14.

Souriant pour dissimuler le malaise ressenti, Jarvyl se leva pour accueillir Ayvanère venue à l'AL-99.

« Dans quelle histoire tu m'as fichu, Aldie ! ? Tu ne m'as donné aucun synopsis à suivre pour expliquer ton absence – et ce même si tu as parfaitement le droit de prendre des congés, même sans prévenir, bien que tu aies fait de cela une fâcheuse habitude… Qu'est-ce que je viens bien pouvoir raconter à Ayvi… ? ».

Il accentua son sourire pour gagner quelques secondes qui ne lui donnaient aucune idée à avancer !

- Aldéran n'est pas ici, dit-il alors. Il est toujours… en affaires.

- Mais c'est une manie que d'utiliser cette formulation ! grommela Ayvanère. Je dois vous parler, Lieutenant Ouzer. Allons au bureau de mon mari, c'est grave.

- Bien. Si vous voulez bien m'accompagner.

Dans le bureau aux parois de verre, une nouvelle fois opacifiées, Ayvanère prit machinalement place dans le fauteuil d'Aldéran et Jarvyl s'assit en face d'elle.

- Aldéran n'est pas joignable, tenta-t-il encore bien que la mine angoissée et fermée de son interlocutrice l'impressionne désagréablement quant à la suite de l'entretien.

- Aldéran est au bar de son ami le Doc Ban, cela fait presque deux jours à présent. Je l'y ai débusqué hier, bien que je ne pensais pas l'y trouver en m'y rendant… Et j'ai découvert de nombreuses choses que j'aurais voulu ne jamais entendre !

- Je vous écoute, Ayvanère. Vous savez que rien ne sortira d'ici.

- Les micros.

- Je viens de les désactiver, indiqua Jarvyl en ayant effectué le blocage depuis son téléphone.

- De toute façon, l'enregistrement aurait été effacé le jour suivant ?

- Non. Nos enregistrements ne fonctionnent pas comme les caméras de sécurité dans les rues. Jelka conserve tout, d'où mon intervention ! Parlez sans crainte, Ayvanère. Qu'est-ce que notre Colonel manigance ? Serait-il en mission pour le SIGiP ?

- Pas davantage. Il est vraiment retiré du service actif… Jarvyl, vous et moi sommes intervenus quand l'autre fois Wolpar a tenté d'abuser de lui, profitant de l'immunité de sa suite et de la présence consentante d'Aldie… Le personnage que nous avons découvert…

- Le Wolpar côté sombre. Pour le reste, tout le reste, il n'y a pas de mystère, il a toujours étalé ses penchants – quant aux légendes Galactopolaines, aucune n'a jamais été avérée. D'ailleurs, pourquoi donc contraindre des partenaires quand on a la réputation, la séduction et les moyens ?

- Pour le plaisir sadique, gronda Ayvanère dont les prunelles vert émeraude s'enflammaient. Rappelez-vous du profil que j'avais tracé à l'époque et qui nous a décidés à intervenir ! ?

- En effet, fit sombrement le Leader de l'Unité Léviathan. Poursuivez, je vous prie, Ayvanère.

- J'aurais dû comprendre quand je l'ai vu, l'ombre de lui-même, l'affolement absolu quand je l'ai collé au mur… Et bien qu'il s'agisse de moi, mon contact physique lui a fait un mal infini, j'ai cru qu'il n'allait pas s'en remettre… Mais, vous tous ici, vous avez bien dû constater… ! ?

- Aldie n'a pas fait mystère de l'agression.

Jarvyl tressaillit.

- Ne me dites pas que nos angoisses, refoulées, que nous ne pouvions envisager, étaient fondées ? souffla-t-il.

- Si… Wolpar y est arrivé.

Jarvyl avait reconduit Ayvanère à sa sportive voiture.

- Et, maintenant ?

- Aldie et moi partons retrouver l'Arcadia. Aldéran veut aider à la défense de Ryhas Horand et donc se concerter avec l'avocat, établir une ligne de bataille.

- Combat perdu d'avance, mais j'aimerais espérer et prier pour qu'il réussisse un énième miracle… Bon voyage à tous les deux.

- Non, ce périple sera tout sauf « bon ». Mais merci de ton soutien.

Ayvanère partie, Jarvyl avait échangé quelques mots en tête-à-tête avec Jelka Ourosse, la spécialiste des Communications, ordinateurs et autres piratages informatiques !

- Sors-moi tout ce que tu auras sur Wolpar, tout ce qui n'est pas officiel. Je ne sais pas si nous pourrons trouver quelque chose, mais on va essayer d'aider Aldie et son ami, dans la mesure de nos maigres moyens. Dénoncer Wolpar, c'est de la folie pure ! Aldéran va s'y faire broyer, et il est déjà quasiment au bout du rouleau.

- J'y mets tous mes talents, assura Jelka.


