Hello! Lors du dernier chapitre, je vous ai laissé sur un splendide cliffhanger…c'est pourquoi j'ai décidé de ne pas vous donner tout de suite la continuité du-dit cliffhanger. Parce que je suis un enfoiré.
Nous retrouverons donc Batman et Eaglestar, alors qu'ils atteignent enfin Pittsburgh. Un clin d'œil important ce trouve dans ce chapitre, saurez-vous le repérer? :3
Chapitre Onze
La guerre est déclarée
Région de la Pennsylvanie
7 janvier 2028, 16h56
Batman
Nous ne devons plus être très loin de Pittsburgh. Pour y être allé à plusieurs reprises –en tout cas, la version de ma dimension-, je commence à reconnaître certains paysages naturels, principalement la rivière Ohio s'écoulant interminablement vers le sud, insensible à la souffrance des humains de la surface. Heureusement que ces détails géographiques sont familiers, car si j'avais dû m'orienter d'après les rues et les agglomérations, je me serais sans aucun doute égaré.
Dans cet univers à la fois si différent et si semblable, Buck s'avère être d'une aide précieuse, car étant originaire de ce monde, il connait les règles qui le régissent. Selon la théorie des dimensions parallèles que j'avais lues, le moindre croisement dans la ligne du temps peut provoquer des changements aux portées imprévisibles, et donc, un nouvel univers. Ici, toute une série de petits écarts dans l'Histoire ou de décisions étranges a remodelé la face du monde que je connais. L'accroissement plus rapide de la technologie est la conséquence la plus évidente que j'ai vue, après la présence de méta-humains entièrement différents. Ainsi, cette Terre n'a jamais vue de bébé kryptonien s'écraser à sa surface, rendant l'existence de Superman…inexistante. Pour ce que j'en sais, peut-être que Krypton elle-même n'a jamais existé. Ou alors, Clark s'est écrasé sur une autre planète. Impossible de savoir la vérité.
Toutefois, une myriade de décisions moindres divergeant de celles prises dans mon monde ont littéralement modelé une Amérique différente. Des villes existant ici ont une allure complètement différente, ou ont été remplacées par une cité portant un autre nom. Certains monuments ont changé de nom, et la formation de certaines routes a également pris une tout autre orientation. Jusqu'ici, le plus troublant de ces différences urbaines que Buck m'a révélé, c'est qu'il n'a jamais existé ici de villes nommées Gotham et Métropolis. Dans un sens, je suis soulagé que ma ville n'existe pas ici. Outre le fait qu'Harley Quinn se serait fait un plaisir de détruire cette version aussi, je ne suis pas sûr que j'aurais été à l'aise de rencontrer un alter ego de moi-même. Heureusement –ou malheureusement-, l'empire Wayne n'a jamais existé dans cette version des États-Unis.
Bien entendu, Buck ne peut pas me fournir une description détaillée de tout. Il était encore un enfant lorsqu'Harley Quinn a commencé à dévaster la moitié de la planète. Par conséquent, il ne peut m'offrir qu'un aperçu général des choses.
À mesure que nous nous rapprochons de notre objectif, nous entrons dans ce que l'adolescent appelle la «zone sécurisée», à savoir, la frontière fortifiée entre les territoires abandonnés de la côte est et ceux toujours sous la juridiction du gouvernement. Ce dernier a établi son siège à Honolulu, le plus loin possible des Chuckles, après que Washington DC eut été dévastée durant l'Année de Sang. C'était apparemment la troisième capitale, la seconde, Los Angeles, ayant subi le même sort que DC –ouvrant du même coup un nouveau front dans la guerre contre les gazés-.
Grâce à une carte des États-Unis dénichée dans une ruine, Buck a pu m'indiquer la nouvelle géographie du monde. Parmi les cinquante États américains –fort heureusement, les mêmes que chez moi-, une large bande partant de l'État de New York à la Louisiane est considérée comme étant un territoire perdu aux Chuckles. Une autre région englobant la Californie et le Nevada est aussi sous le couvert de cette désignation, ainsi que quelques zones vaguement infectées ici et là. Pour ce que Buck en sait, Ottawa, Vancouver, Montréal et Mexico City ont également été gazés, provoquant des problèmes au Canada et au Mexique. Selon les rares nouvelles qui parviennent des autres continents, l'Europe et l'Asie ont leurs propres soucis. Mais les Chuckles ne sont pas l'ultime problème du monde.
