Please could you take my shakes
And would you hold them still
May I look into your glass
Because I need some reflection.
— The Kills, I Hate the Way You Love.
Dans quel bazar s'était-elle encore fourrée en acceptant de recevoir cette fille. Elle avait un don pour se mettre dans des situations hypra- compliquées dont elle n'arrivait que rarement à s'en sortir. Déjà adolescente, la facilité avec laquelle Quinn entrait dans les plus grands malentendus était risible, ridicule même tant cela ne semblait arriver qu'à elle. Elle avait commencé à trouver cela beaucoup moins drôle arrivée à l'université, et totalement rageant et déconcertant ces jours-ci. Tomber deux fois sur la même femme dans le même coin paumé, même dans une ville aussi immense que New York, ce n'était pas impossible, surtout lorsqu'on exerçait un métier comme le sien. Alors même qu'elle avait toujours refusé de voir la même personne plus d'une fois — moins d'attache, plus d'impression de liberté. Mais pourquoi avait-il fallu qu'elle la revoit — non, pourquoi l'autre était-elle revenue la voir ? Quoi, parce qu'elles avaient partagé un soi-disant déjeuner avec une amie en commun, cela voulait-il dire qu'elle s'était sentie en droit d'aller la visiter — et par-dessus tout, pendant la nuit —quand bon lui semblait ? Ce qui n'avait été qu'une histoire d'une putain d'heure et demie allait se transformer en quelque chose de plus ? Qui l'autorisait à penser cela ? Peut-être qu'elle s'était sentie assez en confiance après la première nuit et le déjeuner pour aller la revoir. Peut-être que son apparente inexpérience de la première fois n'avait été qu'une façade.
Bien sûr que non. Quinn savait que ce n'avait pas été orchestré. L'autre avait été, bien que sérieusement imbibée et d'une certaine façon débridée par l'alcool, réellement intimidée une fois allongée sur le lit à moitié défoncé du motel. Ça l'avait presque attendrie. Elle avait pensé, à ce moment-là, que la brune voulait juste essayer, tenter l'expérience, voir à quoi cela ressemblait, certainement. Elle la prit ensuite pour une insensée quand elle la revit s'engager du bout de la ruelle. Elle était folle de penser que Quinn accepterait de la revoir après la première fois, surtout après le repas. N'y avait-il pas assez de filles plus douées, mieux habillées et cent fois plus séduisantes qu'elle à New York ?
Il faut croire qu'elle se trompait sur toute la ligne. L'autre — elle n'arrivait décidément pas à la désigner par son nom — avait eu l'air encore plus désespérée que deux semaines auparavant lorsqu'elle s'était pointée quasi ivre. Pourtant, ce soir-là, elle lui avait semblé bel et bien sobre, mais cependant en proie à un terrible sentiment lui tiraillant les entrailles, embrouillant ses nerfs. Une douleur sourde que Quinn associa au premier coup d'œil à celle qu'elle avait un jour remarquée, une seule fois, dans ses propres yeux dans le reflet d'un miroir. Lorsqu'elle était rentrée chez elle une nuit, après avoir accompli le premier de ces immondes actes de chair qu'elle répétait chaque semaine. En proie à un complet désespoir, à des événements qui la dépassaient de loin, qui l'engloutissaient dans une poix d'une telle intensité qu'elle eut la sensation de ne jamais plus pouvoir s'en sortir. Elle crut à cet instant que sa situation resterait telle qu'elle était toute sa vie durant, qu'il était impossible, en aucune façon, qu'elle puisse se tirer de ce bourbier.
L'expression horrifiée de l'autre s'ancra dans son esprit, se superposa à celle qu'elle avait une fois observée sur ses propres traits un an et demi auparavant (déjà un an et demi. Il lui semblait que ses chances de pouvoir un jour changer de boulot, de vie s'étaient réduites à néant dès la deuxième nuit.) Sans doute le désespoir de l'autre toucha l'une des cordes sensibles qu'il subsistait en elle, car elle ne lui tourna le dos ni ne l'injuria pour la repousser. Au contraire, il lui avait presque semblé que l'inviter dans cette chambre miteuse avait été la chose à faire pour... pour quoi donc ? Pour la consoler ? Pour la baiser — qu'elle détestait ce terme ! — pour lui faire oublier ses problèmes de starlette incomprise ? Pour l'écouter débiter sa vie et jouer le rôle d'assistante sociale ? Elle n'en sut rien. Quinn avait juste voulu que l'autre ne ressente pas ce qu'elle avait un jour éprouvé, ce qu'elle endurait à chaque fois — le sentiment que les dés étaient jetés et qu'aucune main n'était tendue vers vous. Peut-être qu'elle pouvait être cette main-là.
« Puck, j'ai besoin de ton aide. Rapidement.
— Un problème, Baby Mama ? Tu sais que je ne peux pas le déplacer quand je bosse, je suis le seul gérant — la fierté dans sa voix la rendait presque malade.