Découvrir son rejeton roux plus pâle, plus fébrile encore, que lors de son dernier passage, fit un mal infini au capitaine de l'Arcadia.

- Aldéran, Ayvanère, bienvenue à bord. La liaison avec Fhan Jaroune est établie. J'aurais aimé vous laisser le temps de souffler mais le temps est bien ce qui manque à Ryhas !

- Papa, est-ce que tu as dit à Jaroune… ?

- Non. Je crains que cela ne soit à toi de le faire, mon petit.

- Toi, tu espères encore que je vais renoncer à ma décision ?

- Noble et courageux engagement, mais tu ne tiendras jamais assez longtemps, glissa Clio, en flattant la tête de Tori-San qui pleurnichait à ses pieds, le bec niché dans les plis de sa longue robe immaculée.

- Je tiendrai autant de temps que de nécessaire, assura Aldéran, conscient malgré tout que personne ne le croyait ! Ne faisons plus attendre Jaroune.

Le cheveu rare, le visage profondément ridé, les ongles peu soignés, trompeur dans sa tenue fripée aux couleurs délavées, la cravate nouée de travers, l'un des plus grands avocats de l'Union faisait face à ceux qui avaient demandé la communication.

- J'ai reçu tous les messages, j'ai déjà entamé quelques démarches, mais ce que vous voulez me semble insensé, irréalisable, et surtout je n'ai rien sur quoi monter un autre dossier en faveur de votre ami Illumidas !

- Les rumeurs sur Wolpar sous toutes exactes ! jeta Aldéran avec une vivacité nerveuse. Ma femme l'a profilé, il y a peu. Et plus encore que des relations consenties, il préfère prendre, mutiler, détruire !

- Je sais que vous avez été en contact avec celui qui était alors Sénateur, Colonel Skendromme, et un entretien avec le Président. Mais c'est maigre pour le juger ainsi ! protesta Fhan Jaroune. Qu'est-ce qui vous donne le droit de proférer de telles certitudes ! ?

- J'ai été, sans nul doute, son avant-dernière victime, laissa sombrement tomber Aldéran. Mon témoignage a déjà été enregistré et donc valide pour le procès.

- Vous n'avez pas porté plainte. Quelles preuves apportez-vous ? remarqua le ténor du Barreau, avec pertinence.

- Le médecin qui a soigné mon époux, après ce viol, a effectué tous les prélèvements obligatoires en ce genre de situation, a fait procéder à l'analyse des échantillons et en tient les résultats à disposition. Pour des raisons personnelles, de traumatisme, mon mari n'a pas dénoncé son agresseur – qui l'aurait cru ! ? – mais les violences dont il a été victime demeurent recevables !

- Transmettez-moi toutes ces données scientifiques, avec la matière nécessaire aux contre-expertises.

- C'est en chemin, Me Jaroune, assura Ayvanère.

Albator se pencha en avant.

- Jaroune, vous aurez le témoignage de mon fils, vous aurez le dossier médical des soins posés la nuit de l'agression, et les preuves scientifiques. Cela vous suffira-t-il ?

- Oui. Mais il y aura le témoignage à apporter au cours du procès. Mes questions et surtout le contre-interrogatoire… Ce sera atroce !

- J'ai déjà vécu le pire, marmonna Aldéran. J'irai jusqu'au bout, pour mon ami, conclut-il en se retirant rapidement.

Fhan Jaroune considéra alors un long moment le père et l'épouse d'Aldéran.

- Pour ce que j'en constate, en dépit de sa volonté, de ses affirmations, il n'y arrivera pas ! Et je ne parle pas de son propre passé noir, du casier judiciaire de son adolescence, de toutes les zones d'ombres de sa vie. Je ne le ménagerai pas lors du procès, j'y suis obligé, mais le contre-interrogatoire l'anéantira… Disposez-vous de quelque chose de plus pour authentifier le viol ?

- Possible. Mais je répugne à le rendre public… Ce n'est pas pour rien que mon enfant a gardé le silence, ruminé cette nuit et s'est laisser miner par ce souvenir.

Fhan Jaroune se frotta le bout du nez.

- Je vais partir sur base du témoignage et des preuves scientifiques. Mais…

- Oui ? aboya Albator, menaçant, sans que cela ne trouble l'avocat qui monta soudain sérieusement dans son estime !

- Mais une seule agression n'entachera pas le chevalier blanc.

- On s'occupe de faire ressortir tout le reste ! affirma Ayvanère.

- J'avais compris, et j'ai envoyé mes propres équipes d'enquêteurs sur le sujet, remarqua le poubellistique avocat.

- Je crois que nous nous comprenons tous, conclut Albator en mettant fin à la communication, la mine néanmoins à nouveau soucieuse.

Ayvanère se leva.

- Je vais auprès de mon mari. Je ne peux pas le prendre dans mes bras pour le réconforter, l'assurer de mon amour et de ma présence à ses côtés, mais je peux être juste près de lui !