Et un petit tour du côté des dragons de la terre que j'ai un peu trop épargnés !

Si vous êtes insomniaques, ce chapitre est pour vous ! Vous allez voir que dormir peut, à l'occasion, être bien pire que veiller…

Asilys : Eh oui, tu vois, j'avais même fait un chapitre joyeux ! Par quel égarement… Vous en faites pas, j'ai rétabli l'ordre naturel des choses :-)

Prends une bonne tasse de chocolat avant de lire ce chapitre, ça devrait compenser !

CryNienna : Hé hé… Bah ouais, je dois avouer que je suis assez fière de moi ! Je ne pensais pas que le chapitre neuf était insupportable à ce point (bien sûr, moi j'ai à moitié chialer en l'écrivant, mais je ne suis pas très nette, alors…) Oui, moi aussi je suis une grande fan des amours éternelles, quel qu'en soit le prix… C'est pour ça que je vénère CLAMP !

Tu auras tantôt un autre chapitre qui devrait purger tes passions (un truc bien tragique, quoi) mais d'ici là… C'est juste déprimant. -.-

Florinoir : Et ouais, Kamui-chan rond comme un anneau de serviette ! c'est ce qui arrive aux enfants qui croient pouvoir boire impunément… Franchement, Keiichi n'est pas un bon exemple ! Désolée, ce chapitre n'est pas très gai, mais le prochain le sera plus !

Kestrel21

Hey ! Franche déprime, le retour ! Enfin, cette scène-ci, j'ai beaucoup déploré de ne pas l'avoir vue dans la manga, parce que c'était un filon à exploiter… Enfin, comme ça j'ai de quoi m'occuper au lieu de réviser mon bac !

Aphykit : Bon, cette fois j'écris rien en allemand ! Je ne pense pas que cette scène soit celle que tu attendais, mais sait-on jamais… Double Byce !

SWEET DREAMS

Plic, plic, plic.

Son cou l'élançait douloureusement.

Plic plic

Le goût du sommeil coulait dans l'interminable silence de sa gorge ouverte.

Plic

Quelque chose gouttait près de sa tête mais il n'avait pas le courage d'ouvrir les yeux pour regarder. Un souffle froid courait le long de son corps inerte, de ses jambes lourdes, de ses bras nus.

Où était-il ? Il n'osait pas regarder. L'ombre recouvrait l'espace clos derrière ses paupières. Le paysage n'était pas de lui. Il ne voulait pas de décor étranger dans sa tête. Pas maintenant. Il voulait qu'on le laisse en paix quelques heures, il voulait penser à elle sans que personne ne les dérange. Kamui appelait ça se morfondre, il pensait juste que c'était agréable. Il n'y avait personne d'autre qu'il eût envie de voir.

Kakyô…

Kakyô, tu m'écoutes ?

Oui, je t'écoute. Je n'écoute que toi.

Quand est-ce que tu vas te décider à te réveiller ? Tu ne t'ennuies pas, à force de rêver tout seul ?

Je ne suis pas tout seul. Je ne suis jamais seul depuis que je t'ai rencontrée.

Au moins, tu n'as jamais de cernes, hein ? Moi, si je ne fais pas une nuit de sept heures au moins j'ai l'air de sortir de ma tombe ! Et encore, si tu voyais mon petit frère…

Je ne veux pas le voir. Il ne t'aime pas. Il ne t'aime pas autant qu'il le devrait.

Je te le présenterai bientôt. Je ne lui ai pas encore parlé de toi, Kakyô, mais je suis sûr qu'il voudra te rencontrer dès que je lui aurais dit…

Non. Tu ne lui parleras jamais de moi. Il ne t'en laissera pas le temps.

Je n'arrive pas à croire que tu n'as jamais vu la mer. Dès que tu te réveilleras, je t'emmènerai là-bas. On mangera des pastèques et des pèches et on pourra lézarder toute la journée sur la plage… Oh, oui, on prendra des vacances toi et moi. Et puis on emmènera mon frère et son petit ami, ça leur fera du bien de s'aérer.

Hokuto…

Il va falloir que je parte maintenant. Je reviens te voir très bientôt.

Bientôt… Ça fait neuf ans que je t'attends, Hokuto-chan. Pourquoi tu n'es pas venue me chercher ? Pourquoi m'as-tu laissé ici ?

