Bonjour à tous!

Nouveau lundi - Nouveau chapitre, on reprends les bonnes habitudes.

Comme à chaque fois, je tiens à souhaiter la bienvenu aux nouveaux lecteurs et à remercier toutes les personnes qui prennent le temps de laisser un petit commentaire.

rendez-vous lundi prochain pour le prochain chapitre.

Bonne lecture!


XI-

La réunion de Lexa n'est qu'à 10h mais elle tenait à arriver plus tôt, certainement pour peaufiner des détails de dernière minute. Sans surprise elle a de nouveau essayé de me dissuader de venir, sous prétexte que j'allais m'ennuyer à mourir, seule dans ce grand appartement vide. Il était bien entendu hors de question que je cède et c'est comme ça que je me suis retrouvée ici, à tourner en rond dans cet immense salon à seulement 8h30, un lundi matin férié.

Tous les gens d'Amérique du nord ne fêtent pas Thanksgiving en même temps, les canadiens le fêtent plus tôt que les américains. Ceci pour la bonne raison qu'historiquement, Thanksgiving était une fête qui permettait de célébrer la fin des récoltes, le Canada étant plus au nord, le froid arrive plus tôt dans l'année et donc les récoltes se terminent également plus tôt. Il y a donc presque un mois entre les fêtes dans les deux pays. Enfin, c'est ce que j'ai appris grâce au prospectus qu'une femme m'a donné dans la rue juste avant d'entrer dans les bureaux de la tour Wood, que j'ai eu le temps de lire déjà deux fois.

Lexa m'a dit que la réunion durerait probablement jusqu'à 11h30, ce qui me laisse trois heures pour faire… absolument rien ! Ma curiosité me pousse à m'aventurer dans cet appartement qui semble absolument immense, mais mon éducation et mes principes me l'interdisent. Je me contente donc de fouiller du regard dans ce grand salon et par cette immense baie vitrée. Mes doigts passent doucement sur le bois noir et brillant du piano à queue. Pendant un instant j'ai peur d'y laisser une trace mais voyant que rien ne se passe, je m'aventure même jusqu'à laisser courir mes doigts sur les touches. Je me demande s'il est accordé ? Mon index appuie sur l'une des touches blanches, laissant échapper un son pur et parfait qui vibre avec force dans le silence de la pièce. Est-ce que quelqu'un a déjà joué sur ce piano ? Est-ce que Lexa joue du piano ? Je note mentalement de le lui demander quand elle sera revenue de sa réunion.

N'ayant noté aucune réaction au son du piano, je me permets de m'installer sur la banquette devant le clavier. J'hésite un instant, mes doigts flottant au-dessus des touches, avant qu'ils ne viennent naturellement prendre place dans un souvenir lointain de quelques cours de piano. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration avant de laisser mes doigts jouer sur le clavier grâce à une mémoire qui leur est propre. La mélodie qui envahit la pièce me plonge dans une époque maintenant révolue, où joie et tristesse se mêlent. Sentant que je perds pied, je force mes doigts à se figer, laissant mourir les dernières notes avant que le silence ne regagne l'espace qui m'entoure.

Je laisse mon regard se balader et cherche à imaginer une famille vivre ici : une petite fille aux yeux d'émeraude, jouant du piano pendant qu'un homme et une femme avec les mêmes yeux que la petite fille s'activent en cuisine, écoutant et surveillant d'un regard plein d'amour leur jeune prodige. L'image est floue, si floue même que je me demande si quelqu'un a vraiment vécu ici un jour, si quelqu'un a déjà joué sur ce piano, déjà préparé le repas dans cette cuisine. C'est comme si cet appartement n'avait jamais servi à personne. Soudain une idée me vient. Je me lève et me dirige vers la cuisine. Après une seconde d'hésitation, je me permets d'ouvrir les tiroirs et les placards un à un, faisant un rapide inventaire de ce qu'ils contiennent. Satisfaite de mes trouvailles, j'attrape rapidement mon téléphone portable et envoie un SMS à Titus, dont Lexa m'a obligé à enregistrer le numéro, au cas où je m'ennuis trop et souhaite partir avant la fin de la réunion. Sans attendre sa réponse, je récupère mon manteau et monte dans l'ascenseur.

