Scène 4, partie 5 : you don't know (anything 'bout me)

Non, on ne parlait pas que du compte à rebours, dans la Zone, et encore heureux.

Ventus se sentait respirer. Personne ne lui demandait des nouvelles de Sora, de leurs projets ensembles, personne ne s'inquiétait de le voir débarquer sans lui comme s'ils étaient les deux doigts d'une même main.

Personne ne parlait de Sora, et quand on interrogeait Ven sur sa vie, on voulait le connaître lui. Soudain, il découvrait qu'il pouvait exister tout seul, sans son âme-soeur. Toute sa vie durant, cette éventualité l'avait terrifié. À présent, ça lui faisait du bien. Un bien fou.

On ne parlait pas toujours du compte à rebours, certes, mais on en parlait parfois, et les discours, bien que tous nuancés, avaient le goût de révolution. Dans ces cas-là, Ventus se contentait de se taire et d'écouter les paroles enflammées, avec de grands yeux. Il enregistrait les informations, les idées, et sentait son cœur vibrer de l'ambiance pleine d'espoir.

Il existait des gens bel et bien heureux de vivre sans leur âme-soeur... et d'autres malheureux mais qui le cachaient, souvent à eux-même. Il existait des gens dont le poignet comptait toujours à l'envers et qui aimaient d'autres gens, ou certains qui ne voulaient juste aimer personne, et tout ce beau monde se plaignait de tout le mal que la société leur infligeait. La plupart souhaitaient abroger le système de compte à rebours, tout en reconnaissant que ce serait impossible, que le monde extérieur, bien rangé, bien satisfait de tout ça, n'accepterait jamais un truc pareil.

« Et toi, Ven, t'en penses quoi ? »

C'était Irvine qui avait demandé, un adulte que Ven ne connaissait pas encore vraiment, dont on disait qu'il avait planté là son âme-soeur, le jour de leur rencontre, prétextant qu'il n'était pas intéressé, sans prendre son numéro ni son nom, et qui ne l'avait plus jamais revu. Beaucoup de personnes ici faisaient des choses similaires, avec plus ou moins de difficulté. D'autres prétendaient qu'ils le feraient, le criaient haut et fort... Mais une fois le fameux jour passé, on ne les revoyait plus dans la Zone.

Il ne sut pas quoi répondre à cette question, et le petit groupe de gens rassemblés dans le coin de canapés le fixaient, certains avec un peu d'amusement méprisant dans les yeux. Il ne savait toujours pas ce qu'il venait faire ici. Il les comprenait, tous ces gens, lorsqu'ils racontaient leurs histoires.

Il les comprenait, mais il ne pouvait pas être d'accord avec eux.

« Je sais pas trop, moi... Je, j'suis d'accord avec vous, hein, mais j'aime mon âme-soeur ! »

Il attendit, pétrifié à l'idée qu'on le rejette. Il y eut quelques rires discrets. Il ne pouvait pas mentir, non plus, même si ça lui traversait parfois l'esprit. Pourtant, non, même pour se faire accepter, il ne comptait pas nier ses sentiments !

« Tu l'aimes, ou bien tu te sens obligé de l'aimer ? »

Il ne répondit rien. Il se contenta d'un sourire gêné. Quelque chose coula dans son estomac.


Les cours avaient repris, au lycée, et Ven ne se trouvait plus dans la même classe que Sora, comme décidé par leurs filières respectives.

D'un côté, ça le soulageait, parce qu'il n'était plus obligé de suivre bêtement ses camarades de classe. De l'autre, il se retrouvait seul, et il n'arrivait pas à parler aussi facilement aux gens au lycée que dans la Zone.

Ils passaient leurs pauses ensemble, et ils allaient à la cantine ensemble, avec Riku et Kairi, lorsque leur emploi du temps le permettait. Sora faisait le plus gros de la conversation.

Ce jour-là, ils mangeaient et Sora parlait, lorsqu'un hurlement strident retentit dans la cantine, glaçant le sang de Ven et précédant un silence alourdi.

Tout le monde se tut pour fixer la fille. Elle paraissait un peu familière, croisée aux détours des couloirs, sûrement. Elle pleurait en hurlant des propos incompréhensibles, fixant son poignet, qu'elle agrippait très fort. Même quatre tables plus loin, on pouvait voir tout son corps trembler.

