Ouf. Deux semaines de retard. L'année 2014 commence bien :)
Ceci dit, l'écriture me manquait, et j'ai écrit ce OS en un week-end (ce qui est un record éclair pour quelqu'un d'aussi pointilleux et abominablement insatisfait comme moi!). Ca me fait du bien de vous retrouver et de vous offrir cette petite suite pour la nouvelle année! J'espère que vous y prendrez plaisir. Happy New Year :D
Heroes
Kevin Ryan n'avait jamais été aussi heureux et rayonnant. Ni aussi fourbu.
Les deux nuits passées à la maternité dans laquelle les pompiers avaient transféré Jenny avaient été plutôt éprouvantes. Non que Sarah Grace fût un nourrisson au caractère difficile, au contraire ; mais le rythme d'un réveil toutes les deux heures alors que tout son corps criait au repos après l'épreuve de l'incendie constituait un test de résistance aussi douloureux et cruel que celui qu'il avait réussi lors de son passage dans la Navy à 21 ans.
Pourtant, le jeune père avait refusé de laisser seules les deux femmes de son cœur. Plus après avoir manqué de les perdre définitivement. Chaque minute passée auprès de sa fille faisait naître un émerveillement constant ; et chaque heure écoulée aux côtés de son épouse était une façon pour lui de se racheter. Car il était conscient de lui avoir fait subir les pires angoisses au moment le plus précieux de son existence. Il savait bien qu'il n'y était pour rien, que tout cela n'avait été qu'une fâcheuse coïncidence, mais il ne pouvait s'empêcher de goûter continuellement l'amertume de la culpabilité. Et puis ils avaient tellement voulu tout planifier, tout contrôler... Rien ne pouvait être pire que ce sentiment de perdition dans lequel elle lui avait avoué se trouver au moment de l'accouchement. Et il en était l'origine.
Il avait par conséquent élu domicile dans la chambre de Jenny, le temps pour eux de s'habituer ensemble à ce bouleversement qui avait pris le visage rond et endormi d'une petite fille inconsciente de ce qui s'était joué autour d'elle le jour de sa naissance. La jeune femme avait bien essayé d'envoyer son mari se reposer à la maison, mais Ryan lui rétorquait sans cesse que sa place était là, que le grand fauteuil était bien suffisant pour les moments de répit que leur offrait le bébé, et qu'il était hors de question qu'il commence son existence de père par une attitude égoïste et sexiste.
C'est donc épuisé mais au comble du bonheur qu'il fut rejoint par Esposito.
Le Capitaine Gates avait gracieusement offert aux lieutenants deux jours de congé pour se remettre, physiquement et psychologiquement, de cette promiscuité avec la mort. Le médecin-psychiatre s'était entretenu avec chacun d'eux durant cette courte permission, et avait donné son feu vert pour un retour au travail. Pour Esposito du moins, son collègue amorçant désormais son congé paternité.
Mais aujourd'hui, pour la reprise de l'hispanique au Douzième, ils avaient décidé de s'y rendre ensemble. Ils avaient fait face ensemble : ils reprendraient pied ensemble. Comme si le boulot routinier allait conjurer les cauchemars qui les rongeaient encore, au cœur de la nuit solitaire.
Aucun mot ne fut prononcé entre eux lorsque Ryan ouvrit la porte de la chambre 204. Juste une accolade. Sincère, puissante, pudique. Ce qu'ils avaient partagé dans ce sous-sol, prisonniers des flammes, ne pouvait pas se traduire par des mots.
« Je t'ai connu meilleure mine, mon vieux ! » ironisa le latino.
Derrière cette apparente désinvolture, il conservait précieusement dans un coin de son cœur les secondes silencieuses qu'ils venaient de soustraire à l'indifférence du monde.
Après avoir embrassé Jenny et contemplé, ravi, le visage repu et apaisé de Sarah Grace, il attendit que l'irlandais termine une toilette rapide et enfile son manteau.
« Prêt ? On y va ? »
Ryan expira sèchement pour se donner du courage et affronter sa seconde famille qu'il avait manqué de perdre à tout jamais, elle aussi.
« On y va. »
ooOoo
Sa Crown Victoria garée à quelques encablures du commissariat, Beckett effleurait son fiancé du regard sans parvenir à analyser l'origine de son malaise. Depuis deux jours, elle sentait parfois chez son compagnon une tension, une tristesse latentes, qu'elle surprenait dans un regard perdu, des épaules affaissées, des mâchoires serrées. Délicatement, profitant du répit que leur offraient l'heure matinale et la torpeur confortable de l'habitacle, elle posa sa main sur la sienne et mêla ses doigts à ceux de son amant.
« Si tu me disais ce qui te tracasse depuis deux jours, hein ? »
Il croisa rapidement son regard concerné avant de se reposer sur l'appuie-tête, puis poussa un long soupir. Il ne savait par où commencer.
« Cet incendie… Je pensais ne jamais revivre l'angoisse que j'ai ressentie il y a quatre ans. »
Quatre ans auparavant.
Son appartement. L'explosion. La brûlure des flammes.
Il y avait pensé lui aussi.
