Acte 11 : La mensuration de Byakuya Kuchiki – 1ère partie

Le lendemain, très tôt dans la matinée, un tumulte peu ordinaire règne au manoir Kuchiki. L'un des salons où le seigneur Kuchiki a l'habitude de se détendre avant de partir pour la sixième division est le cadre d'une scène spectaculaire.

Dans un saisissant craquement de bois et de papier, Uryû Ishida tombe à la renverse, le corps affalé en travers d'une des baies coulissantes qui s'ouvrent sur la véranda, alors qu'une voix cinglante s'exclame :

« Je ne permettrai point qu'un vil manant de ton espèce pose les mains sur ma personne ! »

Le pauvre Quincy se relève péniblement, plus choqué que réellement en peine. Après avoir redressé ses lunettes tombées en équilibre bancal au bout de son nez, il avise d'un œil méfiant son interlocuteur, remarque son air horrifié plus que méprisant, et prend conscience que la gêne plus que l'offense a dicté au noble seigneur son comportement inqualifiable. Ennuyé, il essaie de trouver une solution à cette situation délicate, tout en restant prudemment à l'extérieur.

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Le bruit provoqué par la commotion a gagné les pièces avoisinantes. Renji, coincé dans une pénible conversation avec le seigneur Ginrei Kuchiki, profite de l'occasion avec une inquiétude non feinte :

« Voilà, c'est exactement ce que j'essaye de vous faire comprendre : je m'absente une minute, et voyez ce qui se passe ! Je ferais mieux de le rejoindre avant que les choses n'empirent. Excusez-moi, seigneur Kuchiki. »

Renji produit une courbette rapide en manière de révérence et va pour s'éloigner.

« Attends ! Je t'accompagne », annonce le grand-père de Byakuya.

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Lorsque Renji et le seigneur Ginrei arrivent sur les lieux, ils trouvent Uryû engagé dans une conversation agitée avec Ichigo, échevelé et l'air encore endormi, venu lui aussi se renseigner sur l'origine du vacarme.

« Il faut bien que je prenne les mesures du capitaine Kuchiki si je veux pouvoir commander les métrages de tissu nécessaires pour son costume ! s'explique Uryû.
— Je comprends, mais t'as vraiment besoin de le toucher pour faire ça ? Tu peux pas juste lui demander sa taille ? »

Uryû regarde son camarade comme s'il était un parfait imbécile, tandis que du salon, retentit le bruit d'une porte que l'on ferme avec fureur.

« J'ai besoin de ses mesures pour lui faire une robe, Kurosaki, par un kimono ! »

Renji ne prend pas plus que quelques secondes pour comprendre l'étendue du problème. Il se réjouit que ni Rukia ni Orihime ne soient là, jette un regard du genre "qu'est-ce que je vous disais" au seigneur Ginrei, tout en affichant une expression soigneusement excédée pour que l'impression qu'il veut lui donner de souhaiter être partout ailleurs sauf ici soit crédible, et se précipite à l'intérieur par-dessus les débris de la cloison endommagée à la poursuite de son capitaine.

« Mon petit-fils semble effectivement perturbé par son rôle dans cette pièce. On le serait à moins », conclut le seigneur Ginrei.

Ne sachant qu'en penser, Ichigo et Uryû effectuent un sage repli stratégique.

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Quelques temps plus tard, à la douzième division

Réquisitionnés dès le matin sur ordre du capitaine Kurotsuchi, Ichigo et Tchad pédalent avec ardeur sur ce qui paraît être deux bicyclettes d'intérieur, et sont véritablement deux "pompes spirituelles à turbo-compression" selon les mots employés par le scientifique, reliées chacune à un réservoir aux parois transparentes qu'ils sont chargés de remplir d'énergie.
S'ils mettent tant de bonne volonté dans leur tâche, c'est que Mayuri est présent, penché sur ses écrans et les mystérieux schémas qui s'y affichent, et que Nemu surveille avec attention les jauges des condensateurs spirituels. Tout en pédalant, soufflant, et transpirant, Ichigo fait part à Tchad, non moins gagné par l'effort, du dernier incident survenu au malheureux capitaine Kuchiki. Son récit ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd.

« Nemu ! », hèle Mayuri, sans délicatesse.

Après un court conciliabule avec son capitaine, la jeune fille quitte la salle chargée d'une nouvelle mission, avec un enthousiasme très inhabituel chez elle.

« Il ne sera pas dit qu'une bande de pleutres et de rabat-joie qui ne comprennent rien à la Commedia dell'Arte ruinent les décors et les effets spéciaux que mon génie va leur créer », rumine Mayuri.