Ses amies, autour d'elle, tentaient de la rassurer à voix basse, des mots que Ven n'entendait pas. Quelques membres du personnel vinrent voir ce qu'il se passait, demander distinctement ce qui n'allait pas, avec leurs airs sévères, mécontents de tout ce bazar. Ils s'attendaient sûrement à une histoire d'araignée sur la table ou autre chose de futile, et Ven entendit clairement, comme toute la salle, les sanglots de la fille.

Ce n'était pas une histoire d'araignée.

« Il a disparu... Il a disparu !

-Mademoiselle, calmez-vous, s'il vous plaît. »

Elle les ignora, le visage baigné de larmes, et un rire discordant accompagnait à présent ses sanglots. Ils tentèrent de lui arracher quelques renseignements entre deux hurlements, que Ventus ne perçut qu'à moitié.

Mais il comprit de quoi il s'agissait.

« Vous êtes sûre que ce n'était pas aujourd'hui ?

-Non ! Oui. Il... Il me restait encore un an ! Je le fixais et il a disparu et j'ai peur, et, qu'est-ce qui se passe ? C'est pas vrai hein, c'est pas v- »

Ils finirent par l'emmener dehors, mais personne ne se décida à briser le lourd silence.

Un compte à rebours qui s'effaçait avant la fin du temps imparti, tout le monde savait ce que ça signifiait. Et ça pouvait arriver à tout le monde, alors tout le monde se taisait, l'estomac soudain noué.

C'était la première fois que Ven voyait ça pour de vrai.

Sous la table, la main de Sora avait trouvé la sienne à un moment durant la scène atroce, et il n'avait pas pu s'empêcher de la serrer avec l'énergie du désespoir.

Ça pouvait leur arriver aussi.


Ventus raconta l'incident à Terra. Ils se trouvaient perchés sur le rebord de la fenêtre du plus âgé, les pieds à trois étages du vide. Une très mauvaise idée, vraiment, mais Ven aimait ça, sentir ses jambes se balancer dans l'air et le vent sur son visage. On voyait même les étoiles, avec le peu de lumière qui entourait la résidence étudiante, coupée de la ville.

Il se demanda un instant ce qui se passerait, s'il chutait. Si Sora le sentirait, d'une façon ou d'une autre. Ils ne possédaient plus de compteur à leur poignet, mais peut-être qu'il percevrait quelque chose, comme un soudain grand froid ou une douleur inexplicable. Ou peut-être qu'il continuerait à vivre, à regarder son anime en mangeant des chips, qu'il ne se rendrait compte de rien avant qu'on ne lui annonce la nouvelle...

« Pourquoi est-ce qu'elle pleure pour quelqu'un qu'elle ne connaissait même pas ? » ricana Terra d'une voix tendue.

Il savait pourquoi, évidemment. Parce que la vie de cette fille, comme celle de tout le monde, tournait autour de ça, autour de son grand amour, celui qu'elle attendait depuis qu'elle était suffisamment grande pour comprendre ce que ce mot signifiait, et sans doute avant cela déjà.

Et là, d'un seul coup, plus rien. Ce devait être étrange, de faire le deuil de quelqu'un qu'on ne connaissait pas encore.

Mais Terra n'attendait rien du compte à rebours. Sa vie tournait déjà autour d'Aqua, et ça le rendait amer et triste de penser au-delà d'elle. Est-ce qu'il se sentirait mieux, lui, sans ce constant rappel de la nature éphémère de leur relation ? Est-ce qu'il serait heureux, si son tatouage disparaissait, comme ça, là, pendant qu'ils discutaient ? Est-ce qu'il lui arrivait de le souhaiter ?

Ventus ne le demanda pas. Il ne posait pas de question sur ses amis, sur ce qu'il se passait entre eux. Ça lui faisait encore peur d'évoquer tout ça, malgré la Zone.

Parfois, il souhaitait parler à Terra de la Zone. Il craignait les questions, les inquiétudes, qu'il veuille savoir ce que lui, Ventus, venait faire dans ce genre d'endroits. Ils le pensaient tous heureux et satisfait de la situation, sans aucun problème dans sa vie, puisqu'il avait Sora.

Et Ventus étouffait.


« Salut, les connards. »

Ventus leva les yeux vers la jeune femme qui se permettait une telle familiarité. Il ne l'avait jamais vue auparavant. Elle devait avoir la trentaine, un crop-top, une coupe blonde mi-courte, et des yeux verts, encore plus agressifs que ceux de Vanitas. Elle semblait prête à se battre avec le premier qui lui glisserait un regard de travers.