OoOoO

Quand les portes de l'ascenseur s'ouvrent et que Lexa entre dans l'appartement, je suis fière et soulagée d'avoir réussi à presque tout finir. Le regard ahuri de Lexa vaut tout l'or du monde. Arrivée au milieu de mes préparatifs j'avais eu peur d'avoir fait une grosse bêtise et que Lexa m'en veuille d'avoir ainsi pris mes aises. J'ai essayé de me rassurer comme j'ai pu, et en voyant son expression je ne regrette absolument pas ma décision. Je l'accueille avec mon plus beau sourire.

- Tu as faim ?

- Mais, qu'est-ce que… C'est toi qui as fait tout ça ?

- En grande partie, oui. Ça te plaît ?

- A moins que tu ne comptes inviter tout le quartier, on n'est pas censé être que deux ? On pourrait manger à douze avec tout ça.

- Non, juste toi et moi, et peut-être Titus s'il veut bien arrêter de travailler et sortir de sa cachette.

- Je l'ai renvoyé chez lui profiter des fêtes avec sa famille, il ne reviendra que pour nous ramener sur le campus.

- Alors ça sera juste toi et moi je suppose.

Je lui adresse à nouveau mon plus beau sourire pour tenter de faire disparaître cet air perplexe de son si joli visage.

- Très bien, mais si on finit tout ça, ce n'est pas une séance de sport que tu me devras mais au moins une dizaine !

- Il n'y a que des bonnes choses !

Elle s'approche de la cuisine, déposant ses béquilles contre l'îlot central et jetant un coup d'œil à tout ce qui l'entoure. Je dois avouer que c'est un beau bazar, un amas de vaisselle s'entasse dans l'évier, et l'îlot central est recouvert de divers plats et récipients contenant une quantité de nourriture bien trop importante pour deux personnes.

- Je crois que je me suis un peu emballée, avouai-je à demi-voix.

Le regard de Lexa passe des plats à moi et je vois un petit sourire espiègle se dessiner sur ses lèvres.

- Un peu ?

- Ok, c'est complètement disproportionné, mais on pourra toujours offrir le surplus aux gens qui sont dans le besoin ?

- Ta générosité te perdra, Clarke. Bon, on mange ? Tout ça m'a donné faim !

- Bien Miss Wood, après vous.

Lexa me regarde mi-amusée, mi-perplexe. Voyant qu'elle ne comprend pas ce que j'attends d'elle, j'attrape le plateau contenant des couverts, deux assiettes, deux verres et une bouteille de vin, et je m'avance vers le salon. Je pose le plateau à même le sol au milieu d'une pile de coussins que j'avais installés un peu plus tôt, juste en face de l'immense baie vitrée. Lexa semble enfin comprendre l'idée et me rejoint de sa démarche boiteuse en apportant deux des plats avec elle. Après deux autre tours à la cuisine, l'ensemble des plats a rejoint le coin pique-nique improvisé.

OoOoO

- Alors comme ça, tu cuisines ?

- Ça m'arrive, oui. En fait j'adore ça. Je crois que j'aime autant cuisiner que manger.

- En tout cas c'est délicieux. Qui t'as appris à faire ça ?

Une ombre glisse sur moi, faisant resurgir des souvenirs douloureux. Je suis incapable de cacher cette soudaine vague d'émotion, je sais que mon visage, mon regard et ma posture me trahissent, pourtant je fais de mon mieux pour garder le contrôle. Le regard chaleureux que Lexa pose sur moi à cet instant me donne la force nécessaire pour ne pas craquer.

- Mon père…

Ma voix faiblit sur le dernier mot. J'ai envie de détourner le regard parce que je sais qu'en ce moment toutes mes faiblesses se lisent dans mes yeux et je n'ai pas envie qu'elle me voie comme ça. Ni elle, ni personne d'autre. Pourtant j'en suis incapable. Le vert chaleureux qui me fixe m'empêche de fuir et de me cacher, alors je fais la seul chose qu'il me soit possible de faire : je puise tout le courage que ces yeux m'offrent, j'avale la boule qui s'est formée dans ma gorge et je lui raconte.

