Chapitre 11 : Passé trouble
Les yeux de Yami étaient braqués sur leurs mains jointes. Ils reflétaient un intense malaise qui incitait Yûgi à rester silencieux malgré son ardente envie de poser des questions. Il ne voulait pas risquer de le couper dans ses révélations et de le voir se refermer totalement.
- Il y a deux jours, c'était mon anniversaire.
La grimace qu'il fit en prononçant le dernier mot dissuada Yûgi de le lui souhaiter.
- Enfin, pas vraiment, mais tout comme.
Il allait dire quelque chose mais hésita et secoua doucement la tête en fronçant les sourcils. Il semblait aux prises avec ce qu'il allait lui révéler. Puis, son visage perdit toute trace d'émotion et il reprit d'une voix froide et détachée :
- Je n'ai aucun souvenir de ma vie avant mes sept ans.
Yûgi frissonna en se rendant compte que le Pharaon avait de nouveau laissé place au Roi des Jeux.
- Lorsque la police m'a trouvé, je n'étais personne. Je n'avais pas de nom, pas d'âge, pas d'identité. On a fait de ce jour mon anniversaire, à défaut d'autre chose. Je passe généralement cette journée enfermé dans ma chambre à ruminer.
Puis, ses yeux se firent expressifs. Yûgi resserra instinctivement sa prise sur sa main pour l'encourager.
- Mais depuis quelques années, Seto s'en mêle.
Yami tourna nerveusement sa main dans celle de Yûgi, exposant son poignet. Le jeune homme sentit son souffle se couper en apercevant deux fines cicatrices en travers de celui-ci. Il en savait assez pour reconnaître les stigmates d'une tentative de suicide. Il leva vers lui des yeux épouvantés.
- Il a trouvé un couteau dans ma chambre. Non, je n'allais pas recommencer, précisa-t-il d'une voix ferme alors que Yûgi ouvrait la bouche. Il a commencé à me prendre la tête et j'ai fini par quitter le manoir. Je n'ai pas pris mon portable puisqu'il pourrait me traquer comme il veut grâce au GPS, et j'ai évité les axes fréquentés pour les caméras. Je ne sais pas vraiment ce qui est arrivé par la suite.
Yûgi prit une grande inspiration et posa sa tête contre l'épaule de Yami. Il aurait voulu le prendre dans ses bras mais il n'osait pas. Il sentit son ami, droit comme un i, se détendre imperceptiblement.
- Je ne peux pas imaginer ce que tu as traversé ou ce que tu vis en ce moment, mais je suis là pour toi si tu veux en parler.
- Je t'en ai déjà dit beaucoup… c'est étonnamment facile de parler avec toi.
Cette fois, Yûgi passa un bras autour de ses épaules. Il ne sut jamais où il avait trouvé l'audace de faire cela mais il s'en félicita quand Yami ferma les yeux et se laissa aller contre lui, sa tête se posant mollement contre la sienne.
- Tu as toujours été là pour moi. C'est mon tour, reprit Yûgi en savourant le contact.
Du coin de l'œil, il vit son ami arborer un doux sourire qui fit naître quelques papillons dans son ventre. Il était vraiment beau lorsqu'il souriait.
- Merci, Yûgi.
- En attendant, tu peux rester ici tant que tu veux.
- Non, je ne peux pas. Seto doit fulminer à l'heure qu'il est, dit-il avec une pointe d'amusement. Je vais en entendre parler pendant des jours.
- Tu restes au moins pour le reste de la nuit, rétorqua Yûgi en le relâchant, un peu à contrecœur. On ne doit prendre aucun risque avec ta santé.
Yami fit un vague signe de tête pour lui montrer qu'il n'argumenterait pas avec lui. La fatigue semblait reprendre peu à peu ses droits sur lui.
- Tu es bien trop gentil avec moi. Je vais te rendre ton lit.
- Hors de question.
- Tu ne vas pas dormir par terre dans ta chambre.
- Si.
- Yûgi…
Le jeune homme laissa échapper un soupir mais croisa les bras, campant sur ses positions en le défiant du regard.
- Depuis quand es-tu si têtu ?
En effet, Yûgi se surprenait lui-même de l'assurance dont il faisait preuve avec Yami. Jusqu'ici lui faire face avait toujours été si compliqué. Mais d'un autre coté, avec une personnalité comme la sienne, il ne pouvait pas faire autrement : il en allait de sa santé.
- Dans ce cas, proposa finalement Yami, brisant le silence dans lequel ils s'étaient plongés, voyons qui craquera le premier et s'endormira.
Yûgi lui lança un regard mutin et le poussa sur le lit avant de s'installer près de lui.
- Défi relevé. Bonne nuit, Yami.
- Bonne nuit, Yûgi.