En parlant de Vanitas, il leva un sourire mesquin vers la nouvelle venue.

« Tiens, Larxène ! Je croyais que cet endroit était trop soft pour toi, non ? »

Celle-ci le dévisagea comme s'il s'agissait d'une merde collée sous sa semelle, puis s'assit entre Ventus et Demyx, sans se soucier de savoir s'ils souhaitaient lui faire une place ou non.

« Ouais, mais c'est le dernier endroit où Marlu pensera à m'chercher, du coup.

-Oh, détrompe-toi... marmonna un Demyx guilleret en triturant son téléphone portable. Il m'a demandé y a cinq minutes si t'étais dans le coin.

-Et t'as répondu quoi ?

-Pas encore

-Merde ! Tu fais chier, hein !

-Eh, c'est pas ma faute ! »

Elle parut ensuite se rendre compte d'une présence non-familière à côté d'elle et lorgna Ventus, qui tenta un sourire timide.

« C'est qui, lui ?

-C'est Ven ! lui apprit Demyx avec un petit sourire de fierté. J'l'ai recruté !

-Jamais vu, renifla Larxène.

-C'est normal, ricana Vanitas, il traîne pas dans les mêmes endroits louches que toi. »

Les endroits louches de la Zone, ne l'étaient pas vraiment, pas tous, mais ça les amusait d'en parler ainsi devant Ven pour le taquiner un peu. Il se sentait parfois intrigué, mais il ne tenait pas vraiment à ce qu'il lui arrive des bricoles. Ce n'était pas si horrible que ça, d'après Demyx, mais oui, les gens y venaient souvent pour autre chose que simplement discuter. Il y passait souvent, et Vanitas aussi, apparemment.

« Tu peux parler, p'tit con, rétorqua la femme en le fusillant du regard. Au moins, moi, je nique pas tout ce qui passe.

-Pas tout mais presque, hein. Et j'ai pas vraiment de remontrances à recevoir d'une pathétique meuf qui se réfugie dans la Zone dès qu'elle a un problème avec son mec. »

Au mot problème, Ventus se mit à s'inquiéter pour cette inconnue vulgaire. Vu tout ce qu'il entendait, depuis qu'il venait ici...

« Ça va ? s'enquit-il sincèrement. Il ne te fait pas de mal, au moins ? »

Elle le regarda pendant une demi-seconde avec des yeux ronds, avant d'éclater de rire. Eh zut. Il aurait dû fermer sa bouche.

« Oh, il est trop mignon celui-là ! s'extasia Larxène. Tu l'as trouvé où, Dem' ?

-Sur le forum.

-Trop chou. Ramène-le aux soirées, la prochaine fois ! »

Mais Vanitas lui lança une coquille de pistache depuis le siège d'en face.

« Laisse-le tranquille, vieille folle. Il est trop pur pour ce genre d'endroit. Et mineur en plus.

-Toi aussi t'es mineur pauv' tâche, répliqua-t-elle.

-J'suis mature pour mon âge. »

Personne ne se donna la peine de lui répondre. Larxène se renfonça dans le dossier du canapé et reporta son attention sur Ven, un rire dans les yeux. Elle paraissait encore dangereuse, mais en tâche de fond. On n'aurait plus dit qu'elle s'apprêtait à brûler le bar ou casser des chaises, au moins.

« Et nan, t'inquiètes pas pour Marluxia. C'est mon âme-soeur, en fait, et bon, il casse les couilles. Oh, t'en fais pas, je le lui rend au centuple ! Des fois j'me barre, des fois c'est lui.

-Ah... D'accord... »

Qu'est-ce qu'il pouvait répondre à ça, en fait ? Heureusement, il n'eut pas besoin d'y réfléchir, puisque Larxène se redressa d'un coup.

« Bon ! Je m'arrache avant qu'il rapplique ici. Contente de vous avoir vus, les débiles.

-À plus ! fit joyeusement Demyx.

-C'est ça, casse toi » fit Vanitas moins joyeusement.

Larxène lui montra son majeur et puis disparut comme une tornade. Demyx se mit à rire en fixant le fantôme de son passage, puis glissa sa guitare sur ses genoux et se mit à jouer paisiblement. Ventus décida de poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Pourquoi ils restent ensemble, s'il ne sont pas heureux ?

-Oh, ils sont heureux, le rassura Demyx. À leur manière. »

Vanitas haussa un sourcil.