Alors que la crise atteignait des proportions incontrôlables et que des millions de personnes évacuaient leurs maisons, la loi martiale a été déclarée sur tout le pays, l'armée s'efforçant à la fois de repousser les Chuckles et de maintenir l'ordre dans cet afflux de réfugiés. Logiquement, les problèmes ont commencé à survenir. Le Texas a été le premier à vouloir déclarer son indépendance. Une poignée d'autres États ont tenté de faire pareil, ce qui n'a pas plu au président. Résultat, cela fait presque dix ans que la seconde guerre de Sécession ravage le pays.
Si on ajoute à cela les bandits harcelant les colonies sans personne pour les arrêter, et le crime galopant présent dans les villes, Harley semble avoir atteint son objectif premier : plonger le monde dans le chaos ! Je suis même surpris qu'elle n'aille pas réussi à provoquer la troisième guerre mondiale. Il faut croire que chaque pays est trop occupé à gérer ses crises internes pour taper sur la gueule de ses voisins.
La zone sécurisée est le nom officiel donné à la frontière elle-même. À mesure que nous remontons vers le nord, des signes de plus en plus fréquents indiquent que le territoire est habité, bien que pas autant que ce qu'il avait dû être. Les habitants des petites communautés que nous traversons nous regardent passer avec curiosité, notre voiture faisant visiblement sensation. J'ai d'abord cru que c'était parce que je conduisais un modèle ancien, mais là-dessus aussi, Buck m'a corrigé : après que le gouvernement d'Honolulu ait nationalisé les réserves de pétroles, le prix de l'essence distribué aux civils a explosé, ce qui fait que bien peu de gens en dehors des militaires peuvent se permettre de conduire, sauf s'ils volent leur carburant, ce qui n'est pas rare. Le trafic d'or noir est très florissant.
Tandis que nous faisons une pause repas à proximité d'un arrêt-voyageur abandonné, je ne peux m'empêcher de ruminer sur ce que je viens d'apprendre. Cela fait seulement dix ans qu'Harley Quinn a réellement commencé à répandre le chaos. Une décennie, et la civilisation est déjà en train de mettre un genou à terre. J'ai toujours su que les humains étaient faillibles et naturellement poussés à profiter des plus faibles. C'est justement pourquoi je me battais sans relâche à Gotham : parce que je savais que la police et le gouvernement ne pourraient rien faire. J'ai eu plusieurs longs débats à ce sujet avec Clark ; à ses yeux, notre devoir devrait se réduire à combattre les menaces que les forces de l'ordre classiques ne peuvent gérer seules. C'est principalement sur ce principe que Superman a basé sa philosophie, ce qui nous a évité d'avoir une dictature kryptonienne dirigée par un dieu vivant.
Clark n'était pas d'accord sur le fait que je neutralisais autant les gangs mafieux de Gotham que les super-criminels. Selon lui, le GCPD saurait s'occuper des premiers. Mais lui, il n'a pas vu ce que j'ai vu. Il n'a pas vu Gotham s'enfoncer lentement dans le chaos et la corruption, les ripoux agissants avec moins d'éthiques que certains gangs et des mafiosos se faisant élire comme conseillers municipaux. C'est l'apparition du Batman qui a finalement renversé la vapeur. Sans cette ombre menaçante, les criminels n'auraient jamais reconsidéré leurs gestes, et les policiers n'auraient pas fait le ménage dans leurs rangs.
Ce qui se passe dans ce monde prouve ma vision des choses, selon laquelle il ne faut pas grand-chose pour que le crime s'empare des rues. Avec une légère angoisse, je réalise qui d'autre pensait ainsi : le Joker.
Il subit d'une très mauvaise journée pour sombrer dans la folie.
Je secoue la tête pour chasser cette pensée. Je n'ai rien à voir avec ce dégénéré. J'étais peut-être pessimiste sur l'humain en général, mais j'avais…j'ai toujours espoir qu'une main ferme et l'espoir que le changement est possible permet à la civilisation de se maintenir à flot. Ce monde a perdu espoir. C'est pourquoi il a sombré.
