Pov Salieri

_ Tu ne comprends rien !hurla Wolfgang.

Un soupir m'échappa. J'avais pourtant fait preuve de tact et de douceur, mais dès que j'avais utilisé le verbe « quitter » et le nom « Lorenzo » dans la même phrase Wolfgang s'était braqué. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir essayé de le raisonner, de le calmer, mais Wolfgang n'écoutait rien, et ce depuis une bonne heure déjà. Nous ne nous étions encore jamais disputés, mais là le sujet était bien trop grave.

_ J'ai besoin de lui, pourquoi tu ne veux pas comprendre ça ?s'écria Wolfgang.

_ Tu n'as pas besoin de lui ! Il est en train de te détruire ! Que t'offre-t-il que tu ne pourrais pas trouver ailleurs ?rétorquais-je piqué à vif.

_ Il… il… il m'aime…, hésita Wolfgang peu confiant.

On arrivait au summum de la bêtise là ! Lorenzo, capable d'aimer quelqu'un ? J'étais persuadé que même Wolfgang ne pensait pas ce qu'il disait, et c'était justement ça qui m'énervait le plus. Faisant de mon mieux pour contrôler ma voix –il était hors de question que je me mette à hurler sur lui pour l'intimider comme le faisait cette foutue sangsue !-, j'expirai et pris la parole à nouveau.

_ Et dis-moi comment il te prouve cet amour ? Par des coups ?ironisais-je cinglant.

_ Lorenzo n'est peut-être pas parfait mais il prend soin de moi !

_ Quelle belle preuve d'amour ! Et il te dit « Je t'aime » après t'avoir frappé ? C'est ça sa façon de te montrer qu'il tient à toi ?

Wolfgang ne trouvait rien à dire, se contentant de bouder puérilement. Il n'était même pas fâché contre moi, signe que je touchai un sujet qui l'avait déjà taraudé par le passé… Une idée complètement stupide me traversa l'esprit.

_ Frappe-moi, lui ordonnais-je.

Mon ami d'enfance écarquilla les yeux de surprise devant mon défi.

_ Frappe-moi, répétais-je convaincu. Et après tu me diras l'effet que ça te fait…

_ Mais… je ne vais pas te frapper… tu es mon ami…, bégaya Wolfgang en se reculant pour mettre de la distance entre lui et moi.

Au moins il s'apercevait qu'il y avait quelque chose de malsain à frapper une personne qu'on apprécie, mais je voulais qu'il aille jusqu'au bout du processus pour en tirer une leçon.

_ Frappe-moi ! Juste une fois ! Vas-y, n'ait pas peur de me faire mal ! Pense à toi pour une fois, défoule-toi !le provoquais-je en m'avançant à chaque fois.

Wolfgang étant déjà chamboulé par notre discussion, il se sentit agressé par ma succession d'injonctions –ce que je cherchai justement à faire- et me balança son poing dans la mâchoire, ses yeux gardant cependant un voile de terreur. Ne m'étant absolument pas attendu à ce qu'il ait tant de forces, je me retrouvai au tapis en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. C'est qu'il cachait bien son jeu le bougre !

_ Oh seigneur ! Antonio ! Je suis tellement désolé ! Je ne voulais pas, je t'en prie pardonne moi !débita Wolfgang sanglotant.

Peu désireux de le paniquer encore plus sur mon état, je me redressai pour m'assoir et essuyai le filet de sang qui avait coulé de ma lèvre fendue.

_ Dis-moi comment tu te sens maintenant, exigeais-je d'un ton calme.

Pleurant toujours aussi violemment, Wolfgang se laissa tomber par terre et se jeta dans mes bras pour me serrer de toutes ses forces. Je n'eu pas le courage de refuser cette étreinte, sachant en plus que rien ne m'empêchait d'y répondre puisque je lui avais ouvert les yeux sur le sujet fâcheux qui nous opposait.

