Bon, finalement j'ai réussi à me dépêtrer d'au moins un chapitre de plus... Alors ce soir c'est cadeau ! J'imagine que le monsieur que j'introduis ici doit avoir ses fans... Montrez-vous, n'ayez pas peur !
L'Amazone
La nuit est là. Demain, je m'en vais d'ici. Je n'ai qu'une nuit devant moi au Sanctuaire, que vais-je en faire ? Qui saluer avant de partir ?
Panorea avait abandonné Kiki au pied du temple de Mû, après qu'ils soient remontés des dunes. Il l'avait embrassée une dernière fois et était rentré sans se retourner. Indécise quant à sa direction, elle avait alors choisi de prendre le chemin de montagne, qui longeait les escaliers de marbre tout en étant à bonne distance.
Le crépuscule avait présidé à son entretien avec Kikieon, et l'obscurité couvrait progressivement tout le Sanctuaire. Elle aimait cette heure-là. L'heure des mystères, des pensées profondes, et des rencontres secrètes. Elle avait souvent vu, quand elle empruntait ce chemin pour aller chez son maître ou au baraquement des apprentis, quelques chevaliers se donner là des rendez-vous clandestins. Au début, elle changeait de direction, se dépêchant le plus possible tout en priant tout le panthéon céleste pour qu'ils ne la remarquent pas. Mais cette maudite curiosité, dont elle n'arrivait pas à se débarrasser, l'avait progressivement poussée à se cacher derrière un rocher pour observer ces entrevues nocturnes, où souvent peu de mots étaient échangés, mais où beaucoup se passait. Elle en savait long sur quelques-uns ici. Du garde de dernier ordre, jusqu'aux chevaliers d'argent, et même quelques noms parmi les plus illustres. Un tel savoir est un pouvoir d'ailleurs... Mais qui ne l'intéressait guère. Non, ce qui lui avait plu, c'était d'y faire une sorte d'apprentissage. Elle ne mettait pas encore de mots sur tout, mais elle était loin d'être idiote. Malgré ce qu'il en pense...
A mesure qu'elle marchait dans le chemin poussiéreux, elle sentit une présence familière. Elle s'arrêta, et écouta chaque bruit. Le vent chantait dans les roches escarpées, et les maigres oliviers bruissaient sous son passage. Elle sentait les lieux se réchauffer, une ambiance qu'elle connaissait bien, très bien même...
« Maître Kanon ? »
Un éclat de rire lui répondit, et elle vit sortir de derrière un pan de rocher un homme très grand, approchant la quarantaine, les cheveux ramenés en une épaisse tresse qui tombait sur une épaule, les yeux d'un bleu étincelant, éblouissants d'une lueur rieuse et profonde, la peau tannée par le soleil. Ses vêtements étaient couverts de poussière et au dernier degré de l'usure, et il tenait par une corde un sac qui pendait dans son dos.
« Bien bien, ma chère Panorea, je vois que tu as nettement progressé depuis la dernière fois où je t'ai vue... »
Le visage de Panorea s'éclaira d'un large sourire. Elle n'avait jamais développé de relation particulière avec l'aîné des Gémeaux. En revanche, Kanon faisait parti de ses maîtres favoris. Elle aimait sa droiture, son intelligence et son caractère rebelle, qui correspondait si bien au sien.
« Progressé... Et bien changé. J'ai laissé une enfant, je retrouve une bien jolie femme... »
Kanon la détailla du regard sans l'ombre d'une gêne, avec cette assurance que donne l'expérience. Le chevalier des Gémeaux connaissait pertinemment l'étendue de son pouvoir sur la gent féminine, et Panorea n'avait pas échappé à la règle. Pourtant... Il fut étonné qu'elle soutint son regard. A cet âge, toutes les apprenties finissaient par détourner les yeux, incapables de lutter avec sa séduction. C'était la preuve indéniable qu'il plaisait. Mais là, rien. Aucun intérêt particulier. Panorea le regardait tranquillement, son large sourire toujours aux lèvres.
Etrange... Il croisa les bras sur la poitrine : « Dois-je te supplier de venir me saluer, petite impertinente ? Décidément, DM n'enseignera jamais correctement les bonnes manières... »
Cette fois, elle éclata de rire, et se précipita dans ses bras. Il lui ébouriffa les cheveux, et l'embrassa bruyamment sur les joues.