Nous nous remettons en route et croisons au passage quelques blindés militaires se dirigeant dans la direction opposée. Les soldats que je vois assis sur le blindage de leur véhicule portent une sorte d'armure cybernétique par-dessus un uniforme plus classique en kevlar. Le peu que j'ai le temps de remarquer durant les brèves secondes où ils sont dans mon champ de vision, c'est qu'un terminal semble inclus à leur poignet et que leurs armes, d'une allure futuriste qui est absente chez celles que j'ai croisées jusqu'ici, ont apparemment dépassé le niveau des projectiles à explosion classiques. Ces militaires sont d'un niveau supérieur à celui des simples bandits.
Nous arrivons enfin dans la banlieue de Pittsburgh alors que le soleil est déjà à moitié disparu à l'horizon. Aujourd'hui, ce coin s'est métamorphosé en ghetto surpeuplé qui empeste presque la misère humaine. Des soldats armés patrouillent en groupe, mais essentiellement autour des zones importantes comme les entrées du pont traversant la rivière vers la ville elle-même.
-Où va-t-on laisser la voiture ? demande Buck avec inquiétude. J'ai l'impression que si on la quitte des yeux cinq secondes, on va la retrouver complètement désossée.
La plupart des rues sont bloquées ou impraticables, ce qui nous oblige à continuer à pied. Quelques individus à l'allure louche nous observent avec curiosité, mais hésitent visiblement à jouer les gros bras puisque je suis moi-même plus gros et plus menaçant qu'eux. En revanche, la voiture les intéresse effectivement.
Même si cela me fait effectivement mal au cœur d'abandonner ce véhicule que j'ai arraché à l'abandon, elle ne nous sera plus utile désormais, et ne fera que nous faire remarquer. C'est pourquoi j'hausse des épaules en réponse à mon jeune acolyte et lance les clés en direction d'un des clochards.
-Tiens, je lui dis. Cadeau.
Les yeux écarquillés, l'homme contemple le trousseau avec stupéfaction et n'arrive plus à dire autre chose que des balbutiements. Un de ses camarades profite de son état de choc pour lui piquer les clés, et une dispute éclate rapidement, encouragée par des passants.
-C'est quoi ton problème ? s'exclame Buck. Tu abandonnes la bagnole comme ça, pour rien ?
-Comme tu l'as si bien dit, nous n'avons nulle part où la laisser. Autant s'en débarrasser maintenant, et ne plus compter sur elle en cas de problème et se retrouver déçus et possiblement en danger.
-Je…ouais, je suppose.
Avant que nous ne puissions tourner un coin de rue, une explosion nous fait nous retourner brusquement. L'Impala est désormais la proie des flammes, tandis que des débris métalliques gisent un peu partout et que des blessés gémissent de douleur en rampant pour s'éloigner. Un homme vêtu d'un manteau de cuir hérissé de pointes et coiffé d'un bonnet de fourrure se perche sur la carcasse et brandit deux cocktails Molotov, riant et hurlant une sorte de cris de guerre :
-PYRO, PYRO ! YAOOOOUUUU !
Le psychopathe balance l'un de ses projectiles en direction d'une cabane de tôles, l'enflammant sur le coup et soulevant encore plus de cris. Lorsqu'il se jette en bas de ce qui était ma voiture, je réagis à l'instinct et me lance à sa poursuite. Les gens s'écartent de mon passage, effrayé par mon expression furieuse. J'arrive donc rapidement à la portée du voyou qui me voit approcher trop tard. Je referme ma main sur son col et le soulève dans les airs, surpris par sa légèreté –ce pauvre bougre n'a que la peau sur les os-. En le forçant à me faire face, je plonge mon regard dans le sien et réveille quelque chose qu'il ne doit pas être familier avec : la peur.
-Lâche-moi Ducon !
-Une idée intéressante. Pourquoi ferais-je cela ?
-Tu sais pas à qui tu t'attaques, pas vrai ?
-À une vermine criminelle particulièrement dangereuse.