_ Je suis tellement désolé Antonio, pleurait Wolfgang. Je ne veux pas te faire du mal, je t'en prie, pardonne-moi… Ça n'arrivera plus jamais, je te le promets ! Ne me laisse pas… Je ferais tout ce que tu voudras, mais ne me laisse pas, je t'en supplie… Je m'en veux tellement…

_ Je ne vais pas te laisser Wolfgang, je te l'ai promis, lui rappelais-je en caressant doucement ses cheveux. Est-ce que tu vois où je veux en venir maintenant ? Tu crois vraiment que Lorenzo regrette ses gestes lui ?

Très timide, Wolfgang se recula lentement sans oser croiser mon regard et secoua négativement la tête. Le voir en larmes me brisait le cœur, alors je passai mes pouces sur ses joues douces pour effacer les perles salées qui les avaient noyées quelques instants plus tôt.

_ Tu as besoin de quelqu'un qui prenne soin de toi, Wolfgang. Quelqu'un qui soit tendre, qui soit là pour t'écouter et te consoler. Lorenzo ne te mérite pas. Il faut que tu le remplaces par quelqu'un qui sache faire preuve de marques d'amour spontanées, plutôt que quelqu'un qui te frappes sans cesse et te brime…

_ Qu'est-ce que tu entends par « marques d'amour spontanées » ?me questionna Wolfgang troublé.

_ Tu veux un exemple ?lui proposais-je.

Wolfgang hocha faiblement la tête, se mordillant la lèvre inférieure alors que ses yeux brillaient de larmes contenues. Comment pouvait-on résister à une telle bouille ? Comme en transe, je posai doucement mes mains sur ses joues et attirai tendrement son visage au mien pour pouvoir reposer mes lèvres sur les siennes. Je n'avais vraiment aucune idée de ce que je faisais, mais la douceur de ses lèvres me fit perdre pied. Me forçant à m'arrêter, ne sachant plus vraiment où j'en étais, je reposai mon front contre le sien en fermant les yeux.

_ Je vais te laisser réfléchir à tout ça, conclus-je en me levant en douceur. Ne va pas culpabiliser de m'avoir frappé, tu n'as fait que m'obéir. Je reviens dans une heure ou deux.

Wolfgang me regardait toujours de ses yeux brillants. Déposant un dernier baiser sur son front, je le quittais en silence. J'avais besoin d'air… et de réfléchir à ce qui venait de se passer. Mais qu'est-ce qui m'avait prit… ?

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Bon, je n'étais pas allé bien loin et je n'avais toujours pas réussi à mettre mes idées au clair. De toute façon, l'intérêt principal de cette manœuvre c'était de permettre à Wolfgang d'avoir de l'espace pour choisir ce qu'il voulait vraiment, de ne pas l'influencer… De mon côté il me fallait enterrer cette histoire de baiser que je n'arriverais visiblement pas à mettre au clair.

D'un pas lent, je me remis en route pour marcher les deux petits kilomètres –je doutais qu'il y en ait plus- qui me séparaient de chez moi et donc, par extension, de Wolfgang. Je ne voyais même pas pourquoi je me sentais embarrassé vis-à-vis de ce que j'avais fait puisque mon protégé était un exubérant effronté capable de faire bien pire que moi à ce niveau-là, même si la personne lui est inconnue. Il l'avait d'ailleurs souvent fait quand nous étions plus jeunes.

Après notre période à ignorer les femmes puisque nous nous contentions amplement de la compagnie de l'autre, Wolfgang avait inventé un nouveau jeu. A chaque fois que son père invitait un de ses amis qui venait accompagné de sa fille à l'âge voisin du notre, Wolfy sautait sur l'occasion pour aller lui ravir un baiser. Il revenait invariablement vers moi après s'être prit une gifle, retirant tout ce que j'avais dans les mains pour venir se caler dans mes bras en marmonnant des paroles inintelligible. J'avais toujours eu un pincement au cœur en le voyant avec ces filles dénuées d'intérêt qui le rejetaient sans même chercher à le comprendre. Quand je voyais l'entrain qu'il employait à courtiser ces jeunes filles, j'avais l'impression que je n'étais plus à ma place.

