Chapitre XI

Aragorn avait terminé de ranger ses effets avant ses compagnons. Alors qu'ils se hâtaient de le faire, le roi de Gondor observait la masse noirâtre des orques qui encerclait la colline. Sa haute et fière stature, qui ne faisait douter personne de son ascendance royale, se dressant devant la fenêtre, il se préparait intérieurement au combat. Des vêtements de qualité, brodé de l'arbre du Gondor, couvraient son corps valeureux. Ses cheveux bruns ondulaient autour de son visage aux yeux gris dans lesquels se reflétaient non seulement la sagesse des rois d'antan, mais aussi le feu qui dévorait la ville. Quelques minutes plus tôt, il avait aperçu un petit groupe percer l'anneau meurtrier. Aragorn avait compté six personnes. Cinq en entouraient une. Le seigneur avait reconnu Holdran, Ojah, Noryon, Tyan, et Eravar. Et, au centre, il avait deviné Laïta.

Elle seule ne se battait pas. Elle seule avait le visage caché. Et, comme elle avait semblé être beaucoup plus frêle que les autres, Aragorn n'avait eu aucun mal à la reconnaître. Heureusement que Legolas, qui tirait des flèches à côté de lui, n'était au courant de rien. Pourtant, en ne lui disant rien, Aragorn avait l'impression de le trahir. Il regardait tour à tour la silhouette sur le cheval, puis l'elfe aux cheveux d'or, qui ignorait tout, alors que sa sœur passait sous son regard dans les ombres.

Soudain, une forte main l'attira vers l'arrière. Aragorn se retourna. Il découvrit Gimli le Nain, du Mont Solitaire. Un casque couvrait son crâne, et d'un visage aux traits plutôt grossiers tombait une épaisse barbe brune. Son corps trapu était enveloppé de pourpre. Gimli était un nain amical, très franc, et pour l'heure déjà prêt au combat, sa fidèle hache à la main. Aragorn releva la tête les autres l'attendaient, armes dénudées, brillant de l'éclat du métal. Le roi dégaina alors Anduril, sa fière épée, avança vers la porte et ses compagnons s'écartèrent, ce qui était signe de parfaite confiance. L'heure du premier combat de cette nouvelle quête avait sonné. Aragorn ouvrit la porte.

Ils traversèrent l'auberge en un espace de temps remarquablement réduit. Lorsqu'ils furent à l'extérieur, ils remarquèrent que nombre d'habitants étaient en grave difficulté, et que maints cadavres jonchaient le sol, impitoyablement piétinés. Certaines habitations avaient brûlé entièrement. De nombreuses troupes d'orques avaient déjà pénétré dans la cité.

Les membres de la Communauté décidèrent de se rendre le plus rapidement possible au centre de la ville, entraînant tous les hommes qu'ils pouvaient avec eux. Ils allèrent à grands pas jusqu'aux écuries, où l'auvent s'était effondré.

Gimli courait derrière Legolas. Soudain, il glissa sur un morceau de bois et tomba à la renverse. Legolas s'arrêta et l'aida à se relever. C'est alors qu'il vit quelque chose briller sous les restes de l'auvent. L'elfe poussa les débris, intrigués, et découvrit des pièces d'or. Et, plus exactement, des lyns. Il ne sut pourquoi, il en ramassa une. Il glissa sa main dans son escarcelle et troqua la pièce contre la clef de l'abri. Les guerriers sellèrent rapidement leurs destriers. La Communauté se mit en selle et se précipita vers le bourg.

Là-bas, le désordre régnait. Les hommes étaient dépassés à cause de ce manque d'organisation. La Fraternité leur vint aussitôt en aide et ils massacrèrent ensemble le groupe d'orques qui les assaillait. L'afflux s'arrêta quelques minutes. Les membres de la Communauté eurent le temps de former des groupes de défense.

Alors que Gandalf maîtriserait les incendies, Aragorn, Gimli et Eomer réuniraient les combattants à l'épée, à la hache et à la lance. Legolas et Faramir rassembleraient les archers qui enverraient des volées au nord, au sud et sur les balcons près des fantassins. Pendant ce temps, Frodon et Sam regrouperaient les hobbits qui seraient armés de dagues et de couteaux. Ils attaqueraient sur les toits des maisons ornant le flanc est de la colline, et Merry ferait de même à l'ouest. Pippin rassemblerait femmes et enfants et les abriterait.