- Mon… mon père aimait beaucoup cuisiner. Quand j'étais petite, je pouvais passer des heures à le regarder cuisiner pour ma mère et moi. Il disait que ça le détendait. Quand j'ai été assez grande j'ai commencé à l'aider. Des choses très simples au début, mais plus je l'aidais, plus je voyais la fierté dans ses yeux et plus j'avais envie de me surpasser. Au fil des années c'est devenu notre petit rituel. J'avais moins de temps à cause des études mais on se gardait toujours au moins un après-midi pour cuisiner ensemble. C'était notre moment, juste lui et moi.

Je prends une grande bouffée d'oxygène, les yeux toujours plongés dans ceux de Lexa. Parler de tout ça me fait autant de bien que ça me fait de mal et sans le regard bienveillant posé sur moi, je sais que ne tiendrais pas le coup. Elle ne bouge pas. Elle ne parle pas non plus, pourtant je peux lire la question évidente qui lui trotte dans la tête. Je sais qu'elle ne la formulera pas, alors je prends une nouvelle bouffée d'oxygène et je reprends.

- Il est mort il y a quelques années. La maladie. On ne pouvait rien faire, quand on l'a diagnostiqué c'était déjà trop tard. Tout est allé très vite, et pourtant suffisamment lentement pour que je le voie s'affaiblir de jour en jour.

Les larmes menacent de couler, alors cette fois je tourne la tête et regarde l'immensité qui s'étend de l'autre côté de la vitre, le temps de me ressaisir.

- C'est lui qui t'a offert cette montre ?

Comment… ? Je la regarde, cherchant une explication.

- La marque sur ton poignet. C'est bien la marque d'une montre, n'est-ce pas ? J'ai remarqué qu'à chaque fois que tu te perds dans tes pensées ou que tu es nerveuse, tu passes tes doigts sur ton poignet. Tu n'as pas arrêté de le faire depuis que tu me parles de lui.

Mes yeux se posent sur la marque blanche autour de mon poignet dont mes doigts tracent le contour doucement. Je ne m'en étais même pas rendue compte.

- Oui. C'était sa montre. Il me l'a donnée quelques jours avant que… avant de partir.

Cette fois c'est elle qui détourne le regard pour se concentrer de nouveau sur la nourriture.

- En tout cas c'est absolument divin. Merci, Clarke.

J'ai comme l'impression que ce « merci » n'est pas simplement pour le repas, mais je lui suis trop reconnaissante de changer de sujet pour lui poser la question.

Je n'avais encore jamais parlé de mon père de cette façon depuis sa mort et je ne sais pas ce qui m'a poussé à le faire, ici, maintenant et surtout avec elle. On se connaît à peine. En y réfléchissant, je crois comprendre. C'est la façon qu'elle avait de me regarder, ce regard chaleureux, protecteur, réconfortant. Ce n'est pas le genre de regard que j'ai eu l'habitude de recevoir quand on me parlait de mon père. En général, la pitié que je pouvais deviner derrière des mots faussement réconfortants m'avait toujours dégoûtée. Mais encore une fois, Lexa est différente. Je sais grâce à Octavia que Lexa connaît également la souffrance de perdre un membre de sa famille. Pire que ça, elle a perdu ses deux parents et se retrouve avec un héritage bien trop lourd pour une jeune femme de son âge, pourtant elle n'en laisse rien paraître. J'admire vraiment sa force et son courage. C'est d'ailleurs peut-être parce qu'elle connaît trop bien cette souffrance qu'elle sait réagir exactement comme il le faut. Non pas qu'il y ait une façon précise de réagir face à ce genre de situation, mais je suis certaine qu'elle déteste la pitié au moins autant que moi. Pour la première fois j'ai l'impression que quelqu'un me comprend réellement et je ne pensais pas que ça pouvait faire autant de bien.

En me souvenant de ce qu'Octavia m'avait raconté, je me rappelle également que Lexa a de la famille non loin d'ici. Une famille peut-être éloignée, mais suffisamment proche pour qu'elle les rejoigne pour passer quelques jours tous ensemble. Pourquoi ne fête-elle pas Thanksgiving avec eux ? C'est une fête familiale après tout, et si la mienne est trop loin et trop abîmée pour que je n'envisage de les retrouver pour ce genre d'occasion, ce qu'il reste de la sienne semble plutôt proche et soudé.

- Je peux te demander quelque chose ?

- Hum hum, répond-elle la bouche pleine, sans même prendre la peine de me regarder.

- Pourquoi ne fêtes-tu pas Thanksgiving avec ta famille ?