À demain, alors !

Elle avait dit "à demain" et elle était morte. Elle n'avait pas pensé qu'elle le tuerait aussi, elle n'avait pas pensé à lui du tout. Elle avait fait tout ça pour son frère, parce qu'elle l'aimait plus que lui.

Il poussa un long soupir. Elle l'aimait plus… Il n'y pouvait rien. Il aurait voulu pouvoir l'étrangler, ce garçon qui ne l'avait pas aimée assez, qui l'avait laissée mourir, qui aimait ce meurtrier plus qu'il n'avait aimé sa propre sœur. Il aurait voulu lui arracher les yeux. Mais il savait que, quand bien même il en aurait eu l'occasion, il n'aurait jamais touché un cheveu de Subaru Suméragi. Parce qu'il lui ressemblait tellement… Mais il n'avait rien fait, rien empêché.

Et toi ? Toi aussi tu l'as laissée mourir. Tu avais tout vu.

Tout vu. Certains soirs, il le voyait encore. Hokuto et le sang d'Hokuto sur les fleurs et les bras de cet homme autour de sa taille. Comment osait-il la toucher, lui parler, lui sourire ? Comment pouvait-il s'agir de l'ami qu'elle lui décrivait avec tant d'enthousiasme et d'affection, celui entre les mains duquel elle avait placé son si précieux frère ?

Plic plic plic

Non, décidément, il n'ouvrirait pas les yeux.

À demain !

Il le fallait pourtant. Soulever ses paupières, regarder en face ce qu'il était venu chercher, enfin. Il les sentit rouler dans ses orbites, douloureusement secs. Qu'est-ce qui l'avait poussé à faire ça ? Désespoir, rancœur… Curiosité ? Mais il n'osait pas voir, il n'osait ouvrir les yeux et regarder à quoi ça ressemblait. Il savait juste que dans ce rêve -ce rêve qui n'était pas le sien- il finirait par le voir. Il était encore temps de se retirer, de fuir comme tant de nuits avant celle-ci. Il n'était pas trop tard, peut-être.

Plic plic

Si seulement…

Je ne comprends pas les gens qui ne s'intéressent pas aux causes. Ceux qui ne veulent pas savoir. Tu es exactement comme mon frère…

Son frère. Pourquoi ne parlait-elle toujours que de lui ?

Ouvre

Pourquoi comptait-il moins que lui à ses yeux ?

Ouvre-les…

Pourquoi fallait-il qu'il soit toujours second dans son cœur et dans sa bouche ? Est-ce qu'il ne la méritait pas plus que lui, lui qui l'avait trahie, abandonnée, oubliée…

Ouvre les yeux !

Ils s'ouvrirent d'un seul coup, avec un claquement sec qui lui donna mal à la tête. Il cilla plusieurs fois. Ce n'était pas tout à fait ce qu'il avait imaginé. Il y avait plus de lumière. Une lumière plutôt orangée, presque rouge, une lumière crépusculaire et chaude qu'il n'aurait jamais associée à cet homme. La maison était large et pâle, enchâssée dans un vaste jardin qui dégorgeait un torrent de fleurs rouges et blanches. Des fleurs éternelles. Les arbres étaient noirs, gigantesques, mangés de lierre et de camélias qui rampaient le long de leur tronc. Un vent léger lui apporta un tissu d'odeurs en ellipse. Odeur forte de sel, de pétales fanés, d'éther et de sang.

Plic plic plic

Kakyô ferma les yeux un instant. Il sentait la présence de l'arbre au fond de son esprit. L'arbre blanc qui saignait, qui suintait des vies qui sommeillaient à son pied. Il se sentit soudain tout près d'elle. Une vague de jalousie le submergea au milieu des plantes qui ne mouraient plus. Il ne supportait pas l'idée même de l'intimité qu'il avait eue avec elle au moment où il lui passait son bras en travers de la poitrine. Ne supportait pas qu'il ait pu la sentir de l'intérieur, encore plus parfaitement qu'un amant, que ses derniers mots aient été pour lui. Pourquoi n'avait-t-il jamais pu la toucher, lui ?

- Qu'est-ce que tu fais là ?