Lorsque Yûgi commença à se réveiller le matin suivant, il se sentait étonnamment bien. Plongé dans un cocon de chaleur, il avait l'impression d'être en sécurité. Il se tendit subitement alors que les événements de la nuit lui revenaient en mémoire.
Il était étendu tout contre son ami, son dos appuyé contre sa poitrine qui se soulevait et se rabaissait doucement au rythme de sa respiration ensommeillée. L'un des bras de Yami traversait sa poitrine de long en large, sa main allant se loger tout près de son visage, le maintenant doucement mais fermement près de lui. Leurs jambes, recroquevillées, s'entremêlaient. Ils avaient sans doute dû s'endormir en même temps.
Yûgi en rougit furieusement. Il resta un instant paniqué, le cœur battant, se demandant comment se défaire de la prise de Yami sans le réveiller quand celui-ci remua très légèrement et vint enfouir son nez dans son cou. Ce contact électrisa le jeune homme qui ferma les yeux pour apprécier les doux frissons qui remontèrent le long de sa colonne vertébrale. Il se sentait si bien, devait-il se dégager ? Peut-être pourrait-il faire semblant de dormir et laisser Yami gérer cela à son réveil ? Oui, c'était une bonne décision. Comme ça, il pourrait profiter un peu plus de cet instant plein de douceur. Se détendant de nouveau, il enroula ses propres bras autour de celui de Yami de façon à le maintenir en place. Il observa un court instant les cicatrices sur son poignet, juste devant ses yeux, avant de fermer les paupières.
Ce n'est qu'une heure plus tard que Yami sembla émerger. Yûgi retint presque un soupir de désespoir en sentant les muscles derrière lui se tendre lentement, signe que le sommeil le désertait. Il s'obligea à respirer normalement et resta immobile. Il sentit nettement le cœur de son ami accélérer contre son dos lorsqu'il réalisait dans quelle position ils se trouvaient et ne put retenir un sourire. Heureusement, il ne pouvait pas voir son visage. Yami sembla rester un instant indécis avant de tenter de tirer doucement son bras de l'emprise de Yûgi. Le jeune homme était déçu mais le laissa partir sans opposer de résistance. Yami se détacha de lui, l'enjamba avec précaution et quitta le lit. Yûgi le regarda d'entre ses cils.
Il le vit parcourir la pièce obscure du regard avant de repérer ses vêtements, secs et pliés, posés sur un coffre. Il les passa en vitesse avant de se diriger de nouveau vers le lit et de s'accroupir à son niveau.
- Yûgi, murmura-t-il doucement. Il faut que tu te réveilles, sinon tu vas être en retard au lycée.
Le jeune homme émit un grondement avant de cacher sa tête sous la couette pour cacher qu'il était déjà réveillé depuis un moment. Puis, comme si de rien était, il émergea et jeta un coup d'œil à Yami qui lui sourit doucement.
- Il est quelle heure ? demanda-t-il innocemment.
- 7h15.
Aussitôt, il fit mine d'être affolé et se mit à courir dans tous les sens pour se préparer. En vérité, il voulait simplement éviter de croiser le regard de Yami car il était persuadé que, si cela arrivait, il verrait clair dans son jeu.
- Est-ce que tu veux manger quelque chose ? proposa Yugi en revenant de la salle de bain.
Yami l'avait attendu dans sa chambre.
- Non, merci, répondit poliment Yami.
- En fait ce n'était pas une question. Tu n'as pas mangé depuis je ne sais combien de temps alors viens.
Ils descendirent à la cuisine.
- Bonjour les garçons, les salua Salomon. Comment allez-vous, jeune homme ? demanda-t-il à l'intention de Yami.
- Bonjour, Monsieur. Je vais mieux, merci. Je suis désolé de vous avoir importuné.
- Mais non, voyons. Les amis de Yûgi sont toujours les bienvenus ici.
Ils se mirent à table. Tout en discutant avec son grand-père, Yûgi s'assurait du coin de l'œil que son ami mange bien ce qu'il lui avait proposé. Il avait encore de nombreuses questions à lui poser, mais il ne voulait pas faire disparaître cette impression de bonheur qui semblait l'habiter. Il ne voulait pas le presser non plus. Plongé dans ses pensées, Yami devait sans doute repenser à ce qu'il lui avait révélé la veille.
- Vous allez être en retard, annonça Salomon alors qu'ils avaient presque fini.
- On se dépêche.
Quelques minutes plus tard, les deux étaient sortis.
- Ton lycée est loin d'ici ? demanda Yûgi.
- Je vais rater le premier cours pour passer au Manoir chercher mes affaires, répondit Yami en haussant les épaules. Avec un peu de chance, je ne tomberai pas sur Seto ou Makuba avant ce soir.