Des soldats rappliquent finalement, bousculant les civils qui n'avaient pas déjà quitté les lieux et brandissant leurs impressionnants fusils d'assaut. Après avoir confisqué le cocktail Molotov restant, je jette le déchet humain aux pieds des militaires. Le voyou s'écrase lourdement au sol puis tente prestement de ramper pour s'enfuir, mais un soldat lui plaque sa botte entre ses omoplates et lui pointe son canon contre la tête, lui ordonnant de ne plus bouger.
-Plus un geste ! ordonne les autres soldats en me mettant en joue. Qui êtes-vous ?
-Bruce Wayne, je réponds en levant les mains en l'air. Je vous ai mâché le travail en arrêtant ce fou.
À présent, le voyou se fait passer des menottes magnétiques et relever sans ménagement et sans douceur.
-Un civil n'a pas à intervenir dans les affaires de sécurité, rétorque le commandant en baissant finalement son arme. Vous semblez nouveau ici. D'où venez-vous ?
-De…très loin, je réponds évasivement.
-Huh huh. Écoutez, je vais passer l'éponge pour cette fois. Si vous voulez entrer en ville, je vous suggère fortement de passer à la douane avant le couvre-feu. Et à l'avenir, évitez de faire trop de vagues.
-Je me le tiendrais pour dit, je dis en hochant la tête.
-T'es mort, Bruce Wayne, crache le voyou en se faisant emmener par les militaires. Les Pyro-Barbares auront ta peau. On est tous des frères ! Tu en attaques un, tu nous attaques tous ! On va te faire cramer…
Un soldat visiblement agacé par l'agitation du prisonnier le frappe de la crosse de son fusil, le faisant tomber à genoux, le souffle court. Je grimace devant cette violence abusive, mais admets volontiers qu'il aurait passé un sale quart d'heure entre mes mains si j'étais en Batman.
-C'était qui, ce type ? demande Buck en se rapprochant de moi. De quoi il parlait ?
-On voit bien que vous êtes des étrangers, répond une femme. Les Pyro-Barbares sont un gang qui se dispute le contrôle des rues avec les Vaseux et les Carrés d'As.
Elle nous désigne un symbole tagué sur un mur. Il s'agit d'un poing brandissant une hache à double tranchant sur un fond de flammes. La passante nous suggère de nous trouver un abri pour la nuit, avant que les camarades du Pyro-Barbare que j'ai arrêté ne se lancent à notre poursuite. Ensuite de quoi, nous décidons de suivre les recommandations du soldat et nous nous dirigeons vers le pont le plus proche.
Je ne sais pas s'il s'agit d'un effet de la dégradation de la ville ou une autre différence avec ma dimension, mais Pittsburgh n'a pas changé en mieux, même en prenant en compte les bidonvilles bordant les rives de la rivière. Les usines sont plus nombreuses que jamais, projetant un smog étouffant autour des multiples gratte-ciels qui sont eux-mêmes plus hauts que dans mon souvenir. Le pont lui-même est également une nouveauté, très large et relativement moderne. Cependant, un important avant-poste militaire fortifié garde l'accès et s'assure de réguler l'afflux de gens tentant d'entrer dans la ville. N'ayant pas d'autres choix, Buck et moi, nous nous mêlons à la file d'attente et patientons une bonne heure avant d'enfin arriver devant les gardes.
-Nom et prénom ? me demande un douanier sans casque visiblement blasé.
-Bruce Wayne, je réponds.
-J'aurais besoin de vos papiers, monsieur Wayne.
-Ah…oui…mes papiers.
-Oui, vos papiers.
Je n'avais pas prévu cela. Bien sûr, en me lançant dans l'inconnu de la déchirure dimensionnelle, jamais je n'aurais cru qu'il aurait été utile d'emporter mes papiers d'identité ! Quand bien même je n'aurais pas la règle de ne rien porter sur moi qui pourrais me rapporter à Bruce Wayne –question de sécurité, si un de mes ennemis parvenait à me faire prisonnier-, je ne suis même pas sûr que mes cartes auraient été valides dans cette dimension et à cette époque.
Comprenant que je n'ai pas ce qu'il demande, le douanier roule des yeux et soupire.