— Alors j'arrive, dans dix minutes. »
Elle n'eut pas le temps d'écouter ses protestations et raccrocha sur-le-champ. Comme promis, en dix minutes, Quinn parcourut le trajet depuis son appartement jusqu'au bar de Puck. Ils pourraient trouver un endroit calme et pas trop alcoolisé pour parler sérieusement, espérait-elle. Elle entra dans le bar, fit abstraction des remontrances du barman et de ses arguments comme quoi « il avait actuellement des clients et était donc dans l'incapacité de quitter son lieu de travail », se dirigeant dans l'une des salles adjacentes. En s'allumant une cigarette — elle avait eu besoin d'en racheter, et besoin de nicotine maintenant —, Quinn l'entendit marmonner des grossièretés tout en virant les quelques habitués d'un vendredi après-midi pluvieux. En moins de cinq minutes, il avait pris un siège face à elle, les bras croisés sur la poitrine, le nez plissé à la vue d'une Quinn qui avait pris ses aises chez lui.
« Tu seras toujours la gosse impolie la plus gracieuse que je n'ai jamais rencontrée. Je t'ai déjà dit que tu me rappelais Grace Kelly ?
— Grace Kelly ? fit-elle dubitative. Tu as déjà regardé un film des années 1950 ?
Il haussa les épaules. — Que veux-tu, elle est à la fois sexy et attrayante. »
Quinn grimaça légèrement — les sous-entendus lubriques lui faisaient toujours cet effet-là. Puis, elle, gosse ? Elle avait depuis longtemps oublié ce que ça voulait dire. Impolie, certainement pas, gracieuse encore moins. Plutôt qu'elle se sentait assez en confiance pour ne pas se sentir inconfortable dans cet endroit. La conversation allait certainement se compliquer si jamais Puck continuait de la fixer comme ça, comme s'il attendait qu'elle crache le morceau avant de foutre le camp. Elle se leva, jeta son mégot avant de se poster près de la fenêtre, dos à son camarade. Elle inspira longuement.
« Tu te souviens probablement de Santana. (plus une déclaration qu'une question.)
— San ? Bien sûr ! Toujours célibataire ?
— Toujours lesbienne. Là n'est pas le problème.
— Dommage. Quoi donc ? Elle s'est mal comportée ? Elle a des ennuis ?
— Dis plutôt que j'ai des ennuis, soupira doucement Quinn. Peut-être que tu pourrais m'aider à me sortir d'une situation... assez délicate.
— Je suppose que c'est pour cela que tu m'as dérangé pendant mes heures de travail, Baby Mama. »
Quelle perspicacité. Évidemment, Quinn ne daignait jamais l'appeler à moins qu'il ne soit libre, et jamais pour une affaire insignifiante. Ce qui n'était pas le cas de celle d'aujourd'hui. Elle sursauta en sentant la lourde main du garçon sur son épaule, tellement emportée dans ses contemplations sur ce qu'elle allait lui dire qu'elle n'entendit rien sinon les rouages tournant dans son crâne. Elle était quasiment sûre que Puck pouvait les entendre aussi. Je suis tellement foutue, songea-t-elle.
« Si tu me disais pourquoi, je pourrais sans doute t'aider, Q. »
Stupide habitude que de mettre en voix ses pensées.
« T'aurais pas quelque chose à me proposer pour que j'oublie combien ma vie est misérable ?
— Hun, hun, répondit-il en secouant la tête, hors de question que je te laisse boire, Fabray. Viens t'asseoir et raconte tout à Puckerman.
— Ouais. (une grande inspiration.) Ce serait super si tu pouvais te montrer aussi compréhensif que possible.
— Comme toujours, répliqua-t-il.
— Plus encore. Je ne pourrais pas supporter un rejet de plus.
— Oh ? Un méchant loup t'a brisé le cœur ?
— Ce serait plutôt l'exact contraire. (Quinn déglutit péniblement sans le regarder.) Le petit chaperon rouge a fait cogner le mien. »
Un lourd silence suivit sa réponse. Était-elle allée trop loin trop vite ? Puck, en un instant debout face à elle, arbora une expression indescriptible tant elle montrait son incompréhension. Une minute ou plus s'écoula ainsi, Quinn regardant partout sauf devant elle, Puck la fixant dans les yeux. Elle nota avec une pointe d'amertume que jamais il ne s'était tu aussi longtemps. Enfin, il récupéra sa voix.
« Pardonne-moi ?
— J'ai dit, que le petit chaperon rouge a fait cogner le mien, mon cœur.
— Oh. (il resta une minute de plus ainsi.) Oh !
— Quoi, tu ne comprends pas ? s'enflamma-t-elle — Quinn sur la défensive se montrait souvent ces derniers temps.
— Euh, si, si, je comprends, bredouilla-t-il en s'éclaircissant la gorge. Enfin, simplement pour être sûr...