Yami vivait avec les frères Kaiba. Yûgi l'avait déduit des révélations de la veille mais cela le surprenait tout de même. Ce que lui avait dit Yami soulevait tant de questions.
- Je vais passer par là, déclara Yami en désignant une rue alors qu'ils arrivaient à un croisement.
Yûgi se stoppa et lui fit face.
- Fais attention à toi, ordonna-t-il avec un sourire. Tu as bien pris tes médicaments ?
- Oui. Merci de m'avoir accueilli chez toi.
Il planta ses prunelles rubis dans les siennes. Elles étaient sérieuses, et le plus petit n'aimait pas cela.
- Je sais que tu te poses beaucoup de questions…
- Ne t'inquiète pas avec ça, le coupa-t-il. Cela peut attendre.
Avec un dernier remerciement, Yami s'en alla. Yûgi le regarda disparaître avant de se mettre à courir pour rejoindre son lycée.
- Tu as l'air d'aller mieux aujourd'hui, constata Joey à la pause.
Yûgi était arrivé au même moment que son professeur, et il n'avait pas encore eu le temps de discuter avec ses amis.
- Oui, répondit-il en souriant de toutes ses dents. Yami va beaucoup mieux, je suis soulagé !
- Tant mieux ! fit Joey. Le Roi des Jeux va revenir dans la place.
- Il t'a dit ce qui lui était arrivé ? demanda Téa en levant les yeux au ciel.
- Oui, répondit Yûgi avec sérieux.
- Mais tu ne nous diras rien, continua Tristan avec un petit air triste.
- Je ne peux pas trahir sa confiance. C'est comme si je révélai à n'importe qui ta situation familiale Joey, ajouta-t-il alors que son ami semblait vouloir protester.
Cela le fit taire instantanément. Il avait mis du temps avant de leur avouer qu'il vivait avec un père soûl et irritable à chaque heure du jour et de la nuit.
- Quand est-ce que tu nous le présentes ? demanda finalement Téa. Nous sommes curieux de connaître celui qui arrive à accaparer ainsi toute ton attention.
Yûgi buta un instant sur ses paroles. Que voulait-elle dire ?
- Oh oui ! s'exclama Joey. J'aimerais tellement pouvoir lui demander un autographe en personne !
Son meilleur ami ne sut pas trop comment réagir. Il n'avait pas spécialement envie que ses amis accablent Yami de questions. D'ailleurs, il n'était pas vraiment sûr que celui-ci les accueille aussi bien qu'ils le pensaient. Surtout Joey, qui était déjà parti sur de mauvaises bases avec le Pharaon.
- J'en parlerai avec lui, promis.
Il décida d'ailleurs d'envoyer un message à son ami.
Hikari : Est-ce que tu as pu aller au lycée sans trop de problèmes ?
Pharaon : J'ai croisé Seto.
Yûgi grimaça.
Hikari : Tu peux venir te réfugier à la maison si tu as besoin.
Pharaon : Attention, je pourrais te prendre aux mots.
Yûgi ne peut s'empêcher de sourire en lisant cette réponse. Il avait apprécié passer quelques heures seul avec Yami et il regrettait qu'il ne se soit réveillé qu'au milieu de la nuit et qu'ils n'aient pu discuter qu'un peu. Il hésita un instant, incertain des sentiments qui naissaient en lui, avant de répondre.
Hikari : Fais-le alors.
Il attendit avec angoisse une réponse mais il n'en reçut pas. Un peu déçu, il rangea son appareil.
Yûgi poussa un profond soupir de soulagement quand la cloche annonçant la fin des cours retentit. Lui et ses amis arrivaient en vue du portail quand une voix stridente s'éleva. Yûgi se figea en la reconnaissant. La seconde suivante, il se retrouva aux prises avec un câlin-écraseur.
- Salut, Yûgi ! Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vu ! Comment tu vas ? débita la responsable à toute vitesse sous le regard stupéfait du petit groupe d'amis et des élèves alentour.
Elle lui ébouriffa vivement les cheveux en riant.
- Mana, bredouilla-t-il en tentant de se dégager. Qu'est-ce que tu fais ici ?
- Elle est pire qu'un pot de colle, fit une nouvelle voix derrière lui.
Yûgi sentit son cœur bondir littéralement dans sa poitrine et fit volte-face pour de se retrouver face à Yami, qui considérait la scène avec un petit sourire moqueur. Il entendit plus qu'il ne vit Joey hoqueter de stupeur à ses côtés mais l'ignora.
- Yami !
- J'ai lu votre conversation de ce midi, reprit Mana, s'attirant un regard noir du nouveau venu. Je ne sais pas trop le pourquoi du comment mais, vu sa tête ce matin, je me suis dit que ça serait une bonne idée de le garder éloigné de Seto quelque temps.
