Bonne lecture aux survivants ! :D


11.

Les Wraiths sont à mes trousses, j'entends leurs pas dans ma tête, ça résonne comme dans un bunker vide, gris et sombre où je serais piégé. Entre les arbres, je vais et viens, dérape, vacille, dans ce labyrinthe aux mille et une abimes, le monstre est après moi, je le sais, je le sens, le monstre après moi ne veut que le goût de mon sang. Le goût de ma chair, mon corps inanimé, le soupçon d'une âme fraiche à se mettre sous la dent, quelques années à me voler, une vie à me dévorer... Je m'arrête, je me cache, et guète le monstre quand il arrive, mes jambes usées ne me portent plus, mon coeur abimé, malmené, ne sait plus à quel rythme il doit battre cette mélodie, qui semble bel et bien être la dernière de ma vie. Des temps, des rythmes, tempos et notes se mélangent dans ma tête, avec la vie tout s'arrête, tout est gelé, figé là haut, là haut où tout se joue, là où tout se termine, là où la vie peu à peu bafoue la partition que je lui avais pourtant dictée... Le batteur n'a plus le rythme dans la peau, je sens qu'au final ils l'auront, ma peau, mon ardeur me quitte, ma vie en profite, elle s'échappe, se faufile, mon âme, elle vacille, ma tête tourne et mes jambes me lâchent, dans mon bras la douleur d'une flèche m'arrache le dernier soupçon de courage qu'il me reste, de la vie que j'avais, je n'ai même plus un zeste...

°0°

Plusieurs heures sont passées depuis ma fâcheuse rencontre avec mon petit déjeuné. Le Doc a pratiquement failli me tuer (enfin je veux dire, en plus de cette évidente tentative d'empoisonnement ratée). Aucun rapport avec l'état de son uniforme, qu'il paraît. N'empêche qu'elle a eu le culot de me faire la morale, en me disant de me ménager, de prendre les précautions pour que ce genre de choses n'arrivent pas, à savoir ne pas avaler la moitié de ce truc dégueulasse en une gorgée, parce que mon organisme était encore fragile, et bla et bla et bla... Son plan tordu n'a pas fonctionné alors elle s'est passé les nerfs sur moi, je le comprends bien, ça confirme ma première idée, un être fourbe et diabolique. O'Cland, ça doit bien être irlandais comme nom, nan ?

En tous cas, je m'ennuie. Et ça c'est franchement un comble. Malgré la migraine qui m'étouffe le cerveau, j'ai du lire toutes les revues médicales qui se trouvaient sur Atlantis, du moins celles que l'infirmière en chef à bien voulu m'apporter – j'ai pas osé lui dire que ce genre de revue c'était pas vraiment mon truc. Surtout que j'ai pas compris tout dans le détail, j'avoue.

Docteur Devil vient de refaire son entrée, habillée en civil. Les règles se sont assouplies ou je me trompe ?

« Comment vous sentez vous ?

- Je m'ennuie à mourir... Enfin si je puis dire...

- Ne vous inquiétez pas, votre emploi du temps va se combler peu à peu, sourit-elle.

- J'aimerais mon ordinateur portable. J'ai besoin de me mettre à jour. »

Je la vois grimacer, c'est encore pas gagné cette affaire.

« Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Vous avez besoin de repos. Mais si vous avez des questions, je ferais tout mon possible pour y répondre.

- Vous avez sûrement autre chose à faire, je sais même pas par où je commencerais, et je dois pas être votre seul patient !

- Non, exact. En fait j'en ai deux, Beckett préfère limiter les dégâts, il paraît que je suis pas très douée dans ce que je fais... »

Je hausse un sourcil et voit un sourire sur ses lèvres, oui, définitivement diabolique. Je me surprends à répondre à son sourire, et se sentant visiblement chez elle, elle se saisit d'une chaise et se pose à côté de moi. C'est étrange, cette espèce de sympathie naturelle qu'elle semble avoir pour moi alors qu'on ne se connait même pas. Enfin, moi, en tous cas, je la connais pas.

« Je vous écoute.

- ...D'accord. Commençons par... Je sais pas, y'a tellement de choses qui me viennent à l'esprit, c'est...

- Je peux commencer par vous dire ce qui n'a pas changé, si vous voulez. Si vous jetez un oeil dehors, vous verrez qu'Atlantis est toujours à flots. On a toujours nos petits soucis de voisinage avec les Wraiths. Le Colonel Sheppard est toujours à la tête du contingent militaire, et toujours aussi doué pour s'attirer des ennuis... et pour s'en sortir aussi. Oh, et les Docteurs McKay et Kavanagh se détestent toujours autant, et personnellement je continue de me demander lequel des deux je préfère soigner... d'un point de vue purement non-éthique ! »

Je souris à nouveau, ça me fait bizarre. C'est comme si mes yeux ne pensaient plus qu'au présent pour quelques secondes et que mes lèvres y répondaient un rictus irrésistible, comme une bouffée d'oxygène perdue depuis longtemps. Comme si un rictus d'une époque à présent perdu s'imposait à mon visage. Mais quelque part, je sais qu'une fracture reste gravée, une cicatrice qui ne trouve pas de remède, mon être est comme brisé en mille morceaux, j'ai à peine le courage de vouloir retrouver la surface, je suis bloqué dans l'océan, et j'ai peur de ne pas avoir la force de remonter, peur de glisser petit à petit vers les profondeurs sans pouvoir m'en sortir. Mes pensées se font confuses, j'ai comme des sensations, des fantômes de souvenirs, des choses que je devrais savoir mais qui s'échappent quand j'essaie de les attraper, c'est frustrant et effrayant à la fois, je me demande encore et encore si je veux vraiment savoir, je me sens perdu, oui totalement perdu...