Cette fois j'ai capté toute son attention.

- Enfin je veux dire… Octavia m'a dit que Lincoln et sa famille, enfin…. Tu étais avec eux il y a quelques jours, non ? Pourquoi ne pas passer cette fête avec eux ?

Elle détourne le regard, visiblement mal à l'aise.

- Je suis désolée.

Je le suis sincèrement. Je n'aurais jamais dû poser cette question. Elle semble si forte, c'est facile d'oublier qu'une jeune femme fragile et sensible se cache sous cette armure. Parfois je peux vraiment être stupide !

- Pourquoi ?

Je relève les yeux pour tomber dans un regard vert émeraude qui n'a rien de fragile.

- Pour avoir osé parler de ma famille devant moi ? Mes parents sont morts, je suppose que tu es au courant, tout le monde est au courant et pourtant depuis l'accident personne n'en parle. Tout le monde évite soigneusement le sujet devant moi. On ne prononce pas leurs noms, on ne sous-entend même pas leur existence, c'est un peu comme s'ils n'avaient jamais existé finalement, c'est étrange. J'aimerais que les gens arrêtent de faire comme si mes parents n'avaient jamais existé, ils méritent qu'on parle d'eux.

Je me sens encore plus stupide maintenant. Bien sûr elle a raison, ce discours lui ressemble tellement. Si j'avais pu rencontrer ses parents, je leurs aurais dit combien j'admire leur fille. Ils peuvent être fiers d'eux, fiers d'elle !

- Vous étiez très proches avec tes parents ?

- J'aime à croire que oui. Bien sûr ils travaillaient beaucoup et n'étaient pas très souvent à la maison, mais je sais qu'ils m'aimaient réellement. Ils ont toujours fait en sorte que je sois heureuse, que je ne manque de rien, que j'aie une bonne éducation et que je sois épanouie. Ils n'ont jamais cherché à m'imposer une façon de vivre ou une façon d'être. C'était des gens bien, cette entreprise en est la preuve. Derrière les gros contrats et les gros billets, il y a aussi des associations qui soutiennent toutes sortes de causes à travers le monde. Cette entreprise c'était toute leur vie, et si je suis ici aujourd'hui c'est parce que je leur dois bien ça. C'est la seule chose qu'il me reste d'eux et je ferai mon possible pour continuer ce qu'ils ont commencé.

- Je suis sûre qu'ils sont très fiers de toi.

Elle pioche dans un des plats et je l'imite.

- Vous viviez ici ?

- Non, personne n'a jamais vécu ici. On avait une maison en-dehors de la ville. Mes parents avaient beau adorer cette entreprise et leur travail, ils n'aimaient pas l'idée de vivre dans cet immeuble. Ils voulaient que je puisse profiter du grand air et pas simplement le regarder à travers une fenêtre, aussi grande soit-elle.

- Alors personne n'a jamais profité de tout ça ?

- Pas tout à fait. Quand mes parents étaient en ville, j'aimais beaucoup venir ici après l'école. Je savais que mes parents n'étaient pas loin. Je pouvais les voir plus souvent en venant dans cet appartement, et le soir après leur journée de travail on repartait tous les trois à la maison. Ils me disaient souvent que quand je le voudrais, je pourrais venir m'installer ici pour être plus proche de la fac pendant mes études.

- Pourquoi tu ne vis pas ici alors ? C'est quand même bien plus sympa qu'une chambre universitaire.

- Pour être honnête, ça faisait un moment que je n'étais pas venue ici. Je suppose que j'y garde trop de souvenirs. Et puis vivre toute seule dans ce grand espace… La chambre universitaire est plus pratique, même si c'est moins confortable.

- Tu pourrais me faire visiter ?

- Bien sûr, dès qu'on aura fini tout ça.

Elle me regarde avec ce petit air espiègle dont elle a le secret pendant que j'estime d'un coup d'œil tout ce qu'il reste à manger. J'en ai vraiment fait beaucoup trop ! Il va nous falloir le reste de la journée pour tout finir.

OoOoO

Il est un peu plus de 15h, et je suis prête à exploser. On a mangé tout ce qu'on pouvait mais il y en avait vraiment trop. D'un commun accord, on a décidé de ne pas se rendre malade et de garder les restes pour ce soir ou demain.