Kakyô se retourna, à peine surpris mais profondément angoissé. Le Sakurazukamori était bien tel qu'il l'avait vu dans les yeux de Kamui. Il ne portait pas de lunettes noires ni de veste, mais tout le reste était d'une exactitude déroutante. Il n'avait jamais vu personne qui parût aussi lucide vis-à-vis de lui-même. L'homme le toisa de son œil unique et froid puis haussa très légèrement les sourcils.

- Tu es le liseur de rêves, n'est-ce pas ? Demanda-t-il avec un intérêt modéré.

Kakyô hocha la tête la gorge nouée. Le Sakurazukamori eut un sourire cordial, mais incrédule.

- Il ne me semble pas avoir jamais eu l'honneur de ta visite. Je rêve peu, à vrai dire.

- Je sais, répondit le jeune homme.

Il y eut un instant de silence. Kakyô sentit que l'indifférence de son interlocuteur se faisait de plus en plus grande et il hésita entre s'effacer du rêve et arracher le visage impassible de cet homme.

- Alors qu'est-ce qui t'amène ? Demanda le Sakurazukamori, clairement indisposé par la présence du yumémi.

- Ce qui m'amène ? répéta Kakyô.

Il se demanda s'il devait rire. Cet homme, cet homme au regard dur qui avait hanté ses jours et ses nuits depuis presque dix ans, celui qui lui avait arraché la vie du corps se tenait devant lui pour la toute première fois, comme un cauchemar de chair et il lui demandait ce qu'il voulait. Ce qu'il voulait. Parce qu'il ne pouvait pas savoir qui il était, il ne pouvait pas savoir parce qu'elle n'avait jamais rien dit.

- Ça faisait longtemps, murmura-t-il, tellement longtemps que je voulais te parler, Sakurazukamori.

- Ah oui ?

L'homme regardait déjà ailleurs, passablement ennuyé. Il se moquait éperdument de Kakyô et de ce qu'il pouvait bien lui vouloir. La gorge du jeune homme se serra. Il aurait voulu lui montrer, lui faire comprendre, lui faire vivre encore et encore l'enfer de sa mémoire. Mais personne ne pouvait savoir. Personne ne pouvait imaginer ce que signifiait porter son don. Tout voir. Tout entendre. Tout connaître. Ne rien faire.

- Oui, dit-il doucement et sa haine chancela malgré lui.

Une terrible fatigue l'assaillit comme si ces années entières de sommeil n'avaient fait que l'épuiser davantage. Un léger bruissement froissa l'air sur sa gauche. Kakyô suivit le regard de son hôte jusqu'à l'arbre qui se dressait tout près d'eux. Un enfant y était assis. Le yumémi sentit le sang lui quitter le visage. Il ne put s'empêcher de faire un pas en avant.

- Hokuto, voulut-il dire, mais les mots moururent sur ses lèvres.

Ce n'était pas Hokuto. C'était son frère. La ressemblance à cet instant était si forte que les larmes lui montèrent aux yeux. Le garçon était assis, les pieds balançant dans les airs comme des branches trop fragiles. Ses mains étaient couvertes de pétales blancs qui tranchaient terriblement avec le sang qui souillait ses bras jusqu'aux coudes. Kakyô baissa les yeux. Adossé au tronc, le même garçon lui renvoyait son regard - le regard d'Hokuto - avec un sourire d'excuse. Plus âgé, constata-t-il. Il avait l'âge de la mort de sa sœur. Instinctivement, il chercha plus avant, balayant les marches de la maison blanche. Il était assis là, le jeune homme pâle et usé par la peine, les bras croisés autour de ses genoux, le regard grave, la bouche sérieuse. Les yeux ravagés par quelque chose qui vivait au-dedans de lui. Il contemplait le vide en se balançant légèrement, tel qu'il l'avait vu dans l'esprit du jeune Kamui.

- Oui, fit finalement le Sakurazukamori.

Il ne parut pas désirer développer davantage et Kakyô comprit qu'il lui faudrait parler s'il voulait regagner l'attention de cet homme.

- Est-ce que tu le sais ? Demanda-t-il.

- Quoi donc ?

- Que tu vas mourir ?

Le Sakurazukamori sourit, mi-figue, mi-raisin.

- Tu n'es tout de même pas venu pour me dire ça ?