« J'aimerais... J'aimerais connaître les noms de ceux qui... ceux qu'on a perdus. »

Son regard change, finit l'étincelle, comme un retour à la réalité. Elle a le regard vide, le temps d'une seconde, baisse furtivement les yeux et puis me répond :

« Je ferai ce que je peux pour ça. »

« Merci. J'ai, j'ai besoin de vous demander un autre service.

- Je vous écoute. »

Je glisse ma main sur mon menton rugueux, et dis simplement :

« Je crois que j'ai besoin d'un rasoir ! »

°0°

Je fais face à un miroir, dans mon espèce de salle de bain privée, accolée à ma chambre de fortune. Elle m'a expliqué qu'ils n'avaient pas osé se charger de me raser de trop près ; pour contrer les hémorragies, ils ont du me filer des coagulants, et résultat des caillots s'étaient formé lors de ma petite promenade de santé vers blackout land... les obligeant à me prescrire cette fois des anti-coagulants – la médecine cette science magnifique - et ils ne voulaient pas que la moindre coupure me fasse pisser le sang. Et pour le rasoir électrique, paraît qu'ils ont eu des problèmes d'énergie, « rien de grave » a-t-elle dit, mais sur Atlantis qui dit énergie dit E2PZ, et rien n'est jamais bénin quand un E2PZ fait des caprices. Encore un truc qu'il faudra que j'élucide.

Mon reflet me semble bien pâle, comme un vieux soldat sur les photos anciennes, un homme grisé dans un décor en noir et blanc, cloué dans un fauteuil roulant pour les offrandes que lui aura fait la guerre, une barbe qui le rend différent, encore plus que ce regard vide de toutes émotions qui l'afflige, comme s'il avait sur le dos tout le poids du monde, et sur la conscience des choses bien plus lourdes encore.

Elle a dit que Adrian m'attendait derrière la porte, et qu'en cas de problème je pouvais faire appel à lui. Je sais pas trop quel problème je pourrais rencontrer en me rasant, à part ne pas reconnaître le gars dans la glace. Il m'a déjà pratiquement porté – ok, totalement porté de mon lit vers ce fauteuil, alors je crois que Adrian et moi, on a eu assez de contacts physiques pour la journée...

Je m'observe un long moment, comme pour m'assurer que je suis bien moi. Je me fais mentalement la liste des nouvelles cicatrices au compteur, les restes d'une griffe légère le long de la joue, un éclair traversant mon arcade sourcilière. Rien ne le laisse paraître de l'extérieur, mais je peux ressentir les séquelles d'une fracture de la mâchoire, peut-être quelque chose de léger, mais y'a comme ce craquement qui persiste. Mon épaule gauche me fait souffrir en silence, peut-être que je me la suis démise, de la main droite je tire sur le col de ma chemise, j'ai comme constamment l'impression de me sentir étouffer, de ressentir une pression permanente sur ma poitrine. Tant bien que mal, je me débats et ôte ma chemise d'hôpital, et lis sur mon torse les lignes qui me font si mal. J'avale ma salive, pour contrôler mon corps, tandis que ma main se crispe sur l'accoudoir, je peux maintenant pleinement observer en quoi je sens mon être comme découpé. Une ligne presque parfaite se dessine sur mon torse, et je sens qu'il s'en est fallu de peu pour que le scalpel m'y grave un Y. D'un tracé encore écarlate, la cicatrisation prend tout son temps, et bizarrement, j'ai le sentiment que je vais en avoir besoin, de temps... J'ose à peine frôler du bout des doigts les traces laissées par la lame, et ça me fait mal rien que d'y penser...

Je retrace peu à peu le chemin de la peau recousue, quand une autre rupture dans ma peau attire mon attention. Tout près de la ligne, comme me marquant au fer rouge, subsiste une cicatrice, plus fine et différente, réparant une blessure bien plus douloureuse, de celles qui laissent une brûlure indélébile dans la peau d'un soldat qui en a connu de nombreuses similaires, une marque qui pourtant ne devrait être là.

Je peux presque deviner le cercle qui a marqué ma peau blanche à qui le soleil de San Francisco manque de façon flagrante. Je sais la douleur qui en fut la compagne, déchirant le tissu et se logeant en profondeur, juste là tout à gauche, comme si la cible était mon coeur et que le projectile ait vu son parcours dérouté. Une blessure qui se voulait fatale, une blessure qui me fait bien plus mal qu'elle ne devrait, une blessure physiquement refermée mais qui cache des sensations bien sombres...

La trace d'une balle.