« T'appelles ça être heureux ? Nan, moi j'suis sûr qu'ils restent ensemble à cause de cette foutue histoire d'âmes-soeurs. Même aux gens de la Zone, ça fait peur, des fois, de se détacher de ça.

-Arrête un peu, le sermonna doucement Demyx. Ils vont bien ensemble, ces deux-là, aussi têtus l'un que l'autre. Moi, j'pense qu'ils sont bien. Aucune de leurs autres relations ne les supporte très longtemps, alors c'est pas plus mal qu'ils soient ensemble. Et ils s'aiment très fort. Un peu trop, à la limite.

-Leurs autres relations ?

-Ils sont polyamoureux. »

Il lui expliqua le terme, et Ventus encaissa la nouveauté sans broncher. Il ne s'étonnait presque plus des choses. Les gens, ici, avaient tellement de conceptions différentes de l'amour !

« J'reste pas convaincu, marmonna Vanitas.

-Alors, quoi, le compte à rebours mentirait ? Ils sont âme-soeurs, ils s'aiment, y a quoi à discuter ?

-Y a à discuter qu'ils se ramènent toujours dans la Zone pour fuir l'autre.

-Donc, selon toi, résuma doucement Ventus, ça voudrait dire que l'amour n'existe pas ? S'ils ne sont pas âme-soeur en dépit du compte à rebours.

-J'en sais rien. »

Il répondait toujours ça, à ce genre de questions. Comme si rien que le fait d'y penser l'agaçait.

Ventus non plus ne voulait pas réfléchir. Mais Demyx affirmait que Larxène et Marluxia s'aimaient pour de vrai, et ça devait être le cas, puisque le Destin en avait décidé ainsi. À moins que les Moires se soient trompées. C'était arrivé, déjà. Trois fois en un siècle, à vrai dire. Trois petites anomalies seulement, sur les milliards d'êtres humains qui peuplaient la Terre.

Ou quatre ?


« Tu parles à qui ? »

Ventus leva les yeux de son téléphone sans savoir quoi répondre. Il était affalé dans le lit de Sora, avec son ordinateur sur les genoux, et ils regardaient une série.

« À personne. »

Sora mit l'épisode en pause pour le dévisager.

« Quoi ? demanda Ven.

-Ça va ? D'habitude, c'est toi qui me dit de me concentrer sur la série.

-Ouais, ça va.

-Pourquoi tu veux pas me dire à qui tu parles ? »

Ah, soudainement, ça l'intéressait, ce genre de choses ? Pourtant, Sora avait pris l'habitude de ne parler que de lui-même. Soudain, lorsque Ven ne se comportait pas comme il fallait, à cent pour cent à sa disposition, il se mettait à s'inquiéter ?

Une voix au fond de lui savait, bien sûr, que ce n'était pas exact, et pas très juste de juger ainsi son ami. Que Sora, simplement, ne voyait pas. Qu'il se ferait du souci, évidemment, si Ventus lui disait qu'il n'allait pas bien, qu'il ferait des pieds et des mains pour lui remonter le moral...

Oui mais voilà, Ventus en avait assez, de devoir lui expliquer des choses qu'il devrait comprendre par lui-même ! S'il faisait plus attention à lui, peut-être...

Mais ça faisait plusieurs mois qu'il ne voyait rien. Plusieurs années peut-être, maintenant qu'il y pensait. Ça faisait au moins aussi longtemps qu'il sentait ce malaise diffus, un peu, chaque fois qu'on lui rappelait la nature forcée, obligée, de leur relation.

Et Sora ne voyait rien. Il ne le faisait pas exprès, mais il ne voyait pas, et comment est-ce qu'il pouvait ne rien voir ?

Et il continuait à le regarder avec ses yeux de chien battu, réellement inquiet, à présent.

« Juste à Terra, mentit Ventus.

-Mais t'es sûr que ça va ? T'as l'air...J'veux dire, pas comme d'habitude. »

Non, ça n'allait pas, non, mais qu'est-ce qu'il pouvait lui répondre, alors qu'il peinait lui-même à démêler toute cette histoire ? La frustration enflait dans sa gorge, mais pas les mots. Comment est-ce qu'il pouvait en vouloir à Sora, hein, alors qu'il n'arrivait pas à s'exprimer, de toute façon ?

« Ouais. Juste fatigué. »

Il inventa une histoire de devoirs qui s'empilaient et de nuits blanches. Sora le crut et, soulagé, embraya sur ses propres plaintes à propos des cours et de tous les livres à lire.