- Non, répondit Kakyô. Mais je me demandais… Pourquoi as-tu choisi que cela se termine de cette façon ?

L'homme le regarda longuement de ses yeux dépareillés.

- Parce que ça ne peut pas finir autrement, dit-il enfin d'un ton si neutre que même Kakyô n'aurait pu y déceler la moindre indication de ses sentiments. Nous mourrons tous, n'est-ce pas ? De sa main… ça me plaît.

- Une chance que tu n'octroies pas à tout le monde, fit amèrement remarquer le yumémi.

- À tout le monde ? S'étonna le Sakurazukamori.

Le jeune homme se mordit la lèvre. Il n'avait pas envie de lui parler d'Hokuto. Pas envie de le voir hausser les épaules et sourire parce que, après tout, elle n'était qu'une autre morte, qu'un énième cadavre, juste une victime. Il se souvenait si bien de tout ce qu'elle lui avait dit sur ce cher Seï-chan, leur ami si prévenant et dévoué. Il l'avait tuée. Comme il aurait tué une étrangère.

- C'était ton amie. Elle t'aimait beaucoup. Elle avait confiance en toi.

Pendant une fraction de seconde, le Sakurazukamori parut troublé. Oh, ça, il ne s'attendait pas à ce qu'on lui parlât d'elle à cet instant, n'est-ce pas ? Puis, son visage redevint de marbre. Seuls ses yeux conservaient une parcelle de surprise.

- J'aimerais comprendre, souffla Kakyô.

- Je suis surpris de te voir si bien informé. Certainement, tu ne l'as pas connue ?

- Je l'ai connue. Dans mes rêves.

Le Sakurazukamori hocha la tête avec un sourire amusé, comme si tout cela n'avait été qu'une plaisante farce.

- Hokuto-chan n'a jamais parlé de toi, dit-il calmement.

Kakyô tressaillit. Comment cet homme osait-il prononcer son nom de cette façon ? Comme si… comme si…

- Peut-être l'aurait-elle fait si tu lui en avais laissé le temps, répliqua-t-il durement.

- Tu l'aimais.

Ce n'était pas une question, aussi jugea-t-il qu'il n'était pas nécessaire de fournir une réponse. Le Sakurazukamori le regarda un très long moment sans rien dire, une gravité nouvelle dans ses yeux pairs.

- Qu'est-ce que tu veux savoir ? Demanda-t-il enfin. Pourquoi je l'ai tuée ? Si c'était différent ? Qu'est-ce que tu crois ?

- C'était ton amie, répéta faiblement le jeune homme en arrachant ses yeux à sa ceux de son hôte.

- Oui, répondit-il tranquillement. C'était mon amie.

- Alors pourquoi… ?

- Parce qu'elle me l'a demandé.

Kakyô fit un pas en arrière. Son cœur lui remonta tout d'un coup jusque dans la gorge et il manqua de s'écrouler.

- C'est faux ! cria-t-il avec une force nouvelle. Elle ne voulait pas mourir ! Elle voulait… seulement…

- Aller jusqu'au bout. Jouer son rôle, son dernier acte. Tu peux trouver des centaines de raisons à cela. Mais la vérité c'est qu'il n'y en a pas. Il n'y a pas d'échappatoire.

Le Sakurazukamori eut un sourire presque triste.

- Il n'a jamais très bien compris, je crois. Hokuto-chan a toujours été beaucoup plus perspicace. C'est amusant, non ? Elle comprenait le monde tellement mieux que lui, peu importe ce qu'il voyait.

Il s'arrêta pour regarder l'enfant dans l'arbre, l'adolescent qui regardait le ciel et le jeune homme qui contemplait le sol. Il eut un hochement de tête.

- C'était mon amie, reprit-il alors. La seule, je crois. Ma mère m'a dit un jour qu'il n'y a que deux façons d'aimer quelqu'un : le tuer ou mourir de sa main. J'imagine qu'on peut aussi mourir pour eux, quoi que ce ne soit pas de mon goût.

- Mais tu savais… Tu savais qu'elle aimait vivre.

- Si je le savais ! s'exclama-t-il en riant. Bien sûr que je le savais ! Je n'ai jamais rencontré personne d'autre qui donnât tant d'importance à la vie. C'est pour ça que je l'ai tuée.