-Encore un paria de la zone sinistré qui comprend un peu tard que c'est mieux chez les gens civilisés. Écoutez, monsieur. Des sans-papiers comme vous, j'en vois à la douzaine, chaque jour. Je ne peux tout simplement pas vous laisser entrer.
-Il y a sûrement moyen de s'arranger…je propose.
Le soldat fronce les sourcils et désigne du pouce une caméra de surveillance derrière lui.
-La corruption d'un représentant de la loi dans l'exercice de ses fonctions et un crime sévèrement punis.
-Je ne voulais pas dire ça ! je proteste, bien que j'y songeais réellement. Enfin…il y a sûrement un moyen pour moi et mon neveu de nous dénicher des papiers valides.
-Oh, bien sûr…la procédure habituelle, c'est de vous rendre dans un bâtiment gouvernemental et de remplir les formulaires requis. Ensuite, vous pouvez espérer redevenir un citoyen américain digne de ce nom d'ici…quoi…un mois ou deux ?
-Minimum, approuve un des collègues du type. Et si on vous soupçonne de traiter avec un gang, l'enquête peut doubler ce temps.
-Voilà. Maintenant, si vous voulez bien vous écarter…il y a plein d'autres gens qui veulent entrer dans notre belle ville, alors circulez !
La discussion est close, et afin de ne pas irriter davantage les personnes nous suivant dans la file d'attente, je prends Buck et l'entraîne à l'écart. Je maudis intérieurement la caméra de surveillance. Je sais reconnaître le spécimen classique d'agent corrompu, et ce douanier en est un. S'il n'avait pas été observé par un quelconque supérieur zélé, j'aurais pu envisager de lui glisser quelques billets dans la poche pour faciliter notre passage. Ce blocage m'agace et me soulage en même temps. Tout comme au GCPD de Gotham avec Gordon, il y a des gardiens de la paix honnêtes dans ce trou perdu qui s'efforcent de redresser les choses.
-Et maintenant, on fait quoi ? me demande Buck. On ne va pas réellement attendre deux mois, pas vrais ?
Je lui souris d'un air complice.
-Lorsque la loi m'empêche de faire mon travail, j'ai appris qu'il faut parfois la contourner. Alors en selle, Eaglestar.
XXXXXXX
Pittsburgh
7 janvier 2028, 23h01
Batman
Traverser la rivière sous le couvert de la nuit n'a guère été plus qu'une procédure de routine pour moi. N'ayant ni les ressources ni l'énergie de surveiller étroitement les berges, les militaires n'y ont vu que du feu lorsque Buck et moi avons traversé à la nage les flots glaciaux de l'une des fameuses trois rivières de Pittsburgh. Heureusement pour moi, ma tenue est équipée du dernier cri de Wayne Industries en matière d'isolation thermique, un prototype que même l'armée n'avait pas encore mis la main dessus. Quant à Eaglestar, sa résistance naturelle au froid dû à ses gènes supérieurs l'empêche de risquer l'hypothermie. Néanmoins, mon premier réflexe une que nous quittons les eaux glaciales est de l'entraîner dans les hauteurs jusqu'à un appartement depuis longtemps abandonné. Là, je nous allume un feu dans ce qui deviendra notre base d'opérations dans cette ville.
-Maintenant, je dis en contemplant la cité endormie par la fenêtre, il va nous falloir trouver un moyen de contacter les rebelles.
-En espérant qu'ils soient toujours ici. Avec les deux gangs et les Carrés d'As…
-Pourquoi parles-tu de ces Carrés d'As comme s'ils n'étaient pas un gang aussi ?
Ma surprise me fait me retourner. Le ton employé par Buck témoigne de sa connaissance de ce nom, ce qui implique qu'il a déjà eu affaire avec ce groupe. L'adolescent me dévisage avec des yeux ronds, puis claque des doigts.
-Ah ouais, j'oubliais…pas de ce monde.
-Qui sont les Carrés d'As ? Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu les connaissais ?
-Tout le monde les connaît, c'est pour ça que je n'ai pas réalisé tout de suite que ce nom t'était peut-être étranger. Les Carrés d'As sont en quelque sorte la milice privée d'Harley Quinn.
Je me sens maintenant stupide de ne pas y avoir pensé. Même à Gotham, mon ennemie a témoigné de son affection pour les noms dérivés du jeu de cartes à maintes reprises, notamment en baptisant ses deux acolytes Red Aces et Black Aces –as rouge et as noir-.