Starwind a écrit :

Demyx ?

Mélopée a écrit :

Moi-même.

Starwind a écrit :

Je peux venir chez toi ?

Mélopée a écrit :

T'es un peu jeune pour moi, bichou, mais j'suis flatté.

Starwind a écrit :

Je me sens pas bien du tout.

Mélopée a écrit :

J't'envoies l'adresse.


Il avait réussi à retenir ses larmes chez Sora, puis en lui disant au revoir, puis dans la rue et puis dans le tram. Puis il avait sonné à l'interphone et grimpé les marches de l'immeuble et Demyx lui avait ouvert, tout sourire comme d'habitude.

« Salut Ven ! Vas-y, entre ! »

Il fit tout comme il dit et s'installa sur le canapé, rassuré par la familiarité de la voix de son ami et ses jacasseries. L'appartement était banal, vraiment, peu rempli, avec des meubles de mauvaise facture, mais l'endroit dégageait une simplicité qui faisait comme une bouffée d'air frais.

« Ça m'a surpris, ton message ! Mais c'est cool hein, t'inquiètes, c'est juste la première fois que tu fais ça. Alors, qu'est-ce qui va pas ? »

Ventus ouvrit la bouche, et là, il fondit en larmes.

C'est vrai, ça, qu'est-ce qui n'allait pas, au juste ?


« Quitte-le. »

Demyx ne savait pas réconforter les gens, alors, décontenancé, il avait appelé Vanitas à la rescousse. Problème : Vanitas ne savait pas réconforter les gens. Cela dit, ça surprenait Ventus qu'il soit venu, alors qu'il paraissait toujours tellement égoïste et distant. Est-ce que c'était ça, l'amitié ?

« Ils sont pas vraiment ensemble, chipota Demyx en tapotant le dos de Ven.

-Tu vois c'que je veux dire ! T'as pas besoin de ce type. C'est qui pour te faire pleurer comme ça, sérieux ? Tu vois que c'est de la merde, ces histoires d'âme-soeur. »

Ven avait raconté tout ce qu'il parvenait à raconter depuis le début, les regards de curiosité des autres et tout ce que les autres supposaient d'eux, attendaient d'eux. Il avait même raconté l'histoire de l'interdiction des soirées pyjama et, des années plus tard, le baiser maladroit et malaisant. Pourtant, quoiqu'il dise, on aurait dit qu'ils ne saisissaient pas ce qui le dérangeait exactement. Lui non plus, pas vraiment, et pourtant il les trouvait à côté de la plaque à chacune de leurs suggestions, sans parvenir à expliquer davantage.

« Mais il fait pas exprès... gémit un Ventus à la voix enrouée. Il est comme ça, il voit pas...

-La belle affaire. Ça change quoi ? Le résultat est là. Faut pas rester avec les gens qui te rendent malheureux. Si t'avais pas ce compte à rebours, tu l'aurais lâché depuis longtemps. »

Non. Parce que sans le compte à rebours, rien de tout ça ne se serait produit. On les aurait laissé en paix, sans soupçonner un seul instant qu'il puisse y avoir davantage entre eux que de l'amitié. Et peu importe le résultat, ç'aurait été plus simple, tellement plus simple !

Ça aurait être simple.

« C'est pas ça. C'est les gens... »

Pourquoi est-ce que ça lui avait pris tellement de temps pour s'en rendre compte ? Le problème, ç'avait toujours été les autres. Leurs attentes. Leurs regards. Leur façon de les considérer, lui et Sora, comme un tout indissociable, comme un seul cœur qui devait battre à l'unisson. Et Ven ne savait pas s'ils avaient raison sur ce point – il ne savait pas, évidemment, personne ne l'avait laissé y réfléchir, ne lui avait demandé ce que lui voulait ! - mais il savait qu'il n'aimait pas ça, qu'ils s'en mêlent. Que ce soit ses parents ou ses camarades de classe ou les professeurs, qui savaient, évidemment, ça se savait, et la société toute entière savait.

« Quoi, les gens ? T'emmerde les gens. »

Ven eut un petit rire. Facile à dire.

« Je vais essayer. »

Il sécha un peu les larmes qui s'accrochaient encore à son visage. Demyx lui posa une main sur l'épaule.

« Et puis, oublie pas ! Au final, t'as le choix. »

En fait, on ne le lui avait jamais dit avant.

Qu'il avait le choix.