Kakyô secoua la tête. Perte de temps, perte de larmes, que faisait-il ici ? Seigneur, comment avait-il pu croire…

- Je vais te le dire parce que toi, mieux que n'importe qui, tu peux le comprendre, continua le Sakurazukamori en s'avançant vers le jardin d'hiver. Tu ne sais pas pourquoi elle est morte ?

Il se retourna pour lui lancer un regard perçant, un regard d'aigle qui s'enfonça tout droit dans son cœur. Kakyô secoua la tête, incapable de rompre la connexion.

- Parce qu'il le fallait, murmura l'homme, le visage fermé. Personne n'échappe au destin, pas même Hokuto-chan. C'est comme ça. Quand je l'ai rencontrée, j'étais déjà destiné à la tuer. Elle devait mourir à sa place quand le moment viendrait. Elle l'a toujours su, d'une certaine façon. Nous n'avons jamais fait que graviter autour de lui, elle et moi. Quand je parlais avec elle, quand elle me préparait le thé, quand je l'emmenais au cinéma, tout était décidé. Bien avant qu'aucun de nous ne s'en rende compte. Tu comprends ? Quoi qu'il arrive, sa mort était toujours avec elle, son meurtre était toujours avec moi. Je reconnais qu'il y a là quelque chose de… pervers.

Il se mit à rire et Kakyô sentit la tête lui tourner.

- Je l'ai tuée parce que nous savions tous les deux que c'était la seule solution. Il n'y avait pas d'autre moyen de le sauver.

- Pourquoi elle ? Chuchota le jeune homme. Pourquoi elle et pas lui ? Pourquoi méritait-il plus de vivre ?

- Il ne le méritait pas plus. Il n'en avait même pas envie, à vrai dire. Il ne sait pas très bien comment faire. J'ai entendu dire que chez les jumeaux, il y en a toujours un qui est plus fort que l'autre. Généralement, le plus faible meurt le premier. Je n'ai jamais compris comment il était possible que ce soit lui qui ait hérité des pouvoirs du clan Suméragi. Ironie du sort, j'imagine. Tu as raison, c'est elle qui aurait dû survivre, en toute logique. Mais c'est parce qu'elle était tellement vivante qu'elle était faite pour la mort. Elle vivait toujours avec son cœur. Elle n'avait pas peur. Elle ne regrettait rien. Elle a souri jusqu'au bout. Hokuto-chan était tellement impulsive !

- Alors elle est morte sur un coup de tête ? grinça Kakyô.

- On peut dire ça, répondit le Sakurazukamori en riant. Et quelle sortie ! Elle avait le goût du théâtre !

- Tu es… Tu… es…

Kakyô s'étrangla alors qu'il cherchait des mots assez forts pour les lui cracher au visage.

- … Ignoble.

- On me l'a dit, répondit le Sakurazukamori, visiblement égayé par l'évocation de ses vieux souvenirs. Tu penses que je suis cruel ?

- Oui, répliqua aussitôt le yumémi.

L'homme prit un air songeur. Le garçon dans l'arbre recommença à balancer ses petites jambes dans le vent. L'adolescent se mit à fredonner une mélodie ancienne. Le jeune homme ne bougea pas.

- Tu crois que tu étais destiné à dormir un jour à mes côtés, yumémi ? Tu me ferais mal si tu le pouvais ?

- Oui, souffla Kakyô qui sentait sa conviction vaciller. J'aimerais…

- Me tuer ?

Le Sakurazukamori semblait relativement curieux. Le jeune homme hocha la tête.

- Lui aussi, il voudrait me tuer, remarqua-t-il. Mais je ne crois pas qu'il le fera. Il va avoir besoin d'aide.

- Il t'aime, dit tout doucement le jeune homme.

- Oui, il est d'une rare obstination, approuva l'homme avec une certaine affection. C'est dommage, d'ailleurs. Ce n'était pas nécessaire, ça ne fera que rendre les choses plus difficiles.

Il eut un rire franc, presque joyeux et Kakyô frissonna. Etait-il complètement fou ?

- Enfin, note bien que je n'ai rien fait pour. Pas depuis des années en tous cas. Simplement, il est d'une remarquable constance dans ses affections. Et puis il y a une grande part d'orgueil, aussi. Il ne veut pas admettre qu'il est tombé amoureux d'un homme… qui n'existait même pas.