-Et tu dis qu'ils ne sont pas un gang ?
-Pas vraiment. Ils sont un peu partout, ils s'habillent en clown et foutent la merde de toutes les manières possibles. Mais ils ne s'impliquent pas vraiment dans les guerres de gangs. Ils se contentent de piquer au vif tous les camps sans jamais prendre de parti.
Avec un hochement de la tête, je me rappelle que c'était souvent ainsi qu'agissait le Joker de son vivant, quand il n'avait pas pondu un plan tordu et ridiculement tarabiscoté. Le clown prince du crime n'agissait pas comme le gangster type ; parfois il se lançait dans des vagues de braquages à main armée, d'autres fois il organisait des attentats au gaz hilarant ou à la bombe pour le plaisir de tuer. Parfois encore, il allait voler des animaux au zoo, où je ne sais plus quelles autres absurdités. Lui et Harley Quinn ont longtemps gardé comme animaux de compagnie un couple d'hyènes.
Ainsi donc, elle considère que le monde n'est pas assez chaotique comme ça. Il lui a fallu ajouter une bande de voyous ayant pour unique ordre de faire tout et n'importe quoi.
-Tu as déjà eu affaire à eux personnellement ?
-Aux Carrés d'As ? Non, enfin, une fois, ma mère et moi sommes tombés sur une caravane après leur passage.
-Comment tu as ceux que c'était eux ?
-Le visage de clown à la peinture verte, tracé sur un camion renversé. Mais bref, ces enfoirés avaient buté tout le monde…mais n'avaient même pas daigné piller la caravane. Il y avait assez de bouffe pour survivre des mois ! Non, ces types-là ne sont pas normaux.
Je reporte mon attention vers l'extérieur et garde le silence plusieurs minutes après cette déclaration, perdu dans mes pensées. Une nouvelle vague de nostalgie m'envahit, que je m'efforce de chasser avec agressivité. Penser à ce que j'ai perdu ne ramènera pas les morts et ne corrigera pas mes erreurs.
Dehors, malgré le couvre-feu en vigueur depuis une bonne heure, des bruits s'élèvent des rues : des fracas, des coups de feu et parfois une explosion qui éclaire sommairement l'obscurité dépourvue de lampadaire. Un sourire étire mes lèvres : on dirait un terrain de chasse tout désigné.
-J'espère que tu n'es pas trop fatigué, je lance à mon jeune acolyte. Je crois que nous allons continuer ton entraînement sur le terrain ce soir.
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Pittsburgh
8 janvier 2028, 0h10
Le caporal Edward «Ed» Turner déteste être mis en patrouille de nuit. Même le haut commandement, bien qu'il n'osera jamais l'admettre officiellement, sait que les rues tombent entre les mains des gangs dès que l'obscurité tombe. Les criminels ont au moins le bon sens de laisser les forces de l'ordre tranquilles lorsqu'ils s'emparent de la ville pour vaquer à leurs affaires et à leur guerre. Mais Ed déteste l'idée que les citoyens ne soient en sécurité nulle part, pas même chez eux, et que rien en son pouvoir ne permette d'y changer quoi que ce soit.
Le plus drôle ? C'est qu'avant tout ce bordel avec Harley Quinn, alors qu'il n'était qu'un adolescent blasé, il ne comprenait pas pourquoi la police n'était pas en mesure d'intervenir plus franchement auprès des gangs criminels. Aujourd'hui, il comprend : malgré tous les efforts des autorités, les hors-la-loi vont toujours trouver un moyen d'être mieux armés et plus dangereux que leur adversaire. La différence, c'est que les Pyro-Barbares et les Vaseux se fichent des victimes collatérales.
Barricadé dans son transporteur blindé avec pour seule compagnie sa partenaire, le soldat Sarah Nolan, Ed conduit à travers les rues silencieuses, la seule lumière qui éclaire son chemin provenant de ses phares. Bon Dieu, dans le temps, on n'avait aucune idée à quel point une ville sans électricité la nuit pouvait être sombre !
-Patrouilleur Gamma-3, vous me recevez ? crachote soudain la radio.