- Prête pour une petite visite guidée ?

- Je ne suis pas sûre de pouvoir marcher mais je vais essayer.

- Parfait, alors debout. Il n'y a rien de mieux que de la marche pour aider à digérer.

- Rassure-moi, on ne parle pas de plusieurs kilomètres de marche, hein ? Cet appartement n'est quand même pas si grand que ça ?

- Tu verras.

Son air taquin ne me dit rien qui vaille mais je la suis quand même, trop curieuse de savoir ce qui se cache derrière ces murs.

La première porte qu'elle ouvre est celle par laquelle Titus a disparu la première fois que je suis venue ici. Je suis Lexa dans un couloir qui dessert trois autres portes. La première sur la droite s'ouvre sur une grande pièce dont le mur du fond, à l'image de celui du salon, n'est autre qu'une grande vitre. La pièce est remplie de divers équipements sportifs dont un tapis de course, un vélo d'intérieur, un punching-ball et d'autres machines que je ne connais pas. A côté de moi, j'entends Lexa glousser doucement.

- Si tu voyais ta tête, Clarke.

- Quelles personnes saines d'esprit iraient créer une salle de sport chez eux ? Ça me dépasse complètement.

Un nouveau gloussement, mais elle ne dit rien. Juste en face, de l'autre côté du couloir, Lexa ouvre une porte qui donne sur un grand bureau. Tout y est, le bureau en bois massif, le fauteuil en cuir, le canapé également en cuir dans le fond, quelques étagères de rangement remplies de dossiers, et même un coin salon avec trois fauteuils autour d'une petite table ronde faite du même bois que le grand bureau.

- C'était le bureau de mon père, mais en réalité Titus s'en est plus servi que lui. Mon père venait rarement ici.

Je réponds par un simple hochement de tête. Je suppose que c'est ici que Titus était venu se cacher la première fois.

Au bout du couloir, face à la porte qui mène au salon, une dernière porte reste fermée.

- Après toi.

J'hésite une seconde avant de poser la main sur la poignée et d'ouvrir. La première chose que je vois est cette immense bibliothèque. En fait elle recouvre tout le mur du fond. Le mur à ma droite n'est autre que le prolongement de la grande vitre du salon et de la salle de sport. De l'autre côté, un bar est installé, impeccablement fourni et rangé. Je suis persuadée que la plupart des bouteilles qui sont ici coûtent une petite fortune. Au centre de la pièce, quatre fauteuils en cuir presque identiques à ceux qui se trouvaient dans le bureau sont installés autour d'une table, et entre le bar et les fauteuils se dresse un magnifique billard. Je m'avance doucement dans la pièce, faisant distraitement glisser mes doigts sur le bois doux du billard pendant que mes yeux essaient d'enregistrer chaque détail qui m'entoure. Je me dirige ensuite vers ce qui m'intéresse le plus : la bibliothèque.

- C'est absolument fabuleux !

- N'est-ce pas ?

- Tous ces livres sont à toi ?

- Je suppose que maintenant oui.

Je remarque que l'immense bibliothèque est divisée en plusieurs catégories. Entre les romans et les encyclopédies se trouve un nombre impressionnant de livres traitant de l'économie et de la gestion.

- Tu les as tous lus ?

Un nouveau gloussement.

- Non, seulement une partie. J'aime beaucoup lire, mais les pavés qui parlent de l'histoire de l'économie mondiale, c'est pas vraiment ce que je préfère lire pour me distraire.

Evidemment, moi non plus d'ailleurs. En parcourant les étagères du regard, je tombe sur quelques pépites comme des éditions originales de classiques de la littérature anglaise et même quelques classiques de la littérature française.

- Tu parles français ?

- On est au Canada, alors oui, comme beaucoup d'enfants ayant grandi ici j'ai appris le français à l'école, c'est l'une des deux langues nationales.

Je me demande si elle parle d'autres langues. Je suis prête à parier que oui, et en plus je suis sûre qu'elle est douée.

En me retournant, je découvre un grand écran plat qui semble flotter à quelques centimètres du mur. En y regardant de plus près, je m'aperçois qu'il est relié au mur par une sorte de bras articulé qui permet certainement d'orienter l'écran comme on le souhaite. C'est le premier écran que je vois dans cette appartement parce qu'il n'y en a pas dans le salon. Ça ne m'avait pas choquée jusqu'à présent mais maintenant que j'y pense, même si tout semble moderne et luxueux ici, il n'y a que très peu de technologie, voire pas du tout, si ce n'est cet écran de télé. C'est assez étrange en fait.