La pression venant des autres, ça le crispait et l'étouffait.

Avoir le choix, ça le pétrifiait.

Littéralement, il se sentait terrifié et soudainement incapable de penser dès qu'il envisageait le gouffre de possibilités qui s'ouvrait à ses pieds, à présent qu'il prenait conscience des choses qui l'entravaient.

Ça se résumait à deux chemins : soit il restait avec Sora, soit non.

Et il ne voulait pas être loin de Sora. Jamais. Rien que la possibilité l'angoissait terriblement. Mais s'il n'aimait pas Sora...

Ça se résumait à une question : Est-ce qu'il aimait Sora ?

Il n'aurait jamais dû avoir à se la poser, cette question. Jamais. Le Destin avait fait en sorte qu'il ne doive pas douter, qu'il sache, sans alternative possible, qu'ils allaient s'aimer jusqu'à la fin de leurs jours. Pas de bol, ça se révélait plus compliqué que ça.

Quoiqu'il fasse, il se sentait piégé.


« Dis donc, Ven, ça fait un moment que Sora n'est pas passé à la maison » lui lança joyeusement sa mère au détour d'une conversation.

Le garçon eut un sourire crispé, en imaginant que les parents de son âme-soeur devaient en dire autant à son sujet. Mais ça, sa mère ne le savait pas. Chaque fois qu'il allait passer du temps avec les gens de la Zone, il prétendait se rendre chez Sora.

« C'est vrai, admit-il en espérant qu'elle ne remarque pas son anxiété.

-Invite-le dans la semaine ! Ah, au fait... »

Elle marqua un temps d'arrêt et Ventus savait qu'il n'allait pas aimer ça. Son estomac se contracta par anticipation.

« Si tu veux, il peut revenir dormir à la maison. »

Effectivement, ça ne lui plaisait pas, ce sous-entendu, ce non-dit qui flottait entre eux. Ils savaient tous les deux ce que ça voulait dire, dormir.

Pourquoi est-ce qu'elle devait toujours s'en mêler ? Pourquoi est-ce qu'ils s'en mêlaient tous ?

Faute de trouver une réponse, il sourit encore et s'éclipsa, sans chercher à savoircomment elle interprétait cela.

Sans doute que Sora eut la même autorisation, de son côté, mais il n'en parla pas, alors ils firent semblant que ça n'existait pas.


Il laissait les mois filer, tout à ses interrogations.

Il tentait d'arranger ses pensées, petit à petit, toutes les minuscules réalisations qui s'alignaient et lui faisaient peur.

Il se demandait s'il trouvait Sora beau, et son cœur se tordait douloureusement. Ce n'était pas une réponse. Il se le demandait lorsque l'autre riait et que ses yeux brillaient, et lorsqu'il se retournait et que ses yeux se posaient sur la courbe de sa nuque.

Mais il y avait tellement de choses à prendre en compte, et même son toucher devenait malaisant. Techniquement, c'était toujours les mêmes gestes de familiarité, mais avec une espèce de tension, qu'il imaginait peut-être, qu'il était peut-être le seul à ressentir. Chaque contact le brûlait de façon étrange, alors il tentait de s'en extirper sans éveiller de soupçons. Si Sora posait sa tête sur son épaule, Ventus se penchait pour aller ramasser quelque chose dans son sac de classe, l'air de rien. S'il jouait avec ses cheveux, alors il allait aux toilettes et, lorsqu'il revenait, s'asseyait un peu plus loin de son âme-soeur.

Peut-être, finalement, que Sora le remarqua, puisque que ses gestes d'affection se firent de moins en moins nombreux, et enfin disparurent. Ven serait bien incapable de comprendre pourquoi ça le rendait si triste.

Au retour du printemps, ils se mirent à sécher quelques cours, avec Kairi et Riku. Ce n'était pas prémédité, pas vraiment. Il faisait simplement trop beau, et la perspective de s'enfermer dans une salle de classe sombre, aux rideaux tirés pour échapper à la chaleur, les rendaient un peu tristes.

Pour une fois, personne ne parlait, tous assommés par la température, guettant la moindre brise de vent frais. C'était agréable, un peu, comme un temps d'arrêt, et Ventus se sentait un peu moins malheureux. Quelle importance, toutes ces choses ? Là, à ce moment précis, il se sentait bien. Il aurait bien aimé que rien ne change, que personne ne le presse de quoi que ce soit, que plus personne ne lui parle d'amour. Il aurait pu rester là, dans ce parterre d'herbe, une vie entière. Ce ne serait pas une si mauvaise idée.