Après avoir échangé un regard entendu avec Sarah, Ed appuis sur l'écran tactile de la radio, faisant apparaître le visage de l'agent de liaison du QG.
-Caporal Turner de Gamma-3, on vous reçoit Contrôle. Un problème ?
-On signale des signes d'activité dans votre secteur, au coin de Saint-Troy et Chambers. Vous pouvez aller vérifier ?
-Nous sommes en route. Gamma-3, terminé.
Lorsque la communication est coupée, Sarah soupire bruyamment.
-Alors on va se rendre avec notre gros camion et montrer les dents, c'est ça ? dit-elle d'un air découragé. Si j'avais su que mon boulot serait de rester assis sur mon cul, j'y aurais repensé avant de m'engager.
-Silence soldat, ordonne Ed en négociant un virage serré.
Il ne peut pas dire qu'il n'est pas d'accord avec sa subalterne. En général, les patrouilles étaient envoyées sur une zone d'activité suspecte et se contentaient effectivement de disperser les coupables. Mais le plus souvent, le temps qu'ils arrivent, il n'y avait déjà plus personne. Parfois des cadavres, parfois un peu de sang, c'est tout. Ils fuient comme des rats qui viennent d'entendre le chat approcher.
Heureusement, plus aucune voiture n'encombre les rues de Pittsburgh. Après que tout le monde n'aille plus les moyens d'utiliser un véhicule, les carcasses abandonnées ont été soigneusement sorties de la ville et utilisées pour montrer des barricades de fortunes pour les avant-postes militaires. Le résultat, c'est que les lourds blindés parviennent à circuler sans problème à peu près partout. En moins de dix minutes, Gamma-3 arrive sur l'avenue Chambers. Les phares éclairent sommairement un graffiti des Pyro-Barbares, prouvant hors de tout doute à qui appartient ce territoire.
-Il y a quelque chose de louche…remarque Sarah en se redressant. Oh putain !
Les lumières du blindé viennent d'éclairer une silhouette inerte, suspendue par les pieds à un lampadaire inutile et se balançant comme une pièce de viande à un crochet de boucher. La tenue du type est celle d'un Pyro-Barbare. Qui ne bouge plus.
-Bordel…murmure Ed en contemplant le gars. C'est la première fois que je vois ça.
-Vous croyez que les Carrés d'As ont encore changé de tactique ? Ou qu'on a affaire à un nouveau gang qui essaye de s'implanter ?
Il ne manquerait plus que ça, songe sombrement le caporal. L'armée a déjà assez de mal à gérer les trois factions, ils n'ont pas besoin qu'une quatrième bande de tarés se joigne à la fête. Il coupe le moteur et ouvre l'écoutille, sortant dans la rue en brandissant son arme d'assaut. Sarah le suit, allumant la lampe sur son fusil.
-Contrôle, ici Gamma-3. Nous avons trouvé le corps d'un Pyro-Barbare.
-Mort ?
Ed pousse le corps du bout du canon. Bien que possédant plusieurs contusions très fraiches, le criminel pousse un gémissement de douleur.
-Négatif. Toujours en vie, mais…
-Mais…?
Ed voudrait s'arracher les cheveux de la tête. Comment peut-on décrire ça, alors que lui-même n'en revient pas ? Il s'efforce de décrire ce qu'il voit, jusqu'à ce que Sarah l'appelle, annonçant qu'elle a trouvé d'autres corps.
-C'est pas vrai !
Pas loin d'une demi-douzaine de Pyro-Barbares sont suspendus dans les airs, la tête en bas, parfois sur un lampadaire, parfois contre une façade d'immeuble. Tous portent des marques de coups. À un endroit, les deux soldats découvrent une caisse d'armes à feu de calibre militaire. Un homme chauve y est ficelé, toujours conscient et franchement affolé. Sur sa chemise, quelqu'un a écrit le mot «contrebandier».
Ed s'agenouille auprès de l'homme et lui arrache son bâillon.
-Hé, je vous reconnais !
Boris Newman, homme soupçonné par l'armée de fournir les gangs criminalisés de plusieurs villes de la zone fortifiée en armes. Il n'a jamais été accusé, faute de preuve, et grâce à l'aide de sa fouine d'avocat. Parlant de lui, l'avocat en question est suspendu dans les airs à proximité. Avec ces preuves circonstancielles, il y a moyen de les coffrer tous les deux !