- Tu veux voir la suite ?

- Pas qu'un peu !

On traverse le grand salon que je connais bien maintenant, le mur sur lequel est appuyé l'escalier qui m'intrigue tant comprend aussi une porte que Lexa ouvre avant de me laisser entrer et de me suivre dans une grande chambre. Encore une fois le mur sur ma gauche n'est autre que la grande baie vitrée qui visiblement s'étend donc sur l'intégralité de la façade de l'appartement. Faisant face à la vitre, un grand lit trône au centre de la pièce. Dans l'angle au fond à droite se trouve un dressing ouvert sur la chambre. En face du dressing se dresse une nouvelle porte que Lexa m'invite à ouvrir. Derrière se trouve sans grande surprise une salle de bain, parfaitement équipée.

- Un chambre d'invités, mais tu t'en doutes, comme on n'a jamais vécu ici, on n'y a pas non plus invité du monde. Personne n'a jamais dormi ici, sauf peut-être Titus une fois ou deux ? Je ne suis pas sûre.

Quel dommage de ne pas utiliser de telles installations. Si j'étais Lexa, je crois que j'aurais bien vite lâché la chambre étudiante pour venir vivre ici. Ou peut-être pas finalement…Vivre seule dans cet immense appartement doit vite devenir déprimant.

Elle sort de la chambre et grimpe enfin les escaliers. Je suis Lexa qui monte les marches doucement une à une en prenant soin de ne pas trop s'appuyer sur son pied en attelle. Comme je l'avais deviné, l'escalier débouche sur un couloir ouvert sur le salon avec une simple balustrade en verre. Le couloir se termine par une porte à chaque extrémité et une autre en plein milieu. Lexa ouvre la porte à l'extrémité gauche sur une nouvelle chambre, relativement similaire à celle qui se trouve juste en-dessous. La seul différence est la présence d'un coffre au pied du lit et la taille du dressing, encore un peu plus grand avec un énorme coussin rouge au milieu. Il y a également deux fauteuils dans les angles formés le long de la baie vitrée et une belle coiffeuse ancienne installée non loin du dressing. A l'image de la chambre du bas, celle-ci est également en forme de L inversé et le dressing se poursuit par une salle de bain bien plus grande que celle qui se trouve juste en-dessous. Ici la douche côtoie une énorme baignoire ancienne dans laquelle on pourrait facilement entrer à deux.

A l'autre bout du couloir je découvre une troisième chambre encore plus grande que les deux autres. Elle est globalement aménagée de la même façon mais le lit est absolument immense. Le dressing est ici un double dressing. On y retrouve les deux fauteuils, la coiffeuse (encore plus grande et plus belle que dans la chambre précédente). Il y a également un canapé et une bibliothèque de taille raisonnable comparée à celle qui se trouve à l'étage inférieur. La salle de bain est tout aussi démesurée. Je suis persuadée qu'on pourrait faire rentrer toute une famille dans cette douche et qu'on pourrait certainement apprendre à un enfant de huit ans à nager dans cette baignoire. Il y a également deux lavabos surplombés par un immense miroir.

- C'est vraiment impressionnant.

- Attends, tu n'a pas encore vu la meilleure partie !

Je sais que cette appartement ou plutôt ce loft est grand mais mis à part s'il y a des passages secrets, je suis plutôt sûre qu'on a fait le tour. Je ne vois pas ce qu'il peut manquer si ce n'est une salle de projection peut-être ? Vu comme la famille Wood semblait apprécier la technologie, je doute qu'on trouve une salle de cinéma entre ces murs. Je suis Lexa qui sort de la chambre et se dirige le long du couloir en direction de l'escalier. Elle s'arrête au niveau d'une porte que j'avais oubliée.

- Ferme les yeux.

- Pourquoi ?

- Ferme les yeux je te dis, et ne pose pas de questions.

- Je ne suis pas sûre…

- Tu veux voir ce qui se trouve derrière cette porte oui ou non ?

- Oui mais…

- Alors fais-moi confiance et ferme les yeux.

A contrecœur je m'exécute.