Commedia dell'Arte ?

Sous les yeux interrogatifs d'Ichigo et Tchad, Mayuri caresse d'un doigt à l'ongle effilé la joue de son visage outrancièrement maquillé, songeur. Puis il secoue sa tête masquée comme pour en chasser de vieux et impossibles rêves et retourne à la sécurité familière de ses écrans.

Pendant ce temps, à la treizième division

« Alors vous comprenez, capitaine Ukitake, Rukia s'inquiète. Si elle pouvait veiller sur son frère sans éveiller ses soupçons...
— Je vois. Il est certain que devoir interpréter un rôle féminin a dû être un choc pour Byakuya. Pourquoi pas ? Je n'ai pas encore fini d'écrire la pièce de toute façon. Je vais te trouver un rôle, Rukia, tu peux compter sur moi.
— Merci beaucoup, Ukitake taichô ! »

Rukia se tourne vers Orihime tout sourire, et leurs regards de connivence n'échappent pas à Jûshirô.

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Le soir venu

Dans le salon où il s'est retiré pour la soirée en compagnie de Renji, Byakuya jette un œil glacial à la porte où l'on vient de frapper.

« Entrez ! », fait-il, contrarié d'être dérangé.

La soirée est belle. Les cloisons coulissantes donnant sur l'extérieur – et ne portant plus aucune trace des dégâts ayant eu lieu plus tôt – ont été laissées ouvertes, et l'air doux pénètre dans la pièce apportant le délicat parfum des fleurs.
Byakuya a passé une journée satisfaisante malgré son début désastreux. Il a brillamment fait semblant de n'avoir pas révélé un secret de la plus haute importance à ses troupes, les membres de sa division ont sagement ignoré le connaître – devant lui, du moins – et il a repoussé dans un coin de sa tête sa future mission de comédien. Au terme d'une journée de travail sans histoire, il est revenu avec Renji dans sa demeure. Son grand-père a, pour une raison qui reste mystérieuse, cessé de faire des remarques sur le caractère inapproprié de la présence de son vice-capitaine à ses côtés.

Afin d'achever cette sérénité qui a semblé lui échapper continuellement ces derniers jours, il passe un moment agréable à pratiquer la calligraphie, exercice qui l'a toujours apaisé. Seul point noir dans cette paix relative, Renji ne semble pas être très à l'aise. Il regarde d'un œil désespéré la feuille disposée devant lui, en tenant son pinceau comme s'il lui brûlait les doigts.
Byakuya allait s'enquérir de son problème lorsque les coups ont retenti. Suite à son invitation la porte s'ouvre sur le visiteur.

Tout se passe alors très vite.

Soi Fon, du seuil de la pièce, termine l'aria qu'elle a entonné avant de frapper :

« Que la lumière sépare en six... Voie de liaison 61 : Rikujôkôrô ! »

Byakuya, surpris, est immédiatement enserré au niveau de la taille par six branches d'énergie qui l'immobilisent et supprime temporairement sa capacité à utiliser son énergie spirituelle. Renji s'est levé, prêt à réagir. Or avant même de pouvoir intervenir, il est réduit à l'impuissance par deux membres de la deuxième division qui font irruption à la suite de Soi Fon. Le premier, par derrière, menace de lui trancher la gorge, le second, par devant, de lui planter son sabre court dans le cœur.

« Capitaine Soi Fon, comment osez-vous vous introduire dans ma demeure, me malmener de la sorte, et menacer mon lieutenant ? Peu importe », fait Byakuya sans attendre de réponse. « Gardes ! »

Surgissant comme par magie, des hommes vêtus de l'uniforme de la garde privée des Kuchiki s'assemblent autour de leur chef, prêts à bondir. Soi Fon sourit malicieusement.

« Unités d'interception 1 et 2 ! », riposte-t-elle.

De toutes parts, du couloir, du jardin, des Shinigamis habillés des vêtements de camouflage noirs de la deuxième division font irruption dans la pièce et, deux à deux, retiennent chaque membre de la garde, rapidement dépassée par le nombre.

Uryû Ishida fait alors son entrée, un carnet dans sa poche, un crayon glissé à son oreille, et un mètre de couturière entre les mains.

Du Quincy et de la lueur rusée qui brille au travers de ses lunettes, à la jeune capitaine et son air triomphateur, Byakuya voit avec alarme les chances d'échapper à ce qui va suivre diminuer à vue d'œil.

« Acte 11 : Fin


La suite et fin de "La mensuration de Byakuya Kuchiki" sera publiée demain !