une bonne stratégie, songea Toledano.

— Mon Fils, vous ne devez sous aucun prétexte sortir de la mission. Ce ne sont pas les natives qui vous trahiront, expliqua Padre Felipe.

— Je comprends, mais…

— Votre vie dépend de cette consigne. J'ai ouï dire que Zorro avait une vague idée de l'endroit où se terre El Lobo, fit remarquer Diego.

— Zorro y est attendu de pied ferme. El Lobo, il…

— Vous pouvez parler librement, Fils, souligna le padre.

— La seule fois où l'on m'a conduit au campement, j'ai surpris une conversation… Le terrain alentour est truffé de pièges, des chevaux de frises sont éparpillés ci et là. Les hommes sont armés de fusils à silex et de pistolets à percussions… Il paraît que lui-même possède un pistolet capable de tirer quatre fois et qu'il préfère utiliser à son sabre ou à sa dague.

— Il a donc fait de son campement une fortification… Même les lanciers ne pourraient y entrer sans encombre, en conclut Diego.

— Détrompez-vous, il existe deux chemins non piégés. L'un d'eux est surveillé nuit et jour, quant au second, il mènerait vers un second campement. Même si Zorro parvenait à déjouer les pièges et à entrer dans le campement, rien ne dit qu'il en ressortirait vivant.

— Avez-vous une idée de l'implantation de ces pièges ? demanda le jeune don.

— Non, Señor.

— Ce n'est pas grave, grimaça Diego en se relevant en prenant appui sur la chaise.

— Diego, tu saignes ! réalisa le padre en remarquant sa grimace.

L'effort fourni pour ouvrir la caisse a dû avoir raison de ma blessure, réalisa-t-il.

— Padre, je crois que je vais me rasseoir un peu, dit Diego de nouveau nauséeux.

Bernardo se hâta près de son ami. Diego posa la main sur son bras pour le rassurer.

— Señor, questionna Sancho.

— Ce n'est qu'un coup de fatigue, argumenta Diego.

— Et votre bras ? Vous vous êtes blessé en m'aidant, je…

— Non, Sancho. C'est une blessure récente, même si je ne vous avais pas aidé, elle aurait fini par se manifester, l'interrompit Diego tandis que Bernardo l'aidât à retirer sa veste et sa chemise. À propos, Sancho, Doña Salena ne vous en veut pas et elle connaît aussi le plan du capitán.

— La patronne… C'est vraiment quelqu'un de bien. J'ai… Mon fils, Francisco, ce n'aurait pas été pour lui je…

— Parlez mon enfant, cela vous fera du bien, expliqua le padre en s'occupant du bras de Diego. La plaie s'était finalement rouverte.

— La veille du jour où je devais piéger la señorita, c'est aussi ce jour là où j'ai fait ces découvertes sur le campement, mais c'est aussi là que j'ai réalisé que mon fils avait été enlevé par cet homme. Je n'avais d'autres choix que de lui obéir si je voulais le retrouver en vie… expliqua-t-il avec émotion.

— Cette personne est vraiment vile, dit Diego en grinçant des dents et serrant les poings de rage. Sancho, faites-moi confiance. Je suis certain que tout finira bien pour votre fils.

— Gracias, Señor, sourit le vaquero.

Il ne savait pas pourquoi, mais le jeune De la Vega lui inspirait une grande confiance et il se devait de lui retourner celle-ci. Il se fit alors la promesse de suivre les conseils du padre et du jeune don.

Une fois que Diego fut soigné et qu'il eut récupéré un peu, il retourna à l'hacienda avec Bernardo. Là, il alla se changer avant d'expliquer à son père et à Salena ce qu'il en était. Il était inutile de les inquiéter outre mesure.

— Mon ami, il serait préférable que je ne fasse rien jusqu'à samedi. Mon bras a besoin de repos et je ne pense pas qu'El Lobo tente quoi que ce soit avant cette date.

Bernardo lui indiqua son bras et apporta le baume.

— Ce ne sera pas de refus.

…..

À des kilomètres de là, un cavalier arriva dans un coin reculé et arrêta sa monture avant de se signaler. Un hululement lui répondit et il reprit son chemin, lentement.

— Manuel ? Que fais-tu là ? demanda un homme, le bras droit en écharpe, en le voyant arriver.

— Hola, Yago ! Je dois voir don… El Lobo, se corrigea-t-il. Il y a du mouvement au cuartel.

Monastario leva la tête, intrigué et les suivit du regard. Yago conduisit Manuel à la cabane.

— Señor, s'inclina Manuel en saluant son chef.

— Quelle nouvelle m'apportes-tu, Manuel ?

— Une bien triste nouvelle, Patron, ironisa-t-il. C'est au sujet de…

— Je t'écoute.

— Je ne me rappelle plus son nom.

— Manuel ? gronda El Lobo.

— Cela concerne l'homme que vous aviez chargé d'enlever la señorita De Castillos.

— Oui.

— Il est mort, expliqua Manuel abruptement.

— Mort ? Comme c'est étrange… Sais-tu comment ?

— Non, je l'ignore.

— Ce n'est pas grave, cela me débarrasse d'un souci… Cependant, essaie d'en apprendre davantage.

— Si, Señor.

— Et puisque tu n'étais pas là hier, sache que nos plans ont changé. Tout se passera ce samedi, au pueblo. Informes-en qui tu sais.

— Si, Señor, sourit Manuel narquoisement. Et Zorro ? demanda-t-il subitement en perdant son sourire.

— Il sera là lui aussi, j'en suis certain ! Aussi, j'en ferai mon affaire.

La conversation n'avait pas échappé à Isabella, assise dans son coin. Elle savait qu'elle ne pouvait rien faire, mais écouter pouvait toujours être intéressant.

Pour le peu qu'elle avait appris depuis qu'elle était revenue à elle, cet homme avait en tête d'éliminer des hauts dignitaires et voulait faire enlever Diego ainsi qu'une señorita. Elle avait compris qu'il y avait un second campement beaucoup moins gardé. Elle avait observée qu'à chaque fois qu'El Lobo quittait la cabane, il s'assurait toujours que le tiroir du bureau était fermé à clef.

Et ce fut de nouveau le cas après la visite de Manuel. Isabella attendit un instant avant de se décider à aller voir ça de plus près.

— Mama ? questionna le petit Diego.

— Reste là sagement, Diego, mama revient, murmura la Señora De la Cruz en se rapprochant du bureau.