- Tu es sûre de toi j'espère ? Si je tombe...

J'entends Lexa s'amuser de mes protestations enfantines avant de sentir sa main se glisser dans la mienne et je dois réprimer un frisson. Bon sang ce que je déteste perdre le contrôle.

- Tais-toi et lève les pieds.

Lève les… ? Oh !

- Attention aux marches.

On monte les escaliers doucement au rythme de Lexa et de sa cheville abîmée. Je ne suis pas sûre que son médecin apprécierait de savoir qu'elle s'amuse à monter des escaliers sans ses béquilles.

- Stop.

Je m'arrête, une marche en-dessous de Lexa, et j'attends. Je devine le bruit d'une poignée qu'on tourne et quelques secondes plus tard un courant d'air frais glisse sur mon visage. Je l'entends avancer d'un pas avant de la sentir me tirer par la main, m'obligeant à franchir deux marches supplémentaires.

- Tu n'ouvres pas les yeux avant que je ne te l'aie dit.

Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir qu'on est dehors et très probablement sur le toit de la tour Wood.

- Tu aurais pu simplement me demander de partir plutôt que de me jeter du haut du toit, tu sais ?

- Ça n'aurait pas été aussi drôle, crois-moi.

Je lui rentre dedans quand elle s'arrête sans prévenir et par réflexe je pose ma main libre sur sa taille pour la retenir et lui éviter une chute. Je ne veux certainement pas être responsable d'une nouvelle blessure, je ne veux pas non plus être celle qui abîmera ce joli visage.

- Oups, pardon.

- Tu peux ouvrir les yeux.

Sans la lâcher, j'ouvre doucement les yeux pour ne pas être éblouie par la lumière blanche et vive du ciel nuageux. Je balaie la scène des yeux, incapable de dire quoi que soit.

- Alors, tu en penses quoi ? C'est génial non ?

Génial ? Non ce n'est pas « génial », c'est absolument fabuleux ! Qui aurait cru qu'un tel trésor pouvait se trouver sur le toit d'un immeuble d'entreprise ?

- Waouh….

- Oui, c'est à peu près l'effet que ça fait, hein ?

Doucement je me détache de Lexa, et sans un mot je commence à m'aventurer, dévorant des yeux tout ce qui m'entoure. Devant moi se dresse une immense serre de verre à travers laquelle je peux deviner des fleures de toutes les formes et de toutes les couleurs. D'un regard je demande la permission à Lexa d'entrer à l'intérieur, son sourire me suffit pour franchir la porte.

L'odeur est entêtante. L'air est doux à l'intérieur, on en oublierait presque le froid de l'automne canadien qui règne dehors. Il y a des fleurs partout ! Des murs entier de fleurs, toutes plus belles les unes que les autres, arrangées dans un désordre parfaitement organisé. Les odeurs et les couleurs se mélangent, véritable œuvre d'art à part entière.

- Je crois que c'est mon endroit préféré.

Je suis tellement absorbée par ce qui m'entoure que je n'ai même pas entendu Lexa arriver. Sa voix me surprend un peu, j'étais comme seule au monde dans cette bulle de verdure et je l'avais presque oubliée.

- C'est vraiment incroyable.

- Tu partages une passion pour la cuisine avec ton père, moi j'avais ça avec ma mère. Je crois que c'est ici que j'ai passé le plus de temps quand mes parents travaillaient. Viens voir.

J'écoute mais ne réponds pas. Mon cerveau est bien trop occupé à s'imprégner de toutes ces formes, ces couleurs et ces odeurs pour en plus réfléchir à former une réponse cohérente. Je suis Lexa dans une petite allée à moitié dissimulée par des feuillages et des fleurs qui se sont permis une légère incartade de leur place habituelle. Un peu plus loin, la végétation semble s'aérer autour d'un point central, là où le dôme de la serre est le plus haut. Là, devant moi, se trouve un espace vide en forme de cercle au milieu duquel se trouvent deux fauteuils confortables et une petite table. J'imagine aisément Lexa plus jeune et sa mère venir s'installer ici pour parler, lire, jouer ou prendre un goûter. C'est absolument adorable. Cet endroit dégage une sérénité presque irréelle. Je pourrais sans aucun problème venir m'égarer des heures voire des jours entiers ici avec mon carnet de croquis et quelques crayons.