Nerveuse, elle resserra ses doigts sur les siens. Et partagea avec lui les derniers échos de la terreur qui dormait en eux depuis ce temps, et que le spectacle de l'incendie avait réveillée.
« Ce jour-là, j'ai cru te perdre. Et je ne pouvais me résoudre à cette réalité. Je ne pouvais pas t'imaginer là-haut, dans les flammes. »
De son pouce, il caressait distraitement la main de Kate.
« Et avant-hier, de nouveau, j'ai mesuré ce que la disparition de Ryan et d'Espo aurait de définitif. Et là encore, je n'ai pas pu accepter cet ordre des choses. C'était impossible. Je ne concevais pas que le monde puisse tourner sans eux. Le vide qu'ils laisseraient, tous ceux qui construisaient leur vie autour d'eux ou avec eux, Jenny, toi, Lanie… C'était trop brutal pour être vrai. »
Kate laissa glisser quelques secondes avant de répondre.
« La différence, c'est qu'à l'époque tu as pu t'introduire dans l'immeuble. Tu étais là pour m'aider. Mais cette fois, on ne pouvait absolument rien faire. J'étais comme prisonnière. Condamnée à rester en vie et à les regarder mourir. »
Il continuait sa lente caresse sur le dos de sa main.
Elle poursuivit :
« Je revis l'instant chaque soir, je revois ce bâtiment en feu, j'assiste à leur mort atroce, impuissante. Et je n'arrive pas à trouver le sommeil.
– Ah, toi non plus ? »
Ils se sourirent, malgré la cruauté de leur cauchemar commun.
« Je crois que les voir bel et bien vivants au commissariat ce matin me fera un bien fou ! admit-elle.
– Ryan sera là aussi ?
– Oui, Espo m'a dit qu'il voulait passer, histoire de donner des nouvelles à tous... Et de chasser les mauvais souvenirs, peut-être, lui aussi. »
Il la regarda, un sourire triste et résigné sur le visage.
« Un jour, quelqu'un m'a dit que"les moments les plus durs dans la vie, sont ceux qui valent le plus la peine", enchaîna-t-elle, une étincelle de malice brillant dans ses yeux. Je mesure à chaque épreuve combien c'est vrai. »
Le sourire de Castle se teinta de tendresse et de reconnaissance.
« Ça devait être quelqu'un de bien, murmura-t-il en se penchant pour l'embrasser.
– ça l'est toujours... Je te le présenterai, si tu veux... » le taquina-t-elle en retour.
Que c'était bon de sentir ses lèvres amusées sur les siennes. De savoir que la journée serait belle, et que la terreur rougeoyante de l'incendie serait une nouvelle fois enfouie au fond d'elle-même. Que c'était bon de se sentir vivante.
ooOoo
C'est peu dire que l'ovation fut tonitruante lorsque les deux lieutenants surgirent de l'ascenseur. Les applaudissements nourris, les embrassades viriles et euphoriques, les mots d'admiration et de soulagement murmurés à leurs oreilles, la poignée de main sincèrement chaleureuse de leur Capitaine : chaque geste leur prouvait à quel point les gens avaient eu peur pour eux. Ils durent raconter, encore et encore, l'énergie qui les avaient fait tenir, l'angoisse qui avait peu à peu laissé place à l'épouvante, le bâtiment qui rugissait, la sensation d'écrasement dans les poumons. Mais les sourires, les accolades amicales, les traits d'humour, toutes ces attentions allégeaient la difficulté à verbaliser qu'ils avaient tant redoutée jusque là, et le récit leur parut étonnamment moins pénible et moins laborieux à dérouler. Ils pouvaient lire dans les yeux de leurs auditeurs tantôt l'effroi partagé, tantôt le respect devant leur ténacité, tantôt le réconfort de les savoir sauvés, tantôt même la colère.
« Si c'est moi qui avais mis la main sur ce fils de pute, laisse-moi te dire que je me serais défoulé ! » avait entendu Kevin de la part d'un collègue habituellement plutôt distant et discret. Chacun trouvait le moyen de leur exprimer son affection et son soutien, à sa manière.
« A nos deux héros ! » entendit-on hurler non loin de la salle de repos.
Duster, un collègue proche de la retraite, brandissait un verre de la main droite, une bouteille de champagne de la main gauche, en invitant tout le monde à trinquer.
L'ambiance se détendit tout à fait, et la jovialité des retrouvailles fut à son comble.
Ryan dut faire face aux multiples commères qui voulaient voir une photo de Sarah Grace, mais il réalisa soudain que les derniers événements, et l'état second dans lequel il s'était trouvé, l'avait empêché de prendre le moindre cliché. En vérité, il avait eu tellement de mal à prendre pleinement conscience de son nouveau statut de père, et de père bien vivant, Dieu merci, qu'il en avait omis d'immortaliser cet instant. Il réparerait ce fâcheux oubli dès aujourd'hui.
Il parvint enfin à se dégager de ce flot de félicitations pour rejoindre son équipe, réunie dans un coin de la pièce aux côtés d'une Victoria Gates lumineuse. On lui tendit une coupe de champagne, qu'il refusa, embarrassé.