— Quoi ? Ice Queen est de retour.
— Le petit chaperon rouge est... une fille . (ses sourcils se froncèrent encore plus.)
— Tu n'as jamais lu l'histoire ? Quoi d'autre, sinon ? »
À ce moment-là, les larmes qui brûlaient sous les paupières de Quinn menaçaient grandement de couler sans limite — Puck le remarqua, eut tout de suite le réflexe de prendre la fragile jeune femme dans ses bras, simplement pour ne pas voir sa faiblesse d'étaler entre eux. Elle ne l'aurait pas supporté. Lui non plus. Il la tint longuement, plus fortement et plus précautionneusement que lors de ces nuits où elle buvait un verre de trop et devait lui offrir le gîte ou de la ramener chez elle. Il s'attendit à ce qu'elle se brise à tout moment. Quinn accepta l'étreinte quelques minutes, le temps de regagner quelques sang-froid, puis se retira lentement des bras de Puck. Ses joues n'étaient pas humides. Elle s'apprêta à parler — Puck la coupa.
« Ça va aller. Quoi que ce soit, ça ira. »
Elle aurait voulu crier : Bien sûr que non, ça ne va pas aller ! Ça n'ira plus jamais ! Tu ne peux pas savoir si tout va s'arranger ! Au lieu de ça, elle resta silencieuse sous le regard se voulant rassurant du jeune homme.
La discussion entre Quinn et Puck n'alla pas très loin après ce moment. Elle rentra chez elle, sans un mot ou presque une vingtaine de minutes plus tard, la tête bombardée de millions de sentiments, de pensées, d'interrogations. Dépitée, elle s'affala sur son lit dès qu'elle pénétra dans l'appartement. Elle n'avait même pas pu discuter convenablement avec Puck à propos de son léger souci qu'ils avaient, soi dit en passant, à peine évoqué sinon métaphoriquement. Échec de la mission : divulguer son problème et en parler pour qu'il pèse moins sur sa conscience et qu'elle n'y pense plus à longueur de temps 'elle pourrait du même coup récupérer quelques heures de sommeil). Restait la possibilité numéro deux : s'adresser à une autre personne en espérant que celle-ci soit plus réceptive au big bang qui menaçait de faire exploser son crâne à tout instant. Une autre personne ne pouvant définitivement pas être son actuelle colocataire. Absolument pas.
Car, a, Santana la tuerait et Quinn se considérait trop jeune pour perdre la vie aussi bêtement. B, elle ne croirait sans doute pas ce que Quinn avait à dire — si jamais elle l'écoutait — dans le meilleur des cas, elle se foutrait de sa gueule jusqu'à sa mort, qu'elle viendrait d'ailleurs de provoquer. C, elle ne la comprendrait pas, ou, pire scénario imaginable, la rejetterait (pour tellement de choses : la grossesse, la fac, le boulot dégradant au possible, la manque de confiance et tant d'autres).
Cela, Quinn ne pouvait l'imaginer sans que les larmes ne lui montent aux yeux. Si Santana la rejetait, la reniait, comme son père il y a si longtemps, elle n'aurait plus rien à se raccrocher pour ne pas bousiller encore plus sa vie déjà ratée, finirait sans doute SDF, mourrait dans l'année — elle ne pensa même pas à ce que Beth pourrait devenir. Santana était plus qu'importante, nécessaire, vitale à sa vie. Son seul point d'ancrage sur cette Terre, et Quinn ne voulait pas foutre en l'air des années et des années d'amitié à cause d'une simple — loin d'être simple — histoire d'un soir.
Malgré cela, elle savait que l'abcès devra un jour être percé, qu'elle ne pourrait pas supporter très longtemps ces sentiments contradictoires implantés sous sa peau ainsi que ces pensées ayant pris contrôle de son cerveau.
Beth rentrée, puis sa colocataire, Quinn puisa un peu de courage dans leurs regards bienheureux et insouciants. Elle ne déballerait pas le contenu de son crâne aujourd'hui, pas ce soir, après avoir essuyé un raté avec Puck. Pas après avoir vu le visage joyeux de sa fille riant avec Santana. Encore moins après la soirée spéciale jeux de société à laquelle elles venaient de participer, celle qui leur colla un sourire sur les lèvres avant qu'elles ne se couchent. Elle voulait conserver cette ambiance chaleureuse et aimante qui vivait entre leur foyer encore un peu, même si elle était vouée à une combustion rapide et impitoyable. Allait-elle réussir à jouer le jeu assez longtemps ?
Quinn l'espérait. Alors qu'elle revoyait l'air rieur de sa fille sous ses paupières, celle-ci changea au fur et à mesure que le sommeil l'emporta, la transformant en une inconnue aux cheveux foncés, de dos, déposant avec mille précautions des billets infinis sur un comptoir transpirant l'alcool. Elle portait un capuchon rouge.