Bien évidemment, il fallut partir. Ils ne pouvaient pas sécher tous les cours, non plus. Ils restaient trop raisonnables, et puis il y avait les épreuves anticipées du Bac, à la fin de l'année. Et encore après cela, leur avenir, il paraîtrait. Alors il fallut bien se lever, vérifier que leurs pantalons n'étaient pas devenus verts au niveau des fesses, et puis ramasser leurs sacs.

Sora se pencha pour cueillir une petite fleur qui poussait juste devant sa chaussure et se tourna vers Ventus en une parodie de courbette pour la lui offrir, un petit sourire malicieux sur les lèvres. Jamais encore il n'avait fait une telle chose. Il se trouvait toujours dans la spontanéité, Sora, et il ne pensait pas à ce genre d'attention, pas intentionnellement... Pour toutes ces raisons, Ven ne put qu'écarquiller les yeux et bredouiller de minces remerciements, en le fixant bêtement.

Il prit la mince tige entre ses doigts et effleura ceux de son ami. Sora parut satisfait de son effet. Kairi eut un petit rire.

« Eh bien Sora, je ne te savais pas si romantique ! »

C'était gentil, comme remarque, tout innocent, mais Ventus aurait préféré qu'elle se taise.


Après cela, il y eut d'autres moments étranges. Sora qui courait devant lui pour lui tenir la porte, Sora qui lui enlevait une poussière des cheveux avec juste un peu trop de douceur, puis qui lui adressait un sourire timide et détournait le regard, et Ven se demandait ce qui lui prenait, tout à coup.

Ça l'effrayait. Il avait l'impression que son cœur allait remonter son œsophage et franchir ses lèvres.

« Je comprends pas trop ce qui lui prend » se plaignit-il à un moment à Vanitas.

Ce dernier haussa un sourcil. Ven savait qu'il n'était pas le choix le plus judicieux pour confier ses problèmes avec Sora. Mais ça restait mieux que Demyx, parce qu'au moins Vanitas disait ce qu'il pensait, au lieu d'essayer de le réconforter à tout prix, et il lui faisait étrangement confiance. Il aimait bien sa franchise et son humour inadapté, et il lui rappelait un peu Sora dans sa manière de se montrer brusque sans le faire exprès, de ne pas trop réfléchir.

« C'est pourtant clair, nan ? »

Ils étaient à peu près les seuls clients dans le bar, cet après-midi là. Même avec la climatisation, un lieu sans fenêtres en plein été, ça ne tentait pas grand-monde. Beaucoup d'endroits de la Zone choisissaient des sous-sols, pour éviter que des personnes naïves n'entrent dans les bars et fassent une syncope en voyant deux personnes encore tatouées s'embrasser.

-Bah, j'sais pas. On dirait des... des trucs de couple normaux.

-Il te drague.

-Mais on a jamais fait ça, nous.

-Il en a sûrement marre d'attendre, fit Vanitas en haussant les épaules.

-D'attendre quoi ?

-Pour te sauter. »

Ven leva vers lui des yeux mortifiés. Il aurait dû s'y attendre, à vrai dire, puisque Vanitas ne parvenait pas à visualiser la notion d'amour sans parler de cul. Et d'habitude, ça ne dérangeait pas Ven. Au contraire, ça le faisait rire. Malgré son langage cru, ça ne paraissait pas aussi malsain que lorsque les gens hors de la Zone en parlaient comme d'une chose obligatoire. Mais à cet instant précis, il détestait ce trait de caractère chez son ami.

« Arrête. Sora est pas comme ça. »

L'autre ne leva même pas les yeux de son téléphone pour lui répondre.

« Presque tout le monde est comme ça. C'est pas parce qu'il t'en parle pas qu'il en a pas envie. Et puis ça va, fais pas ton prude. J'te vois mater le cul de Demyx quand tu penses que personne regarde.

-Quoi ? Ça n'a rien à voir !

-Pourquoi ? Parce que vous êtes âme-soeurs ? Ça devrait être moins choquant, pourtant, si on suit ta logique. C'est naturel. »

Il arborait son sourire de sale con, celui qu'il faisait quand il voulait avoir l'air rebelle. Ça n'amusa pas Ventus.

« T'es vraiment un connard, lâcha-t-il comme un simple constat.