« Vous êtes parti bien longtemps maître Kanon. J'espère au moins que la mission en valait la peine. »
« Ce n'est pas à toi d'en juger. Je viens d'arriver, je vais voir Shion, lui seul doit m'entendre. »
Elle s'éloigna de lui, et demanda gravement : « Vous me faisiez moins de cachotteries dans le temps. Oubliez-vous que je suis un futur chevalier ? »
« Tu ne l'es pas encore, gamine », lui rétorqua Kanon en posant son sac à terre. Amusé, il prit une mèche de ses cheveux qui s'était dégagée de ses tresses, et la caressa légèrement : « Patiente encore avant d'être dans tous mes petits secrets ».
Irritée, elle retira brutalement sa mèche. Kanon garda la main suspendue, stupéfait de sa réaction. Panorea s'inclina devant lui, et le salua sèchement : « Bon retour parmi nous maître Kanon. Je vous laisse à vos petits secrets. » Elle tourna les talons et repris son ascension dans la montagne.
« J'avais le souvenir d'une apprentie plus aimable et douce. DM est un maître particulièrement doué : il transforme tout ce qu'il touche, mais je ne sais pas si c'est en bien. »
Elle s'arrêta, sans se retourner. « Vous ne l'avez jamais aimé de toute manière. »
« Je l'aime encore moins de faire de toi son clone, susceptible et méprisant. »
« Il m'enseigne tout le contraire. Et parce que je ne cesse de lui désobéir, j'ai reçu aujourd'hui une double punition. Votre don de double-vue vous fait défaut, pour une fois. »
Intrigué, Kanon haussa un sourcil. Panorea lui fit face, s'assit sur un rocher, et poursuivit : « Je quitte le Sanctuaire demain avec lui. Il me l'a annoncé il n'y a même pas une heure. »
« Ah ! C'est donc ça ta punition ? Et que crois-tu qu'il compte faire de toi ? »
La question la surprit : «Eh bien... je l'ignore, il ne me l'a pas dit. Mais je me demande de plus en plus si je suis faite pour être chevalier. Mon comportement ces derniers temps inquiète tout le monde. Et je ne me sens plus à ma place. Alors, sans doute veut-il me ramener à la vraie vie, et... »
Le rire d'abord discret, puis de plus en plus sonore de Kanon lui coupa la parole. Le chevalier, hilare, leva les yeux au ciel en joignant les mains :
« Oh non, c'est trop beau. Shion devrait revoir ses méthodes d'enseignement, vraiment. On ne vous explique donc rien aujourd'hui, tsss... » Il se calma, et fit un signe de désapprobation. « J'ai vraiment bien fait de ne pas prendre d'élève, j'aurai passé mon temps en conseil de discipline, comme dans le temps... »
Incrédule, Panorea crut un instant que le chevalier était devenu subitement fou. « Ma chère petite fille, on a oublié de mentionner une chose dans ton enseignement : l'essentiel ne s'apprend pas au Sanctuaire, du moins pour certains d'entre nous. Quel âge as-tu aujourd'hui ?
Elle le regarda avec circonspection, et répondit avec méfiance : « 16 ans. »
C'est bien tard... pourquoi avoir attendu si longtemps ? « Je crois qu'il va te falloir remettre tes rêves de liberté à plus tard. Ce n'est pourtant pas à moi de te l'apprendre, mais tu pars en cure d'apprentissage intensif il me semble. »
Bouche bée, Panorea lui demanda : « Intensif ? Et pourquoi... »
« … ne t'a-t-il rien dit ? Ca je l'ignore. Sans doute a-t-il ses raisons. Mais Panorea, quand un chevalier et un apprenti sortent d'ici, en général, c'est qu'ils partent pour la terre où le maître a appris réellement à devenir chevalier. C'est là-bas que se transmet, disons... l'âme de son signe, de son armure. Ses attaques spécifiques. Et c'est souvent la même terre de génération en génération. C'est vrai que depuis quelques années, cela se pratiquait moins... la règle était tombée en désuétude. Mais si DM a pris la grave décision de te sortir du Sanctuaire, outre le comportement dont tu me parles et qui m'a tout l'air d'être une vulgaire crise d'adolescence tardive... - à ces mots, Panorea détourna la tête avec mépris, ce qui l'amusa encore plus -, c'est qu'il compte faire de toi son successeur. Tu peux déjà préparer tes affaires en conséquence. »
Panorea se renfrogna. Les paroles que son maître lui avait dites le matin même lui revenaient en tête, et elle ne voulait pas les entendre. Ainsi donc, elle n'avait pas le choix, aucun mot à dire. Elle serait le futur chevalier du Cancer, et pour cela, elle devrait le tuer. A moins... A moins qu'elle ne trouve une autre solution.
Kanon l'observa et tenta de percer ses pensées. Mais à la fois perdue dans ses réflexions et instinctivement sur ses gardes face à un homme dont elle connaissait très bien le pouvoir de manipulation, Panorea n'ouvrit rien de son âme. Le chevalier ne s'attendait pas à une telle résistance.