Yûgi lança un regard amusé à Yami qui ferma les yeux, comme pour contrôler son agacement, mais le jeune homme décela autre chose dans son expression, une sorte d'amusement mêlé de gêne. Avait-il décidé d'accepter son invitation ?
- Je te le confie, Yûgi, reprit Mana, mais d'abord…
Elle tendit la main dans sa direction.
- Ton portable.
Surpris, il le lui remit. Elle pianota dessus un instant avant de le lui rendre. Regardant rapidement, il vit qu'elle avait ajouté trois numéros : le sien, celui de Seto et celui de Makuba.
- Pour éviter les futurs problèmes, expliqua-t-elle avec un clin d'œil. On compte sur toi.
- Mana, gronda Yami.
Malgré la menace dans sa voix, la jeune fille se contenta d'aller se pendre à son bras et commença à rouspéter avec cet air enfantin qui la caractérisait. Profitant de cet interlude, Yûgi se tourna vers ses amis qui regardaient la scène sans trop savoir quoi faire.
- Euh, les gars, je vous présente Mana et Yami. Mana, Yami, je vous présente mes amis, Tristan...
- Bonjour, ravi de vous rencontrer, salua le jeune homme, son regard uniquement braqué son Mana.
Sans doute la trouvait-il mignonne.
- … Téa…
La jeune fille se contenta d'un signe de tête, observant la paire d'un regard indéchiffrable que Yûgi ne comprit pas. D'ordinaire, elle était toujours très ouverte, même avec les inconnus.
- Et Joey.
- Je suis un grand fan, Monsieur ! lança le blond à l'intention de Yami, contenant très mal son excitation subite.
Yûgi faillit éclater de rire devant l'appellation si formelle de son ami mais l'attitude de Yami l'en dissuada. Il n'était le Roi des Jeux, dans tout son côté froid et distant.
- Joey, hein ? répéta-t-il en haussant un sourcil.
Le blond se gratta la tête, gêné devant le regard impassible de son interlocuteur. Yûgi lui-même se sentait légèrement mal à l'aise. Il pouvait presque imaginer Yami grandir lentement tandis qu'eux-mêmes rapetissaient à vue d'œil tellement son aura était imposante en cet instant.
- Puisque vous êtes là, proposa Yûgi en souhaitant alléger l'atmosphère. Que diriez-vous d'aller manger une glace ?
- Oh oui ! s'exclama Mana. J'adore les glaces ! C'est moi qui paie !
Tandis que ses amis acceptaient, Yûgi se tourna vers Yami. Celui-ci semblait hésiter mais il finit par acquiescer d'un petit signe de tête.
Une bonne heure plus tard, Yûgi et Yami prirent la direction du magasin de jeux après avoir salué les autres.
- Excuse-moi d'avoir proposé cette sortie, murmura Yûgi alors qu'ils marchaient en silence.
La dégustation ne s'était pas passée aussi bien qu'il l'avait souhaité. Si Mana avait très vite sympathisé avec ses amis, alimentant grandement la conversation, Yami était resté quasiment toujours silencieux, y compris avec sa meilleure amie. Il avait échangé quelques mots avec Joey sur le Duel de Monstres, mais chaque fois d'une voix monocorde et distante et, finalement, aussi mal à l'aise qu'on pouvait l'être face au Roi des Jeux, Joey avait fini par abandonner l'idée d'avoir une discussion amicale avec lui et s'était tourné vers Mana. Yûgi s'était alors mis à parler avec lui pour ne pas qu'il se sente délaissé. Il avait une fois de plus vu cette étincelle briller dans les yeux de son interlocuteur et avait souri. Il se sentait si privilégié de connaître le véritable Yami.
- C'est à moi de m'excuser, répondit son ami en baissant les yeux. Je n'ai jamais été à l'aise avec des inconnus. Et j'ai un peu de mal à accepter de te voir si proche de personnes qui t'ont martyrisé par le passé.
Yûgi rougit doucement devant les intonations protectrices qu'il décela dans sa voix.
- De plus, c'est nous qui nous sommes imposés, reprit-il. Enfin, Mana nous a imposés.
- Je suis content qu'elle soit si envahissante pour une fois, rit Yûgi. Comme ça j'ai pu te revoir.
Yami lui adressa un doux sourire qui le mit encore plus mal à l'aise. Pourquoi se sentait-il si bien en contemplant ce sourire qui lui était entièrement destiné ?
- Alors, comment ça s'est passé avec Seto ce matin ?
Le jeune homme secoua la tête de dépit.
- Je pourrais te résumer ça en disant qu'il a menacé d'implanter une puce GPS dans ma colonne vertébrale si je disparaissais de nouveau. Pour que je ne puisse pas l'enlever.
- Il ferait vraiment ça ? demanda Yûgi sans savoir s'il devait trouver ça amusant ou non.
- Absolument, répondit Yami d'un ton sans appel.