« Ne me dis pas que tu partages l'abstinence forcée de Jenny ? plaisanta Javier. L'expérience qui a précédé ton mariage ne t'a pas tellement réussi, tu t'en souviens ? »
L'éclat de rire fut libérateur. Chacun y exprima le soulagement et la joie d'être ensemble, simplement, définitivement.
« Merci, finit par lâcher Kevin, soudain grave. Encore une fois. Pour l'espoir que vous avez gardé, pour l'acharnement dont vous avez fait preuve. On ne serait pas là sans vous. Capitaine, si vous n'aviez pas eu l'idée de ces plans modifiés...
– Oh, lieutenant Ryan, remerciez plutôt votre partenaire... C'est à que revient la paternité de cette illumination subite, en vérité. »
Un coup d'épaule complice de Kate, un sourire reconnaissant de ses amis, et l'écrivain ne sut plus quoi répliquer. Il grimaça, gêné, et fourra les mains dans ses poches.
« Je dois dire que notre échange était parfaitement synchrone, Capitaine ! Et si vous me le permettez, c'était un peu...
– Bizarre », trancha Gates, devant le hochement de tête précipité et navré du consultant.
Et au milieu des rires, ils partagèrent un regard complice et reconnaissant. Cette connexion logique et déductive s'était établie naturellement entre eux et bien que cela ait troublé quelque peu Castle, habitué à ce genre de communication intuitive avec sa dulcinée, il devait admettre que cette première expérience inattendue avec Victoria Gates ne pouvait pas mieux tomber. Toujours est-il que moins cela se reproduirait, mieux il se porterait.
A la demande générale, Esposito enchaîna une nouvelle fois sur le récit de la fabrication de la ligne téléphonique qui se transforma en véritable épopée, et dans lequel son partenaire surpassa les capacités cognitives et bricoleuses de McGyver.
ooOoo
L'hispanique avait raccompagné Ryan à sa voiture en lui recommandant de prendre du bon temps. Il passerait sûrement le voir avec Lanie dans la semaine, ne serait-ce que pour admirer Sarah Grace une nouvelle fois. Au moment de se séparer, l'accolade fut plus longue que d'habitude.
« Javi ? »
Il s'apprêtait à monter dans l'ascenseur qui venait d'arriver lorsqu'il se retourna sur Lanie, en blouse de travail.
« Désolée, je n'ai pas pu venir à la petite fête d'accueil, j'étais séquestrée par un cadavre impatient...
– T'inquiète pas. J'allais justement te voir. »
Ils n'étaient capables que de mots désincarnés pour traduire leur émotion.
Ils se fixèrent pendant quelques interminables secondes. Mais leur silence mutuel résonnait de leur bonheur de se revoir entre les murs du commissariat. Ils mesuraient leur chance. Ils savouraient la présence de l'autre. Ils refoulaient le cauchemar que cela aurait pu ne plus jamais se produire.
« C'est bon de te revoir, avoua-t-il en s'avançant lentement vers elle.
– Tu ne peux pas savoir à quel point je suis soulagée. Et à quel point tu m'as fait peur. »
Il fit ce qui lui semblait la seule chose possible : il referma ses bras puissants sur la jeune femme, qui ne demandait qu'à se blottir au creux de son épaule.
Ils restèrent immobiles, se berçant imperceptiblement. Les bras de la légiste enserraient fébrilement la taille de l'inspecteur les mains d'Espo effleuraient la chevelure d'encre, la nuque, le dos de Lanie, qu'il sentait presque trembler.
« Je suis là, maintenant. Et j'aimerais pouvoir te dire que plus jamais je ne te laisserai seule à l'avenir. »
Elle releva la tête, incertaine quant au sens de ces paroles. Il lut dans ses grands yeux l'inquiétude, l'espoir et l'incompréhension. Il avait parlé trop vite. Encore une fois. Il n'avait pas choisi les bons mots. Il se dégagea légèrement et encadra de ses mains le visage de son amie.
« Lanie... Je ne veux pas te promettre ce que je ne pourrai pas tenir. J'ai un boulot à risque. J'ai eu une chance inouïe cette fois-ci. Ça ne se reproduira pas toujours. »
Elle ancra son regard dans les yeux bruns de celui qui aurait pu, et qui pourrait encore partager plus qu'une relation épisodique avec son cœur.
« La vie est une chose risquée, Jav. Il faut qu'on sache si on est prêt à s'y mesurer.
– Ce n'est pas le risque qui me fait peur. Ce sont ses conséquences. Et je ne veux pas te faire souffrir.
– Parfois, ce qu'i gagner vaut la peine qu'on se batte. »
Il ne répondit rien. Il ne sut pas si ce furent ses arguments imparables, ou son regard éloquent qui le troublèrent, mais il préféra détourner les yeux. Lâcheté ou aveu, à elle de deviner.
Mais pour lui donner un indice, il referma ses bras sur elle et l'embrassa sur la tempe.
Il ne la vit pas fermer les yeux et tenter de refouler les larmes qui menaçaient de couler.
Une bonne résolution pour 2014...: reviews?