Elle a fait des progrès effarants... Je me demande bien comment DM a pu lui enseigner autant de subtilités en si peu d'années... Mais je n'aime pas beaucoup cette aura noire et rouge qui rôde autour d'elle... Il faudra que j'en parle à Shion.
« J'ignore à quoi tu penses... bellezza », appuya-t-il d'un air entendu qui ramena Panorea à la réalité, comme une musique connue et lointaine. « Mais rien n'est gagné d'avance. Ton maître peut souhaiter faire de toi un puissant chevalier, et tu peux ne pas être à la hauteur. Tout dépend de ta volonté en la matière. Mais je serai fort étonné que tu refuses ton destin, ce n'est pas ton genre. »
Panorea releva fièrement la tête et regarda le chevalier. Comme Shaka un peu plus tôt, Kanon ne put rien lire dans ce lagon noir qui le fixait, et cela le troubla encore davantage.
« Pour tout vous dire maître Kanon, je ne sais plus où j'en suis. Trop de choses m'arrivent en ce moment. Trop de choses nouvelles. Ma vie était si simple et limpide jusqu'à présent. Tout était tracé. Aujourd'hui, je ne sais pas quelle voie il me faut emprunter, et je crois que mon maître veut décider pour moi. »
« Crois-tu ? Nous ne décidons de rien Panorea, ou du moins presque rien. Tout est déjà écrit, sois-en sûre. »
« Et où donc ? »
Kanon sourit légèrement, et désigna la voûte céleste du Sanctuaire d'un geste solennel qui lui ressemblait peu. Dans sa dérision de tout, Kanon n'avait de respect qu'envers une seule chose : « Regarde-la... Sombre et lumineuse, piquée d'étoiles innombrables... Même si l'on dit de nous que nos pouvoirs pourfendent le ciel et la terre, nous ne sommes rien face à elles... Tout y est inscrit, notre vie, notre mort, les êtres que nous tuerons, ceux que nous aimerons... »
« Mais si tout est écrit, pourquoi les choses ne seraient-elles pas jouées d'avance ? Quelle est la part de notre liberté ? »
Kanon pensa à sa propre histoire. Enfermé dans sa prison du Cap Sounion, il s'était souvent dit que son destin était d'y croupir jusqu'à la noyade, sans que personne ne se soucie de lui. Et toujours, Athéna l'avait sauvé. Sans doute toutes les épreuves qu'il avait traversées n'avaient servies qu'à une seule chose : l'affermissement de son âme pour devenir un meilleur être humain. Même ses erreurs avaient été des étapes nécessaires, prévues, pour le faire avancer sur son propre chemin. Kanon n'avait pas la foi, mais de cela, il était convaincu.
« Tes choix, ou tes non-choix, font peut-être partie d'un grand dessein dans lequel tu as ta place. Et il en est ainsi pour chacun de nous. Mais ceci n'engage que moi. Je ne peux pas te dire avec certitude si, effectivement, toutes nos actions sont déterminées et si nous n'avons qu'à les accomplir. Ou si nous avançons à l'aveuglette, au gré du vent. Je ne suis pas un grand théologien comme Mû ou Shaka. Peut-être même que je me plante sur toute la ligne. Mais ces réflexions viennent de ma lourde expérience... Si j'ai toujours voulu tout contrôler, c'est qu'il y a une chose que je déteste par-dessus tout. »
« Quoi? »
Kanon lui fit un clin d'oeil : « Le hasard. C'est un mot inventé par les désespérés et les cyniques pour qu'il les console de leur misère. Je doute depuis toujours de son existence. »
L'horloge du Sanctuaire sonna la 9ème heure, celle du Sagittaire. Kanon regarda dans sa direction, et récupéra ses affaires : « Fin du cours jeune fille. Je dois me hâter, on m'attend en haut lieu. »
En un éclair, Kanon sauta par-dessus les quelques rochers qui séparaient le chemin des escaliers de marbre. Avant de disparaître, il se retourna et vit la mine sceptique de Panorea, qui l'amusa : « Ne fais pas cette tête. Après tout, n'est-ce pas excitant de ne pas savoir où l'on va? »
Elle haussa les épaules, mais finit par lui sourire. Kanon le lui rendit d'un air entendu, et la salua sur ces mots : « Une seule chose est sûre Panorea : quand tu reviendras, tu ne seras plus jamais la même. Souviens-toi bien de tout ce que je t'ai dit. »
Quand il disparut dans la nuit, un murmure du vent ramena à ses narines une odeur familière. Celle de la mer.