Kakyô leva les yeux vers le Sakurazukamori. Il regardait à nouveau les trois exemplaires de son obsession qui peuplaient son rêve à eux tous seuls.

Là, songea-t-il. Là, il y a une faille. Il ne voit pas correctement.

- C'est toi qu'il aime, dit-il calmement. Peu importe qu'il s'agisse du personnage ridicule que tu avais choisi d'incarner ou du Sakurazukamori que tu voulais dissimuler. Qu'est-ce que tu veux que ça lui fasse ?

- Tu ne comprends rien à ces choses, répliqua son interlocuteur et Kakyô observa avec satisfaction le regard soudain plus dur.

- Moi ? S'enquit-il, moqueur. Moi, je ne comprends pas l'amour ? Ah ! Mais vraiment, je ne pensais pas me trouver jamais à en discuter avec toi. Je vais te le dire parce que toi, mieux que n'importe qui, tu peux le comprendre, poursuivit-il, singeant les mots du Sakurazukamori. Je l'ai aimée comme personne d'autre ne l'a aimée. Je l'aimais plus que son propre frère. Tu vois, elle était absolument tout ce que j'avais. De quel droit me l'as-tu prise ?

- Il faut en revenir à ça, murmura l'homme avec un sourire méchant. C'est pour toi-même que tu as de la peine.

- Tu ne veux pas comprendre ! S'écria le yumémi qui sentait tout son être trembler d'une rage trop longtemps contenue. Tu ne vois rien du tout ! Comment peux-tu avoir de la vie une vision aussi… pervertie ?

- C'est toi qui ne vois rien, répliqua le Sakurazukamori, à nouveau résolument tranquille. La mort d'Hokuto, c'était un chef-d'œuvre.

Kakyô crut qu'il allait vomir.

- J'ai détruit trois vies d'un seul geste, expliqua-t-il en souriant, et tu ne trouves pas ça… magnifique ? C'est vous qui êtes aveugles. Moi je vois la beauté partout, même quand vous détournez tous les yeux. Vous avez peur. Je n'ai peur de rien. Ça fait vivre, vraiment.

- Menteur ! cracha le jeune homme en serrant les poings.

Il aurait voulu sauter à la gorge de cet homme. Pourquoi ne pouvait-il pas lui faire du mal dans ses songes ?

- Menteur, répéta-t-il.

Le Sakurazukamori haussa les sourcils.

- Tu ne me crois pas ?

Kakyô secoua fébrilement la tête.

- Tu as peur. Tout le monde a peur. Tu le caches mieux, c'est tout.

- Et selon toi, qu'est-ce qui pourrait m'inspirer de la crainte ?

- Tu as peur que ça ne marche pas, répliqua le yumémi à voix basse. Tu te dis que, peut-être, elle n'était pas assez puissante et que le sort ne sera pas suffisant. Tu penses que dix ans de préparation et d'attention risquent d'être anéantis.

L'homme le regarda durement. Les trois garçons derrière lui levèrent la tête à l'unisson.

- Mais tu n'as pas à t'inquiéter, reprit Kakyô en hochant la tête. Ça marchera. Elle était beaucoup plus puissante que tu ne voulais l'admettre.

- Et lui ? s'enquit le Sakurazukamori d'une voix plate.

Le jeune homme sourit légèrement.

- Tu sais déjà. Il est perdu de toutes façons. Il est perdu pour tout le monde, sauf pour toi.

Il fit une longue pause et huma le parfum trop lourd des camélias.

- J'aurais voulu t'en empêcher. J'aurais voulu que tu ne la trahisses pas encore une fois. Mais je ne peux rien faire, je n'ai jamais rien pu faire.

Le Sakurazukamori eut un sourire désobligeant.

- C'est un peu facile, non ? demanda-t-il avec détachement. Il suffit de se dire qu'on ne peut pas changer les choses, qu'on est impuissant face au destin… Comme ça, tu ne te salis jamais les mains. Tu restes à pleurer dans ton sommeil, tu regardes les gens mourir sans même te réveiller et tu veux me condamner ? Où étais-tu, toi, quand Hokuto-chan est morte ?