-À croire que quelqu'un a fait le ménage pour nous…dit Sarah en gardant l'œil ouvert.
-Qui ta choppé, Newman ? demande Ed avec un sourire goguenard.
-La chauve-souris…dit-il, en état de choc. C'est un monstre. Il n'est pas humain ! Il ne peut pas être humain !
-Il délire, soupire la soldate.
-Non ! Il est là, toujours quelque part…
Soudain, la radio d'Ed se met à crachoter de nouveau. La voix du commandant d'une autre patrouille s'élève, s'adressant à qui veut l'entendre.
-Ici Delta-2, nous avons ici une opération de drogue des Vaseux qui a été…neutralisée. Les suspects sont ligotés et la drogue n'a pas été touchée !
-Alpha-7, tentative d'effraction par les Carrés d'As sur la place Brunswick. Suspect neutralisé à notre arrivée, les témoins parlent d'un «spectre ailé».
-À toutes les patrouilles, Gamma-1 a repéré un suspect masqué alors qu'il intervenait durant une agression à main armée. Victime saine et sauve, mais le suspect s'est enfuis par les toits.
-Bordel, je viens de voir une putain de chauve-souris géante voler dans le ciel ! C'était quoi, ça ?
La stupéfaction du caporal Turner ne va qu'en augmentant en même temps qu'entre les rapports de toutes les patrouilles sur six quartiers à la ronde. L'esprit d'Ed se met en branle : quelqu'un ou quelque chose a décidé de déclarer la guerre aux gangs, toutes factions confondues, avec une efficacité qui prend tout le monde par surprise.
-Gamma-3, ici Contrôle. On signale une entrée par effraction dans un relais militaire sur votre rue. Dépêchez-vous d'aller voir !
-Compris Contrôle. Tu voulais de l'action, soldat Nolan ?
-Je n'en suis plus sûre…admet-elle en suivant le caporal en direction du relais.
Ces avant-postes non habités servent à amplifier les signaux de communication et de surveillance par satellite de l'armée. En général, une clôture électrifiée et des systèmes d'alarme découragent les assauts, d'autant qu'il n'y a rien de vraiment intéressant à voler par rapport à l'attention que le coupable s'attirerait. Les gangs ne sont pas stupides au point de s'en prendre directement à eux. Enfin, normalement. Cette nuit semble être complètement folle.
Ils entrent dans le bâtiment et montent à toute vitesse vers le toit, leurs bottes résonnant bruyamment sur le bois des escaliers. Ed enfonce du pied la porte menant au toit et jaillit à l'extérieur, l'arme au poing, ses arrières assurés par sa partenaire. Puis ils le voient.
Une haute silhouette toute de noir vêtue, équipée d'une longue cape aux bords légèrement déchirés et d'une cagoule ornée de pointes effilées. L'inconnu leur tourne le dos pour le moment, il ne peut qu'avoir entendu les soldats arriver.
-Plus un geste ! ordonne Ed en visant l'inconnu. Les mains derrière la tête, sur-le-champ !
Le suspect a alors une réaction imprévue : il se laisse tomber du toit ! Poussant un juron, le caporal Turner se précipite sur le bord, s'attendant à voir en contrebas le corps brisé du suspect en noir. Quelle n'est pas sa surprise de voir une silhouette ailée remonter brusquement avec un claquement de cuir, puis planer rapidement en direction d'un autre quartier. Ce type peut voler ?
-Chef ? l'appelle Sarah. Vous devriez venir voir ça.
Ed se tourne lentement vers sa partenaire, qui est allée examiner le relais lui-même. L'inconnu s'est contenté de bidouiller un seul appareil, le projecteur. L'appareil allumé projette sur la couche nuageuse du smog un cercle de lumière, à l'intérieur duquel…il faut un moment à Turner pour comprendre que quelque chose à simplement été ajouté sur le verre du projecteur pour produire cet effet.
Dans les cieux de Pittsburgh, tandis que la ville est en véritable ébullition, scintille la silhouette d'une chauve-souris.