C'était en partie à cause de ça que j'étais reparti en Italie, me disant que Wolfgang avait maintenant d'autres désirs que je ne partageais pas, qu'il valait mieux le laisser vivre sa vie librement… Je ne l'avais pas fait de gaité de cœur, évidemment, mais je pensais que c'était le mieux à faire. Même s'il me manquait, je ne voulais pas risquer de me disputer avec lui par jalousie envers ces filles auxquelles il accordait tant de temps qui m'était autrefois réservé. Résultat : aujourd'hui Wolfgang était tombé dans les griffes de Lorenzo et je me sentais terriblement coupable.

Soupirant à ces souvenirs déplaisants, je réalisais que j'étais arrivé devant chez moi. Prenant une dernière inspiration, je pénétrais dans ma demeure. Wolfgang était assis sur les marches de l'escalier, m'attendant visiblement. Perdu dans ma contemplation, je ne fis pas attention à la porte qui claqua à cause d'un courant d'air, faisant sursauter Wolfgang et moi aussi par la même occasion... Mon ami d'enfance releva lentement la tête et descendit d'une démarche hésitante les marches pour finalement se jeter dans mes bras. Je le serrais de toutes mes forces, redoutant à l'avance que cet élan de tendresse puisse avoir vocation d'amoindrir une hypothétique déception.

_ Tu m'as manqué, soupira Wolfy. Trente minutes m'auraient largement suffit.

_ Tu es trop impulsif Wolfy, ris-je doucement. Il te faut au moins une heure pour te remettre en question.

Mon protégé se recula pour me faire une moue offusqué et tenta de me chatouiller mais je l'arrêtais en l'attrapant par les poignets. Nous avions à parler, et même si Wolfy me faisait une moue boudeuse, il fallait que je garde mon objectif en tête. J'étais assez inquiet en voyant Wolfgang essayer de me déconcentrer…

Sans le laisser bouder plus longtemps, je le tirai avec moi au salon où nous nous assîmes sur le canapé. Wolfgang n'osait pas croiser mon regard, il gigotait sans cesse en passant sa main dans ses cheveux déjà en bataille.

_ Wolfy… j'ai besoin de savoir ce que tu as choisi…, lui rappelais-je d'une voix posée.

Un petit silence s'installa alors que Wolfgang me regardait timidement. Il finit par prendre mes mains et joua mes doigts, comme il le faisait lorsqu'il cherchait ses mots.

_ Je vais quitter Lorenzo, m'annonça doucement Wolfgang.

Les larmes me montèrent aux yeux. J'étais tellement heureux de savoir que cette histoire serait bientôt derrière nous. Wolfgang méritait tellement mieux que ce monstre, et bientôt il en serait libéré.

Wolfgang releva la tête, étonné par mon silence, et écarquilla les yeux en voyant des larmes dévaler mes joues. Lui souriant, je l'attirai contre mon torse et le serrais avec force, déposant un baiser sur sa tempe au passage.

_ Tu ne pouvais pas m'annoncer une nouvelle plus réjouissante, lui assurais-je ému.

Mon ami d'enfance s'empressa d'enfouir son visage dans mon cou, souriant comme un gamin. Même si cette étreinte m'était très agréable, il me fallut la briser pour me lever.

_ Mais où tu vas ?geignit mon protégé.

_ Je connais un très bon artisan chocolatier dans la ville voisine, souris-je. Il faut bien fêter ça.

Les yeux de Wolfgang s'allumèrent d'une étincelle de gourmandise et il eut vite fait de courir à l'étage pour récupérer sa veste. Riant doucement, je l'attendis à la porte et nous nous mîmes en route en plaisantant gentiment.

Je savais que Lorenzo n'accepterait pas si facilement la rupture de Wolfgang, mais qu'importe, je serais là pour lui. S'il le fallait, nous repartirons chez son père le temps que je puisse me débarrasser durablement de cette sangsue.