Cette organisation s'avéra efficace. Les archers tiraient d'abondantes volées et la plupart des flèches atteignaient leur cible. Dispersés partout dans le village, arbalétriers et archers ralentissaient le flux de monstres. Les hobbits, et même quelques femmes, que Frodon, Merry et Sam avaient rassemblés s'étaient munis de couteaux, de marteaux, et avaient apporté des meubles. Dans le bois du mobilier, ils taillaient de petits bâtons acérés. Une pluie meurtrière tombait donc en permanence sur les orques. Quant aux fantassins, dirigés par Aragorn, Gimli et Eomer, ils se battaient avec célérité. Ils paraient promptement les attaques de leurs ennemis et les coups qu'ils assénaient étaient puissants et habilement placés. Certains combattants parvenaient à trancher trois à quatre chefs en effectuant une attaque circulaire d'excellent niveau. La masse sombre des orques s'éclaircissait peu à peu. En voyant que leur travail n'était pas vain, les guerriers se sentaient encouragés et, motivés, augmentaient encore leurs efforts. Gandalf avait déjà éteint de nombreux feux. La situation de Bree, par rapport à ce qu'elle aurait été sans l'aide de la Communauté, était loin d'être désespérée.

Le combat dura toute la nuit. Tout le monde fut très actif. Les hommes étaient en position de force : lorsqu'une troupe d'orques pénétrait dans la ville, elle était surprise par les archers cachés sur les toits et les cavaliers qui fondaient sur elle. Les monstres composant l'orbe autour de la colline perdaient très rapidement en nombre. Ils étaient transpercés par des flèches, des couteaux, des lames, écrasés par des pierres ou avaient le crâne fracassé par des marteaux. Il ne resta bientôt que très peu d'orques. Les hommes criaient déjà leur victoire. Les derniers monstres trépassèrent avant l'aube. Bree avait remporté la bataille.

La gaieté dominait le bourg. Hommes et femmes s'embrassaient pour la plupart, d'autres de ces dernières, mais en minorité, cherchaient feu leurs maris ou leurs enfants. Lorsque les familles se retrouvaient, elles pleuraient de bonheur de n'avoir perdu, pour la majorité d'entre elles, aucun membre. Les héros de la Communauté étaient remerciés, félicités, bénis de toutes parts. Très peu d'hommes, sur la totalité de la population de Bree, étaient morts. Gandalf venait d'achever d'éteindre tous les feux. Les habitations n'étaient plus qu'à rebâtir et les corps des orques à brûler.

Soudain, de derrière un bâtiment, surgit un nouveau groupe d'orques. Ils étaient cinq. Lorsqu'ils furent aperçus, les embrassades cessèrent et la grande place se vêtit de silence. Comme ils s'approchaient, Aragorn, Legolas et Gandalf allèrent à leur rencontre.

« Qui vous envoie ? questionna Aragorn.

-Le Maître de l'Ombre, proclama l'orque le plus proche du souverain. »

Une vague de murmures anxieux déferla sur la foule.

Aragorn avança vers lui. Le silence se fit de nouveau.

« Que recherche-t-il ? interrogea le roi d'une voix plus basse.

-Le malheur des peuples de…

-Mis à part ceci ? coupa Aragorn, agacé. »

L'orque le fixa insolemment.

« Que croyez-vous ? Que je vais vous le révéler ? Je ne suis pas idiot ! Si je vous le disais, vous prendriez sa protection !

-Dis-le moi ou je mets fin à tes piètres jours, ordonna Aragorn, mâchoire serrée, sa main empoignant l'armure de l'orque. »

Le monstre ricana. Le roi tira aussitôt Anduril et le trancha la tête. Deux éclairs assassins jaillirent du bâton de Gandalf. Deux flèches de Legolas se fichèrent en même temps dans le crâne de deux orques. Aucun des cinq ne survécut.