-Eh, c'est quoi le problème, de toute façon ? Tu m'as dit qu'il était mignon, profite-en. »

À défaut de trouver une réponse qui exprimait suffisamment son rejet total de cette proposition, Ven se tut. Il pensait au petit garçon qui lui avait promis qu'ils ne s'embrasseraient jamais comme des grandes personnes, et à l'adolescent qui lui avait volé un baiser en pensant bien faire. Parce que c'est ce qu'on attendait d'eux, pas vrai ?

Peut-être que Sora ne faisait tout ça que parce que le reste du monde, implicitement, l'y obligeait. Peut-être qu'il s'inquiétait qu'il ne se soit jamais rien passé entre eux, alors que ça aurait dû. Peut-être qu'il ne comprenait pas la réticence de Ven, et peut-être aussi qu'il ne faisait, après tout, que ce qui aurait dû se passer depuis longtemps. Sans conviction, juste parce que c'était comme ça.

Peut-être, après tout, que Sora ne l'aimait pas.


« Tu tombes mal, annonça Ventus devant la visite surprise de son âme-soeur. J'vais chez Aqua dans une heure.

-Oh. J'peux rester un peu quand même ?

-Si tu veux... »

Ils montèrent l'escalier qui menait aux chambres, et Ventus prit soin de laisser la porte de la sienne grande ouverte. Au cas où il passerait des idées par la tête de l'autre.

Sora s'assit par terre et lui demanda :

« Alors, quoi de neuf ?

-Rien de spécial. Tu le saurais, s'il se passait quelque chose.

-C'est pas sûr, rit son âme-soeur. T'es moins souvent dispo, en ce moment. »

Ven se demandait parfois ce que ça ferait, s'il lui parlait de la Zone. De ses nouveaux amis, de tout ce pan de sa vie que Sora ignorait. Autrefois, rien que de respirer un air différent du sien lui semblait inconcevable. Et là, il lui cachait tellement de choses... Sans doute que Sora s'entendrait bien avec Demyx, et qu'il se prendrait d'une affection non-réciproque pour Vanitas, qu'il verrait clair, lui aussi, dans son jeu d'ado en crise et s'en moquerait gentiment.

Mais voilà, pour ça, il faudrait qu'il lui avoue ce qu'il fichait exactement dans la Zone, lui, Ventus, le gentil garçon, bien rangé, qui connaissait son grand amour depuis toujours, qui avait une vie toute tracée devant lui et une gentille famille bien comme il faut. Il faudrait qu'il explique tous ses doutes, et ses interrogations, et qu'il lui fasse du mal.

« Bah, je révise, et puis maintenant que Terra et Aqua vivent si loin...

-Ouais, t'inquiète, je sais, sourit Sora. Puis je te délaisse souvent pour Riku et Kairi... Je crois que j'avais jamais trop réalisé, avant, que tu pouvais faire pareil. Désolé. »

Ventus cligna des yeux, ne sachant que répondre. Tout ce temps à jalouser les amis de Sora, à se sentir de plus en plus mit à l'écart. S'il lui avait dit ça des années auparavant, peut-être que rien de tout ça ne serait arrivé. S'il s'était juste excusé avant, s'il avait juste pris conscience de...

Au lieu de se sentir heureux, la colère se répandit en lui. Il la refréna. Évidemment que ce n'était pas la faute de Sora, que ce ne serait pas juste de le tenir pour responsable... Alors pourquoi est-ce qu'il lui en voulait autant ? Ça n'avait pas de sens.

« J'suis fatigué, bailla Sora comme si rien n'était arrivé. J'peux faire la sieste, dit ?

-Pas ici. Je t'ai dit, je dois bientôt partir...

-Tu veux pas rester ? »

Ven fit la moue.

« Non.

-Ah... soupira Sora en détournant les yeux. Ok.

-J'ai juste... promis d'y aller... » tenta-t-il de se justifier.

Il n'allait pas voir Aqua. Il se rendait dans la Zone, et il pouvait très bien annuler.

« Non, t'inquiète, c'est cool ! le rassura l'autre avec un faux sourire énorme.

-Tu vas bien ?

-Ouais, nickel. J'dors juste pas bien en ce moment. Le retour de l'été et tout ça.

-Et les exams, renchérit Ventus.

-Ça aussi. »

Il ne s'en inquiéta pas davantage. Puisque Sora disait que tout allait bien...

Il ne lui cacherait rien, de toute façon, pas vrai ?


Et voilà, à la semaine prochaine pour la fin !