Après avoir fait le tour de la serre et avoir posé quelques questions à Lexa concernant certaines fleurs que je n'avais jamais vues, pas même à la télé ou dans un livre, on finit par sortir. Apparemment il y aurait d'autres choses à voir, des détails selon Lexa, rien d'aussi spectaculaire que la serre. Effectivement, de l'autre côté des escaliers, toujours sur le toit, se trouve un jacuzzi ainsi que ce que Lexa me dit être un sauna. J'avoue avoir été presque étonnée de ne pas en voir dans la salle de bain de ce qui doit être prévu pour être la chambre parentale. Je comprends mieux pourquoi maintenant. Enfin, un coin salon est installé faisant face à la ville et à la montagne qui se dresse, majestueuse, juste en face de nous. Les sommets sont déjà recouverts partiellement de neige, me rappelant que l'hiver approche. Le gros canapé est protégé d'une couverture et d'une bâche, tout comme la table. Cet appartement est vraiment plein de surprises.

OoOoO

Assise sur le canapé, je regarde Lexa installée derrière l'immense bureau, concentrée à taper quelque chose sur l'ordinateur. Après la visite de l'appartement, elle m'a dit qu'il lui restait le compte-rendu de la dernière réunion à finir avant de partir. J'ai proposé de l'accompagner et pour une fois elle n'a rien trouvé à redire. Je suis donc là, assise sur ce canapé, dans le bureau de la grande Lexa Wood, quelques étages en-dessous du loft. Ici pas de fleurs ou de sauna, juste un bureau luxueux comme n'importe quel bureau de PDG d'une multinationale.

Pendant que Lexa tape son rapport, moi je m'applique sur mon carnet à croquis. J'ai commencé par y dessiner quelques fleurs et rapidement ce sont les traits de Lexa qui sont apparus au milieu des jacinthes et des orchidées. Je ne sais pas comment, ni pourquoi, mais le rendu me plaît alors je continue, m'efforçant de retransmettre chaque trait, chaque émotion, chaque détail à la perfection. Croyez-moi, ce n'est pas si évident que ça de rendre justice à une femme pareille.

- Tu fais quoi ?

Moi qui pensais être tranquille dans mon coin, il faut croire que je me suis trompée. Comment arrive-t-elle à me voir à travers l'écran plat de son ordinateur ? Elle lève les yeux et tombe dans les miens que je détourne rapidement.

- Rien. Je dessine.

- Quoi ?

- Rien de bien intéressant.

Hors de question de lui montrer ce que je dessine. Mes dessins sont trop intimes, trop personnels pour que je les partage avec qui que ce soit, même elle. Si j'étais juste en train de faire son portrait, je n'aurais aucune honte à le lui montrer, mais là ce serait comme la laisser entrer dans ma tête et y regarder tout ce qui s'y passe et je ne peux pas. Son regard ne me lâche pas et par réflexe je ferme le carnet, de peur que sa super-vision ne puisse voir mon dessin depuis l'autre bout de la pièce.

- Tu as bientôt fini ?

- Oui, je vérifie juste mes mails une dernière fois et on peut y aller. Titus nous attend déjà en bas.

A dire vrai je ne suis pas spécialement pressée de partir d'ici, mais maintenant que mon carnet de croquis est fermé il faut bien que je trouve autre chose à faire. En attendant qu'elle termine ce qu'elle fait, je range mes affaires et me lève avant de commencer à me balader dans la pièce sans but précis. Un cadre photo est posé sur le bureau faisant face à Lexa. J'aimerais voir qui se trouve sur la photo mais je ne peux pas sans passer derrière elle et regarder par-dessus son épaule. Ce serait certainement malpoli, alors je m'abstiens. La curiosité est un vilain défaut à ce qu'il paraît.

Lexa finit par se lever et rassembler ses affaires. Je lui tends ses béquilles et me trouve remerciée d'un regard exaspéré. Désolée ma belle, le docteur m'a dit de veiller sur toi et je compte bien faire ma part du boulot, même si tu dois me détester pendant les six prochains mois pour ça. Je la laisse passer devant moi et sortir de la pièce, lui emboitant le pas.

Juste avant de partir, j'attrape une des cartes de visite sur le bureau de Lexa et je la glisse discrètement dans ma poche avant de fermer la porte.