- Tais-toi ! Hurla Kakyô en faisant un pas en arrière. Tu… tu n'as même pas idée… Tu ne peux pas savoir ! J'ai essayé, j'ai essayé de lui dire, j'ai voulu y aller mais…

- Tu as essayé ? Répéta l'homme avec un mépris évident. Tu l'aimais et tu ne pouvais pas faire mieux qu'essayer de lui sauver la vie ? Je n'arrive pas à croire qu'elle aie pu s'intéresser à toi. Ou bien, peut-être qu'elle t'a pris en pitié, qui sait ? Elle devait avoir une sorte d'affection pour toi… Comme pour un chien errant, un chat boiteux, un petit animal faible qu'on n'ose pas laisser à la porte de chez soi mais qu'on n'oublie sitôt qu'il est guéri.

- C'est faux ! S'écria le jeune homme de toute la force de ses poumons. Elle m'aimait ! Elle avait promis de venir me chercher, elle m'a dit qu'elle m'emmènerait… Qu'elle m'emmènerait dehors, à la mer…

- Mais elle n'est pas venue, n'est-ce pas ?

Kakyô lança un regard meurtrier au Sakurazukamori. Il était venu confronter cet homme et voilà que c'était lui qu'on asseyait au banc des accusés ! Comment osait-il lui reprocher de n'avoir pas sauvé Hokuto ? Comment pouvait-il suggérer qu'elle n'avait ressenti pour lui qu'une vague affection mêlée de compassion ?

- Tu l'as tuée, gronda-t-il. Comment aurait-elle pu venir ?

- Elle aurait pu, répliqua le Sakurazukamori en haussant les épaules. Elle aurait pu te choisir, toi et vivre à tes côtés. Mais elle ne l'a pas fait. C'est lui qu'elle a préféré.

Arrête ! Cria-t-il à nouveau. Arrête ! Arrête ! Je ne veux plus t'entendre !

Le rire sonore et grave de son interlocuteur le traversa comme une onde, un courant électrique. Il posa ses deux mains sur ses oreilles et ferma les yeux de toutes ses forces. Autour de lui, l'étoffe du rêve se déchirait peu à peu avec un bruit de soie froissée, partait en morceaux multicolores. Il ne rouvrit les yeux que lorsque les quelques lambeaux de blanc et de rouge qui subsistaient encore s'effacèrent à leur tour. À quatre pattes dans l'obscurité, il haletait comme un animal pris en chasse, la sueur ruisselant sur son front. Jamais, depuis qu'il rêvait nuit et jour, il n'avait été dans un pareil état. Même pas le soir de la mort d'Hokuto. Pourquoi avait-il fait ça ? Les larmes se mêlèrent à la moiteur de sa peau et bientôt, ses membres tremblaient tellement qu'il lui était impossible de tenir sur ses genoux.

- Hokuto… sanglota-t-il. Hokuto, viens me chercher… Sauve-moi encore !

Un instant, il crut entendre, à des milliers d'années lumière de lui, un rire clair comme de l'air frais, comme des neiges éternelles, comme une marée haute. Le rire d'Hokuto, tel qu'elle aurait dû toujours être : invincible.

À demain !

Mais Hokuto ne riait pas. Hokuto était morte.

-

- Il est très agité.

Kanoé se pencha sur son yumémi endormi, les sourcils froncés.

- On dirait qu'il a de la fièvre.

- Oh, non, répondit Kamui depuis son poste d'observation, près de la fenêtre.

- Comment le sais-tu ? S'enquit la femme avec un petit sourire.

Kamui le lui rendit avec complaisance.

- Je le sais, c'est tout.

Il se leva et marcha droit sur le lit. En effet, Kakyô se tordait entre les draps, comme foudroyé par une soudaine crise de spasmes.

- C'est terrible, murmura Kamui au bout d'un instant.

- Quoi donc ?

- Les yumémis vivent dans leurs rêves. Tout ce qui s'y passe est pour eux aussi réel que l'est ce monde pour nous. Ils ne peuvent pas y échapper.

Il écarta une mèche de cheveux du front moite du jeune homme endormi.

- Je crois qu'il fait un cauchemar, souffla-t-il.

OoOoOoO

Moi, sinistre ? Vous avez de ces idées, quand même…

Euh… Review ?